Rubrique ‘Discours 2005’

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre national du Mérite à Anny Goyer

22 décembre 2005

Chère Anny Goyer,

Vous dirigez avec passion l’École nationale du Cirque de Rosny-sous-
Bois, dont on peut en ces jours de fêtes applaudir les ateliers sous la nef
du Grand-Palais. En vous distinguant aujourd’hui, c’est aussi au monde
du cirque que le ministre de la culture et de la communication tient à
rendre hommage, dans son exigence et son idéal.

Le cirque, aujourd’hui, a évolué. Au cours des dernières décennies, il est
certainement, de tous les arts du spectacle vivant, celui qui a connu les
plus fortes mutations, dans ses esthétiques, sa pratique, ses publics et
son rayonnement également grandissants.

L’ensemble du monde circassien, qu’il soit d’essence traditionnelle ou
contemporaine, connaît actuellement le plus tonique des renouveaux.
Son dynamisme, sa vitalité, sont porteurs de riches et nombreuses
perspectives, auxquelles ce ministère apporte son soutien.

Mais la magie du cirque, c’est avant tout le fruit de l’engagement et de la
passion, du courage et du talent de ces artistes, dont vous êtes, qui
donnent aux arts du cirque l’incomparable élan qu’ils connaissent
aujourd’hui dans notre pays et que votre enseignement permet de
transmettre.

Vous-même avez consacré votre vie au cirque, avec ténacité et fidélité,
puisque pratiquement l’ensemble de votre parcours s’est déroulé, non
seulement dans le cadre de la Ville de Rosny-sous-Bois, mais au service
de la création, de la mise en place et du développement de l’Ecole
Nationale de Cirque qui y est établie et que vous dirigez aujourd’hui.

Je pense pouvoir dire que vous fêtez aujourd’hui 30 ans de collaboration
avec la Ville de Rosny-sous-Bois et quelque 23 années au service de
l’enseignement des arts du cirque, ce qui est un magnifique témoignage
de votre engagement personnel et de l’idée que vous vous faites des
missions auxquelles vous vous consacrez.

En effet, de 1975 à 1985, vous êtes secrétaire de direction auprès du
directeur et des animateurs de l’Office Municipal de la Jeunesse de
Rosny-sous-Bois, et, dans ce cadre, dès l’année 1983, vous vous
engagez pleinement, de façon active et bénévole, auprès de Bernard
Turin. Il a su réunir autour de lui une équipe enthousiaste et résolue,
dédiée corps et âme à la cause des arts du cirque, et dont, très vite, vous
devenez un élément moteur.

Du cirque, chère Anny Goyer, vous connaissez les joies, les émois et la
peur, l’effort de l’entraînement quotidien et les émotions de la piste
puisque, attirée depuis toujours par son univers, vous vous lancez sans
hésiter dans la pratique des activités aériennes destinées aux adultes
que Bernard Turin lance en 1983. Vous vous entraînez au trapèze, à la
corde, à la perche aérienne, au cadre fixe.

Vous n’êtes d’ailleurs pas la seule à vous passionner pour cette
pratique, et la mécanique du succès se met en route ! L’accueil du
public est en effet tellement enthousiaste que d’autres ateliers, de
jonglerie, de fil, de trampoline sont ouverts. Le projet de l’Ecole de
Cirque de Rosny-sous-Bois, ouverte en premier lieu à des amateurs
passionnés, est ainsi lancé et vous y consacrez dès lors le meilleur de
vous-même. Les résultats sont à la mesure de votre engagement : en
1988, l’Ecole ne compte pas moins de 300 adhérents.

Vous ne cessez par ailleurs d’oeuvrer à étendre le rayon d’action des
disciplines du cirque et à optimiser leur fantastique capacité à
développer le potentiel de chaque individu et leur pouvoir de rassembler.
Durant trois étés consécutifs, de 1986 à 1988, vous mettez
personnellement en place un atelier aérien pour les enfants d’un centre
de loisirs de Rosny-sous-Bois, et parvenez à créer, toujours à titre
bénévole, un atelier régulier pour enfants au sein de l’Ecole de Cirque.

En 1986 et 1987, vous assurez l’entraînement de deux numéros,
exécutés par 20 étudiants chacun, pour le traditionnel Gala des Grandes
Ecoles, spectacle de cirque avec plus de 300 participants, mis en scène
par Bernard Turin, que vous assistez d’ailleurs dans cette tâche en
1988.

En 1990, vous participez à l’implantation d’une école de cirque au
Centre de jeunes détenus de Fleury-Mérogis.

C’est en 1991, chère Anny Goyer, voici donc bientôt 15 ans, que vous
rejoignez totalement l’Ecole de Cirque de Rosny. Vous en êtes dès lors
l’attachée de direction, avant d’en assurer la direction en 1994, au
départ de Bernard Turin, à l’action et à la puissante personnalité de qui
je tiens ici à rendre hommage.

Outre votre arrivée à un poste de pleine responsabilité, 1991 est une
année-charnière pour l’Ecole de Cirque de Rosny, qui se voit alors
confier l’enseignement du 1er cycle du Centre National des Arts du
Cirque, menant au 1er diplôme d’Etat : le Brevet Artistique des
Techniques du Cirque.

En quelques années, vous avez su conforter, par votre profonde
connaissance du monde du cirque, par vos compétences
d’administratrice, par votre implication dans la direction pédagogique de
cet établissement ainsi que par vos qualités humaines et votre
chaleureuse générosité, la place de l’Ecole Nationale de Cirque de
Rosny-sous-Bois comme une école de référence et comme une pièce
maîtresse de la politique d’enseignement et de formation aux disciplines
du cirque, au-delà de la traditionnelle transmission familiale.

Je suis fier du dispositif d’enseignement supérieur des arts du cirque
dont dispose aujourd’hui notre pays. Le Centre National des Arts du
Cirque, l’Ecole Fratellini et l’Ecole que vous dirigez, chère Anny Goyer,
dispensent aujourd’hui un enseignement professionnel de haut niveau,
adapté au nouveau paysage circassien et au rayonnement qui doit être
celui de nos artistes sur notre territoire et au-delà de nos frontières.

Quarante et un étudiants sont actuellement en formation à l’Ecole
nationale de Cirque de Rosny-sous-Bois.

Au cours des deux années de formation, ils apprennent à maîtriser les
bases de la technique qu’ils ont choisie, à exprimer leur créativité à
partir d’une bonne appréciation de leurs propres possibilités physiques
et plastiques. Le propos est aussi de développer leur esprit collectif, de
leur faire acquérir maîtrise de soi, rigueur et indulgence, écoute des
partenaires.

C’est que l’école du cirque est aussi une école de vie, vous le savez,
Anny Goyer, mieux que personne, vous qui avez participé dès l’origine à
cette magnifique aventure de Rosny-sous-Bois. Elle était, au départ, le
fait d’un petit groupe d’amateurs passionnés par la pratique
circassienne. Aujourd’hui, par la qualité de son enseignement, elle
contribue à construire l’avenir du monde du cirque.

Il y a fallu, il y faut toujours, du courage et de la persévérance, car les
épreuves n’ont pas épargné l’entreprise.

En 1990, une première tempête entraîne la destruction d’un chapiteau.

Puis la terrible tempête de décembre 1999 ravage le site et contraint
l’école, ses équipes, ses praticiens amateurs, ses étudiants, à émigrer
pendant près de quatre ans, puisque le chapiteau ne se dressera à
nouveau sur son territoire qu’en décembre 2004.

L’exceptionnelle solidarité du monde du spectacle a joué à plein durant
ce laps de temps, puisque notamment la Ferme du Buisson vous a
accueillis avec la quasi-totalité de vos activités et de vos équipes.

Aujourd’hui, le superbe chapiteau de Patrick Bouchain dresse sur le
plateau d’Avon, site historique de l’école, ses volumes multicolores et
ses 7 mâts, dont 4 s’élèvent à plus de 15 mètres. Je dois dire que voir
ainsi se profiler dans l’espace cette structure audacieuse, tout à la fois
contemporaine et idéalisant l’image du cirque, représente, à chaque
visite que l’on fait à l’Ecole de Rosny, une invite irrésistible à entrer dans
l’univers circassien, – invite à quoi répondent parfaitement les 2 pistes
circulaires, les espaces d’entraînement et la capacité d’accueil de 650
spectateurs !

Pour autant, vous ne négligez pas d’ouvrir vos activités sur l’Europe et le
monde, et je suis particulièrement sensible à cet aspect de vos activités.
Vous-même êtes la secrétaire générale de la Fédération Européenne
des Ecoles de Cirque.

Je souligne aussi la part que vous prenez dans la mise en place d’un
cursus d’enseignement supérieur du cirque en Tunisie, sur le modèle de
celui qui existe dans notre pays, ainsi que les échanges initiés en 2005
et se prolongeant en 2006 avec les élèves d’une école d’Argentine.

Pour toutes ces raisons et pour votre investissement sans faille dans la
cause du cirque, de sa transmission, de son enseignement, je suis
heureux de vous distinguer aujourd’hui.

Chère Anny Goyer, au nom du Président de la République et en vertu
des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier dans
l’Ordre National du Mérite.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres à Philippe Petit

22 décembre 2005

Cher Philippe Petit,

Ce mot magnifique de « funambule » désigne d’abord votre activité et
prend grâce à vous toute sa force, car c’est bien sur le fil de votre vie et
de vos rêves que vous montez les spectacles les plus fous, c’est bien
de ce fil tendu à des hauteurs vertigineuses entre le ciel et le vide que
vous nous adressez d'éloquents messages de courage et de lucidité.

Vous êtes en effet ce funambule qui, depuis le début des années 70,
multiplie les défis, repousse les limites du risque et du danger.
En 1971, vous tendez votre fil entre les deux tours de Notre-Dame pour
danser et jongler dans les airs, après avoir transporté de nuit et en
secret, au terme de trois années de minutieuse préparation, comme
dans les meilleurs films policiers, câbles, cordes, filins, et tout le
matériel nécessaire !

C’est là, en hommage à la cathédrale que vous admirez, la première de
vos « installations clandestines » à si grande hauteur, celle qui lancera
votre réputation, même si les chemins de la célébrité passent alors par
une arrestation pour perturbation de l’ordre public.

En Australie, à Sydney, vous jetez votre fil entre les piliers du Sydney
Harbour Bridge, le plus grand pont d’acier du monde. A New-York, et
cette évocation d’un exploit fameux, qui vous a demandé six ans de
préparation et une tonne de matériel, nous est aujourd’hui
particulièrement sensible, entre les deux tours du World Trade Center.

Si je n’ai pas résisté à la tentation d’évoquer en premier lieu vos
opérations « clandestines » et leur panache, – il vous arrive d’ailleurs de
les comparer vous-même à « des attaques de banque » ! ,- c’est
qu’elles donnent la mesure du pouvoir de la volonté lorsqu’il s’agit de
transformer son rêve en réalité.

Pour autant, cher Philippe Petit, vous n’êtes pas un aventurier de
l’espace et de l’équilibre, mais bien au contraire un artiste exigeant,
pleinement reconnu dans le monde entier pour l’audace et le brio de
ses exploits.

Vous avez aussi apporté votre concours à de grandes manifestations
emblématiques.

Je reste particulièrement impressionné par votre participation, en 1989,
à la célébration du Bicentenaire de le Révolution Française : vous avez
alors effectué une grande traversée sur fil, du Trocadéro au deuxième
étage de la Tour Eiffel, devant deux cent cinquante mille spectateurs.

Comment oublier également votre « ascension » sur fil depuis l’Eglise
Saint-Merri jusqu’au Centre Pompidou ? Vos exploits au stade
monumental de la Nouvelle-Orléans devant 80 000 spectateurs ou aux
chutes de Paterson dans le New Jersey ? Votre participation
spectaculaire à la réouverture de la Statue de la Liberté ? Comment ne
pas rappeler votre émouvante traversée sur fil entre les quartiers juifs et
les quartiers arabes de Jérusalem pour l’ouverture du Festival d’Israël ?

Pour tout cela, pour forger une telle réussite artistique et personnelle, il
n’y a pas d’école et pas de maître. Vous avez saisi vous-même, dès
l’enfance, le fil rouge de votre destin et de votre mode d’expression,
simplement encouragé par l’exigence de perfection léguée par votre
père.

A l’âge de 6 ans, vous appreniez vos premiers tours de magie. A 12 ans
vous saviez jongler et marcher sur un fil. A 16 ans, le monde était votre
univers et la rue votre premier théâtre. Vous êtes reconnu, je l’ai dit,
dans le monde entier. Chemin faisant, vous avez appris l’escalade,
l’escrime, l’équitation, la menuiserie et le dessin, ainsi que l’anglais, le
russe, l’espagnol et l’allemand…. Vous vous êtes passionné pour
l’architecture, et n’avez jamais perdu le sens d’un humour aiguisé…

Vous êtes aussi, – ou peut-être d’abord, – homme de théâtre et de
cinéma et écrivain à part entière.
Des nombreux ouvrages que vous avez écrits, le « Traité du
funambulisme » peut apparaître pour le lecteur plus sédentaire que vous
ne l’êtes comme un précieux traité de vie.

Paul Auster, qui en a signé la préface, écrit – je le cite – que « le fil est
un art de la solitude, une façon d’affronter sa propre existence dans les
recoins les plus sombres, les plus secrets de soi », et il salue avec
respect la quête, la recherche de perfection, que cette discipline exige,
tandis que Wernez Herzog voit dans cet ouvrage « un livre de conseils
pour ceux qui oseront un jour l’impossible : marcher droit à travers ciel et
atteindre les étoiles… un livre qui montre l’art de remplir et illuminer le
Vide, vide entre deux tours, deux bords d’un ravin, deux planètes, ou
l’espace entre le coeur et l’esprit ». Je joins, cher Philippe Petit,
l’expression de mon admiration à ces prestigieux hommages.

Dans ce livre, où il est question de vent et de balancier, de courage,
mais aussi de la peur, de la chute possible et de sa terrible issue, on
apprend que le rêve est ascèse et effort.

« Je n’ai jamais peur sur le fil, je suis trop occupé », écrivez-vous, –
superbe leçon d’humilité.

Vous dites aussi, évoquant le funambule qui aborde sa traversée audessus
du vide : « La faute est de partir sans espoir ». C’est un beau message de confiance dans le pouvoir de l’homme sur lui-même et dans
ses capacités à repousser ses limites.

Je forme donc aujourd’hui des voeux chaleureux pour que tous vos
projets actuels et à venir soient pleinement couronnés de succès. Pour
que les ateliers et conférences que vous animez dans les institutions du
monde entier fassent de nombreux émules sur les chemins de la
créativité. Pour que la grange que vous construisez de vos mains dans
les environs de New-York selon les techniques du XVIIIe siècle
devienne rapidement ce petit théâtre que vous envisagez. Nous
attendons aussi avec impatience la sortie de votre prochain livre chez
« Actes Sud », intitulé non sans malice et avec poésie « « L’art du
pickpocket ».

Je souhaite enfin, puisque nous sommes à la saison des voeux, que
vous continuiez à alimenter ce lien, auquel je suis tellement attaché,
entre la communauté artistique de notre pays et celle des Etats-Unis,
puisque vous avez aussi lancé votre fil par-dessus l’Atlantique, et que
vous alternez séjours en France et vie à New-York, où vous êtes depuis
25 ans artiste en résidence à la Cathédrale Saint-John-the-Divine, la
plus grande cathédrale gothique du monde, que vous avez maintes fois
animée de vos exploits.

Cher Philippe Petit, au nom de la République, nous vous faisons
chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur à François Florent

22 décembre 2005

Cher François Florent,

C’est un grand plaisir et un grand bonheur de vous recevoir ici, au
ministère de la culture qui est avant tout, la maison des artistes, et de
vous y mettre à l’honneur.

Former et promouvoir de jeunes comédiens pour la scène et l’écran fut
et demeure pour vous le dessein d’une vie. Vous êtes une figure
emblématique de l’enseignement du théâtre depuis près de 40 ans
dans notre pays et je vous exprime ma gratitude d’avoir toujours inscrit
votre passion et vos objectifs dans un cadre européen dont vous savez
combien il me tient à coeur, et, au-delà, dans une perspective
internationale.

En effet, l’année 2005 est celle où l’école indépendante de formation
artistique que vous avez créée en 1967 et que nous aurions beaucoup
de mal, je l’avoue, à ne plus appeler, bien que ce soit votre souhait, le
Cours Florent, tant vous avez su en faire un élément essentiel de notre
vie artistique et culturelle, – où cette école, donc, transporte en Chine
son savoir, son expérience et son enseignement : vous organisez
dorénavant à Pékin des sessions et des stages de formation au métier
de comédien, pour des jeunes gens qui s’initient parallèlement à la
langue française.

C’est donc notre culture et notre patrimoine que vous contribuez à faire
connaître et aimer bien au-delà de nos frontières, à l’heure où
précisément la culture s’affirme comme un vecteur du rapprochement
des êtres et des peuples.

Cette ouverture sur l’Europe et le monde, elle vous vient, cher François
Florent, de votre enfance et de votre histoire familiale.
Vous vous réclamez en effet d’une triple culture.

Vous êtes né Allemand, en 1937, à Mulhouse. L’alsacien est votre
langue maternelle, et l’allemand celle de l’école primaire.
Puis vous devenez Français et vous apprenez en 1945, après la
Libération, votre langue, notre langue française.

Vous avez aussi la fibre anglo-saxonne, car, beaucoup des vôtres ayant
émigré en Angleterre ou aux Etats-Unis, vous participez également de
cette culture dont vous maîtrisez parfaitement la langue.

A cette triple culture, qui ne suffit évidemment pas à dépeindre la
richesse de votre personnalité, mais qui permet assurément d’en
approcher la complexité, il faut cependant, cher François Florent, en
ajouter une autre, issue du milieu très clérical de votre enfance, pour
compléter le portrait que vous tracez d’ailleurs de vous-même, lorsque
vous vous définissez comme catholique, jacobin, fédéraliste européen.
Si les circonstances historiques et géographiques de votre naissance
ont, sans nul doute, tracé votre destin d’Européen, c’est, aussi, le
contexte religieux de votre éducation et l’aspect spectaculaire des
choses de l’Eglise qui ont fait de vous l’incurable homme de théâtre que
nous connaissons.

« Enfant du Concordat, dites-vous en substance, j’étais enfant de
choeur, chantais du grégorien, étais partagé le dimanche entre les
charmes de la grand-messe du matin et de Madame Butterfly l’aprèsmidi,
et lorsqu’à l’âge de 12 ans, mes marraine, grand-mère et tante
m’ont emmené à Saint-Pierre de Rome voir le Pape Pie XII, je fus ébloui
par une mise en scène aussi grandiose ; ma vocation fut dans l’instant
arrêtée : je voulais être Pape ».

Votre arrivée à Paris, en septembre 1956, a quelque peu contrarié cette
vocation, car vous êtes accepté au Centre d’Art dramatique de la Rue
Blanche, puis vous entrez au Conservatoire, dans la classe de René
Simon. Dès lors, c’en était fait, et votre destin était scellé : votre
sacerdoce, c’est au service du théâtre, de ses auteurs et de ses acteurs
que vous alliez l’exercer.

D’ailleurs, combien de fois ne l’avez-vous dit et répété, aux générations
de comédiens que vous avez formées et dont vous avez accompagné
l’envol de carrières souvent brillantes : « N’oubliez jamais que nous ne
sommes pas là pour la gloire mais pour la servitude » ?

Servitude, ou plutôt service des grands textes et de la culture : c’est là
pour vous un véritable credo. Service de la scène et de l’Art, qui sont les
plus beaux métiers, mais sans doute aussi les plus difficiles, les plus
belles vocations à transmettre, mais aussi, sans doute, les plus
exigeantes.

A vos débuts, une certaine timidité, voire un peu de maladresse à
habiter votre physique, représentent pour vous un handicap. Vous vous
réfugiez dans une certaine emphase et les emplois de vieillards nobles.
Vous vous prenez d’une jalousie dévorante pour Gérard Philipe que
vous vous évertuez à trouver mauvais, et il vous arrive aujourd’hui
encore de déplorer qu’un Gérard Depardieu n’ait pas à l’époque
bouleversé la donne des idées reçues sur le physique d’un acteur de
théâtre ou de cinéma !

Puisqu’il fallait être – comment dire, en bon français ? – « glamour »…
pour être acteur, vous décidez que c’est du fond de la salle que vous vous exprimerez, que c’est dans l’ombre que vous rencontrerez votre
vérité, que c’est aux autres que vous laisserez la lumière.

Ce faisant, vous n’étiez sans doute pas conscient, cher François Florent,
que c’est vous qui deveniez la lumière, et que, votre carrière durant,
vous alliez la diriger sur la vaste scène du nécessaire apprentissage de
ce dur et beau métier de comédien.

De 1962 à 1967, vous êtes professeur d’art dramatique au
Conservatoire du 17ème arrondissement, puis au Conservatoire de
Puteaux.

En 1967, vous créez le Cours Florent, et rendez ainsi fameux le
pseudonyme que vous aviez adopté à votre arrivée à Paris, votre
véritable nom étant François Heichholtzer.

Longtemps installé Quai d’Anjou, le Cours Florent occupe aujourd’hui de
vastes locaux, répartis sur 3 sites, à la mesure de son audience.

L’équipe pédagogique et d’encadrement compte une centaine de
personnes et les 3 années du cycle de formation regroupent un millier
d’élèves, véritable pépinière de nos plus beaux talents. Sophie Marceau,
Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Anne Parillaud, Jacques Weber, José
Garcia, Gad Elmaleh, Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Yvan Attal,
Guillaume Canet, Isabelle Carré ont tous bénéficié de votre formation.

Vous êtes un pédagogue qui se défie de toute recette. Vous préférez
l’expérience à la théorie, laissant toute liberté aux professeurs qui
enseignent chez vous. Pour que les élèves acquièrent virtuosité et
souplesse, vous aimez à leur proposer des confrontations de styles, de
thèmes ou d’auteurs, lors d’exercices de style opposant scènes en
alexandrins à scènes de vaudevilles, Marivaux à Goldoni, personnages
brechtiens aux valets et soubrettes du XVIIIe siècle.

En 1979, avec Francis Huster, aujourd’hui doyen des professeurs de
l’École, après en avoir été l’élève, vous initiez « la classe libre », qui
accueille sur concours une vingtaine d’élèves pour une scolarité gratuite
de deux ans, et qui compte aussi à son palmarès quelques-uns des plus
beaux talents de notre scène et de notre écran, telle Dominique Blanc,
issue de la première promotion.

En 1984, au nom de votre combat pour substituer les notions
d’institutionnel et d’indépendant à celles de public et de privé, vous
entreprenez une véritable croisade pour que l’école que vous avez
fondée et que vous dirigez ne soit plus appelée « Cours Florent », mais
« Florent : école indépendante de formation artistique », revendiquant
haut et fort votre liberté et votre indépendance, ainsi que vos convictions
européennes, grâce à d’éloquents intitulés : « Florent, European Acting
School » et « Florent, europaïsche Schauspielskunstschule ».
De toute façon, cher François Florent, votre personnalité, votre rôle
éminent, depuis 40 ans, dans l’enseignement de l’art dramatique, vous
permettent de transgresser toutes les catégories. Nous vous aimons
pour votre passion, pour votre engagement au service de
l’enseignement du théâtre, pour votre foi en l’Europe, votre mépris des
modes, vos colères et votre truculence.

Votre appétit de théâtre et d’enseignement vous a conduit aussi à
diriger, de 1970 à 1973, l’Ecole du Théâtre Populaire de Reims auprès
de Robert Hossein, et à être membre-fondateur depuis 1990 du World
Theater Training Institute.

Depuis l’année 2000, vous avez initié une nouvelle aventure en prenant
la direction du Théâtre du Marais, et ce fut un très beau passage de
témoin avec Jacques Mauclair avant que celui-ci malheureusement ne
nous quitte. Votre propos est essentiellement d’en faire un tremplin pour
les jeunes comédiens et les jeunes compagnies, et d’y accueillir
régulièrement les travaux des écoles supérieures d’art dramatiques
européennes. Le succès est aujourd’hui au rendez-vous, avec « Vincent
River » de Philip Ridley dans la mise en scène de Jean-Luc Revol.

François Florent, au nom du Président de la République et en vertu des
pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier dans
l’Ordre national de la Légion d’Honneur.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur à Elisabeth Maurin

22 décembre 2005

Chère Elisabeth Maurin,

Aujourd’hui est, presque jour pour jour, la célébration d’un anniversaire.

C’est en effet le 23 décembre 1988 que, lors du tournage de Casse-
Noisette qui était enregistré pour la télévision française, vous avez été
nommée danseuse-étoile par Rudolf Noureev. Force des symboles, il
interprétait lui-même le rôle de Drosselmeier, parrain de l’héroïne. Il fut
le vôtre.

Casse-Noisette est l’un de vos ballets-fétiches. Vous avez dansé le rôle
de Clara dans les visions très différentes de John Neumeier ou de
Noureev, après avoir été, à vos tout débuts, l’un des flocons de neige
du ballet. Comme toute grande interprète qui aborde un rôle
emblématique du répertoire, vous l’avez à votre tour marqué de votre
aura, de votre talent dramatique et de votre technique éblouissante.

Pour être alors la petite fille émerveillée au pied du sapin de ce conte
de Noël, il vous fallait être déjà une grande dame.

Vous êtes en effet, chère Elisabeth Maurin, une grande dame de la
danse, par votre virtuosité, votre perfectionnisme, votre travail acharné,
comme par votre capacité d’analyse et d’intelligence de vos rôles, votre
souci de mettre en avant le « jeu » dramatique. Vous êtes de celles et
de ceux qui, ayant une réflexion sur leur art, n’ont de cesse de le fouiller
et de le pousser toujours plus loin, de la façon parfois la plus
surprenante. Vous savez, à volonté, devenir drôle, tragique ou grave,
mais demeurer aussi légère, ingénue, romantique.

Votre première rencontre avec la danse fut pourtant fortuite.

Vos parents ont voulu vous inscrire, à l’âge de 4 ans, dans un cours de
judo, comme vos frères ! Un hasard heureux a voulu qu’ils trouvent
porte close ! A l’étage du dessous, se trouvait le cours de danse
classique d’une ancienne étoile des Ballets du Marquis de Cuevas,
Janine Joubert, qui fut votre premier professeur, et avec qui vous êtes
toujours restée en contact.

Elle décèle très vite vos dons, et vous incite à tenter l’école de danse de
l’Opéra national de Paris, où vous êtes immédiatement admise, à l’âge
de 9 ans. Claude Bessy, qui en assurait depuis peu la direction, est, dès
cette époque, frappée par vos dispositions pour le jeu et vos talents de
comédienne.

A seize ans, vous êtes engagée dans le corps de ballet, où Rosella
Hightower vous confie vos premiers rôles de soliste : Cupidon dans le
Don Quichotte de Noureev en 1981, l’Oiseau bleu dans La Belle au bois
dormant en 1982.

En 1983, vous êtes nommée sujet et interprétez Coppélia dans la
version de Pierre Lacotte, l’un de ces rôles de poupée, de princesse ou
de fée pour lesquels vous semblez faite, même si votre étonnante
puissante dramatique et votre capacité d’interprétation vous entraînent
par la suite très vite vers bien d’autres styles.

Cette même année vous êtes repérée comme l’une des jeunes
danseuses les plus prometteuses du Ballet de l’Opéra de Paris et vous
recevez le Prix Carpeaux, qui venait d’être créé, ce prix décerné par les
amis les plus anciens et les plus fidèles du ballet de l’Opéra, dont la
vocation est d’encourager les jeunes espoirs de la première compagnie
de danse française.

D’autres Prix viendront jalonner votre carrière : le Premier Prix du
Concours International d’Osaka, que vous remporterez avec Manuel
Legris en 1984 ; le Prix du Public, décerné par l’AROP, Association pour
le Rayonnement de l’Opéra de Paris, qui vous sera attribué en 1989.
C’est en 1985 que vous êtes promue « Première danseuse ».

Je dois renoncer au plaisir d’évoquer ici chacun des rôles que vous avez
marqués de votre personnalité, auprès de chorégraphes aussi divers et
aussi prestigieux que Serge Lifar, Jérôme Robbins, Maurice Béjart, mais
aussi Joseph Lazzini, Harald Lander, Roland Petit, Paul Taylor et bien
d’autres. Vous avez bien sûr interprété, avec toute la force de votre
personnalité, des chorégraphies de George Balanchine, brillant
témoignage de la puissance de l’interprète face à la vision du créateur,
que vous rejoignez à travers l’extrême sensibilité musicale qui constitue
une large part de votre signature artistique.

Vous défendez et illustrez le répertoire chorégraphique, avec, au sens le
plus fort de ces termes, âme et conscience, et je donne ici à ces mots
toute la valeur et toute la force que leur confèrent la grâce et le talent
d’une artiste aussi lumineuse et aussi inspirée que vous l’êtes.

Je pense que l’un des souvenirs les plus étonnants de votre carrière
reste ce jour de 1983, un 1er mai je crois, où Rudolf Noureev vous a
demandé d’être sa partenaire à l’Opéra de Vienne dans Giselle.

Vous n’aviez que deux jours pour apprendre le rôle, ce que vous avez
fait sous la direction d’Yvette Chauviré et vous êtes montée sur scène
sans répétition, votre plus belle récompense étant le regard empli de
bonheur de Noureev face à votre performance.

Vous parlez encore aujourd’hui de Giselle comme du rôle des rôles et
tenez, sur votre appropriation de cette figure mythique du répertoire, des
propos qui éclairent la relation complexe que l’interprète tisse avec son
personnage, et sur la distance à garder avec la tentation d’une
excessive identification.

Cette force d’interprétation, je tiens à souligner que Brigitte Lefèvre n’a
eu aucun mal à vous convaincre de la mettre au service des créations
contemporaines qui contribuent aujourd’hui au rayonnement du Ballet de
l’Opéra National de Paris, qu’elles soient signées Lar Lubovitch, Angelin
Preljocaj, Daniel Larrieu, Odile Duboc, Michel Kelemenis, ou encore
Laura Scozzi dans Les Sept Péchés capitaux de laquelle vous avez, en
2001, donné toute la mesure , – toute la démesure, devrais-je dire, chère
Elisabeth Maurin ! – de votre fantaisie et de votre créativité, en poussant
à l’extrême l’infinie palette de vos émotions !

Bien éloignée de la petite Clara de vos débuts, Juliette, du Roméo et
Juliette de Noureev, enfant elle aussi, mais projetée dans la tragédie,
demeure l’un de vos personnages préférés. C’est que vous y trouvez ce
que vous demandez avant tout à un grand rôle, l’expression de
l’humanité la plus pure, et que vous y réalisez la parfaite synthèse de la
danse, de la dramaturgie, de la virtuosité et de l’émotion.

C’est d’ailleurs Juliette que vous avez choisie, en juin dernier, lors de
cette si mémorable et émouvante soirée, où 2700 spectateurs vous ont
manifesté leur fidélité et la profondeur de leur attachement, durant une
demi-heure d’acclamations debout.

Mais vous ne quittez pas le Ballet, puisque, grâce à vous, Juliette,
Giselle, Odette, Odile, Clara, Nikya, et tant d’autres héroïnes fameuses
de l’histoire de la danse, comme celles fraîchement issues de
l’imaginaire des créateurs d’aujourd’hui, seront transmises avec
générosité, intelligence et sensibilité, à de nouvelles générations de
jeunes danseuses. En effet, en septembre dernier, vous avez pris vos
fonctions à l’Ecole de Danse de Nanterre, où vous vous épanouissez
désormais comme pédagogue exceptionnelle.

Elisabeth Maurin, au nom du Président de la République, et en vertu des
pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier dans
l’Ordre national de la Légion d’Honneur.

Discussion du projet de loi relatif au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information à l'Assemblée Nationale

20 décembre 2005

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs les Députés,

Notre rendez-vous d’aujourd’hui, nous le savons tous, est très attendu.

Oui, je
n’hésite pas à le dire : ce débat est un débat historique. Lorsque nous l’aurons
mené à son terme, une dynamique positive, et je l’espère, une vraie
réconciliation, en faveur de l’accès à la connaissance, de la création, et du
rayonnement des oeuvres sera pour longtemps lancée. Internet est un espace
de liberté : ce texte préserve cette liberté et il rend possible une offre nouvelle
de diffusion des oeuvres artistiques et des idées. Ce texte garantit autant les
droits des consommateurs et des internautes que les droits des créateurs. Il
tourne le dos aussi bien au manichéisme, à l’obscurantisme qu’à la démagogie
facile. Parce qu’entre la jungle, et la dérégulation ultra-libérale, et la geôle,
comme seul vecteur de prise de conscience et de responsabilité, entre
l’anarchie et la tyrannie, entre l’univers virtuel sans entraves et les contraintes
des procédures, nous aurons ouvert une troisième voie, observée et attendue
comme telle par nos partenaires de l’Union européenne.

Oui, il y a un espace intelligent et humaniste entre l’anarchie et la tyrannie,
entre l’univers virtuel sans entraves et les contraintes et les procédures.

C’est
le cas lorsque la liberté de soi va de pair avec le respect de l’autre. C’est le cas
de l’espace que je vous invite à ouvrir avec ce texte.

Trois valeurs inspirent ce texte. La première d’entre elles est l’accès du plus
grand nombre à la culture. Dans un monde qui devient numérique, le
consommateur doit pouvoir accéder librement à une offre riche et diversifiée, il
doit pouvoir continuer à faire des copies à titre privé, et l’existence de la copie
privée sera garantie par ce texte, ce sera la mission d’une nouvelle autorité
administrative indépendante, le Collège des médiateurs. Il ne s’agit pas de
verrouiller, ni de cadenasser, mais de créer les conditions pour que le
consommateur puisse profiter de sa liberté sur Internet pour accéder à une
offre culturelle riche et diversifiée.

Car la deuxième valeur fondamentale, c’est la diversité culturelle. Une valeur
de tous les temps, qui a franchi un nouveau cap en entrant dans le droit
international le 20 octobre dernier, avec l’adoption, à la quasi-unanimité de la
communauté internationale, de la convention de l’Unesco. Mais qui suppose
d’être concrètement garantie pour n’être pas un leurre.

Troisièmement le droit d’auteur est un droit fondé sur une valeur qui demeure
plus que jamais actuelle dans une société qui doit affronter les défis de
l’avenir : celle de la création. La création qui s’enrichit et se nourrit sans cesse
de nouvelles oeuvres, qui rencontre de nouveaux publics, grâce à la
démocratisation de la culture qui est sans doute l’un des plus grands acquis du
dernier demi-siècle, grâce à l’essor des industries culturelles.

L’avènement de
la société de l’information et de l’ère numérique a accentué cette évolution, qui
est d’autant plus positive, que la vitalité et la liberté des créations de l’esprit
sont protégées, dans toute leur diversité.

Le projet de loi que je soumets aujourd’hui au nom du gouvernement à la
Représentation nationale, relatif au droit d’auteur et aux droits voisins dans la
société de l’information, est issu d’un long cheminement. Ce texte s’enracine
dans une longue histoire qui, de l’âge classique jusqu’à la Révolution, est une
véritable conquête. La conquête progressive, à travers les siècles, d’un droit qui
est d’abord une liberté, l’affranchissement d’une tutelle tantôt bienveillante,
tantôt pesante, qui plaçait les auteurs à la merci des puissants, auxquels ils
devaient attacher leur subsistance et l’exercice de leurs talents, s’ils étaient
eux-mêmes dépourvus de fortune. Ainsi Scarron implorait le roi :

« De toutes vos vertus, si Votre Majesté
M’en voulait donner une
Celle que je requiers, Sire, c’est Charité,
Qui vous est si commune ;
Elle croîtrait en vous en s’étendant sur moi,
Car telle est sa nature.
Faîtes en donc l’épreuve, ô magnanime roi,
Sur votre créature… »

Et La Fontaine, à soixante-treize ans, dédie ainsi au jeune Duc de Bourgogne,
douze ans, le dernier livre de ses fables : « Il faut que je me contente de
travailler sous vos ordres. L’envie de vous plaire me tiendra lieu d’une
imagination que les ans ont affaiblie. »

C’est une véritable émancipation, née de l’esprit des Lumières, du combat de
Beaumarchais, de la fougue du romantisme, faite de reculs et d’avancées
successives. C’est la faillite de Balzac, narrée dans Les Illusions perdues, face
à l’introduction des nouvelles technologies de l’époque dans l’imprimerie, qui
entraînera l’avènement d’une nouvelle économie du livre et de la presse au
XIXe siècle. C’est l’énergie de Hugo, dénonçant devant un congrès qui ouvre la
voie à la reconnaissance internationale du droit d’auteur ce « sophisme
singulier, qui serait puéril s'il n'était perfide : la pensée appartient à tous, donc
elle ne peut être propriété, donc la propriété littéraire n'existe pas. »

Oui, les
soubassements de l’édifice législatif, dont le rapport de votre commission des
lois décrit si clairement la genèse, sont profonds.

Pourquoi y a-t-il urgence à légiférer ? Vous rappelez dans votre excellent
rapport, Monsieur le Rapporteur, que l’urgence est d’abord juridique. En effet,
ce texte a pour origine une directive européenne, dont vous rappelez la longue
élaboration, entre 1997 et 2001, et qui aurait dû être transposée avant le 22
décembre 2002. La France n’est pas la seule à ne pas l’avoir fait, mais il était
grand temps qu’elle le fasse. Il ne vous a pas échappé que le projet de loi a été
déposé sur le bureau de votre Assemblée par mon prédécesseur. En cette
matière comme en d’autres, je me suis attaché à tenir les engagements de la
France et surtout à appliquer une méthode : la concertation et le dialogue. Ce
texte a été soumis à la concertation au sein du Conseil supérieur de la propriété
littéraire et artistique, qui l’a longuement et mûrement examiné. J’ai écouté et
entendu les professionnels, qui souhaitent saisir les chances, mais redoutent
les menaces, liées aux nouvelles technologies numériques, et veulent en
conséquence faire respecter les règles nécessaires au code de la route sur les
nouvelles autoroutes de l’accès aux oeuvres, aux savoirs, aux produits culturels.

J’ai écouté et entendu les auteurs attachés au respect de leurs droits.

J’ai
écouté et entendu nos concitoyens de toutes les générations, internautes,
consommateurs et amateurs des formidables libertés et des découvertes
nouvelles offertes par l’Internet. Mais liberté ne veut pas dire gratuité.

C’est
pourquoi l’urgence de ce texte est aussi culturelle et politique, et il était
nécessaire que la Représentation nationale en soit saisie.

Dès mon arrivée rue de Valois, j’ai présenté, au Conseil des ministres du 19
mai 2004, un plan d’action, avec trois lignes directrices principales.

Tout d’abord, développer une approche globale pour répondre à ce défi, parce
qu’il n’existe malheureusement pas de solution miracle et unique.

Ensuite, créer un équilibre, notamment entre le développement d’un maximum
de nouvelles offres légales attractives pour développer l’accès à la culture, et la
lutte contre la contrefaçon numérique.

Enfin, ouvrir le dialogue et engager la concertation, décloisonner le monde de la
culture et l’univers des nouvelles technologies, les créateurs, les industriels et
les consommateurs.

Après le vote de la loi pour la confiance dans l’économie numérique, il était
urgent de renouer les fils du dialogue, de sortir de la caricature, du cliché, de
l’anathème, de l’excommunication. J’ai tenu à engager aussitôt une
concertation entre les industries culturelles et les fournisseurs d’accès à
Internet, qui ont été réunis le 15 juillet 2004.

Ce dialogue a abouti à la signature d’une charte « musique et Internet » le 28
juillet 2004 à l’Olympia, pour sensibiliser les internautes, notamment les jeunes,
mettre en place des messages de prévention et développer une offre légale et
attractive de musique en ligne.

Parce que l’éducation joue évidemment un rôle primordial, le gouvernement a
tenu à sensibiliser en particulier les collégiens à la « civilité de l’Internet », et
confié au Forum des droits sur l’Internet la réalisation d’un guide pédagogique
sur le téléchargement.

François Loos et moi-même allons lancer au mois de janvier prochain une
campagne de prévention, afin de sensibiliser les citoyens aux dommages liés à
la contrefaçon numérique.

Les fournisseurs d’accès à Internet ont, depuis la signature de cette charte, et
pour répondre également à la demande faite par votre Assemblée lors du vote
de la loi pour la confiance dans l’économie numérique, largement moralisé leur
publicité et développé la sensibilisation de leurs abonnés, avec l’appui de la
filière musicale, qui a préparé plusieurs vidéos de sensibilisation.

En ce qui concerne l’offre légale, les producteurs de disque se sont engagés
dans une vigoureuse action de numérisation de leurs catalogues. Le
gouvernement a mis en place un baromètre de l’offre musicale en ligne, au sein
de l’observatoire de la musique, qui publie régulièrement les chiffres de la
disponibilité des titres de musique sur les plates-formes en ligne. Ce baromètre
a ainsi montré que l’offre « française », y compris les catalogues internationaux
habituellement distribués en France, était passée de 300 000 titres fin 2004, à
plus de 700 000 titres en juin 2005.

Une campagne de promotion du téléchargement légal a été lancée avec le
concours de 14 artistes en janvier 2005, avec le soutien du ministère, pour dire
que la musique est disponible sur des sites et des portails qui respectent les
droits des créateurs et des producteurs.

Le gouvernement a, dans le cadre des orientations de la charte, confié à
Antoine Brugidou et Gilles Kahn une mission d’expertise des technologies de
filtrage, afin d’aboutir à une offre volontaire d’outils de protection contre la
contrefaçon, proposée aux abonnés à Internet. Leur rapport, remis le 10 mars,
recommande d’expérimenter des outils de protection sur le poste de l’abonné,
ainsi que des outils d’observation. Les partenaires travaillent en ce sens.

Parallèlement à ce dialogue entre les professionnels de la musique et de
l’Internet, j’ai moi-même engagé le dialogue entre les professionnels du cinéma,
de la télévision et de l’Internet. La concertation que j’ai menée a abouti cet après-midi à la signature d’un accord sur le cinéma à la demande.

Cet accord
est capital car il permettra à l’offre légale en matière de cinéma de se
développer, sans déstabiliser la filière cinématographique.

Ce dialogue avait aussi pour objectif de proposer une alternative aux poursuites
judiciaires, et a débouché sur une proposition d’architecture pour une réponse
graduée, dont vous soulignez très justement la nécessité dans votre rapport,
Monsieur le Rapporteur : l’idée est de commencer par envoyer des messages
d’avertissement, avant de prononcer une sanction adaptée.

Enfin, j’ai souhaité également que s’engage un dialogue entre les titulaires de
droits et le ministère de l’éducation nationale, afin d’autoriser certains usages
pédagogiques des oeuvres protégées. J’ai ainsi signé, dès le 14 janvier 2005,
une déclaration commune avec le ministre de l’éducation nationale. Cette
déclaration a permis les négociations qui sont en train d’aboutir entre
l’Education Nationale et les ayants droit de la musique, du livre, de la presse
écrite, des arts plastiques et de l’audiovisuel, afin de permettre un accès à la
connaissance, y compris par des modes numériques, sans léser excessivement
les détenteurs de droits.

En ce qui concerne les bibliothèques, une mission de concertation entre les
bibliothécaires et les éditeurs a été confiée à François Stasse, qui a remis son
rapport en juin dernier, formulant plusieurs propositions dont certaines très
innovantes. Sur ces bases, le ministère a engagé une concertation qui doit se
poursuivre.

L’ensemble de ces actions poursuit un seul but : développer le maximum de
nouvelles offres et de nouveaux usages, dans un cadre respectueux des droits
des créateurs. Il s’agit bien ici de réhabiliter la démarche contractuelle, et de
faire du droit d’auteur un droit qui autorise, qui permet, qui ouvre des
possibilités nouvelles, plus qu’il n’interdit. Néanmoins, il est nécessaire de
mettre en place aujourd’hui un cadre juridique propice à l’émergence de ces
nouvelles offres, et d’orienter vers elles les consommateurs. C’est l’objet
principal de ce projet de loi.

Il ne faut pas envisager le droit d’auteur seulement sous son angle technique,
celui d’un cadre juridique complexe, du code de la propriété intellectuelle et
d’une jurisprudence importante. Il s’agit d’une réglementation qui régit et
accompagne aujourd’hui notre vie quotidienne, la vie de tous ceux qui lisent,
surfent sur Internet, écoutent la radio, regardent la télévision, et goûtent chaque
jour aux produits de la consommation culturelle. Nombreux sont nos
concitoyens qui s’interrogent aujourd’hui, je le sais, sur ce qu’ils ont le droit de
faire, nombreux sont ceux qui succombent aux sirènes qui leur promettent un
accès illimité à la culture gratuite. Notre débat aura donc une grande valeur
pédagogique, il tâchera de faire justice de la démagogie, du leurre de la gratuité
et des fausses bonnes idées, de déjouer les craintes infondées et de construire
des réponses adaptées à l’évolution rapide des techniques. Car l’urgence est
aussi technologique.

Et cette accélération doit continuer à permettre aux
créateurs de vivre de leur propre travail. Chacun peut comprendre que le travail
des créateurs doit être rémunéré et ne peut pas être durablement gratuit, et
qu’il est juste que ceux qui bénéficient de ce travail le rémunèrent. La gratuité
totale de la culture sur Internet est un leurre, parce que la rémunération des
créateurs est non seulement légitime, mais aussi nécessaire pour préserver le
renouvellement de la création et la diversité culturelle. Ne pas rémunérer la
création ou la rémunérer forfaitairement c’est l’assécher, c’est favoriser la
concentration, en décourageant la prise de risque.

Il est en effet un leurre : celui du sentiment de l’accessibilité infinie au marché
mondial. C’est un rêve. Qu’on ne se méprenne pas ! Nul doute qu’Internet peut
être une chance formidable, en particulier pour les jeunes talents.

Encore faut-il
ne pas y être noyé mais repéré, détecté, reconnu. Le risque de concentration autour de quelques artistes reconnus et de quelques oeuvres reste réel et peut
même s’amplifier. Une juste distinction doit s’opérer entre la promotion et la
découverte librement consenties des talents et le pillage subi de leurs oeuvres.

Qu’on ne s’y trompe pas d’ailleurs. Internet ne détournera pas le public de la
magie du spectacle vivant, du livre, du cinéma en salle. Il peut, il doit mieux le
faire connaître à tous les publics et, en particulier, aux plus jeunes de nos
concitoyens. Cela passe aussi à l’évidence par l’amplification des actions
d’éducation à l’image.

La perspective d’une diffusion immédiatement mondiale crée parfois de faux
espoirs, voire des illusions dangereuses. Le rêve pour un jeune artiste est
évidemment la rencontre avec le public, avec son public.

L’urgence est donc aussi économique. C’est le modèle économique de la
création qui est en jeu. C’est la prise de risque et l’investissement, tant financier
que personnel, sans lequel il n’y pas de création, c’est-à-dire pas de diversité
culturelle et pas d’emplois dans ce secteur qui est un vivier d’activités.
L’urgence est donc aussi sociale.

Pour répondre à ces urgences, le texte que je vous présente aujourd’hui est un
texte d’équilibre. La propriété littéraire et artistique ne couvre pas les idées,
mais leur expression, elle n’a qu’une durée limitée dans le temps et peut faire
l’objet d’exceptions, notamment pour l’usage privé qui reste garanti.

Car la révolution numérique ouvre des perspectives extraordinaires de
développement de nouvelles pratiques, de nouveaux chemins d’accès à la
culture. L’innovation dans ce domaine est permanente et les nouvelles offres
foisonnent. Je pense à la télévision numérique terrestre, entrée dans un million
de foyers, au câble numérique, à l’ADSL (Ligne d’abonné numérique à débit
asymétrique), aux nouveaux services audiovisuels, aux premières
expérimentations de vidéo à la demande.

Je pense aussi à l’accélération, voulue et mise en oeuvre par le gouvernement,
de la couverture de l’Internet à haut débit. Il est clair que le développement de
la mobilité, dans tous les domaines, crée des chances nouvelles d’accès à la
culture pour tous, bien au-delà des « usines de rêve » qu’imaginait Malraux
lorsqu’il créa le ministère de la culture.

Je pense enfin au développement de nouvelles offres de téléchargement de
musique, qui ont explosé à partir de l’été 2004. Ce sont ainsi plus d’une
vingtaine de plates-formes légales qui sont désormais accessibles, offrant au
public un catalogue allant de 700 000 à plus d’un million et demi de titres, dans
des conditions attractives, puisque le prix d’un titre est fixé à 0,99 euro contre
4,1 euros en moyenne pour un « single » deux titres, et à 9,99 euros contre
13,6 en moyenne pour un album. Ces offres rencontrent un véritable succès,
puisque le nombre de téléchargements a augmenté de 260%, entre le premier
semestre 2004 et 2005, sur les quatre principaux marchés mondiaux.

Des offres innovantes se développent, de nouveaux modèles économiques se
créent. Ces offres nouvelles ne cessent de s’enrichir et de se diversifier.

De
nouvelles plateformes pour le cinéma et l’audiovisuel se mettent actuellement
en place. Sur ces sujets je veux récuser toute idée de forfaitisation de la
rémunération des créateurs. Il s’agit, vous l’aurez compris, je pense, de la
licence légale. C’est une fausse bonne idée. Elle consiste pour le
consommateur à renchérir, quelle que soit sa consommation effective, le coût
de son abonnement. Elle appauvrit le créateur à son corps défendant, en le
rémunérant sans tenir compte de l’exploitation et du succès de son oeuvre.

Si certains distributeurs veulent créer des offres forfaitaires, c’est à eux
d’assumer les risques de cette forfaitisation et en aucun cas aux créateurs, comme vous en avez d’ailleurs et justement décidé en 2001, à propos des
formules d’accès au cinéma permettant des entrées multiples.

J’ai souhaité avec mon collègue chargé du travail que s’engage un dialogue
entre les artistes interprètes et les éditeurs de phonogrammes, afin que la
rémunération des oeuvres et de toutes leurs utilisations puissent être garanties
par un accord collectif.

L’émergence des nouvelles offres légales, dans un contexte régulé, est au
coeur de notre projet de loi.

Ce texte a pour objet d’apporter des réponses à ce paradoxe : jamais l’accès à
la culture n’aura été aussi facile et aussi large ; jamais la création n’aura été
aussi menacée. C’est-à-dire, non seulement nos capacités de rêver et
d’inventer des espaces imaginaires en interrogeant le réel, mais aussi nos
emplois, notre rayonnement, le message que nous adressons au monde, notre
attitude collective face à l’avenir.

La grande différence entre l’univers analogique et l’univers numérique, c’est
qu’il est possible de fabriquer un très grand nombre d’ « originaux ». Il fallait
trouver les réponses adéquates, permettant de préserver l’exception pour copie
privée, sans alimenter pour autant la contrefaçon, qui n’est rien d’autre, tout
simplement, que du vol.

L’efficacité des nouveaux systèmes d’échanges de fichiers est formidable.

Quand ils sont les vecteurs de la contrefaçon, elle est redoutable.

Utilisant
généralement les technologies « pair-à-pair », elles permettent d’accéder à de
nombreuses oeuvres, dans une qualité souvent identique à l’original.

L’illusion
de la gratuité conduit désormais une partie des consommateurs à considérer
que toute offre payante est trop chère, et oblige les industries culturelles à
s’engager dans une spirale de baisse des prix, qui leur permet de limiter la
baisse des ventes en volume, au prix de la baisse de leur chiffre d’affaires,
c’est-à-dire, in fine, des ressources dont elles disposent pour investir dans la
création et les nouveaux talents. Un cercle vicieux pourrait s’engager, ce
manque de création nouvelle, risquant d’entraîner une désaffection du public.

Il s’agit de créer les conditions économiques permettant au marché de
déterminer un prix attractif pour le consommateur et suffisant pour le créateur.

Tel est le rôle régulateur du législateur.

Oui, il était urgent d’agir. Et de légiférer.

Ce projet poursuit quatre objectifs principaux. Il mettra d’abord en place un
certain nombre d’exceptions nouvelles. Il régulera et protègera les mesures
techniques de protection, qui permettent aux titulaires de droits de mettre en
ligne en toute confiance leurs oeuvres dans le cadre de nouvelles offres.

Il
apportera, grâce aux amendements que le gouvernement a déposés, de
nouveaux dispositifs, permettant d’inciter les consommateurs et les éditeurs de
logiciels « pair-à-pair » à rentrer dans la légalité. Enfin, il réhabilite le statut
d’auteur des agents publics et apporte une amélioration au contrôle des statuts
des sociétés de perception et de répartition des droits par le ministère de la
culture et de la communication.

La directive sur le droit d’auteur et les droits voisins dans la société de
l’information avait d’abord pour objet de créer une seule exception obligatoire,
visant à permettre les copies techniques nécessaires à la transmission des
oeuvres sur les réseaux de communication. Elle n’avait pas pour objet
d’harmoniser toutes les exceptions en Europe, puisque celles-ci n’étaient que
facultatives, mais d’harmoniser les contours des exceptions qui existaient déjà
dans les différents pays.

Le gouvernement a souhaité maintenir l’équilibre existant en droit français, sans
créer d’exceptions supplémentaires. Il a cependant voulu une mesure en faveur
des personnes handicapées, dont l’intégration et l’égalité des droits et des
chances sont une priorité du gouvernement et l’un des trois grands chantiers du
quinquennat. Une exception a ainsi été prévue, pour permettre à des
organismes agréés, comme des associations ou des bibliothèques, de produire
des transcriptions dans des formats adaptés comme le braille, ou même de
transmettre sur les réseaux des oeuvres numérisées, pour les rendre
accessibles sur des terminaux électroniques adaptés.

Le gouvernement a également souhaité moderniser le dépôt légal. Le dépôt
légal, c’est la conservation de notre mémoire collective, c’est un témoignage
pour les générations futures, mais c’est aussi une ressource extraordinaire pour
nos chercheurs et nos historiens.

Le projet de loi crée ainsi le dépôt légal de la Toile. Internet devient en effet un
espace majeur d’information et d’échange, mais ce patrimoine est mouvant et
éphémère. Le projet met donc en place une nouvelle forme de dépôt légal, qui
se fera sur Internet par la collecte des sites. De nombreuses expérimentations
ont déjà été menées par l’Institut national de l’Audiovisuel et la Bibliothèque
nationale de France, qui sont désormais prêts.

Ce projet modernise également le dépôt légal pour permettre la numérisation
des oeuvres déposées et leur consultation sur un réseau local. Cela permettra
d’alléger considérablement les tâches de manipulation et de faciliter l’accès des
chercheurs à ce patrimoine inestimable.

En ce qui concerne les mesures techniques de protection, il convient de
dissiper quelques malentendus pour éviter la caricature.

Ce projet ne crée pas les mesures techniques, qui existent notamment depuis
vingt ans sur les cassettes vidéo et depuis dix ans sur les DVD. Ces mesures
techniques ne sont pas des mesures de verrouillage des oeuvres et de la copie,
mais, en intégrant aujourd’hui des systèmes de gestion des droits, permettent
au contraire l’émergence de nouvelles offres et de nouveaux modèles
économiques.

Entre ceux qui souhaitent la disparition de la copie privée et ceux qui veulent la
dévoyer dans une copie sans limite, je veux maintenir un équilibre, pour
conserver une vraie copie privée et sa légitime contrepartie qu’est la
rémunération pour copie privée. Dans ce texte, la copie privée est préservée.

Elle est tout simplement adaptée à l’univers numérique qui permet de fabriquer
un très grand nombre d’originaux.

C’est la raison fondamentale pour laquelle le projet de loi instaure un collège de
médiateurs, autorité administrative indépendante spécialisée, chargée de
réguler les mesures techniques et de mesurer leur conformité avec les
exceptions légales. Cette régulation doit permettre à tous de continuer à
bénéficier de l’exception pour copie privée. Ce collège des médiateurs constitue
une garantie formidable pour les consommateurs, puisqu’il pourra être saisi par
eux ou leurs associations de tout litige concernant une mesure technique qui
serait excessivement confiscatoire du bénéfice de l’exception pour copie privée,
dont je rappelle qu’elle concerne le « cercle de famille ».

Afin d’éviter que certains spécialistes du piratage puissent contourner les
mesures techniques, le projet de loi crée une sanction contre le contournement,
qui ne vise pas les consommateurs de bonne foi. Surtout, il crée une sanction
contre la fourniture de moyens destinés à faciliter le contournement, afin
d’éviter la création de ce genre d’activités, qui créent des profits en incitant
leurs clients à enfreindre la loi.

Ces dispositions n’ont pas pour autant, et méfions-nous des amalgames, pour
objet de créer un dispositif d’agrément des logiciels de lecture ou de remettre
en cause les exceptions existantes, comme la décompilation, qui bénéficie
notamment au logiciel libre.

En ce qui concerne le logiciel libre, je veux apporter de la clarté là où d’autres
se complaisent dans les confusions et les raccourcis abusifs. Je tiens à ce que
le projet de loi permette d’éviter les monopoles indus. C’est pourquoi je vous
annonce que je vais, au nom du gouvernement, déposer notamment un
amendement permettant d’assurer le respect du droit de la concurrence de la
part des fournisseurs des mesures techniques de protection.

Le projet contient d’ailleurs une disposition particulièrement novatrice, destinée
à faciliter l’interopérabilité, en favorisant l’accès à des licences croisées,
permettant de rendre compatibles les plates-formes d’offre en ligne et les
lecteurs. Cette disposition va au delà des prescriptions de la directive
européenne. Elle permet d’éviter les cloisonnements de l’offre qui seraient un
non sens industriel. C’est un point fondamental pour les consommateurs que
nous sommes tous. Cette interopérabilité est indispensable au marché.

Ces mesures techniques sont également utiles pour limiter la contrefaçon « à la
source », mais elles ne sont cependant pas suffisantes. En effet, il se trouvera
toujours un spécialiste, ou une équipe, assez compétents pour contourner les
mesures techniques, obtenir un exemplaire non protégé de l’oeuvre et le
diffuser à grande vitesse sur les nouveaux réseaux à haut débit, notamment sur
des systèmes « pair-à-pair ». Et ces systèmes touchent de plus en plus le
grand public.

Il est donc indispensable de mettre en place des moyens d’action efficaces de
prévention à l’égard du grand public échangeant des oeuvres de façon illicite
sur des systèmes « pair-à-pair ». C’est l’objectif du mécanisme de réponse
graduée que le gouvernement a souhaité insérer dans ce projet de loi par
amendement. L’objectif premier de cet amendement est la prévention,
l’information, donc la responsabilité.

Il respecte pleinement les libertés individuelles et présente le maximum de
garanties au regard des droits de la défense des internautes. En effet, les
internautes recevront préalablement une mise en demeure, par courrier
électronique ou par lettre recommandée, qui devra les inciter à cesser les actes
de contrefaçon ou à éliminer les éventuels virus permettant à un fraudeur
d’utiliser leur matériel. Ce n’est que s’ils ne tiennent pas compte de ces mises
en demeure, qu’ils seront, après une procédure contradictoire écrite, passibles
d’une sanction financière dont le prononcé sera à l’appréciation du collège des
médiateurs.

Il est également nécessaire de préciser que les dispositifs de recherche
d’infractions resteront soumis à l’autorisation de la CNIL, qui veille à leur
proportionnalité pour éviter une surveillance trop large par rapport à la finalité
du traitement.

Ce dispositif permet ainsi de réaliser un équilibre entre la dépénalisation de la
contrefaçon numérique et la création de nouveaux mécanismes répressifs. En
effet, il préserve les capacités d’action en justice des titulaires de droit pour les
cas graves, tout en mettant un place un dispositif équilibré, donnant toute sa
place à une prévention personnalisée. Toutes les garanties quant à la
confidentialité des informations nominatives ont été prises à cet égard en liaison
étroite avec la chancellerie et la Commission nationale pour l’informatique et les
libertés.

Il doit être complété par une action en amont, notamment à l’égard des éditeurs
de logiciels d’échanges illicites d’oeuvres protégées.

Il s’agit d’abord de lutter contre l’incitation à la contrefaçon, car certains éditeurs
de ces logiciels, font bien souvent des profits en promettant l’accès gratuit à la
culture, et trompent leurs utilisateurs, qui risquent eux d’être la cible de
poursuites judiciaires. Cette incitation à la contrefaçon va également à
l’encontre de tous les efforts de sensibilisation réalisés par le gouvernement et
les professionnels.

Là encore, il faut éviter la caricature. En aucun cas il ne s’agit de condamner la
technologie « pair à pair », qui ouvre, je l’ai dit, des perspectives très
intéressantes pour la culture. Au contraire, il s’agit plutôt de favoriser
l’émergence d’offres légales utilisant cette technologie, comme cela commence
à être le cas outre-Atlantique.

Il faut aussi, bien sûr, responsabiliser les éditeurs de logiciels, lorsqu’il est
manifeste qu’ils sont massivement utilisés pour l’échange illicite d’oeuvres
protégées, pour qu’ils mettent en place les mesures utiles, conformes à l’état de
l’art, pour éviter ces usages illicites. Ces mesures pourront notamment être des
mesures d’identification des oeuvres concernées, mais il ne s’agit en aucun cas
pour la loi d’imposer une technologie particulière.

Ce projet de loi nous offre aussi l'occasion de transposer, également dans
l’urgence, une autre directive européenne touchant au droit d'auteur, la
directive relative au droit de suite. Nous avons en effet jusqu’au 31 décembre
2005 pour ce faire et vous savez ce qu’il en est de l’encombrement de l’ordre
du jour du Parlement.

Le droit de suite est un pourcentage versé aux artistes plasticiens et à leurs
héritiers lors de chacune des reventes successives de leurs oeuvres sur le
marché. En France, ce droit, qui existe depuis 1920, est de 3 % mais n'est,
dans les faits, appliqué qu'aux ventes publiques aux enchères.

Une majorité de pays de l'Union Européenne (dont l'Allemagne, l'Espagne ou la
Pologne) appliquent aussi un droit de suite. Parmi les exceptions, il y a celle
notable du Royaume-Uni, place largement dominante sur le marché de l'art
contemporain.

La directive européenne du 27 septembre 2001 harmonise le droit de suite et
les taux applicables à l'ensemble des pays de l'Union. C'est une bonne chose,
compte tenu de la concurrence que se livrent Paris et Londres sur le marché
européen. Cette directive permettra de ce point de vue à nos professionnels de
travailler dans des conditions de concurrence égales par rapport à Londres et
par rapport au reste du marché intérieur, quand la directive aura été mise en
oeuvre dans tous les Etats membres.

La directive instaure une dégressivité des taux applicables en fonction du
montant de la vente. En outre, et c’est très important, elle plafonne à 12 500
euros le droit susceptible d'être versé pour une oeuvre. Ces deux dispositions
devraient lever l’une des causes majeures de délocalisation des ventes vers les
places dépourvues de droit de suite, notamment New-York.

Je sais que les professionnels restent cependant inquiets des conséquences de
la transposition de cette directive.

C'est le cas des galeries, qui, de fait, ne se voyaient pas appliquer de droit de
suite jusqu'à présent, mais qui, depuis, plusieurs années, cotisent en
contrepartie au régime de sécurité sociale des artistes. C'est aussi le cas des
sociétés de ventes volontaires, qui, par application des taux prévus par la
directive européenne, vont voir le droit de suite augmenter de l'ordre d'un quart.

C’est pourquoi, comme l’a demandé le Premier ministre, le gouvernement fera
en sorte que le décret d’application qui sera pris en Conseil d’Etat permette une
transposition aussi proche que possible des conditions dont bénéficieront les
Britanniques.

Ainsi, le futur décret, devra fixer les conditions dans lesquelles les galeries
françaises pourront bénéficier du même délai d'adaptation que les galeries
britanniques. En effet, les Etats membres qui n'appliquaient pas le droit de suite
ont obtenu de pouvoir, par dérogation, dispenser les ventes d'oeuvres d'artistes
décédés de tout droit de suite jusqu'en 2010, voire 2012. C'est l'option que
semble devoir prendre le Royaume-Uni. Or, je l'ai rappelé, la France applique
un droit de suite depuis 1920, mais pas aux ventes des galeries. Le risque est
donc de créer artificiellement pendant 4 à 6 ans une dégradation des termes de
la concurrence au détriment des galeries françaises, vis-à-vis de leurs
homologues, notamment britanniques. Le gouvernement sera donc vigilant sur
ce point.

Le même décret fixera le seuil de prix de vente à partir duquel les ventes sont
soumises au droit de suite, seuil que les représentants des artistes souhaitent
aussi proche que possible du seuil actuel, très bas (15 euros), et que les
professionnels souhaitent aussi proche que possible du maximum prévu par la
directive (3000 euros). Mon intention est de fixer ce seuil à 1000 euros, afin de
mettre la France au même niveau que nos plus proches concurrents, la
Belgique et le Royaume-Uni. Le relèvement de ce seuil à 1000 euros aura pour
effet d’alléger considérablement les formalités administratives qui pèsent
actuellement sur les galeries et les sociétés de vente. Je souhaite ainsi que le
temps gagné pour les intermédiaires du marché compense l’accroissement du
droit de suite qu’entraîne la directive. Je souhaite également que ce seuil plus
élevé permette de ne pas dissuader les intermédiaires de vendre des oeuvres
dont le coût unitaire est limité. De fait, le temps passé sur les formalités
nécessaires au droit de suite coûte parfois plus cher que le montant du droit de
suite lui-même ! Cela nuit, à l’évidence, à la fluidité du marché et aux intérêts
des artistes comme des professionnels.

Permettez-moi enfin d’attirer votre attention sur un rendez-vous important. La
directive prévoit que la Commission européenne présentera avant le 1er janvier
2009, un rapport sur l'application et les effets de la directive, notamment du
point de vue de la compétitivité du marché européen. Ce rendez-vous sera
l'occasion de se ré-interroger sur l'opportunité en termes économiques de ce
droit qui est et reste, je tiens à la rappeler, un droit d'auteur.

C’est parce que le droit de suite est un droit d’auteur que la France a été à
l’origine de cette directive. Et c’est parce que la France est attachée au droit
d’auteur que le Gouvernement sera attentif à ce que tous les Etats membres
transposent cette directive dans les délais convenus.

Je tiens enfin à rendre hommage au travail remarquable de votre commission,
tant sur le droit d’auteur et les droits voisins que sur le droit de suite, pour lequel
elle a dû travailler en extrême urgence.

Dans l’ensemble, ce projet de loi n’a d’autre objectif que de concilier la
pérennité de la création et l’accès le plus large à la culture, qui est à la fois l’un
des grand acquis et l’un des grands défis de notre temps. Il nous revient de
faire en sorte que dans notre société numérique, les technologies faites pour le
progrès des hommes permettent aussi d’assurer le développement durable et la
diversité des oeuvres de l’esprit, qui sont aussi essentielles à son avenir que
ceux de son environnement naturel. C’est là l’une des missions les plus nobles
du législateur. Puissiez-vous faire en sorte que, comme l’a déclaré récemment
l’historien Roger Chartier, le droit d’auteur ne soit pas qu’une parenthèse dans notre histoire. Tel sera, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les
Députés, le sens ultime de votre vote sur le projet de loi que je vous soumets.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres à Stephen Melchiori

19 décembre 2005

Cher Stephen Melchiori,

Il a fallu les Rencontres pour l’Europe de la culture pour que nous
rencontrions et que votre remarquable parcours, votre créativité, votre
professionnalisme, et votre passion pour le cinéma soient enfin
reconnus par la République.

C’est que vous ne cherchez pas les honneurs. Vous avez la modestie
de ceux qui travaillent dur, qui mesurent les enjeux et les défis de
notre temps et décident de les relever. Je crois aussi que votre
modestie est celle des hommes qui, patiemment, dans l’ombre plutôt
que dans la lumière, construisent de grands projets.

Vous aimez les acteurs, les réalisateurs et tous les techniciens du
cinéma, photographes, monteurs, musiciens. Et vous avez consacré
votre vie à les faire connaître dans le monde. Vous avez leur
reconnaissance, puisqu’ils sont nombreux aujourd’hui à vous
entourer, vous et votre famille. Deborah Kerr en personne vous a
manifesté sa gratitude, lors d’un festival, en vous prenant dans ses
bras !

Vous aimez vous définir comme un « fan » de cinéma parmi d’autres,
et votre vocation fut de mener les plus grandes étoiles du cinéma à la
rencontre de leur public, pour le plus grand bonheur des spectateurs
et des acteurs eux-mêmes. Ce public aussi vous est reconnaissant,
qui se déplace nombreux aux festivals et aux rencontres que vous
organisez.

Vous qui, depuis de nombreuses années, travaillez dans l’ombre au
rayonnement mondial du cinéma français, vous méritez bien,
aujourd’hui, ici, d’être, si je puis dire, sous les feux de la rampe !

Oui, le cinéma français, la culture française, vous doivent beaucoup.

C’est vous qui avez fait de la montée des marches du Palais des
festivals à Cannes l’un de ces moments magiques qui rythment la vie
du septième art. Je rappelle qu’à Unifrance, auprès de Daniel Toscan
du Plantier, dont je tiens à saluer ici la mémoire, vous avez lancé le
festival du film français de Yokohama, le festival du film francomexicain
d’Acapulco, et le Festival international du film de Marrakech.

Je sais l’importance de votre compagnonnage. Je sais combien vous
lui êtes redevable et l’affection que vous lui portez et qu’il n’a cessé
de vous témoigner.

Enfin, c’est vous qui avez grandement contribué à organiser les 2 et 3 mai
derniers, les Rencontres pour l’Europe de la culture, qui, au fil des ans,
contribueront, j’en suis convaincu, au renouveau et à l’approfondissement
de la culture européenne.

Derrière ces événements, dont les images font rêver les hommes aux
quatre coins du monde, et les unissent dans une même passion, c’est
bien vous qui étiez là, patient artisan de la magie qui entoure la rencontre
des artistes et de leurs publics. Dans des pays lointains, auprès de publics
dont on aurait pu craindre qu’ils soient plus attirés par Hollywood que par
les studios français, vous avez prouvé que notre cinéma reste un cinéma
universel.

Au fil de ces rencontres, vous avez pu mesurer combien la diversité
culturelle a un avenir, non pas en tant que fermeture des cultures sur
elles-mêmes, mais en tant qu’échange, respect et curiosité entre cultures
différentes. Vous avez touché du doigt ce fond d’humanité commun que
les grands artistes représentent dans leurs oeuvres, que les étoiles du
cinéma incarnent à l’écran, et qui se manifeste concrètement lors des
festivals internationaux.

Je voudrais souligner enfin votre courage. A Marrakech, où vous étiez le
11 septembre 2001, vous avez oeuvré au maintien du festival du film
international que vous organisiez pour la première fois quelques jours plus
tard et que certains voulaient annuler.

Finalement décidé par le roi Mohammed VI, le maintien du festival restera
comme un symbole du lien et du dialogue entre les cultures, un lien qui
est plus fort que tous les actes de terreur qui cherchent à le rompre. Et
sans doute avez-vous été justement récompensé de ce courage par les
lumières de joie qui ont brillé ces jours-là dans le regard des jeunes
Marocains ayant pu approcher, grâce à vous, leurs acteurs préférés.

Merci, donc, cher Stephen, pour ces moments de rêve imaginés pour faire
rayonner notre culture. Jean Cocteau disait, à propos de l’une des
premières éditions du festival de Cannes, qu’il est comme un
« microcosme de ce que serait le monde si les hommes pouvaient […]
parler la même langue ». Puisse ce microcosme s’agrandir et franchir
toujours plus de frontières !

Cher Stephen Melchiori, au nom de la République, nous vous faisons
Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres à Liliane Valsecchi

19 décembre 2005

Chère Liliane Valsecchi,

Vous avez une passion, celle de la musique, et vous savez la transmettre. Le
Festival des Heures Musicales de Biot va bientôt aborder sa 23ème édition, dont
tout annonce qu’elle connaîtra le même succès que les précédentes.

Vous
êtes, Madame, l’artisan de cette réussite, qui représente un jalon sur votre
parcours personnel au service de la musique.

Dès votre prime enfance, vous révélez un don exceptionnel pour le piano, et
partez étudier en Italie, grâce à vos parents qui n’hésitent pas à bouleverser le
cours de leur existence pour permettre à votre jeune talent de s’épanouir.

Après vos études et votre Prix au Conservatoire de piano de Milan, vous êtes
appelée par Magda Tagliafero, pour enseigner auprès d’elle dans l’école
fameuse qui porte son nom, où vous exercerez vos dons de pédagogue durant
plus de vingt ans. Vous démarrez dans le même temps une carrière de soliste,
puis de chambriste, et je crois savoir que la musique de chambre représente
toujours pour vous une forme privilégiée de l’expression musicale.

Partager, réunir, transmettre sont bien les maîtres mots qui ont toujours guidé
votre action. C’est pourquoi, sans rien abdiquer de vos propres qualités
d’interprète, vous vous êtes engagée, avec le talent que nous savons et une
intuition toujours très juste, dans l’organisation de manifestations aussi
prestigieuses que fortes d’une véritable élégance, celle du coeur, tout en
développant vos activités dans le domaine de l’enseignement et de la
pédagogie de la musique.

Si je ne me trompe, le premier festival que vous ayez créé est « L’été musical
d’Antibes ». Il laisse un souvenir enchanté à ceux qui ont eu la chance d’y
assister. Durant plus de vingt éditions, il a rassemblé, sur la Place du Château,
au pied du Musée qui célèbre Picasso et à quelques pas de la demeure où
Nicolas de Staël peignit ses derniers chefs-d’oeuvre, les plus grands noms de
la scène musicale internationale : Mstislav Rostropovitch, Claudio Arrau,
Sviatoslav Richter, Barbara Hendricks au début de son étincelante carrière, les
Oïstrakh père et fils, et le meilleur des ensembles de musique de chambre.

Autre événement, autre lieu que, sur cette terre de Provence-Alpes-Côted’Azur
si propice aux festivals et aux manifestations culturelles, vous animez et
portez à un niveau international, sous l’égide de la municipalité de Biot, avec le
soutien du Conseil Général des Alpes-Maritimes et du Conseil Régional de
PACA : « Les heures Musicales de Biot », dont vous êtes la Présidente et la
Directrice artistique depuis 1982.

Au coeur de ce village, qui est un fleuron de la Côte d’Azur, dans l’église du
XVe siècle qui fait suite à la pittoresque Place des Arcades, se sont succédés
depuis la première édition les artistes dont vous avez su faire des amis fidèles,
pour des concerts que vous qualifiez vous-même de « rendez-vous d’amour et
de partage ».

Créé sous le parrainage de Christa Ludwig, – à qui vous avez d’ailleurs
consacré une exposition qui a fait date, – et de Paul-Emile Deiber, ce Festival a
réuni au fil des ans une brillante affiche où s’inscrivent les noms des pianistes
Anne Queffélec, Youri Boukoff, François-René Duchable, Dalton Baldwin ou
Boris Berezowski, du violoniste Vadim Repin, de la grande mezzo Marguarita
Zimmermann, de Leontina Vaduva, de la magnifique Teresa Berganza….

Miguel-Angel Estrella y a fait applaudir toutes les facettes de son talent, en
récital ou avec des ensembles illustrant les musiques d’Amérique du Sud….
Christian Ivaldi, Gérard Caussé et Michel Portal y ont constitué un trio dédié
autant au jazz qu’à Mozart…. Marielle Nordmann et Patrice Fontanarosa, Didier
Lockwood et Caroline Casadesus en sont aussi, parmi tant d’autres, des
habitués…. On y a entendu Paul Badura-Skoda et le remarquable trio des
frères Capuçon et de Gérard Caussé…..

Le crû 2006 des « Heures musicales de Biot » sera à la mesure de ces
prestigieuses éditions, puisque l’on y entendra Jordi Savall, Brigitte Engerer et
Hélène Mercy-Arnault à deux pianos accompagnées de Paul-Emile Deiber dans
le rôle du récitant, Boris Berezovcki, le jazz manouche du trio Rosenberg,
l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau…

Je ne peux ni ne veux citer toutes celles et ceux, artistes ou ensembles, qui,
année après année, ont répondu ou répondront à votre invitation, attirant un
public de mélomanes du monde entier.

Mais je tiens à souligner, car vous savez que c’est une donnée de la vie
musicale, et de la vie artistique en général, à laquelle je suis particulièrement
sensible et attentif, l’esprit d’ouverture qui préside à vos choix artistiques.

Je rends aussi hommage, chère Madame, à la présence dans vos programmes
de jeunes talents de votre région, ainsi qu’à l’énergie que vous déployez pour
accroître l’audience de jeunes interprètes et leur permettre de bénéficier de
l’enseignement des grands maîtres se produisant en concert. Dès leur création,
« Les Heures Musicales de Biot » ont ainsi initié des stages et des masterclasses
qui ont lançé jusqu’à 100 ou 120 jeunes musiciens venus du monde
entier.

Vous vous associez également à l’attribution de bourses à de jeunes musiciens
à qui vous offrez l’intégralité de la recette de leur concert.

L’édition 2006 des « Heures Musicales de Biot » s’enrichira du « Concertconcours
des jeunes talents vocaux » avec le soutien de la Fondation
Schlumberger.

Je vois dans ces diverses actions le témoignage de votre profond intérêt pour
la transmission et la pédagogie.

Vous avez en effet toujours eu a coeur de créer ou de diriger des écoles de
musique. Vous dirigez actuellement à Biot, depuis 1990, « l’Espace des Arts et
de la Culture », école municipale de musique, danse, arts plastiques et théâtre,
qui rassemble quelque 900 élèves.

Vous vous impliquez aussi avec coeur et générosité dans des oeuvres
caritatives. Vous assurez la responsabilité de concerts et de galas au bénéfice
de l’enfance handicapée ou de la recherche contre le cancer, et vous êtes particulièrement active dans le soutien au Centre anti-cancéreux de Nice-
Lacassagne.

Vous savez enfin combien la musique est bénéfique à ceux qui, par leur grand
âge, peuvent se sentir exclus, et vous organisez des concerts ou des
conférences musicales dans leurs lieux de vie, maisons de retraite ou centres
du 3ème âge.

Si vous êtes particulièrement attachée à Biot et à sa région, vous consacrez
depuis dix ans le même talent à animer en Bretagne, à Guidel, le « Festival
des sept chapelles », qui donne à entendre le meilleur de la musique dans le
Morbihan, et plus particulièrement dans la demeure chargée d’histoire de
Marie-Blanche de Polignac.

Pour votre action inlassable et enthousiaste en faveur de la musique, je suis
heureux de vous distinguer aujourd’hui.

Chère Liliane Valsecchi, au nom de la République, nous vous faisons Chevalier
dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Remise des insignes insignes de Chevalier dans l’ordre national du Mérite à Antoine Picard d’Estelan

19 décembre 2005

Cher Antoine Picard d’Estelan,

Officier de marine pendant vingt années, vous embarquez en tant que
Capitaine de Corvette, pour des missions opérationnelles à bord de
corvettes et de frégates, principalement dans l’Océan Indien, où vous
participez aux missions de maintien de la paix durant le conflit qui
oppose l’Iran et l’Irak ; puis quelques années plus tard, après la
première guerre du Golfe, dans le cadre d’une mission d’embargo sur
les armes à destination de l’Irak.

Breveté Détecteur, vous êtes en charge de prévenir les bâtiments de
toute agressions par la mise en place de mesures préventives et
offensives, reposant sur la détection et l’analyse de tous types de
signaux électromagnétiques.

Puis vous rejoignez Lorient.

Pendant une année, vous êtes l’adjoint de l’amiral chef du service
historique de la marine pour lequel vous organisez deux expositions :
l’une intitulée « du bois dont on fait les vaisseaux » en partenariat
avec les archives de France et l’ONF, une autre sur « l’épopée
maritime en Chine et Cochinchine ».

Je dois dire que c’est l’occasion d’approcher le monde de la culture et
particulièrement celui du patrimoine et des archives.

Après un passage en état-major, où vous êtes en charge de la
politique de coopération militaire marine avec des pays d’Afrique et du
Moyen Orient, vous êtes détaché pendant une année auprès des
Nations Unis en Irak comme officier chargé du maintien de la paix.

De retour en état major, vous devenez l’adjoint du chef de bureau de
la cellule d’audit de la marine. Vous exercez le métier d’auditeur
pendant trois ans, ce qui vous permet d’approfondir vos
connaissances en matière de management des organisations,
domaine d’expertise qui correspond à votre formation initiale et que
vous approfondissez actuellement.

Affecté à l’état-major interarmées de Guyane, vous proposez des
évolutions relatives aux missions et au format des forces armées.

Vous rejoignez après deux années passées dans ce département
d’outremer, le bureau chargé de la réserve à Paris, comme
responsable du rayonnement de la réserve.

Depuis trois mois, vous avez quitté la marine d’active pour rejoindre ce
corps très envié des officiers de réserve auquel je m’honore, comme
quelques uns d’entre nous, de faire partie.

Vous rejoignez alors comme conseiller en gestion un autre fier vaisseau
qu’est la Ville de Versailles dont le député maire est également officier de
réserve de l’arme de cavalerie et le directeur général des services, officier
de réserve marine.

Vous descendez d’une longue lignée de serviteurs de la France, marins et
hauts fonctionnaires. Normand d’origine, votre famille est une véritable
profession de foi dans le génie de la France, grands-parents angloaméricains
d’un coté, corso-italien de l’autre, vous avez également des
influences hollandaises et autrichiennes. Votre grand-mère paternelle
repose depuis 1919 dans le cimetière de la légation française de Pékin où
votre grand père ministre plénipotentiaire a fondé et dirigé les postes.

Votre grand père maternel haut fonctionnaire des postes et votre grandmère
maternelle reposent à Rabat depuis 1942.

J’ajoute que vous avez animé pendant deux ans en Guyane, une
émission hebdomadaire de radio « art et lumière » consacrée aux
réalisations artistiques et artisanales.

Vous participez enfin au TRANSEPT, carrefour au service des
associations qui agissent dans la Cité pour promouvoir et défendre
l’homme dans toutes ses dimensions.

Antoine Picard-d’Estelan, au nom du Président de la République, et en
vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier
dans l’Ordre national du Mérite.

Dîner de la Revue des Deux Mondes

13 décembre 2005

Monsieur le Président, cher Marc Ladreit de Lacharrière,

Mesdames, Messieurs,

Je tiens tout d’abord à remercier très chaleureusement Marc Ladreit de
Lacharrière pour ses propos et pour son invitation. C’est un très grand
honneur pour moi de m’exprimer devant vous.

Les dîners de la Revue des deux mondes sont une institution
prestigieuse dans notre paysage intellectuel, culturel, politique et
économique et je suis très fier d’y participer. Votre Revue est la plus
ancienne revue française d’Europe. C’est la revue internationale des
débats de société. C’est la revue du décloisonnement et de l’ouverture
des disciplines, des expériences, des réflexions. C’est une revue qui
réunit tous ceux qui font profession de penser les mondes
d’aujourd’hui. C’est pourquoi je suis particulièrement heureux
d’échanger avec vous sur ce thème qui, vous l’avez aimablement
rappelé, me tient tant à coeur, non parce qu’il s’agirait d’une
« marotte », mais parce que je crois qu’il peut utilement éclairer et
orienter nos débats de société. Je crois même qu’il doit inspirer notre
action culturelle, bien sûr, mais aussi politique, économique et
sociale, parce que j’y vois la matrice d’un véritable projet collectif pour
une société française en proie au doute, en quête de sens, en manque
de repères, de « vouloir vivre ensemble », comme le disait Renan.

Il s’agit, bien sûr, de l’influence qu’exerce la France dans le monde et
certains parmi vous, en particulier Messieurs les Ambassadeurs, savent l’importance que j’attache au rôle du rayonnement culturel
dans les relations internationales, qui égale selon moi celui d’attributs
plus classiques de la puissance, comme la force militaire ou l’aide
économique. J’y reviendrai dans un instant.

Il s’agit aussi, et peut-être surtout, après la crise que nous venons de
vivre, de redonner confiance à la société française, dans toute la
diversité des populations et des territoires qui la composent. Après
l’effondrement des « grands récits », à l’heure où « l’ensauvagement
du monde » succède au désenchantement du monde, c’est par la
culture que la France est plus ancienne qu'elle ne le sait, plus grande
qu'elle ne le croit, plus audacieuse, plus généreuse qu'elle ne
l'imagine. Que la France déborde ses frontières, par sa langue, par ses
oeuvres, par son histoire, par ce que l’on osait appeler, au temps où fut
fondée votre Revue, son « génie ». Une France qui porte dans le monde
un message de respect, de dialogue, de solidarité. Un message qui est
confronté à de nouveaux défis, à de nouvelles fragilités, à de nouvelles
fractures. Un message plus que jamais nécessaire aujourd’hui pour
créer une dynamique, pour refuser la spirale des peurs et pour réunir
une majorité – je ne parle évidemment pas d’une majorité politique –
autour de valeurs communes et partagées, qui ne sont pas fixées une
fois pour toute.

« L’autre quelqu’ il soit n’est pas une menace même s’il est une force
émergeante et parfois provocatrice dès lors que soi-même on se sent
reconnu, soutenu, respecté dans sa propre identité.

Dans ce monde, la diversité culturelle n’est pas seulement devenue un
nouvel élément du droit international avec l’adoption le 20 octobre
dernier, de la convention de l’Unesco, mais surtout une vraie valeur.

Une valeur essentielle qui offre la meilleure réponse à l’uniformisation
qui est l’une des menaces de la mondialisation actuelle.

Cette diversité culturelle est à la fois brillante, foisonnante et fragile.

Elle est fondée sur la conviction que chaque peuple a un message
singulier à délivrer au monde, que chaque peuple peut enrichir
l'humanité en apportant sa part de beauté et sa part de vérité. Cette
diversité fait notre richesse. Une richesse qui vient des différences,
reconnues et respectées. Fondée sur l’idée que chaque continent,
chaque nation, chaque peuple, doit conserver et développer ce qui fait
son histoire, ce qui le rend singulier et d'une certaine façon irréductible
: sa langue, son énergie créatrice, ses espaces imaginaires. C'est la
conviction que la création, dans toutes ses expressions et sous toutes
ses formes, et même si elle a une dimension économique ou
industrielle, n'est pas, ne peut pas être et ne sera jamais une
marchandise comme une autre, soumise aux seules lois du
marché. Tel est le sens de ce combat contre l’uniformisation culturelle
que nous nous efforçons de mener et de la politique que nous
élaborons dans ce domaine où la France, par son histoire, ses atouts
et ses ambitions, doit jouer un rôle moteur, aux côtés de nos voisins
européens et de tous nos amis dans le monde.

Cette diversité, c'est d'abord celle des créateurs, des artistes et des
acteurs de la culture. C’est aussi la fédération des engagements, le
rassemblement des énergies, le respect dû, aussi bien au patrimoine qu’à l’irruption des créations émergeantes, avec leurs aspects
novateurs et donc parfois dérangeants. Cette diversité, c’est aussi
celle des nouveaux supports, des nouvelles technologies, des
nouveaux médias, qui permettent l’accès du plus grand nombre aux
répertoires. Je pense, par exemple, aux spectacles des opéras de
France, qui, grâce aux captations et aux DVD, touchent un nouveau
public, comme on peut le voir en ce moment sur les étals de Noël.

C’est au nom de cette diversité culturelle que j’ai tant tenu, dès mon
arrivée rue de Valois, à renouer les fils du dialogue et à organiser une
véritable réflexion collective, en sécurisant leurs conditions de vie et
de travail, leur protection sociale, leur emploi, leur avenir. En ce
moment même ont lieu des discussions décisives que je suis bien sûr
avec beaucoup attention.

Ils nous font partager leurs rêves. Ce sont eux, aussi, qui font les
créations qui nous procurent un environnement culturel d’une qualité
sans équivalent dans le monde, qui fait partie intégrante de notre
qualité de vie, au même titre que la pureté de l’air que nous respirons,
la diversité de l’environnement naturel que nous voulons préserver, la
beauté des sites et des paysages que nous aimons. Une qualité qui fait
de notre pays l’une des toutes premières destinations des voyageurs
du monde. Un patrimoine exceptionnel, des créations rayonnantes :
telles sont les forces de notre culture, que je souhaite mettre au
service de l’attractivité de la France.

Puisque je m’honore d’être le ministre de la langue française, qui est
au coeur de notre culture, et qui n’est pas le moindre des facteurs d’attractivité de notre pays dans le monde, en dépit de tous les
sombres discours où se complaisent les oiseaux de mauvais augure,
réfléchissons d’abord à ce mot – attractivité – pour mieux cerner la
chose. Il est d’apparition récente : il ne figure pas dans la dernière
édition du dictionnaire de l’Académie que j’ai pu consulter. Dans son
Dictionnaire culturel en langue française, qui vient de paraître, Alain
Rey en donne une occurrence journalistique, en 1998. Mais
« attractant », substance qui attire, comme les phéromones, date de
1972, attracteur, du XVIe siècle, attractif et attraction, du XIIIe siècle, via
le latin, bien sûr, attrait, du XIIe siècle :

Sévigné de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près…
(La Fontaine, Le Lion amoureux, qui ouvre le livre quatrième de ses
Fables, dédiée « à Mademoiselle de Sévigné » avant qu’elle devienne
Mme de Grignan).

Il est vrai que la chose est ancienne. Depuis longtemps, les Sept
Merveilles du Monde attirent les voyageurs et les lecteurs. Pour les
séduire, les auteurs des premiers guides de la Grèce antique, qui vous
est si chère, Cher Marc Ladreit de Lacharrière, qui êtes le généreux
mécène de la galerie des Antiques du Louvre, du Gladiateur Borghèse
et de la Vénus Génitrix, Diodore de Sicile, Pseudo-Callisthène, voire
Hérodote dans ses Enquêtes, jusqu’au Voyage autour de la terre de
Jean de Mandeville ou au Devisement du monde de Marco Polo décrivent ces monuments qui sont d’abord un hommage aux Dieux et
aux hommes, quitte à en rajouter, sur les peuples fabuleux, les cités
richissimes, couvertes d’or et de pierres précieuses, les îles fortunées.

Si l’on prête à Stendhal l’invention du mot « touriste », les premiers
« voyages culturels », qui sont d’abord des pèlerinages, depuis
Delphes ou Dodone, jusqu’à Jérusalem, Rome et Saint-Jacques,
s’accompagnent d’un fructueux commerce. Et les croyants sont aussi
des « consommateurs », voire une clientèle captive, dirait-on
aujourd’hui ! Vasco de Gama disait que le voyage a d’abord vocation
« à faire des chrétiens et chercher des épices ». L’histoire du voyage,
des relations internationales, de la culture, est toujours l’histoire de la
découverte de soi et de l’autre. C’est « l’esthétique du divers » chère à
Victor Segalen. C’est la longue et belle histoire de la sage conviction
de Jean Bodin selon laquelle « il n’est de richesse que d’hommes ».

Des hommes « ondoyants et divers », disait Montaigne, qui se haïssent
et de combattent, certes, mais partagent « la forme entière de
l’humaine condition ». C’est aussi, bien sûr, un enjeu politique, lié à la
construction de la nation, dont l’histoire, très tôt, se confond avec celle
de notre patrimoine culturel, légué par la monarchie à la République.

C’est dès 1750 que Louis XV expose une partie des collections royales
au Luxembourg, à destination d’un public choisi. C’est dès son
accession au trône que Louis XVI confie au comte d’Angivillier
l’élaboration d’un projet d’aménagement de la Grande Galerie du
Louvre, qui sera finalement ouverte au public en 1793. La Révolution
assume cet héritage au nom de l’instruction des citoyens. Si le British
Museum est ouvert librement au public dès 1753, et si ce sont les
Anglais qui inventent « le Grand Tour » qui se répand en Europe au
XVIIIe siècle, c’est en France, que le souci de préserver et de transmettre les hauts lieux de l’histoire nationale conduit très tôt l’Etat
à instituer une administration spécifiquement chargée des monuments
historiques – Prosper Mérimée, l’un de vos auteurs, en sera l’un des
tout premiers inspecteurs, en 1833 – et à instaurer une procédure de
classement.

Nous devons au XIXe siècle d’avoir imposé Vézelay, le Mont-Saint-
Michel, Les châteaux de la Loire, Alésia, avec leurs anecdotes
historiques, leurs références patriotiques. Ainsi, en 1920, Claudel parle
à propos de Vézelay de : « cette espèce de butte et de citadelle qui
domine le fleuve, caractéristique du terroir gaulois. Ainsi Alésia,
Angoulême, Vézelay. Elément féodal, tandis qu’en Allemagne, c’est
toujours le passage, le défilé, le baron douanier ». Mais nous lui
devons aussi notre respect pour la hauteur des voûtes gothiques,
notre goût pour l’architecture, notre passion populaire pour l’histoire.

Que seraient nos demeures du Val de Loire et nos crêtes pyrénéennes
sans les châteaux mystérieux et les forêts immenses que Gustave Doré
dessinait pour les contes de Perrault ou de la Comtesse de Ségur ?

Ce n’est pas une nostalgie. C’est un capital d’avenir. En témoignent,
par exemple, Daniel Buren au Moma, Jean-Michel Jarre à la Cité
interdite, devant plusieurs centaines de millions de téléspectateurs, le
succès des films de Sophie Marceau en Chine, l’alliance du hip-hop, de
la vidéo et des Arts florissants de William Christies, pour le spectacle
de José Montalvo et Dominique Hervieu, Les Paladins, sur la musique
de Rameau, le concert de Live 8 [eight] avec notamment The Cure,
Placebo et Youssou N’Dour, dans la cour d’honneur du château de Versailles, le 2 juillet dernier, devant plus de 100 000 jeunes,
l’installation d’Annette Messager dans les salles du château de
Chambord, le prochain département des arts de l’Islam avec
l’audacieux projet de Rudy Ricciotti dans la cour Visconti, le Louvre
qui sort pour la première fois de son palais pour bâtir un nouveau
musée à Lens, conçu par Kazuyo Sejima de l’agence d’architecture
japonaise Sanaa, pour faire revivre le bassin minier, et je pourrais citer
bien d’autres exemples.

La mission d’intégration et de cohésion sociale qu’ont assumé peu à
peu, tout au long de l’Histoire, au même titre que l’école, notre
patrimoine et nos institutions culturelles, n’a cessé de croître en même
temps que leur ouverture au plus grand nombre, et leur triple rôle, en
matière d’identité nationale, de rayonnement international et de
développement économique.

Aujourd’hui, l’école est en crise. Pas la culture.

La croissance économique demeure faible. Celle des activités
culturelles n’a cessé d’être forte.

La notion de patrimoine culturel s’est étendue et enrichie au patrimoine
industriel, au patrimoine de proximité. Et dans ce domaine, je tiens à
rendre hommage à l’action de la Fondation du patrimoine, que vous
avez fortement contribué à créer, cher Marc Ladreit de la Charrière. Je
ne pense pas que les Français de toutes origines détestent la France.
Je sais qu’ils ne haïssent point leur patrimoine et qu’ils ont pour lui les
yeux de Chimène.

Je sais qu’ils se précipitent par dizaines de millions dans les édifices,
les sites, les parcs et les jardins, ouverts pendant es Journées du
patrimoine. Je sais qu’ils étaient plus d’un demi-million, avides de
redécouvrir la nef de verre et d’acier restaurée du Grand Palais. Je sais
qu’ils convergeront de même vers le Quai Branly lorsque ses portes
ouvriront l’an prochain sur ses 300 000 objets d’art et civilisations
d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques.

Je sais qu’ils sont fiers des savoir-faire, des arts de vivre, des saveurs
et des métiers, qui font partie des meilleurs fleurons de notre
attractivité, et dont nous partageons ce soir un si bel exemple.

Je sais qu’ils sont fiers et heureux de fréquenter les centaines de lieux
et les milliers de festivals dédiés au spectacle vivant sur l’ensemble de
notre territoire et animés, avec le soutien de l’Etat et des collectivités
territoriales, par des milliers d’équipes artistiques qui contribuent à
l’attractivité de notre pays, par leurs productions, leurs diffusions,
leurs créations et leurs enseignements.

Je sais qu’ils sont fiers de l’ouverture du château de Versailles au
tournage de Marie Antoinette et à l’équipe de Sofia Coppola, du Louvre
au tournage du film réalisé d’après le roman qui fut sans doute le plus
lu dans le monde ces dernières années, du château de Pierrefonds aux
Rois Maudits, récréés par Josée Dayan d’après Maurice Druon, et, au-delà,
de toutes les mesures que j’ai prises pour ouvrir tous nos lieux
de patrimoine pour diffuser leurs images sur les écrans du monde,
plutôt que des décors de carton pâte ou électroniques…sauf s’ils sont réalisés par nos industries techniques du cinéma et de l’audiovisuel
qui font partie des secteurs où nous avons des champions du monde !

Et je suis fier, grâce aux mesures prises par le Gouvernement,
notamment les crédits d’impôt en faveur du cinéma et de l’audiovisuel
– bientôt prolongées par le crédit d’impôt en faveur des jeux vidéos
que le Premier ministre a annoncé vendredi – d’avoir relocalisé des
dizaines de milliers d’heures de tournage en France, en permettant
ainsi de préserver ou de créer plus de 3000 emplois.

Car, si le rôle de l’Etat est de conserver, de transmettre, et de mettre en
valeur notre patrimoine et son attractivité, il est aussi d’inciter et de
mobiliser l’ensemble des acteurs de la société en faveur de la création
artistique et culturelle qui est l’expression vivante de l’enrichissement
de notre patrimoine et de notre rayonnement culturel. Cela explique ma
présence partout où c’est nécessaire pour susciter ou renforcer le
mécénat, à l’étranger comme une PME française.

Comme l’a souligné le Premier Ministre à la FIAC, le 10 octobre dernier,
un pays qui crée va de l’avant, s’adresse à son temps et au reste du
monde.

Les dépenses culturelles des ménages français et les touristes créent
un chiffre d’affaires de l’ordre de 60 milliards d’euros (d’après nos
dernières statistiques fiables datant de 2003).

Le secteur culturel génère directement et indirectement, 450 000
emplois dont un peu plus de la moitié au sein des entreprises du disque, du cinéma, de l’audiovisuel et du livre, et l’autre moitié se
répartissant entre le spectacle vivant et le patrimoine.

C’est pour mieux soutenir la création, et améliorer en particulier la
compétitivité de notre marché de l’art que nous avons pris des
mesures fiscales nouvelles au bénéfice des artistes plasticiens, mais
aussi des mesures pour le développement de la commande publique,
et, d’une manière générale, l’accompagnement des jeunes talents,
dans tous les secteurs de la création, des arts plastiques aux arts de la
scène et de la rue, mais aussi dans le domaine audiovisuel et
numérique, et dans le secteur de l’architecture et du cadre de vie, où
j’ai créé les Nouveaux albums des jeunes paysagistes, aux côtés des
Nouveaux albums des jeunes architectes, pour donner un coup de
pouce à ces créateurs qui dessinent notre cadre de vie d’aujourd’hui et
de demain.

L’ouverture de nouveaux lieux renforcera la visibilité de la scène
française et la place de la France dans la création contemporaine,
comme sa capacité à attirer et à renouveler les meilleurs talents. J’ai
déjà évoqué le Grand Palais, qui redevient, conformément à sa
vocation initiale, un lieu phare du rayonnement de l’art Français, avec
notamment la grande exposition qui y sera consacrée de mai à juillet
prochain à la création contemporaine en France, sans oublier la
biennale des antiquaires, la FIAC, le salon des salons.

Les nouveaux espaces disponibles du Palais de Tokyo seront
également aménagés pour renforcer l’exposition internationale de la
scène française.

L’Ile Seguin est un autre lieu exceptionnel de résidences d’artistes et,
d’une manière générale, pour accueillir, stimuler et renforcer la
visibilité de la création artistique, avec le futur centre européen de la
création contemporaine, annoncé par le Premier ministre. Nous y
travaillons, avec la Fondation, dotée par l’Etat et ouverte aux
financeurs privés, qui pourra lui être associée.

J’aurais pu aussi vous parler de la Cité du design à Saint-Etienne, dont
les travaux démarreront prochainement et qui est un superbe projet de
mise en valeur de ce domaine d’excellence de la créativité française
reconnue dans le monde entier.

Je pourrais aussi vous parler du nouvel auditorium à Paris qui
enrichira le paysage symphonique français et international, à l’horizon
2011, après la réouverture de la salle Pleyel, en septembre 2006, et
celle de l’auditorium de la Maison de Radio France à l’automne 2009.

Dans un monde où s’affirme de plus en plus un nouveau modèle
économique fondé sur l’économie de la connaissance et du savoir, le
projet de bibliothèque numérique européenne lancé par le Président de
la République est un atout majeur pour l’attractivité de notre pays.

Ce portail constituera un accès simplifié et unique à des millions de
livres et de documents numérisés. Dans cette perspective, la France
proposera dans les mois qui viennent une première maquette, une
forme de prototype, permettant de préparer les étapes suivantes.

Ce grand projet de bibliothèque numérique européenne, est déjà
soutenu par six autres chefs d’Etat et de gouvernement.

L’attractivité de notre pays se joue en effet aussi sur l’Internet, où nous
travaillons à développer une offre légale importante, pour nos
créations audiovisuelles et cinématographiques, notamment, et à lutter
contre la contrefaçon, grâce à un dispositif de ripostes graduées que
nous sommes en train d’élaborer, en concertation avec nos
partenaires européens et internationaux.

Dans un monde où le flux des images n’a d’égal que la vitesse de
circulation de l’information, le développement de notre attractivité
passe aussi par la mise en oeuvre de la chaîne française d’information
internationale.

La France devait se doter de cette chaîne. C’était un impératif
stratégique et éditorial. C’est chose faite depuis une semaine.

Il y avait jusqu’à présent, CNN, BBC World, Al Jazira. Il y aura bientôt la
CFII.

Elle émettra avant la fin 2006, en Français, en Anglais, et en Arabe
avant d’émettre en Espagnol et peut-être dans d’autres langues
ultérieurement. Avec des cibles et des priorités géographiques.

La diffusion se fera aussi sur le territoire national par le biais du câble,
du satellite et de l’ADSL. Si la chaîne est identifiée comme française,
elle ne sera en rien une chaîne francophone. Il existe pour cela TV5.

Elle regroupera les talents des deux plus grands groupes audiovisuels
français.

Elle organisera la synergie de leurs compétences respectives dans les
domaines de la distribution, du marketing, des ressources humaines,
de l’information.

Avec un budget non négligeable de 80 millions d’euros pour son
lancement, elle pourra compter aussi sur des moyens supplémentaires
qui seront apportés au fil du temps par les coopérations qui vont
s’établir avec les réseaux à l’étranger de journalistes travaillant pour
l’Agence France Presse et Radio France Internationale.

Avec une rédaction nouvelle et indépendante de 130 journalistes, cette
nouvelle chaîne offrira au monde une information pluraliste sur
l’actualité française et mondiale.

Dans ce monde de violences, notre plus grande force, réside dans
notre capacité à démontrer que notre culture et notre communication,
peuvent contribuer à la paix et à la réconciliation qui demeurent les
plus hautes et les plus vives aspirations des hommes.

J’espère vous avoir montré ce soir que je ne suis pas que le Ministre
des vieilles pierres et des troubadours, mais celui du rayonnement et
de l’attractivité culturels français.

Inauguration de la statue d'Alexandre Dumas à Villers-Côterets

11 décembre 2005

Monsieur le Ministre, Monsieur le Sénateur, cher Jacques Pelletier,

Monsieur le Ministre, cher Alain Decaux,

Monsieur le Maire,

Madame la Conseillère régionale,

Mesdames, Messieurs les élus,

Madame le Préfet,

Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux et très fier de partager avec vous ce moment solennel qui est aussi un
moment d’émotion exceptionnel. Un moment fort. Un moment symbolique. Un moment
d’humanité.

Une nouvelle fois aujourd’hui, Villers-Cotterêts a rendez-vous avec l’histoire de la France.

C’est ici, en son château fraîchement construit, que François Ier signa le fameux édit qui
substitua le français au latin dans les actes de justice. Il ouvrait dans le même temps la voie
à la Renaissance française, qui vit progresser ensemble l’humanisme, la littérature et la
langue dont Du Bellay pouvait, dix ans plus tard, faire la Défense et Illustration. Qui peut
aujourd’hui mieux les incarner qu’Alexandre Dumas ?

C’est ici, « ce siècle avait deux ans », que naquit celui dont j’ai voulu honorer aujourd’hui
avec vous la mémoire.

Laissons-lui la parole : « je suis né à Villers-Cotterêts, petite ville du département de l’Aisne,
située sur la route de Paris à Laon, à deux cents pas de la rue de la Noue, où mourut
Desmoutiers, à deux lieues de la Ferté-Milon, où naquit Racine, à sept lieues de Château-
Thierry, où naquit La Fontaine. Je suis né le 24 juillet 1802, rue de Lormet, dans une maison
appartenant à mon ami Cartier, qui voudra bien me la vendre un jour, pour que j’aille mourir
dans la chambre où je suis né, et que je rentre dans la nuit de l’avenir, au même endroit d’où
je suis sorti de la nuit du passé ».

Ce passage de ses Mémoires dit assez l’attachement qu’il vouait à sa terre natale, comme
votre engagement à faire vivre ici son souvenir.

Aussi notre rendez-vous d’aujourd’hui est-il d’abord celui de la parole tenue et de
l’engagement respecté.

Il y a trois ans, presque jour pour jour, la République lui rendît l’hommage le plus solennel
qu’elle réserve à ses plus grandes gloires – « Au fronton du Panthéon, la reconnaissance de
la patrie s’inscrit dans la pierre » disiez-vous ce soir là, cher Alain Decaux, devant les foules
massées de la rue Soufflot jusqu’au Luxembourg. Et vous, les élus et les habitants de
Villers-Cotterêts, étiez au premier rang !

Après bien des discussions, vous aviez consenti, Monsieur le Maire, à ce que la dépouille de
l’enfant du pays rejoigne son ami Victor Hugo. Ainsi les deux écrivains français – et sans
doute les deux écrivains tout court – les plus connus et les plus lus dans le monde reposent
désormais côte à côte.

Je vois dans cette décision difficile un ultime hommage des habitants de Villers-Cotterêts à
leur illustre concitoyen, et un message du souvenir adressé à la Nation toute entière.

Ce souvenir que nous avons en partage vous revient aujourd’hui, comme l’Etat s’y était
engagé il y a trois ans, sous la forme de cette statue.

Cette sculpture de bronze avait été érigée à l’entrée de votre ville, grâce à la détermination
de vos prédécesseurs, qui, dès 1877, avaient lancé une souscription pour sa réalisation et
choisi la proposition de l’un des meilleurs statuaires de l’époque, Albert-Ernest Carrier-
Belleuse. Ce sculpteur, l’un des proches de Dumas, était réputé pour la vigueur de ses
effigies. Cette célébrité explique qu’il ait été l’un des maîtres de Rodin, et qu’aujourd’hui
encore, ces oeuvres aient les honneurs du musée d’Orsay. Placée sur un socle monumental,
haute de trois mètres, la statue de Dumas, dès son inauguration il y a cent vingt ans, fut le
symbole de votre patrimoine et de votre destin communs.

Lorsque la sculpture disparut – comme beaucoup d’autres dans la France martyrisée et
occupée de 1942, le vide fut grand et Villers-Cotterêts se sentit veuve d’une image décisive.

Pour marquer sa reconnaissance, Monsieur le Maire, l’Etat a donc choisi de restituer à vos
concitoyens cette statue.

Je tiens d’abord à féliciter tous les acteurs de cette prouesse technique et artistique, qui ont
su concilier la tradition d’excellence des savoir-faire des métiers d’art les plus traditionnels et
la modernité des techniques les plus innovantes. Je pense en particulier au procédé de
numérisation qui a permis d’obtenir un premier modèle pour rétablir les volumes originaux.

Au sein de la grande famille de tous ceux qui oeuvrent depuis tant d’années au maintien et à
la transmission du patrimoine français, les sculpteurs et les praticiens de l’art du métal, ont
ensuite pu déployer leurs talents et leur connaissance de l’art du modelage, de la taille, du
grand rythme de l’éclat du bronze. Je tiens à saluer la performance de l’atelier de Monsieur
Jean-Loup Bouvier, qui a préparé une effigie de plus de trois mètres toute en terre d’argile.

Mais aussi celle des compagnons de la fonderie de Coubertin, qui ont, en quelques minutes,
accompli l’exploit de couler en un seul jet près de deux mille kilos de lingots de bronze en
fusion !

C’est un exploit emblématique des meilleurs acquis de la politique du patrimoine. C’est parce
qu’il est pleinement conscient des enjeux de cette politique de mise en valeur et de maintien
des compétences professionnelles du patrimoine que le gouvernement a décidé, face aux
tensions qui ont marqué la gestion des crédits en 2004 comme en 2005, d’affecter 100
millions d’euros issus des recettes de privatisation à notre patrimoine.

C’est une décision
éminemment symbolique : le patrimoine de l’Et at est le patrimoine de tous. L’effet de cette
dotation en capital ne sera pas limitée au financement de grandes opérations nationales. Car
elle permettra aussi de dégager des moyens supplémentaires pour les opérations ordinaires
et décentralisées.

Les nombreux habitants de Villers-Cotterêts qui ont assisté au coulage de la statue ont
partagé une émotion intense. Je pense particulièrement à ceux parmi eux, parmi vous, qui
se souviennent encore de l’original de Carrier-Belleuse, ayant vécu son enlèvement comme
une véritable dépossession.

L’oeuvre que nous installons aujourd’hui marque le retour d’Alexandre Dumas dans sa ville
natale, au sein d’un patrimoine qui fait partie de votre identité et dont vous êtes légitimement
fiers.

Mais cette effigie, pour nous tous, c’est d’abord celle du plaisir immense et jubilatoire de la
lecture. Nous avons tous, comme les générations qui nous ont précédés, frémi, vibré,
souffert, ri et pleuré au rythme haletant de la trilogie des Mousquetaires (Les Trois
Mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne), de celle des Valois (La Reine
Margot, La Dame de Monsoreau, Les Quarante-Cinq) , ou de la tétralogie des Mémoires
d’un médecin (Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine, Ange Pitou, La Comtesse de
Chagny).

Sans doute Proust a-t-il lu Dumas, en tout cas cette description du plaisir de la lecture qui
remonte à l’enfance et laisse en chacun de nous une marque indélébile, évoque-t-elle la
fureur de lire et de vivre que Dumas continue de communiquer à chacun de ses lecteurs : « il
n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux
que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passé avec un livre préféré
(…) Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on
allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez
paisibles et assez inviolables pour leur donner asile ». Sûrement a-t-il éveillé en chacun de
ses centaines de millions de lecteurs à travers le monde cette passion de la lecture qui ne
nous fait pas seulement dévorer ses livres – Hugo écrivit à son fils : « il crée la soif de lire » –
mais surtout profondément ressentir le courage et le panache de D’Artagnan, le combat
d’Edmond Dantès contre l’humiliation et la jalousie, et la lutte de Joseph Balsamo pour abolir
la royauté dans tous les pays et, pour commencer, en France, car « la France est à l’avantgarde
des nations ».

Alexandre Dumas a créé les héros populaires les plus grands et les plus universels, non
seulement de la littérature, mais aussi de l’histoire de la France. Michelet lui dira un jour : «
vous avez plus appris d’Histoire au peuple que tous les historiens réunis ». Si Balzac a écrit
La Comédie humaine, il a voulu, disait-il lui-même, écrire Le Drame de la France. Car il est
de ces rares écrivains qui ont su créer plus que des personnages, de véritables mythes.

Il n’a pas seulement inventé le roman historique en France. Il n’a pas seulement inventé le
drame romantique, car la bataille d’Hernani n’eût pas eu lieu si, un an auparavant, Henri III et
sa cour n’avait pas été joué à la Comédie-française. Et si son théâtre est aujourd’hui
méconnu, Gustave Lanson, le fondateur de l’histoire littéraire française, évoque à son propos
Byron et Shakespeare. Et nous pouvons associer à son souvenir aujourd’hui celui de son
fils, auteur de La Dame aux camélias, qui fut l’un des plus grands auteurs de théâtre de son
temps.

Il était aussi, plus secrètement, poète :

« Je suis ce voyageur criant à vous dans l’ombre,
Je suis parti d’en bas sans savoir mon chemin,
Le chemin où je marche est étroit, la nuit sombre,
Eclairez-moi, mon père, et donnez-moi la main. »

Cette force de la nature incarne la puissance créatrice de la littérature dans toutes ses
dimensions. Mais surtout, sans doute, ce qui explique que sa générosité sans limites et son
amour de la vie, qui surmonte toutes les difficultés, demeurent si vivaces aujourd’hui, c’est
qu’il demeure, génération après génération, dans son oeuvre comme dans sa vie, l’une des
plus grandes voix de la France, lorsqu’elle est soeur de la Justice et de la Liberté.

Songez à ce qu’il a pu accomplir, lui, le petit-fils d’une esclave, alors que l’esclavage n’était
pas encore aboli !

Tel est aussi le sens particulier que je voudrais donner à la commémoration d’aujourd’hui,
devant sa statue qui retrouve le lieu de sa naissance, en associant à sa mémoire celle de
l’ombre immense de son père, le général Dumas.

Oui, redonnons vie aujourd’hui à celui qui connut la plus grande gloire mais disparut dans la
disgrâce et l’indifférence, au pionnier des valeurs que son fils, qui avait quatre ans à sa mort,
nous a transmises, et léguées, jusqu'à aujourd’hui !

Nous célébrerons le bicentenaire de sa mort l’an prochain, en Savoie, où il démontra avec
éclat que son courage et son intelligence pouvaient à la fois sauver des vies humaines et la
République.

C’est lui, qui n’avait qu’un prénom, Thomas-Alexandre, né esclave dans la partie française
de l’île de Saint-Domingue, qui prit le nom de famille qu’il n’avait pas le droit de porter, ce
nom de Dumas, si célèbre aujourd’hui, lorsqu’arrivé en France, pour ainsi dire « sanspapiers
», il s’engagea, comme simple cavalier, dans le régiment des dragons de la Reine.

L’on sait aujourd’hui qu’il devint général de la Révolution et son nom figure sur l’arc de
triomphe de l’Etoile. Mais sait-on assez qu’il fut un héros de la République ? Qu’il protesta
contre la Terreur ? Qu’il refusa de se battre contre Toussaint Louverture, parce que sa cause
était juste et qu’il ne voulait pas insulter les idéaux de la République, qui, comme l’écrivit plus
tard, Victor Schoelcher qui repose aujourd’hui aux côtés de son fils, « n’exclut personne de
son éternelle devise : Liberté, Egalité, Fraternité » ?

Oui, comme l’a déclaré vendredi le Président de la République : « cette histoire, c’est notre
patrimoine, c’est notre identité, c’est notre avenir ». Dans ce lieu de mémoire, devant ce
monument, en cet instant de recueillement, ayons la passion de l’histoire, à laquelle nous
invitent Alexandre Dumas, son père et son fils, transmettons-la, partageons-la ! Ayons la
passion de la Vérité et de la Justice ! Il n’est pas d’avenir sans repère, sans fidélité aux
leçons de l’histoire. Sereinement, fermement, lucidement, consciemment, faisons en la clé
de notre cohésion nationale et de notre détermination à agir, tous ensemble, dans le présent
et pour l’avenir, au service des talents et des idéaux dont cette statue est le symbole !

Je vous remercie.