Archives de 2006

Remise des insignes de chevalier de la Légion d'honneur à Yves Bourgade

14 novembre 2006

Cher Yves Bourgade,

Je suis très heureux de vous accueillir rue de Valois, pour honorer en vous une figure
éminente de l’univers des médias, un grand homme de culture, un journaliste réputé et un
grand critique dramatique et musical.

Né à Nouméa, c’est à Paris, à la Sorbonne, que vous suivez vos études de Lettres, avant
d’entrer à l’Agence France Presse (AFP), où vous entamez la brillante carrière à laquelle
vous destinaient votre plume brillante et votre insatiable appétit de culture. D’archiviste, vous
devenez pigiste régulier dans la section « Culture », puis le premier responsable de la
rubrique dédiée à la vie musicale et lyrique, créée dans le sillage du plan du renouveau
musical en France, lancé par Marcel Landowski.

Vous intégrez parallèlement la rédaction de l’AFP, en qualité de journaliste rédacteur,
d’abord au service Outre-mer, puis à celui des Informations générales.

En 1980, vous prenez en charge pour l'AFP les trois rubriques de musique classique, de
danse et de théâtre, fonctions que vous avez assumées, avec le talent que l’on connaît,
depuis un quart de siècle. Véritable mémoire vivante du spectacle vivant français, vous avez
accompagné, diffusé, et promu inlassablement notre vie culturelle dans vos innombrables
dépêches.

Vous avez fourni aux journalistes, et à leurs lecteurs, une matière précieuse, une chronique
foisonnante, au jour le jour, de l’actualité culturelle, alternant « avant-papiers », « papiers
généraux », « papiers d’angle », « comptes rendus », « reportages », en virtuose de
l’écriture journalistique. Vous avez suivi les représentations, brossé des portraits d’artistes,
interrogé des personnalités, dressé l’actualité des festivals, de la présentation du programme
au « compte rendu de mi-parcours », et au bilan. Le Festival d’Avignon, d’Aix, la Salle Pleyel,
la réhabilitation du Chevalier de Saint-Georges ou encore la création d’un opéra en langue
corse à Marseille, mais aussi toutes les mesures mises en place par ce ministère en faveur
du spectacle vivant : vous avez embrassé, de vos dépêches, un quart de siècle de culture, et
de vie artistique.

A l’heure où vous prenez une retraite de l’Agence France Presse amplement méritée, je
tiens à saluer la fidélité, la constance et l’intelligence de votre travail. Vous êtes, cher Yves
Bourgade, l’honneur de la presse française. Vous avez également exercé votre talent en
qualité de correspondant du Journal de Genève. De 1971 à 1988, vous y avez donné des
nouvelles de la vie culturelle de notre pays, avant de vous lancer, dès ses débuts, dans la
belle aventure du Figaroscope, dont vous assurez les critiques de musique classique.

Au début des années quatre-vingts, au titre de vos activités à l'AFP, vous êtes élu au comité
du Syndicat professionnel de la critique dramatique et musicale, devenu récemment le
Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, où vous siégez
toujours à l’heure actuelle. Vous en avez été élu par deux fois vice-président, et président,
pour quatre mandats, à la tête de la défense de l’activité de critique musical dans la presse
écrite et audiovisuelle.

Depuis janvier 2002, et après en avoir été membre, vous présidez, en tant que représentant
du Syndicat professionnel de la critique, la commission d'attribution de la carte nationale de
critique de théâtre, de musique et de cinéma, au sein de la Fédération nationale de la presse
française.

Je salue le rôle de tout premier plan que vous jouez dans la diffusion du spectacle vivant, un
rôle de passeur, de relais essentiel pour les artistes et leurs oeuvres, mais aussi pour la
défense de la noble profession de critique, dont Baudelaire disait qu’elle est « faite à un point
de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d'horizons. »

Votre oeuvre, car c’en
est une, nous en fournit une très belle et très vivace illustration.

Yves Bourgade, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui nous
sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’honneur.

Réponse à la question de Michel Françaix, député de l'Oise, lors de la séance de questions d’actualité à Assemblée Nationale

14 novembre 2006

Le gouvernement, Dominique de Villepin l’a rappelé il y a quelques jours, est un ardent
défenseur du pluralisme de la presse écrite et donc de la diversité de ses titres. La
préservation du pluralisme, au coeur de l’action que j’entends mener pour la presse de ce
pays, commande que tout soit mis en oeuvre pour la continuation de son activité. Depuis
2004, le budget des aides directes à la presse écrite a augmenté de plus de 30%. C’est un
effort sans précédent.

S’agissant de Libération, l’État ne méconnaît pas dans ce dossier son rôle de gardien du
pluralisme et met tout en oeuvre pour l’assumer.

Mon cabinet et mes plus proches collaborateurs ont reçu à plusieurs reprises les
responsables du journal et je suis moi-même totalement mobilisé.

Quel rôle peut jouer l’Etat pour être efficace ? Il doit accompagner un projet. Ce projet, c’est
le projet d’un journal, de l’équipe des journalistes qui le portent avec la passion et le
professionnalisme qu’on leur connaît.

Oui, ce gouvernement a pris des dispositions pour aider La presse écrite quotidienne
d’information politique et générale. Je teins à rappeler que ceux qui ici ont voté les derniers
budgets ont permis que, hors aide à la distribution, les aides directes versées à Libération
augmentent entre 2004 et 2005 de 26 %.

Votre Assemblée a adopté dans le cadre du projet de loi de finances pour 2007 deux
dispositions fiscales tout à fait essentielles pour le renforcement des fonds propres des
entreprises de presse et donc pour le pluralisme. Ces mesures ont été proposées grâce à
l’engagement personnel du Premier Ministre.

Ainsi, le dispositif spécifique de provision pour investissements des entreprises de presse
(dit « du 39 bis »), qui venait à échéance à la fin de l’année, sera prorogé jusqu’en 2010 et
adapté pour mieux répondre aux besoins des entreprises puisqu’il sera étendu à la prise de
participation dans d’autres entreprises de presse ou des entreprises intervenant dans la
chaîne de fabrication ou de distribution de la presse.

Par ailleurs, un nouveau mécanisme de réduction de l’impôt sur les sociétés, pour les
entreprises entrant dans le capital des entreprises de presse éditant des publications
d’information politique et générale, sera mis en place.

Je vous annonce que cette mesure entre immédiatement en application. Elle permettra aux
actionnaires du journal de bénéficier de cette réduction d’impôt de 25 % sur le montant de
leur souscription en numéraire.

Enfin, le gouvernement examine comment inclure dans le champ du mécénat les
contributions, via des fondations ou des associations, de particuliers ou d’entreprises au
soutien des journaux d’opinion. Je poursuis avec mon collègue Jean-François COPE les
discussions sur la détermination des modalités opérationnelles de ce dispositif.

La situation du titre est tendue, certes, mais je ne veux pas m’associer au choeur des
Cassandre. Je souhaite que la solution qui sera retenue préserve à la fois la qualité du projet
éditorial et la viabilité du projet industriel. La clé de la réussite d’un titre réside en effet dans
l’alchimie subtile qui doit s’établir entre ces deux piliers.

Je pense aux équipes qui font chaque jour ce journal. Je pense à ses journalistes, à ses
techniciens, à ses administratifs et à ses commerciaux. Je sais les trésors d’enthousiasme et
de talent qui les animent. Et j’ai confiance dans la capacité du titre à reconquérir l’avenir.

Remise des insignes de chevalier dans l'Ordre national du mérite à Jean-Noël Pancrazi

14 novembre 2006

Cher Jean-Noël Pancrazi,

C’est une joie pour moi de vous accueillir, entouré de vos proches amis, confrères,
collègues, membres du jury Renaudot, et de personnalités du monde qui est le vôtre, celui
du livre, de l’édition, dans cette maison qui est aussi la vôtre, puisque j’ai le plaisir, et la fierté
de vous compter au nombre des collaborateurs de ce ministère, auquel vous prêtez votre
plume et votre talent, au sein de la direction du livre et de la lecture.

D’ascendance catalane et corse – et qui mieux que vous a su célébrer l’âpre beauté de cette
île que nous sommes nombreux à aimer, en contrepoint des superbes photographies de
Raymond Depardon ? – vous êtes né, non loin de l’autre rive de la Méditerranée, en Algérie,
dans le Constantinois, à Sétif. Vous portez, dans votre regard, dans votre voix, dans votre
sourire, la chaleur et la lumière du Sud. Comme tant de nos compatriotes, vous avez vécu le
déracinement déchirant du retour obligé en métropole, en 1962. Comme l’auteur de
L’Etranger, vous gardez le souvenir indélébile de vos racines, qui puisent leurs sources dans
les richesses humaines et culturelles de cette terre de lumière, mais aussi, comme une
fêlure intime, la trace secrète de la blessure qu’a représentée sa perte.

Vous poursuivez, à Perpignan, des études classiques qui vous mènent bientôt dans notre
capitale, où vous passez avec succès, en 1972, l’agrégation de Lettres modernes. Nommé
professeur de collège, vous dispensez également des cours de littérature comparée à
l’Université de Paris-Sorbonne, où vous a fait entrer votre maître Pierre Brunel. C’est pour
répondre à son invite que vous publiez votre premier ouvrage deux ans plus tard, aux
éditions Hatier, un essai universitaire sur Mallarmé, auquel vous souhaitez consacrer une
thèse.

Vous y renoncez cependant, et décidez de donner un autre cours à votre vie, en la vouant,
car c’est une véritable vocation, non pas à l’analyse, ou à l’histoire, mais à la création
littéraire. Et vous continuerez d’enseigner de longues années encore dans différents
collèges, avant de partir en disponibilité durant six ans, pour devenir conseiller littéraire chez
Calmann-Lévy et chez Fayard.

Après avoir été détaché auprès de ce ministère en 1998, au sein de la délégation au
développement et à l’action territoriale, vous rejoignez, en 2001, la direction du livre et de la
lecture, où vous suivez les dossiers intéressant la vie littéraire. En 2004, vous intégrez le
corps des conservateurs de bibliothèques, vous inscrivant dans une belle et brillante
tradition, à la suite, notamment, de Georges Bataille, Anatole France, Leconte de Lisle,
Charles Nodier, et tant d’autres noms illustres de notre littérature, au nombre des écrivains
bibliothécaires.

Depuis 1985, vous collaborez au Monde des livres, et en 1999, vous devenez membre du
jury du prestigieux Prix Renaudot. Esprit curieux, ouvert, pénétrant, sans cesse en éveil,
vous aimez par dessus tout aller à la rencontre de vos lecteurs, où qu’ils soient, dans le
monde entier, comme tout récemment encore, dans le cadre d’un cycle de conférences
prononcées en Chine.

Mais s’il ne fallait retenir qu’une date de votre parcours, ce serait 1979, celle de la publication
de votre premier roman, au Seuil, intitulé La Mémoire brûlée. Date importante pour nous, vos
lecteurs, car depuis lors, vous bâtissez une oeuvre de tout premier plan dans le domaine de
la fiction. Dussent votre extrême modestie et votre constante discrétion en souffrir, cher
Jean-Noël Pancrazi, je tiens à saluer en vous l’héritier d’une double tradition de notre histoire
littéraire.

La première relève de la peinture du coeur humain, ou des passions, au sens où
l’entendaient les moralistes du Grand Siècle, leurs élans, leurs intermittences, leurs ravages
aussi. Dans vos romans et vos récits, où souvent narrateur et auteur semblent se confondre,
vous excellez à disséquer les nuances les plus subtiles des sentiments amoureux, des
attachements qui se nouent et se jouent au fil des vies entrecroisées.

C’est en effet l’amour dans toutes ses manifestations, et toutes ses ambiguïtés, qui me
paraît constituer un fil conducteur majeur de votre oeuvre ; filial, dans Renée Camps et Long
séjour ; amical, dans Tout est passé si vite ; passionnel et charnel, dans Les Quartiers
d’hiver et votre dernier opus, Les dollars des sables.

Pour autant, cette exploration minutieuse des passions humaines, loin de constituer une
analyse éthérée, sèche et abstraite, s’ancre davantage dans la réalité la plus concrète de la
société contemporaine : ainsi de votre évocation de la violence qui règne en République
dominicaine, violence qui rejaillit, symboliquement, sur les relations complexes et
ambivalentes, et pourtant abouties et réelles, qui se nouent entre le narrateur occidental et
ses amours caribéennes. Avec Les dollars des sables, vous élargissez votre univers
romanesque, jusqu’alors marqué par l’intimisme et l’introspection, à une approche
empathique des êtres et des choses de ce monde, que j’oserais qualifier du beau nom
d’humanisme.

Cette transfiguration de la réalité, qui nous aide à la mieux comprendre, et au fond à tenter
de mieux nous connaître, vous y parvenez grâce au patient et constant travail, au labeur de
l’écriture. Car vous appartenez, cher Jean-Noël Pancrazi, à cette lignée ininterrompue
depuis Malherbe et Boileau, des artisans, patients et subtils, des serviteurs dévoués de la
langue française, qui, au-delà de l’Art poétique, vingt fois sur le métier remettent leur
ouvrage, le polissent sans cesse, et le repolissent, pour donner, selon la célèbre formule
mallarméenne, « un sens plus pur aux mots de la tribu ».

Comme vous l’avez déclaré, vous cherchez à « trouver les mots, l’expression exacte pour ne
pas trahir, créer une sorte de pli. De pli qui nous oblige à réfléchir », exact pendant à cette
affirmation d’un autre de vos auteurs de prédilection, Gustave Flaubert : « à force de
chercher, je trouve l’expression juste, qui était la seule et qui est, en même temps,
l’harmonieuse ».

Ce souci de la « belle ouvrage » vous conduit d’ailleurs à privilégier l’ampleur de la phrase,
quitte à réhabiliter et à favoriser la génération spontanée des points-virgules, qui la scandent,
à l’orner de métaphores, et à recourir sans hésitation à l’emploi de l’imparfait du subjonctif,
lui aussi injustement voué à la désuétude. C’est également ce travail sur la langue qui vous
permet sans doute de surpasser aisément la crainte de l’assèchement de la plume, qui
parfois succède à l’obtention de nombreuses et prestigieuses distinctions, parmi lesquelles je
retiendrai le Médicis, le grand prix de l’Académie française et celui que vous ont décerné les
lecteurs de France-Inter.

Loin d’une confiance aveugle dans le jaillissement dionysiaque de l’inspiration, vous vous
inscrivez au contraire dans cette continuité des grands orfèvres de notre langue et de notre
littérature, de ceux qui sculptent, liment, cisèlent – selon le voeu de Théophile Gautier – dans
cette grande tradition artistique et apollinienne de l’écriture, qui fait au créateur privilégier la
musicalité, la justesse et la précision de l’expression, veine créatrice qui culmine avec
Flaubert et Mallarmé au risque de l’inachèvement du Livre.

Par votre oeuvre, vous nous prouvez que cette quête du Beau et du Vrai, que vous nous
faites partager, grâce à cette écriture cathartique visant à l’ordonnancement du monde, et
donc à la compréhension et à l’apaisement qu’elle procure, ne s’interrompent pas avec Le
vierge, le vivace et le bel aujourd’hui.

Cher Jean-Noël Pancrazi, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs
qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier dans l’ordre national du Mérite.

VISITE DU LYCEE DESCARTES EN PRESENCE D’ABDOU DIOUF

10 novembre 2006

Monsieur le Président,
Madame le Recteur de l’Académie d’Orléans-Tours,
Monsieur l’Inspecteur d’Académie d’Indre-et-Loire,
Monsieur le Proviseur du Lycée Descartes,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

C’est un très grand plaisir et un grand honneur pour moi d’être présent parmi vous aujourd’hui pour cette journée placée sous le signe de la francophonie, de la diversité et de l’ouverture à l’autre. La ville de Tours, grande ville universitaire, et le prestigieux lycée Descartes, qui a traversé deux siècles d’histoire et s’ouvre aujourd’hui plus que jamais à la modernité, ont la chance d’accueillir une personnalité lumineuse, M. le Président Abdou Diouf, Secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, emblème de la mobilisation de tous les francophones au service de la diversité linguistique qui est l’un des aspects les plus vivants, les plus dynamiques, de la diversité culturelle.
Si ces murs, qui auront deux cents ans l’an prochain, pouvaient parler, ils nous raconteraient les premiers pas dans l’enseignement de celui qui allait devenir l’illustre poète, l’homme politique, la grande voix de l’universel, dont nous célébrons cette année le centenaire, au titre des commémorations nationales soutenues par le ministère de la Culture et de la Communication.

 Mais, Léopold Sédar Senghor fut d’abord professeur. Après l’hypokhâgne et la khâgne à Louis-le-Grand, où il fut notamment le condisciple de Georges Pompidou, dont il devint l’ami, après la Sorbonne, où il fut le premier Africain agrégé de l’Université, c’est en effet ici, au Lycée Descartes qu’il commença sa carrière. Il découvre notre belle ville de Tours à la rentrée scolaire de 1935. Nommé professeur de lettres au lycée René-Descartes, il enseigne aux classes de sixième le français et les langues classiques – latin et grec, jusqu’en 1938.

Et M. le Directeur des archives départementales d’Indre-et-Loire a récemment retrouvé, parmi les documents dont il a la garde, un brouillon de l’évaluation par le proviseur de l’époque, que je ne résiste pas au plaisir de vous lire :
1935 : « M. Senghor
A linexpérience dun débutant, mais montre beaucoup de bonne volonté. Les élèves se sont habitués à sa couleur" !
Décembre 36 : « A profité de lexpérience acquise lannée dernière. En grand progrès" !
Décembre 37 : « Est devenu un très bon professeur, apprécié des familles, réussissant très bien" !
 
Pendant que l’administration de l’éducation nationale enregistrait ses progrès, le professeur qui était avant tout homme de lettres, ne cessait de fréquenter la librairie Tridon, aujourd’hui disparue, rue Nationale, où il se nourrit de langue et de culture françaises, sans oublier ses racines africaines, avec lesquelles il entretient une relation passionnée.

Léopold Sédar Senghor habite alors boulevard Heurteloup, où il se consacre à l’écriture : les premiers poèmes qui constitueront le recueil Hosties noires, publié en 1948, ont été écrits à Tours.

Tout au long de sa vie, et aujourd’hui encore, Léopold Sédar Senghor incarne le dialogue entre les cultures et les langues. Dans un hommage publié au lendemain de sa disparition, Erik Orsenna l’a ainsi décrit :
« Un grammairien, c’est-à-dire un gourmand de règles sous le désordre du monde.
Un poète, c’est-à-dire un chasseur d’échos secrets.
Un démocrate, c’est-à-dire un respectueux de la dignité humaine »

Léopold Sédar Senghor est passé avec aisance d’une culture à une autre, conservant intact son amour pour son « Royaume d’enfance », cette terre de l’Afrique où il est né, au sud de Dakar, tout en s’interrogeant sur la possibilité d’une « civilisation de l’universel », par métissage, qui demeure à la fois une référence et un projet pour notre temps. Visionnaire, chantre de cette négritude qu’il a inventée, avec Aimé Césaire, qui fut également son condisciple à la Sorbonne, et que j’ai eu la chance immense de rencontrer le 23 septembre dernier, lors de ma visite à Fort-de-France, pionnier de la Francophonie, il a compris très tôt le rôle capital de la diversité culturelle et linguistique, la richesse de la polyphonie des identités et des expressions. Il fut un précurseur. Il nous a ouvert le chemin.

Ce message, la communauté internationale le mettra en œuvre, grâce notamment à la Convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée à la quasi unanimité à l’Unesco en octobre 2005 et activement soutenue, Monsieur le Secrétaire général, par votre propre action, par la mobilisation de la Francophonie.

Amoureux du français, « Soleil qui brille hors de l’hexagone », suivant ses mots, Léopold Sédar Senghor a rêvé que cette langue rassemble tous les peuples des cinq continents qui la parlent, en « symbiose des énergies dormantes ».
Cette réalité de la force politique des francophones, Monsieur le Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, vous l’incarnez brillamment, avec l’impulsion et l’énergie que vous transmettez aux responsables politiques, mais aussi économiques, culturels, diplomatiques, des 68 Etats réunis autour de vous.

A l’heure de célébrer le centième anniversaire de la naissance de celui qui fut le père de la Francophonie, et dont vous avez été le plus proche collaborateur, conseiller, ministre puis Premier ministre, avant de lui succéder à la présidence de la République du Sénégal, je suis très heureux que nous célébrions ensemble, dans ce lycée haut en symbole, les couleurs des littératures, des cultures, mais aussi des valeurs, des convictions et des projets des pays qui ont notre langue en partage. Et nul autre que vous, Monsieur le Président, ne pouvait les porter de façon plus éminente, comme les a portées, en son temps, le professeur qui fit ses premières classes dans ce lycée.

Qu’est-ce que la Francophonie ? Quels en sont ses enjeux, à l’heure de la mondialisation ? Que représente-t-elle pour vous, qui êtes étudiants aujourd’hui, et qui en serez, demain, je le souhaite, à votre tour, les ambassadeurs et les relais ?

« Fille de la liberté et sœur de l’indépendance », ainsi que la qualifiait Léopold Sédar Senghor, qui appelait de ses vœux, dès 1948, la création d’un « Commonwealth à la française », l’organisation internationale de la Francophonie réunit soixante-huit Etats membres ou associés, en une véritable communauté culturelle, qui puise dans les liens de l’histoire, de la langue et de la littérature la force d’une amitié indéfectible.

La Francophonie, c’est cette communauté à la fois unie et extraordinairement diverse, qui apporte une réponse brillante au défi du siècle qui s’annonce : établir un dialogue constructif, fécond, entre des identités et des cultures différentes, dans le respect de chacune d’elles.

La Francophonie, c’est la croyance profonde en l’égale dignité, en l’égal intérêt, en l’égale richesse des cultures du monde.

La Francophonie, c’est l’amour d’une langue, le français, la foi en les valeurs de tolérance, d’humanisme et de respect qu’elle véhicule.

La Francophonie, c’est enfin un hymne à la curiosité, à l’ouverture d’esprit, qui sont les maîtres mots des filières d’excellence que vous avez choisies. Sortez des sentiers battus, abandonnez-vous au plaisir de la découverte de nouveaux auteurs, de nouvelles cultures, de nouvelles écritures, laissez-vous surprendre et charmer par les infinies variations de notre langue, dans tous les pays !

Car une langue, c’est avant tout quelque chose qui vit, qui vibre, que les auteurs nourrissent et renouvellent en permanence, chahutent parfois, réinventent souvent. Et la plus belle façon de penser et d’exprimer cette diversité que nous appelons de nos vœux ne vient-elle pas d’une « torsion » de notre langue, d’un néologisme formidable que Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, et Raphaël Confiant, trois grandes figures de la littérature martiniquaise, ont fait surgir dans leur Eloge de la créolité : la diversalité, métissage entre la diversité et l’universalité ?

La diversalité contre l’uniformité. La « diversalité » contre l’ignorance. La « diversalité » pour le dialogue des cultures du monde.

Ce qui fait la force et la grandeur de notre langue, à travers le monde, c’est cette rencontre avec la culture de l’Autre, c’est cette ouverture, c’est cet échange, c’est cet engagement.

Avant de vous céder la parole, Monsieur le Président, je tiens à vous remercier très chaleureusement, à titre personnel et en notre nom à tous, de porter cette parole, cette force et cette sagesse de la Francophonie jusqu’au cœur de notre ville.

Je vous remercie.

Visite du lycée Descartes de Tours en présence d’Abdou Diouf

10 novembre 2006

Monsieur le Président,

Madame le Recteur de l’Académie d’Orléans-Tours,

Monsieur l’Inspecteur d’Académie d’Indre-et-Loire,

Monsieur le Proviseur du Lycée Descartes,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

C’est un très grand plaisir et un grand honneur pour moi d’être présent parmi vous
aujourd’hui pour cette journée placée sous le signe de la francophonie, de la diversité et de
l’ouverture à l’autre. La ville de Tours, grande ville universitaire, et le prestigieux lycée
Descartes, qui a traversé deux siècles d’histoire et s’ouvre aujourd’hui plus que jamais à la
modernité, ont la chance d’accueillir une personnalité lumineuse, M. le Président Abdou
Diouf, Secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, emblème de la
mobilisation de tous les francophones au service de la diversité linguistique qui est l’un des
aspects les plus vivants, les plus dynamiques, de la diversité culturelle.

Si ces murs, qui auront deux cents ans l’an prochain, pouvaient parler, ils nous raconteraient
les premiers pas dans l’enseignement de celui qui allait devenir l’illustre poète, homme
politique, la grande voix de l’universel, dont nous célébrons cette année le centenaire, au
titre des commémorations nationales soutenues par le ministère de la Culture et de la
Communication.

Mais, Léopold Sédar Senghor fut d’abord professeur. Après l’hypokhâgne et la khâgne à
Louis-le-Grand, où il fut notamment le condisciple de Georges Pompidou, dont il devint l’ami,
après la Sorbonne, où il fut le premier Africain agrégé de l’Université, c’est en effet ici, au
Lycée Descartes qu’il commença sa carrière. Il découvre notre belle ville de Tours à la
rentrée scolaire de 1935. Nommé professeur de lettres au lycée René-Descartes, il enseigne
aux classes de sixième le français et les langues classiques – latin et grec, jusqu’en 1938.

Et M. le Directeur des archives départementales d’Indre-et-Loire a récemment retrouvé,
parmi les documents dont il a la garde, un brouillon de l’évaluation par le proviseur de
l’époque, que je ne résiste pas au plaisir de vous lire :
1935 : « M. Senghor
a l'inexpérience d'un débutant, mais montre beaucoup de bonne volonté. Les élèves se sont
habitués à sa couleur" !

Décembre 36 : « A profité de l'expérience acquise l'année dernière. En grand progrès" !

Décembre 37 : « Est devenu un très bon professeur, apprécié des familles, réussissant très
bien" !

Pendant que l’administration de l’éducation nationale enregistrait ses progrès, le professeur
qui était avant tout homme de lettres, ne cessait de fréquenter la librairie Tridon, aujourd’hui
disparue, rue Nationale, où il se nourrit de langue et de culture françaises, avec lesquelles il
entretient une relation passionnée.

Léopold Sédar Senghor habite alors boulevard Heurteloup, où il se consacre à l’écriture : les
premiers poèmes qui constitueront le recueil Hosties noires, publié en 1948, ont été écrits à
Tours.

Tout au long de sa vie, et aujourd’hui encore, Léopold Sédar Senghor incarne le dialogue
entre les cultures et les langues. Dans un hommage publié au lendemain de sa disparition,
Erik Orsenna l’a ainsi décrit :
« Un grammairien, c’est-à-dire un gourmand de règles sous le désordre du monde.
Un poète, c’est-à-dire un chasseur d’échos secrets.
Un démocrate, c’est-à-dire un respectueux de la dignité humaine »

Léopold Sédar Senghor est passé avec aisance d’une culture à une autre, conservant intact
son amour pour son « Royaume d’enfance », cette terre de l’Afrique où il est né, au sud de
Dakar, tout en s’interrogeant sur la possibilité d’une « civilisation de l’universel », par
métissage, qui demeure à la fois une référence et un projet pour notre temps. Visionnaire,
chantre de cette négritude qu’il inventée, avec Aimé Césaire, qui fut également son
condisciple à la Sorbonne, et que j’ai eu la chance immense de rencontrer le 23 septembre
dernier, lors de ma visite à Fort-de-France, pionnier de la Francophonie, il a compris très tôt
le rôle capital de la diversité culturelle et linguistique, la richesse de la polyphonie des
identités et des expressions. Il fut un précurseur. Il nous a ouvert le chemin.

Ce message, la communauté internationale le mettra en oeuvre, grâce notamment à la
Convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles,
adoptée à la quasi unanimité à l’Unesco en octobre 2005 et activement soutenue, Monsieur
le Secrétaire général, par votre propre action, par la mobilisation de la Francophonie.

Amoureux du français, « Soleil qui brille hors de l’hexagone », suivant ses mots, Léopold
Sédar Senghor a rêvé que cette langue rassemble tous les peuples des cinq continents qui
la parlent, en « symbiose des énergies dormantes ».

Cette réalité de la force politique des francophones, Monsieur le Secrétaire général de
l’Organisation internationale de la Francophonie, vous l’incarnez brillamment, avec
l’impulsion et l’énergie que vous transmettez aux responsables politiques, mais aussi
économiques, culturels, diplomatiques, des 68 Etats réunis autour de vous.

A l’heure de célébrer le centième anniversaire de la naissance de celui qui fut le père de la
Francophonie, et dont vous avez été le plus proche collaborateur, conseiller, ministre puis
Premier ministre, avant de lui succéder à la présidence de la République du Sénégal, je suis
très heureux que nous célébrions ensemble, dans ce lycée haut en symbole, les couleurs
des littératures, des cultures, mais aussi des valeurs, des convictions et des projets des pays
qui ont notre langue en partage. Et nul autre que vous, Monsieur le Président, ne pouvait les
porter de façon plus éminente, comme les a portées, en son temps, le professeur qui fit ses
premières classes dans ce lycée.

Qu’est-ce que la Francophonie ? Quels en sont ses enjeux, à l’heure de la mondialisation ?

Que représente-t-elle pour vous, qui êtes étudiants aujourd’hui, et qui en serez, demain, je le
souhaite, à votre tour, les ambassadeurs et les relais ?

« Fille de la liberté et soeur de l’indépendance », ainsi que la qualifiait Léopold Sédar
Senghor, qui appelait de ses voeux, dès 1948, la création d’un « Commonwealth à la
française », l’organisation internationale de la Francophonie réunit soixante-huit Etats
membres ou associés, en une véritable communauté culturelle, qui puise dans les liens de
l’histoire, de la langue et de la littérature la force d’une amitié indéfectible.

La Francophonie, c’est cette communauté à la fois unie et extraordinairement diverse, qui
apporte une réponse brillante au défi du siècle qui s’annonce : établir un dialogue constructif,
fécond, entre des identités et des cultures différentes, dans le respect de chacune d’elles.

La Francophonie, c’est la croyance profonde en l’égale dignité, en l’égal intérêt, en l’égale
richesse des cultures du monde.

La Francophonie, c’est l’amour d’une langue, le français, la foi en les valeurs de tolérance,
d’humanisme et de respect qu’elle véhicule.

La Francophonie, c’est enfin un hymne à la curiosité, à l’ouverture d’esprit, qui sont les
maîtres mots des filières d’excellence que vous avez choisies. Sortez des sentiers battus,
abandonnez-vous au plaisir de la découverte de nouveaux auteurs, de nouvelles cultures, de
nouvelles écritures, laissez-vous surprendre et charmer par les infinies variations de notre
langue, dans tous les pays !

Car une langue, c’est avant tout quelque chose qui vit, qui vibre, que les auteurs nourrissent
et renouvellent en permanence, chahutent parfois, réinventent souvent.

Et la plus belle façon
de penser et d’exprimer cette diversité que nous appelons de nos voeux ne vient-elle pas
d’une « torsion » de notre langue, d’un néologisme formidable que Jean Bernabé, Patrick
Chamoiseau, et Raphaël Confiant, trois grandes figures de la littérature martiniquaise, ont
fait surgir dans leur Eloge de la créolité : la diversalité, métissage entre la diversité et
l’universalité ?

La diversalité contre l’uniformité. La « diversalité » contre l’ignorance. La « diversalité » pour
le dialogue des cultures du monde.

Ce qui fait la force et la grandeur de notre langue, à travers le monde, c’est cette rencontre
avec la culture de l’Autre, c’est cette ouverture, c’est cet échange, c’est cet engagement.

Avant de vous céder la parole, Monsieur le Président, je tiens à vous remercier très
chaleureusement, à titre personnel et en notre nom à tous, de porter cette parole, cette force
et cette sagesse de la Francophonie jusqu’au coeur de notre ville.

Je vous remercie.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres à Jean-Michel Othoniel

9 novembre 2006

Cher Jean-Michel Othoniel,

Je suis très heureux de vous recevoir rue de Valois, à deux pas de la
place Colette et de cette station de métro que vous avez revisitée de
votre palette baroque inimitable, de ce Kiosque des noctambules qui
porte haut, aujourd’hui, au coeur de Paris, les couleurs, les formes et
la poésie de votre art.

Un art aux expressions multiples – sculpture, dessin, photographie,
écriture, danse et vidéo – nourri de vos mythologies personnelles, un
art qui a trouvé un terreau privilégié à l’Ecole nationale supérieure
d’art de Cergy Pontoise, puis, comme de nombreux autres talents de
votre génération, à la Fondation Cartier, qui vous a offert un soutien
indéfectible, depuis vos débuts. Et vos débuts sont précoces, et déjà
expérimentaux, puisque vous vous passionnez très tôt pour des
matériaux rares dans le monde de la sculpture, comme la cire, le
phosphore et le plomb, avec une prédilection pour le soufre.

Mais c’est votre rencontre avec le verre qui sera véritablement
déterminante pour votre oeuvre. Lors d’un voyage dans les îles
Eoliennes, vous tombez en arrêt devant l’obsidienne, précieuse roche
noire dont vous admirez la profondeur et la beauté. Pendant trois ans,
vous tenterez de la reproduire artificiellement, au Centre international
de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva), à Marseille.

Votre oeuvre d’alchimiste achevée, grâce à Saint-Gobain Recherches,
vous faites de cet équivalent de l’obsidienne le matériau de trois
sculptures miroirs.

C'est également au Cirva que vous découvrez le verre soufflé, matière
ludique et vivante, reine des métamorphoses et des possibles, que
vous intégrez dans votre oeuvre à partir de 1993. Vous rencontrez le
maître verrier Oscar Zanetti à Murano, et vous réalisez à Venise, mais
également au Cirva, des perles creuses et colorées, vaste trésor que
vous sèmerez dans plusieurs capitales européennes de l’art, en leur
offrant des sculptures féeriques. Lauréat de la Villa Médicis, à Rome,
en 1996, vous suspendez des colliers de verre dans ses jardins, puis
aux arbres de la Collection Peggy Guggenheim de Venise, et enfin à
l’Alhambra et au Generalife de Grenade.

« J’adore que les gens n’aient pas que de l’utilitaire, affirmez-vous,
mais aussi du beau, des choses sur lesquelles réfléchir. Le rôle
politique de l’artiste, c’est de sublimer la ville ! » Avec le Kiosque des
noctambules, vous bercez de votre poésie enchanteresse le quotidien
des Parisiens.

Je tiens à saluer l’alliance, que vous avez toujours prônée et prouvée, de
la création avec les métiers d’art. Par la force de votre talent, et de votre
créativité, c’est tout un secteur de l’artisanat d’art, et au-delà, de
l’économie et du rayonnement de notre pays, que vous entraînez, que
vous contribuez à faire vivre et à renouveler. C’est l’attractivité même de
la France, et son dynamisme, que vous stimulez, en vous appuyant sur la
virtuosité technique, et l’excellence des savoir-faire de nos artisans, dans
le domaine du verre, mais aussi de la haute couture. Vous avez en effet
produit des pièces textiles, et notamment Glory Holes ou encore I believe
in fairies, pièces que le public a pu découvrir lors de l'itinérance de
« Métissages », exposition consacrée aux rencontres entre artistes et
artisans d'art travaillant le textile, à l’initiative du ministère de la Culture et
de la Communication.

Après la réalisation d’un CD-Rom joliment intitulé Une ombre dans ta
fenêtre, en 1999, avec le concours de plusieurs institutions publiques et
privées parmi lesquelles la Délégation aux arts plastiques, le Fresnoy et la
Caisse des Dépôts et consignations, après plusieurs expositions
marquantes, et notamment, en 2003, au Musée d’Art Moderne de Saint
Étienne, votre ville natale, vous vous consacrez à un grand projet, préparé
depuis longtemps, avec la Fondation Cartier, Crystal Palace.

Ce palais baroque, véritable décor de conte de fées, est à nouveau le fruit
d’une collaboration étroite et féconde avec des artisans qualifiés dans le
verre, de l’atelier Salviati de Murano, et du Cirva, mais également dans le
textile, la broderie, la passementerie et le feutre. « Le verre est tellement
complexe, avez-vous dit, il y a tant de techniques et de mondes différents
à découvrir, que je prends toujours beaucoup de plaisir à l’utiliser.

L’échange avec le verrier lors du soufflage est pour moi primordial. Son
geste est toujours d’une grande tendresse. »

Colliers de verre, lit à baldaquin, bocaux lumineux, univers aux couleurs et
aux transparences diluées, comme les aquarelles préparatoires
également exposées, votre Palais a littéralement ravi les visiteurs,
emportés dans ce monde à la fois sensuel, tendre et onirique.

C’est ce même univers de conte de fées que vous avez offert à la Ville de
Rochefort-sur-Mer, en exauçant le voeu de Pierre Loti, qui y était né, de
mettre en scène son Petit théâtre de Peau d’Âne. Aux petites
marionnettes de pâte à sel, d’allumettes, de noyaux de cerises et de
chiffons bricolées par le grand écrivain quand il était enfant, d’après le
conte de Charles Perrault, vous avez façonné un écrin de perles de verre
multicolores, de broderies et de dentelles délicates. Exposé au théâtre de
la Coupe d'Or, à Rochefort-sur-Mer, de décembre 2004 à janvier 2005, le
Petit Théâtre de Peau d'Ane a été présenté au Théâtre du Châtelet, à
Paris, l’année dernière.

En véritable orfèvre, vous avez paré les musées et les villes de vos joyaux
de verre. Vous avez également offert, à mes côtés, à Madame Claude
Pompidou un somptueux collier, qu’elle porte très souvent, symbole de
votre amitié et de votre admiration pour les nobles causes que sa
Fondation soutient. Lorsque cette Fondation a fait appel à des artistes,
pour la création de Miroirs présentés à la Fiac, et dont les bénéfices ont
servi à financer la construction, à Nice, d'une nouvelle maison qui
accueillera des malades atteints de la maladie d'Alzheimer, vous avez
répondu présent, et je tiens à saluer, aujourd’hui, votre grande et belle
générosité.

Quel écrin plus emblématique un magicien du verre pouvait-il rêver pour
ses oeuvres, que la prestigieuse voûte cristalline du Grand Palais ? Sa
verrière a offert un écho magnifique aux couleurs, à la rêverie et à la
transparence de votre Barque des larmes, exposée cette année lors de
l’exposition La Force de l’art, dédiée à la création contemporaine.

Je rends hommage à un très grand artiste français, à la renommée
internationale, qui a su s’appuyer sur la richesse des savoir-faire de nos
artisans d’art pour donner forme et corps aux infinies variations et
métamorphoses nées de son imagination.

Je tiens à vous dédier ces vers d’Apollinaire, vibrant appel à tous ceux qui
« combattent aux frontières de l’illimité et de l’avenir » :

« Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines
Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité. »

Jean-Michel Othoniel, en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous
vous faisons chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur à Hervé Télémaque

9 novembre 2006

Cher Hervé Télémaque,

Je suis très heureux de vous recevoir aujourd’hui au ministère de la
Culture et de la Communication. Vous êtes un immense artiste, qui a
su puiser dans la force de ses racines, dans la richesse des amitiés
qu’il a nouées, et des continents qu’il a traversés et aimés, la
puissance d’une écriture artistique unique.

C’est à Port-au-Prince, où vous êtes né, que vous passez vos vingt
premières années, avant de vous envoler pour New York. Cette
première période de votre vie, dans cette île aux mille visages,
marquera profondément votre oeuvre. Une oeuvre magique, qui
transforme et éclaire notre regard sur le monde, les choses et les
hommes.

A New York, vous entrez à l’Art Student’s League, où vous étudiez
avec Julian Levi. Pendant ce séjour aux Etats-Unis, vous vous
imprégnez de l’expressionnisme abstrait, et vous vous nourrissez
également du surréalisme tel qu’il a été réinterprété par les artistes
américains comme Arshile Gorky.

Mais c’est avec le Pop Art que vous trouvez véritablement votre voie.
Dès 1959, votre peinture Sirène marque votre originalité. Faisant
référence aux sirènes des bateaux que vous entendiez depuis votre
chambre de Brooklyn Heights, elle ancre votre peinture dans la réalité,
bien que largement revisitée par votre talent et votre imagination, et la
détourne de l’abstraction.

Vous vous installez à Paris en 1961, et vous fréquentez les
Surréalistes, mais sans adhérer formellement à leurs préceptes et à
leur groupe. Atypique, hors norme, vous entendez bien inventer votre
propre vocabulaire plastique, votre propre univers artistique. Un
univers très tôt foisonnant, composite, depuis votre travail pictural
jusqu’à vos recherches, dès 1963, sur les objets du quotidien, poids,
cors de chasse, canne d’aveugle, chaussures de tennis, sousvêtements,
tentes de camping, dont vous faites le matériau privilégié
de vos sculptures.

Vous vous démarquez également de l’abstraction lyrique ou
géométrique, comme des formalistes pop très présents à Paris. Vous
participez en 1964 à l’aventure de la Figuration narrative, aux côtés
d’artistes tels que Peter Klasen, Jacques Monory, Bernard Rancillac,
Oyvind Fahlström, que le critique Gérard Gassiot-Talabot réunit dans
l’exposition intitulée « Mythologies quotidiennes », au Musée d’art
moderne de la ville de Paris.

En 1964 également, vous abandonnez « la subjectivité de la peinture à
l’huile » pour la peinture acrylique et vous avez recours à la série, dont
vous dites qu’elle naît, chez vous, « d’une insatisfaction, de l’espoir d’un
enrichissement, d’un ajustement final ». Mais, en 1968, vous abandonnez
totalement, et provisoirement, la peinture pour vous consacrer
exclusivement aux « objets inventés », vos « sculptures maigres », que
vous percevez comme « le sommet de votre travail, épiphanie en quelque
sorte de la forme ».

Bois, toile, cannes, tissus, métal, craie, vous pliez, brisez, tordez et
assemblez les objets et les matériaux, pour mieux vous moquer de
l’ailleurs et de l’évasion poétiques exaltés par Baudelaire, comme du
discours sur la peinture engagée et politique. Virtuose des associations
inédites et surprenantes, vous êtes un véritable alchimiste des matières et
des formes, parsemant votre oeuvre d’objets, d’animaux, et de mots qui
narrent, à chaque fois, des histoires différentes, étranges et imprévues.
Alchimie que l’on retrouve, dans les années quatre-vingt dix, lorsque vous
mélangez des pigments de couleurs et du marc de café pour faire surgir
des couleurs lourdes, puissantes et uniques.

Unique, tel est le mot qui qualifie sans doute le mieux votre oeuvre. Libre,
aussi, de tout embrigadement, de tout dogme, libre de s’enrichir
d’influences sans s’y enfermer, libre de poursuivre des recherches
incessantes sur la forme et la matière, libre d’interpréter le quotidien, et
d’en faire surgir des métaphores inattendues, libre de passer d’un format
à un autre, d’une série à une autre, d’une technique à une autre, et
d’explorer sans cesses les infinies possibilités de votre imagination, de
votre art et de votre talent.

Vous avez emprunté à la publicité, aux médias, à la bande dessinée leur
vocabulaire graphique, pour mieux les détourner. Vous avez érigé le
papier calque en matériau d’art à part entière, sculpté des bas-reliefs à la
scie-sauteuse, et fait des « maisons rurales » et des ânes de merveilleux
objet d’étude. Vous avez puisé votre inspiration aussi bien chez les
dessinateurs satiriques, comme Plantu et Poncho, auxquels vous avez
rendu hommage, que de vos fréquents voyages en Afrique, dont vous
avez tiré une superbe Série, Trottoirs d’Afrique, en 2000.

Le musée de la Poste vous a consacré, l’année dernière, une exposition
intitulée « Hervé Télémaque, du coq à l’âne », rendant hommage à votre
inspiration sans borne, à votre génie créateur qui ne semble connaître
aucune limite, et qui invite le spectateur à inventer son propre parcours
artistique, culturel, spirituel.

Aimé Césaire, que j’ai eu la chance immense de rencontrer le 23
septembre dernier, lors de ma visite à Fort-de-France, a écrit : « L’homme
de culture doit être un inventeur d’âmes ». Vous en êtes l’une des plus
belles illustrations.

Hervé Télémaque, au nom du Président de la République et en vertu des
pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion
d’honneur.

Colloque Les éclaircissements de Pierre Bayle à la Fondation Singer – Polignac

8 novembre 2006

Monsieur le Ministre d’Etat, Membre du Conseil Constitutionnel, Cher
Pierre Joxe,

Mesdames, Messieurs les Professeurs,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Je suis très heureux d’être présent parmi vous, à l’issue de cette journée
passionnante, pour un moment sans doute trop rare dans l’emploi du
temps d’un ministre, un moment de réflexion, où la science, l’histoire et la
philosophie, rappellent que le ministère de la Culture et de la
Communication, qui soutient ces rencontres, est aussi celui des
commémorations nationales, des archives, de la mémoire, du livre et de la
lecture. C’est à ce titre que je suis fier d’apporter ma pierre personnelle aux
travaux éblouissants que vous consacrez à l’un des plus grands penseurs
de l’aube du siècle des Lumières, à ce philosophe essentiel, à la charnière
entre deux siècles si différents, représentatif et précurseur de tout ce qui
fera le génie d’un XVIIIe siècle rationaliste, universaliste, cosmopolite,
foisonnant, progressiste, discursif, révolté, interrogateur de la tradition, et
résolument critique.

Pierre Bayle a défendu peut-être plus que tout autre, et avant tout autre,
les deux clés de ce mouvement capital qui bouleversa le visage de la
France et de l’Europe.

Tolérance et critique, deux dynamiques essentielles, deux principes
inséparables dans la pensée de Pierre Bayle, qu’il a brandis haut et fort,
renvoyant dos à dos les controversistes, au point que certains ont pu le
qualifier de sceptique, deux principes fondateurs de la pensée, du droit et
de la politique modernes. A l’heure de célébrer le tricentenaire de la
disparition de ce grand philosophe, il me paraît bon de rappeler son
ouverture, son goût de la véritable discussion, qui n’est pas celle de ces
« convertisseurs de France » qu’il fustigeait, ceux qui, « après avoir
répondu deux ou trois fois, ne souffraient plus la contradiction. »

Cet esprit critique, cette quête du savoir et de la vérité, cette curiosité
insatiable s’exercent aujourd’hui, grâce à vous, sur son oeuvre, protéiforme,
immense, parfois déconcertante, une oeuvre que vous nous aidez à relire,
à comprendre, à sonder, et dont vous nous dévoilez les multiples facettes.

« Bayle croyant, esprit positif, philosophe rationaliste, Bayle historien,
Bayle protestant, Bayle anti-protestant, Bayle et le rire » : autant de visages
fascinants, autant de façons d’aborder cette personnalité lumineuse et
mystérieuse, ce grand esprit libre et pionnier.

Comment ne pas être touché par cette figure illustre ? Il est des vies
« admirables », au sens propre, qui ne peuvent que nous éblouir, nous
émerveiller, et la vie de Pierre Bayle en fait assurément partie.

Il naît en 1647, trois ans avant la mort de Descartes, en Ariège, au Carla.
Imaginons-nous l’Ariège, dans les débuts du règne de celui qui deviendra
Louis le Grand ? C’est toujours une terre d’hérésie, 400 ans après le
bûcher de Montségur. Les clochers de l’église catholique et romaine
peuvent se dresser fièrement dans la ville proche de Pamiers – il n’y en
aura pas moins de trois, dont celui de Notre-Dame du Camp, celui de
l’inquisiteur Jacques Fournié. La terre est rude, sauvage. Ce n’est pas
pour rien que le département a choisi au XXe siècle la devise de « Ariège,
terre courage ». Il y aura en Ariège des compagnies de louvetiers – et
donc des loups aux abords des agglomérations – jusqu’en 1914 et des
ours, sur les sommets pyrénéens, jusque dans les années cinquante.

Mais l’Ariège, c’est d’abord et avant tout – comme presque tous les pays
montagneux de la « lingua occitania » – une région protestante dans ce
milieu du XVIIe siècle. Dans cette région de vieille culture romaine, de droit
écrit, cela fait un siècle déjà que garçons et filles savent majoritairement
lire, écrire, compter : les monts d’Ardèche, la montagne Noire, l’Aigoual et
les Cévennes, les Pyrénées (et le Mas-d’Azil, le bien nommé !) sont les
refuges des protestants.

Le fils du pasteur du Carla apprend le latin et le grec avec son père.
Certes les loups sont proches et la vie est rude, mais ces montagnes sont
alors, étrangement, des creusets intellectuels. Comme nombre de ses
contemporains, Pierre Bayle mourra probablement de la tuberculose et
d’avoir vécu chichement. On mange mal, peu, on vit dans des conditions
d’hygiène et de confort qui font frémir aujourd’hui, au Carla, en 1650, mais
on pense.

L’enfant chétif est envoyé à l’adolescence par son père à Puylaurens, à
l’Académie protestante qui y a été ouverte pour y transmettre la flamme
de la connaissance. Est-ce à Puylaurens, chez son père ou chez des amis
de ce dernier, que Pierre Bayle fait la connaissance de Montaigne ? Les
Essais l’accompagneront toute sa vie.

Bayle est envoyé à l’Université de Toulouse et il est séduit par la
dialectique des Jésuites, qui sont des hommes habiles. Lui, le fils de
pasteur, abjure en 1669 et se convertit au catholicisme. Quelle épreuve
pour la famille, que ressent-on alors au Carla ? Mais, après dix-sept mois,
il revient au protestantisme !

Dans la France des années 1670, cela veut dire qu’il est « relaps »,
passible, sinon du bûcher, du moins de peines très sévères. Sa famille,
heureuse d’avoir retrouvé le fils prodigue, l’envoie à Genève. Il y vit de
petits métiers – nous dirions aujourd’hui de « petits boulots » – tout en
découvrant Descartes.

En 1675, il décroche la chaire de philosophie à l’Académie protestante de
Sedan. Hélas, cette dernière est supprimée en 1681 ! Comme des milliers
de ses coreligionnaires, quelques années plus tard, il part vers le nord. Il
s’exile à Rotterdam. Ne nous y trompons pas : il a choisi, lui, la patrie
d’Érasme et non les plaines de la Prusse. Il y demeurera jusqu’à sa mort,
vivant d’abord des émoluments – modestes – de la chaire de philosophie
et d’histoire, puis, lorsqu’il en sera chassé en 1693 par les manoeuvres de
son ancien ami protestant, Pierre Jurieu, de sa plume. Il n’a presque pas
de besoins et il meurt pauvre.

Ses écrits, qui le font vivre, soumettent sa famille à de terribles
représailles. Son frère, qui est devenu à son tour le pasteur du village, est
arrêté, emprisonné à Pamiers, puis dans le sinistre Château-Trompette de
Bordeaux, où il meurt peu après. C’est alors que Bayle écrit La France
toute catholique sous le règne de Louis le Grand. Trois ans à peine après
la révocation de l’Édit de Nantes, il écrit ce Commentaire philosophique
sur ces paroles de Jésus-Christ : « Contrains-les d’entrer ».

Contrains-toi de penser, de douter, d’exercer ta raison, est la maxime que
défendra Pierre Bayle, contre la tradition, contre les sectaires : « Ce qui
est propre à l’un ne l’est pas à l’autre ; il faut donc faire la guerre à l’oeil et
se gouverner selon la portée de chaque génie … il faut exercer contre son
esprit le personnage d’un questionnaire fâcheux, se faire expliquer sans
rémission tout ce qu’il plaît de demander ». Si Pierre Bayle affirmait
accomplir un véritable nettoyage des écuries d’Augias en écrivant son
Dictionnaire historique et critique, c’est un travail similaire qu’il souhaitait
accomplir dans les consciences, en balayant les préjugés, la tradition et
les pensées admises sans examen. Devant les savants, les érudits que
vous êtes, c’est l’enseignement principal que je retiens personnellement
de son oeuvre, parce que je pense qu’il est la clé de voûte des autres
principes qu’il a mis en avant, parmi lesquels, en tout premier lieu, la
tolérance et le dialogue. Kant fera quelques temps plus tard de cette
autonomie revendiquée, de ce travail de l’esprit sur soi-même la devise
même des Lumières : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton
propre entendement ».

Oui, l’athée peut être vertueux, au même titre que le chrétien. Non, les
dogmes de la religion ne sont pas indispensables à la moralité publique,
comme veulent le faire croire les théologiens, et la religion n’est pas la
cause ou le motif premier et nécessaire des actions humaines. Oui, le
manichéisme part d’une hypothèse absurde et contradictoire, mais il
l’explique : « les expériences cent fois mieux que ne font les orthodoxes
avec la supposition si juste, si nécessaire, si unanimement véritable d’un
premier principe infiniment bon et tout-puissant ». Tels sont aussi, les
« Eclaircissements » que vous mettez en lumière tout au long de ces trois
jours et particulièrement lors de vos lectures croisées de demain.

Aristote, Epicure, Descartes ? « Des inventeurs de conjectures que l’on
suit ou que l’on quitte, selon que l’on veut chercher plutôt un tel qu’un tel
amusement d’esprit. » Le cartésianisme ? « une hypothèse ingénieuse qui
peut servir à expliquer certains effets naturels. » Bayle démonte un à un
les systèmes métaphysiques et religieux, et libère la pensée de tous les
dogmes, par un travail de fourmi, un travail de longue haleine, fruit d’une
vie vouée entièrement à l’étude, et à la critique. « Divertissements, parties
de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites, et telles autres
récréations nécessaires à quantité de gens d’études, à ce qu’ils disent, ne
sont pas mon fait : je n’y perds point de temps. Je n’en perds point aux
soins domestiques, ni à briguer quoi que ce soit, ni à des sollicitations, ni
à telles autres affaires. J’ai été heureusement délivré de plusieurs
occupations qui ne m’étaient guère agréables ; et j’ai eu le plus grand et le
plus charmant loisir qu’un homme de lettres puisse avoir. »

Autoportrait d’un esprit concentré mais curieux, indépendant mais toucheà-
tout, aiguisé mais gourmand, avide de découvrir de nouvelles pensées,
de nouveaux « amusements de l’esprit », à l’image de son oeuvre foisonnante, de son Dictionnaire dont nous n’avons pas fini, comme le
montrent vos travaux, de saisir tout le sens, toutes les facettes. Cette
oeuvre monumentale, depuis ses préfaces successives jusqu’aux
Eclaircissements que vous examinez aujourd’hui, depuis Aaron jusqu’à
Constantin Huygens, Seigneur de Zuylichem, permet en effet des
cheminements infinis, à travers ses digressions, ses notes, ses renvois
innombrables, précurseurs de notre hypertexte moderne et symbole de
l’appétit sans fin de connaissance de son auteur. Sainte-Beuve, dont nous
avons célébré, il y a deux ans, le bicentenaire, autre commémoration
nationale soutenue par le ministère de la Culture et de la Communication,
a fait de Pierre Bayle le représentant au plus haut point du « génie
critique ». Il ne le décrivait pas autrement : « le génie critique n’a rien de
trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun Quant à soi. Il ne reste
pas dans son centre ou à peu de distance ; il ne se retranche pas dans sa
cour, ni dans sa citadelle, ni dans son académie ; il ne craint pas de se
mésallier ; il va partout, le long des rues, s’informant, accostant, la
curiosité l’allèche, et il ne s’épargne pas les régals qui se présentent. »

Oui, ce « génie critique » est, pour moi, la pierre angulaire de tous les
principes novateurs qu’il a courageusement défendus, ce génie, comme
l’écrivait également Sainte-Beuve, « dans sa pureté et son plein, dans son
empressement discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa sagacité
pénétrante, dans sa versatilité perpétuelle et son appropriation à chaque
chose : ce génie, selon nous, domine même son rôle philosophique et
cette mission morale qu’il a remplie ; il peut servir du moins à en expliquer
le plus naturellement les phases et les incertitudes. »

De ce génie découle son combat pour la tolérance, contre les crimes et
les barbaries infligées au nom de Dieu, dont son Dictionnaire est rempli.

De lui encore découle la vision d’une société vertueuse, gouvernée par la
raison et non plus par les dogmes, premiers jalons, signes avantcoureurs,
éclaireurs de la laïcité, devenue l’un des piliers les plus
essentiels et les plus actuels de notre édifice républicain. De cette rigueur
de l’exercice critique, et de l’idéal de discussion que Bayle défendit, et qui
anima pendant trois ans le journal Nouvelles de la République des Lettres,
nous devons une conception pionnière de la liberté d’expression, de
l’impossibilité morale de justifier la persécution et de la circulation des
idées, et une certaine idée de l’Europe des esprits et de la culture, que
nous appelons tous de nos voeux aujourd’hui.

Critique, liberté, autonomie, tolérance, dialogue et ouverture à l’autre et au
monde, tels sont donc les enseignements, très actuels, que je retiens de
l’oeuvre de Pierre Bayle. Tels sont également les principes que vous
perpétuez dans votre illustre et savante assemblée, et je tiens à féliciter la
Fondation Singer-Polignac d’accueillir ce séminaire européen et
international, dans ce magnifique établissement, qui est l’un des foyers
vivants de l’intelligence et de la création.

Enfin, je ne puis conclure cette intervention sans adresser, en mon nom
personnel et en notre nom à tous, un message très chaleureux de
respect, d’admiration et d’amitié à Edouard Bonnefous, qui est à la fois le
Président de la Fondation et l’âme de ce lieu où souffle l’esprit.

Je vous remercie.

Colloque Les champs de confrontation de l’audiovisuel de demain à la Maison de la Chimie

8 novembre 2006

Monsieur le Président du Conseil supérieur de l’Audiovisuel, cher
Dominique Baudis,

Monsieur le Député, cher Emmanuel Hamelin,

Madame la Présidente, Messieurs les Présidents,

Mesdames, Messieurs,

Evoquer, tout au long de cette journée de réflexion, « les champs de
confrontation de l’audiovisuel de demain » c’est reconnaître que le monde
audiovisuel est entré de plain pied dans la révolution numérique. Bien plus
que d’une simple innovation technologique, il s’agit d’une véritable
révolution pour nos concitoyens. La numérisation permet d’améliorer la
qualité de réception, elle permet de multiplier l’offre de programmes de
télévision, elle modifie aussi la façon de regarder ces programmes. Grâce
aux nouvelles technologies, les téléspectateurs gagnent en liberté : les
enregistreurs à disque dur leur permettent un visionnage en différé, la
vidéo à la demande autorise un vaste choix au sein d’un catalogue de
programmes, bientôt la télévision mobile personnelle permettra de regarder
les chaînes de télévision en situation de mobilité.

Face à ces évolutions, le cadre législatif et réglementaire doit s’adapter.

Tel
est l’enjeu de la révision de la directive « Télévision sans frontières », dont
la Commission européenne a proposé d’étendre le champ d’application à
l’ensemble des services de médias audiovisuels, c'est-à-dire non
seulement à la télévision, comme c’est le cas de l’actuelle directive, mais
également à l’ensemble des services dits, en langue bruxelloise, « non
linéaires », autrement dit la « la vidéo à la demande » et ses avatars.

A mes yeux, cette extension du champ d’application de la directive est
fondamentale. Dans le contexte actuel de la convergence, où les mêmes
contenus peuvent être proposés sur des plates formes différentes, plus
complémentaires que concurrentes, il s’agit de s’assurer que les règles du
jeu sont égales pour tout le monde.

La promotion de la diversité culturelle, désormais inscrite et reconnue dans
le droit international comme un principe d’action, est au coeur de notre
politique. La Commission l’a inscrite comme l’un des objectifs s’appliquant
à l’ensemble des services de médias audiovisuels. La révision de la
directive constitue une formidable occasion pour traduire concrètement les
objectifs que les États se sont fixés lors de l’adoption de la Convention sur
la préservation et la promotion des expressions culturelles à l’UNESCO.

Ainsi paraît-il normal et souhaitable que les nouveaux services, et
notamment la vidéo à la demande, soient mis à contribution, selon des
modalités propres, pour le soutien de la production audiovisuelle et
cinématographique. Il ne s’agit pas de reproduire à l’identique le système
de quotas qui existe pour les services de télévision classique, mais de
prévoir des mécanismes adaptés aux caractéristiques de ces nouveaux
médias. Je pense en particulier aux investissements dans la production
européenne, et à l’exposition des oeuvres européennes dans les
catalogues.

Alors qu’elle rencontrait de vives réticences de la part de certains de nos
partenaires européens, l’extension du champ d’application de la directive,
ainsi que l’objectif d’une contribution à la diversité culturelle par les
nouveaux services, est en passe de recueillir l’adhésion du Parlement
européen et de l’ensemble des Etats membres. Il s’agit d’une étape
importante et je m’en réjouis. Mais rien n’est jamais acquis avant
l’adoption définitive et il convient de rester vigilant. Soyez assurés que le
Gouvernement français continue ses efforts en vue de consolider ces
dispositions. Vous le savez, je ne manque pas d’énergie !

L’intitulé de votre colloque fait référence à des confrontations, des
oppositions. Je préfère situer mon action dans la perspective d’une
adaptation nécessaire et comprise par tous. C’est pourquoi, à l’heure où
les modèles économiques se transforment, je suis convaincu de la
nécessité de moderniser les modalités de contribution de la télévision
payante au compte de soutien aux industries cinématographiques et
audiovisuelles. Une réflexion s’est engagée. Je souhaite qu’elle se
poursuive et puisse aboutir.

Je souhaite également que l’accord sur la vidéo à la demande, qui est
intervenu l’année dernière entre les ayants-droit et les fournisseurs
d’accès, puisse être renouvelé et amélioré afin que se développe encore
davantage une offre attractive et diversifiée de téléchargement légal de
films, désormais rendue possible par la loi.

Venons-en maintenant à la modernisation de la diffusion audiovisuelle et à
la télévision du futur, qui, je le sais, sont au coeur de vos préoccupations
et de vos débats d’aujourd’hui.

J’ai présenté au conseil des ministres du 26 juillet dernier le projet de loi
relatif à la modernisation de la diffusion audiovisuelle et à la télévision du
futur. La conférence des présidents de la Haute Assemblée a permis que
ce projet de loi puisse être examiné au Sénat les 20, 21 et 22 novembre.

L’Assemblée nationale pourrait, pour sa part, l’examiner à la fin du mois
de janvier prochain. Je tiens à souligner combien il est important que la loi
soit votée début 2007. En effet, la France a déjà trop de retard par rapport
à ses voisins européens en matière d’offres de programmes : elle est le
seul grand pays européen où plus de 80 % des téléspectateurs ne
regardent encore que six chaînes. Or le succès spectaculaire de la TNT,
facilité par les choix qui ont été faits par le Gouvernement, témoigne que
le public est en attente forte d’une offre gratuite beaucoup plus riche. Si la
loi et le calendrier volontaire qu’elle fixe n’étaient pas adoptés au début de
l’an prochain, la conséquence serait de retarder sans doute encore de
plusieurs années la mutation de notre paysage audiovisuel. Les Français
ne comprendraient pas qu’on les empêche de bénéficier d’une offre
gratuite trois plus riche que celle dont ils disposent actuellement.

Deux principes fondent le projet de loi :

– Premièrement, le basculement inéluctable de l’analogique vers le
numérique ne peut avoir lieu que si pour chacun des Français les
conditions pour qu’il reçoive la télévision numérique sont réunies, tant en
termes de couverture du territoire que d’équipement. Tous les citoyens
doivent pouvoir recevoir la télévision numérique ! Pour les plus démunis, qui n’ont pas les moyens de s’équiper, un fonds d’aide sera créé. Et le
lancement d’une offre gratuite par satellite doit permettre à chacun de
recevoir sans abonnement l’ensemble des chaînes gratuites de la TNT
dans les zones où celle-ci ne sera pas diffusée par voie hertzienne
terrestre. La couverture de l’ensemble du territoire métropolitain
conditionne le basculement complet de l’analogique au numérique, et
chaque moyen de diffusion, terrestre, satellitaire, adsl, aura son rôle à
jouer.

– Deuxièmement, le passage au numérique sous toutes ses formes, c’est-à-
dire aussi bien la télévision numérique, en haute définition, que la
télévision mobile personnelle, doivent contribuer au développement de la
création audiovisuelle et cinématographique française.

L’extinction de la diffusion analogique suivra un calendrier démarrant en
mars 2008 pour s’achever en novembre 2011. Le gouvernement a choisi
de mettre en place un mécanisme incitatif. Le projet de loi prévoit que les
autorisations des éditeurs TNT seront prolongées, dans la limite de cinq
ans, en contrepartie d’engagements sur le déploiement de complément de
couverture, au-delà des 115 émetteurs prévus par le Conseil supérieur de
l’audiovisuel.

Quant à l’extinction de la diffusion analogique, elle est indispensable au
développement de nouveaux services. En effet, seul un basculement
complet vers le tout numérique permettra de libérer l’ensemble des
fréquences nécessaires au déploiement plein et entier de ces services.

Je
pense en particulier à la télévision mobile personnelle : si le CSA a pu
identifier un réseau dit « M7 » sur lequel il serait possible de lancer des
services de télévision mobile, sa couverture n’en reste pas moins limitée.
Les enjeux sont considérables, aussi bien pour nos concitoyens que pour
la création et pour le dynamisme technologique de notre pays.

C’est pourquoi sans plus attendre, je vais lancer dans les jours qui
viennent, avec mon collègue François Loos, une consultation publique
afin de recueillir l’avis des acteurs sur la ou les normes qu’il convient de
fixer pour la télévision mobile personnelle. Il s’agit, à l’heure où ces
services se développent chez nos voisins, que l’Etat prenne ses
responsabilité pour être au rendez-vous et permettre leur lancement en
France dans les meilleurs délais.

Je pense également à la haute définition. La place rendue disponible par
l’utilisation de la norme MPEG-4 par les chaînes payantes, que ce soit sur
les multiplexes déjà en service ou le fameux « R5 », permettra certes de
lancer un nombre significatif de chaînes en haute définition.

La mise en oeuvre volontaire et déterminée de ce basculement implique,
comme l’a clairement indiqué le Conseil d’Etat, une compensation, de
nature à permettre l’extinction anticipée des autorisations délivrées aux
chaînes nationales en analogique. Il s’agit d’un canal additionnel qui leur
sera attribué par le CSA, si elles le demandent, et si elles respectent le
principe de pluralisme, au moment de l’extinction de l’analogique, en
2012. Dois-je rappeler l’intérêt de cette mesure, tant pour les
téléspectateurs que pour la production audiovisuelle et
cinématographique, puisque ces chaînes devront y contribuer ?

C’est parce que les contenus seront forts, attractifs et diversifiés que
l’innovation technologique se diffusera à travers l’ensemble de la société.

Mais pour que ces programmes soient attractifs, il est nécessaire que
l’innovation technologique garantisse leur financement.

J’ai voulu que le projet de loi prenne pleinement en compte cet enjeu
essentiel. Ce texte doit bénéficier à la création et à la diversité culturelle.

C’est ainsi que la taxe abondant le compte de soutien à l’industrie des
programmes sera majorée pour les éditeurs des chaînes de télévision en
haute définition ou mobile, respectivement de 0,2% et de 0,1%. De même,
pour l’autorisation des chaînes en haute définition, le premier critère
portera sur les engagements en production de programmes. Je souhaite
par ailleurs que le compte de soutien du CNC aide les productions en
haute définition et celles destinées à la télévision mobile.

Le projet de loi prend en compte que l’innovation technologique permet
l’apparition de programmes d’un genre inédit : il prévoit que le CSA
réservera une part appropriée des fréquences disponibles à des services
innovants. Il prévoit également, sous le contrôle du CSA, une adaptation
progressive des formats aux nouvelles formes de télévision. Enfin, il
préserve le « dividende numérique », en confiant au Premier ministre le
soin de ré-affecter, au cas par cas, les fréquences ainsi libérées.

Un autre enjeu important, au coeur de ce projet de loi, est l’avenir de la
télévision publique. Ne nous y trompons pas : celle-ci a un rôle majeur à
jouer, aussi bien dans l’extension de la couverture de la TNT que dans le
développement des nouvelles formes de télévision, notamment de la
haute définition et de la télévision mobile personnelle. Ce sera l’un des
axes importants des contrats d’objectifs et de moyens de France
Télévisions et d’Arte, en cours de discussion et que l’Etat et les
entreprises souhaitent finaliser avant la fin de l’année.

Telles sont les lignes de force de l’engagement de l’Etat, aux côtés de
tous les acteurs du secteur, pour préparer, dès aujourd’hui, non pas les
confrontations, mais la construction de l’audiovisuel de demain.

Je vous remercie.

Pose de la première pierre du Centre Pompidou-Metz

7 novembre 2006

Madame, chère Claude Pompidou,

Monsieur le Ministre, Monsieur le Maire de Metz, Président de la Communauté
d’Agglomération de Metz Métropole, cher Jean-Marie Rausch,

Monsieur le Vice-Président du Conseil régional de Lorraine,

Monsieur le Vice-Président du Conseil général de Moselle,

Monsieur le Président du Centre national d’art et de culture Georges Pompidou,
cher Bruno Racine,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Il est des moments forts, des moments rares, de très grands moments de fierté et
d’émotion. Je suis particulièrement heureux d’être présent parmi vous aujourd’hui
pour partager ce moment exceptionnel. Cette première pierre du Centre Pompidou,
que nous posons ensemble, à Metz, marque le début d’une très belle aventure,
dont le succès réside dans l’engagement et la passion qui animent chacun de ses
partenaires, dans l’addition, dans le rassemblement de toutes les énergies.

C’est une très grande fierté pour les élus et pour tous les habitants de cette cité, de
ce département, de cette région, dont le visage ne cesse de se transformer, de
permettre l’émergence de ce nouveau haut lieu de culture, de découvertes, de
créations, de rencontres, et d’échanges.

Au coeur de l’Europe, au carrefour d’axes majeurs de circulation transfrontières,
dans cette ville d’art et d’histoire, si belle, qui a délibérément choisi la France et
l’Europe pour horizon de son développement et de son rayonnement, dans cette
ville qui a vu naître, entre autres créateurs illustres, Paul Verlaine et Bernard-Marie
Koltès, s’élèvera bientôt, au sein d’un quartier rénové, le Centre Pompidou-Metz.

Cette institution constituera assurément un atout supplémentaire, un atout décisif
pour la notoriété et le rayonnement, dans toute l’Europe, de la Ville de Metz, de
son agglomération, et de la Lorraine toute entière. Il viendra enrichir la belle vitalité
culturelle de cette cité, qui attire un public, varié, venu non seulement de France
mais aussi de Belgique, d’Allemagne, du Luxembourg tout proche, grâce
notamment à son prestigieux Arsenal, sans doute l’un des plus beaux ensembles
de salles de concerts en Europe, grâce aussi aux spectacles d’art vivant, d’art
lyrique de l’un des plus anciens théâtres de France et d’Europe en activité, l’Opéra-
Théâtre de Metz.

Le Centre national d’art et de culture Georges Pompidou est l’une des plus
grandes institutions françaises. Il jouit d’une renommée internationale, son nom et
son prestige résonnent et rayonnent, bien au-delà de nos frontières, dans toute
l’Europe, outre-Atlantique et jusqu’en Chine, où vous étiez, cher Bruno Racine, à
mes côtés, il y a une dizaine de jours, pour répondre à l’engouement qu’il suscite
chez nos amis chinois.

Le Centre Pompidou abrite en effet, vous l’avez dit, l’une des plus importantes
collections d’art moderne et contemporain d’Europe et du monde entier, une
collection de plus de 50 000 oeuvres. C’est une référence mondiale et originale,
tant pour la diversité des artistes que pour celle des disciplines représentées.

Conformément à l’inspiration et à la volonté de Georges Pompidou, le Centre
qui porte son nom est un véritable emblème de l’ouverture, du
décloisonnement, de la pluridisciplinarité, du dynamisme, de l’audace créatrice.

Selon le dessein de Georges Pompidou, il se doit d’être en permanence le reflet
de son époque, de prendre le pouls des évolutions de notre société, et
d’anticiper les mutations futures. Le développement de l’Europe de la culture et
la mondialisation de la vie artistique le conduisent aujourd’hui, à la veille du
trentième anniversaire de sa création, à se projeter dans l’avenir, par ce geste
ambitieux, qui élargit encore ses horizons et ses missions, dans la fidélité à
l’esprit de son fondateur, que je voudrais maintenant évoquer devant vous tous
et en particulier devant vous, Madame, qui avez non seulement partagé la vie
de Georges Pompidou, mais aussi ses talents, ses valeurs humaines, son
insatiable curiosité, sa disponibilité sans faille, son ouverture, qui font qu’avec
lui, qu’avec vous, aucune rencontre n’est banale, et il n’est aucune occasion
dont on ne puisse tirer un enseignement.

Je veux évoquer l’extraordinaire intelligence, éblouissante, rayonnante,
l’humanité, le sourire, le regard, le visage de cet homme. Permettez-moi
d’évoquer un moment qui m’a personnellement profondément touché.

C’était ce
jour de septembre 1969, lors de cette conférence de presse solennelle, au
palais de l’Elysée, où, interrogé sur Gabrielle Russier, qui venait de se donner
la mort, Georges Pompidou cite Eluard :

« Comprenne qui voudra !
Moi, mon remords, ce fut
la victime raisonnable
au regard d'enfant perdue,
celle qui ressemble aux morts
qui sont morts pour être aimés. »

Georges Pompidou nous a aussi légué, vous a légué, cette exigence, cette
qualité, cette faculté de reconnaître le travail des artistes de toutes les époques
et singulièrement de la nôtre, traversée par « cette recherche crispée et
fascinante du nouveau et de l’inconnu », selon ses propres termes. Oui, l’art,
tous les arts, ont été, tout au long de sa vie, sa nourriture quotidienne, ils sont
votre nourriture quotidienne, Madame. Et vous aimez la compagnie des artistes
et de leurs oeuvres.

Nous pouvons tous ici témoigner de votre inlassable curiosité pour toutes les
formes esthétiques nouvelles, pour toutes les créations et pour tous les
créateurs, car pour vous les oeuvres d’art et de culture ne sont pas séparables
des hommes et de la vie, même et surtout quand elles mettent la condition
humaine en perspective. C’est pourquoi la culture est pour vous un art de vivre,
une véritable quête de sens, que vous portez avec l’élégance qui vous est
consubstantielle.

Et nul n’a mieux décrit l’esprit du Centre qui porte le nom de votre mari, et que
vous fréquentez souvent, avec votre intelligence, votre rayonnement, votre
exigence, que vous-même, lorsque vous dîtes qu’il a été conçu par lui comme
un orchestre, où tous les instruments participent à créer une seule entité
vivante, accueillant toutes les formes de culture contemporaine, pour les mettre
en regard et en perspective.

Je veux simplement vous dire, Madame, combien nous sommes tous sensibles
à votre présence et combien la vision fondatrice de Georges Pompidou, d’un
décloisonnement entre les arts, d’une culture qui soit un foyer permanent de
rayonnement et d’attraction nationale et internationale, nous inspire aujourd’hui.

Et parce que je sais combien vous partagez la passion de votre mari pour la
poésie, j’ai extrait de son Anthologie, qui nous accompagne chaque jour, ces
quelques vers que je vous dédie aujourd’hui, Madame. C’est un hymne à la
liberté, à la création, à l’audace que symbolise l’implantation du Centre
Pompidou à Metz, ce sont les paroles d’Apollinaire, cet appel à tous ceux qui
« combattent aux frontières de l’illimité et de l’avenir » :

« Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines
Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité. »

Je tenais à rendre cet hommage au grand homme d’Etat, au grand homme de
culture, au grand homme de lettres, que fut Georges Pompidou.

Au coeur du projet du Centre Pompidou, il y a cette présence, ce mouvement,
cet appel à la participation de tous, de toutes les disciplines, de tous les publics.

C’est un privilège justifié qu’un tel projet prenne racine dans une ville comme
Metz, dans cette région de Lorraine dont Georges Pompidou avait déclaré ici
même, le 14 avril 1972, qu’elle était, de toutes les régions françaises, celle qu’il
avait le plus souvent visitée et son apostrophe d’alors, lui qui portait cette vision
de la vocation européenne et culturelle de Metz et de la Lorraine, que vous
incarnez aujourd’hui, son appel à la volonté, son acte de foi en l’avenir,
demeurent plus que jamais actuels.

La première pierre que nous posons ensemble aujourd’hui est celle de la
fondation d’un édifice qui exprime cette confiance en l’avenir, en prolongeant
cet acte de foi. C’est celle de la première décentralisation d’un établissement
public culturel en France, avec celle du Louvre à Lens, dont le chantier est déjà
entamé.

J’y vois le signe d’une volonté très forte de l’Etat et de nos plus grandes
institutions de diffuser plus largement leurs oeuvres sur tout le territoire, en
créant non pas de simples antennes, mais de véritables nouveaux lieux de
culture.

Le Centre Pompidou-Metz s’appuiera sur les si riches collections du Centre
Pompidou et du Musée national d’art moderne en particulier. Mais il ne sera pas
une simple réplique de la « maison mère », il en sera une émanation innovante,
qui transposera à Metz ce qui a fait la réussite du Centre à Paris. Les
collections d’art moderne et contemporain, bien entendu, en premier lieu, mais
aussi une programmation ambitieuse, pluridisciplinaire, multiculturelle, ouverte
à tous les publics, à toutes les générations, à toutes les créations et – pourquoi
pas ? – à la confrontation des oeuvres et des regards de toutes les époques,
dans cette ville où s’est forgée l’histoire de l’Europe. Avec sa vie et son identité
propres, cette nouvelle institution s’intégrera pleinement à la ville de Metz, à la
communauté d’agglomération de Metz-Métropole, au département de la
Moselle, à la Région Lorraine, tout en étant tournée vers ses voisins européens.

Vous montrerez ici combien la culture est un levier fantastique pour le
développement d’une ville et d’une région, un facteur formidable d’attractivité,
de rayonnement, et de lien social. J’ajoute que l’élu de Tours que je suis est un
peu jaloux de la ville de Metz !

Ce nouveau lieu de culture est résolument tourné vers l’avenir, la création et
l’innovation, comme en témoigne le bâtiment exceptionnel imaginé par Shigeru
Ban, dont la liberté, l’inventivité, mais aussi le respect de l’environnement
comme de l’homme, président à toutes les créations, et Jean de Gastines, avec
lequel il collabore pour toutes ses réalisations en France. Depuis leur studio de travail, installé sur la terrasse du 6e étage du Centre Pompidou, ils nous
proposent un geste architectural audacieux, puissant, à l’image, et à la hauteur,
de l’institution qui l’a inspiré. Leur édifice de verre, de métal, d’acier et de bois,
tout en transparence et en légèreté, symbolise l’ouverture, le brassage des
cultures cher au Centre Pompidou, mais aussi la proximité avec
l’environnement. Une proximité recherchée et revendiquée, grâce à la Haute
Qualité Environnementale du bâtiment, qui prouve par l’exemple, combien la
culture est au coeur du développement durable, comme le Président de la
République en avait eu l’intuition, dès le sommet de Johannesburg en 2002.

Avec ses espaces d’exposition de 5000 mètres carrés, présentant des oeuvres
de toutes les disciplines – peintures, sculptures, installations, vidéos, films,
maquettes d’architecture, design –, mais aussi son auditorium, qui permettra
l’organisation de conférences et de projections, son studio de création, dédié au
spectacle vivant et aux installations, sa librairie-boutique et son restaurant, le
Centre Pompidou-Metz sera avant tout un véritable lieu de vie, de rencontres,
de découverte. Un lieu unique en France et en Europe. Je tiens à féliciter toutes
les équipes et tous les talents qui s’y consacrent dès aujourd’hui, au premier
rang desquels je tiens à citer Alfred Pacquement, Directeur du Musée national
d’art moderne, et bien sûr, Laurent Le Bon, conservateur au Centre Pompidou
et l’un de nos plus éminents spécialistes d’art moderne et contemporain, qui se
dévoue à ce projet.

Comme le disait Pontus Hulten, ancien directeur du musée national d’art
moderne du centre Georges Pompidou, et l’une des figures majeures de la vie
artistique du vingtième siècle, qui vient de disparaître, « le premier souci d’un
conservateur, (…) doit être de se constituer un public. C’est une démarche
passionnelle. Il faut, pour s’insérer dans la texture sociale d’une communauté,
employer tous les moyens et toutes les stratégies. Il faut surtout aimer le public
qui perçoit par toutes sortes de signes, pas obligatoirement identifiables, ce qui
lui est offert. L’une des grandes inventions du Centre, par exemple, ce fut
l’ouverture jusqu’à 10 heures du soir. Avant cela, on allait au musée entre deux
activités. Là, on terminait sa journée au musée, ce qui fut l’un des éléments du
succès ». C’est dire combien le fonctionnement, le projet artistique et culturel ne
sont pas séparables de l’édifice que vous allez bâtir ici.

Au sein du nouveau quartier de l’Amphithéâtre, à côté de la gare TGV et en
lisière du centre ville, le Centre Pompidou-Metz marquera en effet la présence
de la culture au coeur de la cité. Il constituera la pièce maîtresse d’un
programme de requalification urbaine ambitieux, confié à l’architecte-urbaniste
Nicolas Michelin. Le quartier de l’amphithéâtre, tel qu’il l’a conçu, réalise une
véritable utopie urbaine, qui fera de ce quartier hier en friche un pôle
d’excellence, respectueux de l’environnement, convivial et à la pointe de
l’innovation. Education, économie, culture, environnement : ce nouveau Centre,
ce nouveau quartier, seront le symbole vivant de l’audace et de la création, de
la France de l’intelligence, de l’attractivité de notre pays, au coeur de l’Europe.

Je me félicite de cette ambition, à la fois européenne, régionale et urbaine, et je
suis très heureux que l’Etat, et en l’occurrence le ministère de la Culture et de la
Communication, ait soutenu cette très belle aventure. Et, je le disais tout à
l’heure, la clé de la réussite de ce très beau projet réside dans la passion qui
anime chacun de ses partenaires, et la force des liens qui les unissent.

Je tiens
à saluer chaleureusement Jean-Marie Rausch, tout particulièrement, Maire
bâtisseur et visionnaire de la Ville de Metz, mais aussi la Communauté
d’agglomération, le département de la Moselle et la Région Lorraine, leurs élus,
leurs équipes, qui ont rendu cette belle utopie réalisable, en ne ménageant pas
leur soutien et en témoignant de la force permanente et créatrice du dialogue et
de la volonté collective. A l’heure de poser cette première pierre, je suis
heureux que ce dialogue entre tous les partenaires se poursuive, afin que nous
donnions, ensemble, à cette nouvelle institution, tous les moyens de se
développer pleinement, conformément à l’ambition dont elle est le symbole.

Parmi les projets de proximité qui font écho au nouveau Centre et qui entrent
en résonance avec lui, je suis particulièrement sensible à la volonté des élus
d'engager bientôt la construction d'une vaste médiathèque, à l'échelle des
besoins de l'agglomération et de la région Lorraine, aussi bien en matière de
lecture publique que de valorisation des collections patrimoniales. Je peux
aujourd'hui vous confirmer que cet ambitieux projet, le moment venu, a vocation
à recevoir un soutien significatif de l'Etat, dans le cadre du dispositif spécifique
destiné au financement des opérations d'intérêt national ou régional, dispositif
dont j'ai soutenu la création, au travers de la réforme des aides de l'Etat aux
bibliothèques territoriales.

Et parce que le Centre a vocation à tisser des liens, à créer des synergies
fécondes avec les autres lieux qui font la fierté de cette région, je salue
également tous ses partenaires culturels, l’Arsenal et les Musées de la cour
d’or, à Metz, mais aussi, à l’échelle départementale, les centres d’art, et
notamment la synagogue de Delme, et au niveau régional, le FRAC Lorraine,
sans oublier le très beau musée des Beaux-Arts de Nancy, spécialisé dans le
XXe siècle. Je suis également convaincu que le Centre Pompidou-Metz saura
tisser des liens féconds avec le musée de la Sarre, à Sarrebruck, où j’ai eu la
chance d’inaugurer l’exposition « Etrangement proche », en juin 2004, ainsi
qu’avec le Musée d’art moderne de Luxembourg, qui font aussi partie de cette
belle aventure européenne, de cette grande ambition culturelle.

Je vous remercie.