Rubrique ‘Discours 2005’

Visa pour l'Image et remise des insignes de Chevalier de l'ordre national du Mérite à Jean-François Leroy – Perpignan

30 août 2005

Madame la Ministre, chère Anne-Marie Couderc,

Monsieur le Sénateur-Maire, cher Jean-Paul Alduy,

Mesdames et Messieurs les Maires,

Mesdames et Messieurs les Elus,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Je suis très heureux de vous retrouver, à Perpignan, pour la 17ème édition de ce grand
rendez-vous entre le photo-journalisme et le public, mais aussi les partenaires du festival et
les élus que vous êtes, que nous sommes, qui savent combien une telle manifestation
contribue au rayonnement, à l’ouverture et au développement d’une cité, d’un territoire,
d’une région.

Oui, Visa pour l’Image est d’abord une formidable ouverture sur le monde, proche ou
lointain, qui nous entoure, sur ses réalités, souriantes ou malheureuses, sur ses évolutions,
sur ses fractures, sur ses violences.

Visa pour l’Image nous invite, non pas à rêver le monde, ni à le subir, mais à le regarder, à
croiser nos regards et ceux des photographes, dont le travail quotidien est au sens propre,
de nous ouvrir les yeux, sur une actualité souvent tragique cette année, de l’Irak au tsunami
en Asie, aux guerres civiles, aux famines. Mais aussi sur l’humanité, sur les passions, sur les
actions de nos contemporains.

Oui, Perpignan, c’est un festival pas comme les autres, qui est avant tout une halte propice à
la réflexion, une pause bienvenue, un arrêt sur image, que seuls permettent la photographie
et les photo-journalistes. Il est vrai que certaines de leurs images sont plus que des images,
ce sont de véritables reportages, des documents qui mettent en perspective, qui donnent de
la profondeur de champ, qui éclairent notre vision souvent obscurcie du flux du mouvement
sans cesse plus rapide des images et des sons qui défilent sur nos écrans chaque jour,
chaque heure, chaque minute.

De ce point de vue, les nouvelles technologies de la société de l’information ne peuvent être
une menace pour l’exercice de vos métiers, mais l’outil de renforcement de la certification de
l’authenticité des sources.

Et je tiens à rendre hommage, ici, avec vous, au talent, au courage, à la liberté de ces
témoins qui parcourent le monde, jusque dans ses terrains les plus dangereux, pour nous
informer, pour nous alerter, pour nous rapporter ces images. L’an dernier, j’avais dédié cette
inauguration à nos journalistes otages en Irak. Ils sont aujourd’hui heureusement libérés.

Mais je sais les risques et les menaces qui pèsent sur le travail des photographes, en
particulier dans les zones où les guerres, les conflits, les haines, les intérêts, leur font courir
de grands dangers, pour notre liberté. Car, en exerçant leur métier, leur devoir d’informer,
c’est aussi notre liberté qu’ils défendent.

Je ne méconnais pas les sujets qui font la complexité de vos métiers, le juste équilibre entre
le respect de la vie privée et le nécessaire droit à l’information du public, l’importance du
pluralisme des sources d’information que sont notamment les photos et leur protection, sans
oublier la question des droits qui permettent la juste rémunération d’un travail. La démocratie
ne peut se passer de la liberté des photographes de presse et des journalistes à exercer leur
métier librement.

Ce festival est une formidable source d’informations et d’émotions. C’est sans doute ce qui
explique son immense succès, qui attire un public très large, mais qui intéresse aussi les
professionnels du monde entier : plus de 300 professionnels accrédités, 250 agences et plus
de 50 pays représentés, 1000 photographes et 250 journalistes du monde entier participent
à la semaine professionnelle. Un tel succès est aussi le fruit de l’engagement de tous ceux
qui le rendent possible. Et je veux rendre hommage à tous les partenaires publics et privés
qui se sont mobilisés depuis seize ans, pour faire de Visa pour l’Image le rendez-vous
incontournable qu’il est devenu.

L’Etat se tient et se tiendra à vos côtés pour consolider son soutien et je vous garantis que
les regrettables considérations partisanes et arbitraires constatées ne viendront pas porter
atteinte à la pérennité d’un festival qui contribue grandement, non seulement à l’animation et
au rayonnement de cette région, qui a, tout au long de son histoire, toujours été ouverte sur
le monde, mais aussi à sa propre image. La fertilité et l’addition des énergies, des passions,
des enthousiasmes, qui ont fait de Perpignan une référence mondiale ne faibliront pas. Vous
pourrez compter sur mon soutien sans faille.

Je vous remercie.

Je viens de parler de passion. J’aurais pu aussi parler de générosité, de savoir, et
d’aventure. Et je tiens à rendre ici hommage à celui qui a osé lancer cette aventure et a
relevé le pari de créer, en 1989, Visa pour l’Image, à Perpignan, pour en faire la plus grande
manifestation au monde de photo-journalisme.

Cher Jean-François Leroy,
oui, c'est ici, à Perpignan, à l'orée du 17ème Visa pour l'Image dont vous êtes le maître
d'oeuvre incontesté, qu'il me semble naturel de distinguer, au nom de la France, votre
carrière et votre engagement en faveur du photo-journalisme.

Je rappelle que vous êtes né à Paris, le 8 octobre 1956, d'un père financier et d'une mère qui
veillait au bien-être de ses quatre filles et de son seul fils qu'elle adorait.

Vous entreprenez des études classiques à Saint Jean de Passy, puis à Gerson, puis dans
de nombreux établissements où vous testez votre sens aigu de la liberté, quand bien même
elle doit être rebelle à toute autorité …

Vous hésitez à préparer un baccalauréat scientifique pour devenir chirurgien, ou littéraire
pour vous engager dans le journalisme.

Bachelier en 1974, après avoir traité avec brio le sujet de philosophie " Qu'est ce qu'un être
normal ? " vous poursuivez cette réflexion et, après avoir suivi brièvement des études de
médecine, vous préparez une licence de philosophie.

Marié en 1976, le métier de journaliste vous attire toujours autant et vous passez brillamment
le concours du Centre Français du Journalisme. Toutefois, l'observation d'un grand reporter
du Figaro qui vous interroge sur vos projets d'avenir et votre souhait de devenir rédacteur en
chef de L'Echo du betteravier, vous fait quitter le Centre et tenter votre chance comme
pigiste à Libération pendant un an, où vous avez la joie de voir publier votre premier article
sur Loutereuil, peintre anarchiste avec lequel vous vous sentez en harmonie.

Vous poursuivez vos gammes comme pigiste, notamment à La Vie, 20 Ans, Vogue tout en
apprenant la photographie, avec Lucien Scoupe, photographe au nom prédestiné, à La Vie
Catholique.

En 1979, sur une audace qui vous a conduit à envoyer au directeur de Photo-Reporter un
commentaire critique sur le dernier numéro de cette revue, vous êtes immédiatement
engagé par la publication.

Vous rejoignez ensuite Photo-Revue et Photo-Magazine, que vous quitterez en 1988.

Dominique Issermann vous engage aussitôt comme agent, confiante dans votre intelligence,
votre sens de l’initiative et votre courage.

Puis, 1989 sera votre année puisque vous organisez, avec Yann Arthus-Bertrand, ces 3
Jours en France qui célébreront le cent cinquantenaire de la photographie avant de produire,
en septembre, la première édition de Visa pour l'Image.

Peut-on dire que vous pressentez le succès de la manifestation qui, cette année-là, outre le
public régional, réunit 123 accrédités, 7 agences et 2 pays représentés (la France et l'Italie) ?

Formé à l'école de Roger Thérond, qui vous conseille de passer outre les critiques
excessives, en remarquant : "Tant que tu déranges, c'est que tu es bon", vous avez
démontré, depuis 17 ans, une très grande force de caractère pour donner la parole aux
photo-journalistes, aux agences, aux éditeurs, et aux laboratoires.

Fidèle à votre équipe parisienne et perpignanaise, vous forcez aussi l'admiration de vos
proches et de tous les professionnels, qui reconnaissent votre compétence exceptionnelle
dans le domaine du photo-journalisme, votre attention innée aux autres et votre liberté de ton
et de parole.

Vous avez fait de Visa pour l’Image un événement culturel et médiatique sans précédent, un
label reconnu et un forum où, au-delà même de la fréquentation et du programme, on vient
régler des problèmes et préparer le futur. Vous dites qu’on parle beaucoup du devoir de
mémoire et c’est bien, mais que l’on devrait aussi parler du devoir de voir, de regarder toutes
ces images de notre monde. Vous avez su fédérer le public, les professionnels, les élus, les
responsables politiques, économiques et sociaux, autour de cette ambition nécessaire à
notre temps : ouvrir les yeux.

Jean-François Leroy, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui
nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de l’ordre National du Mérite.

Conférence des Ambassadeurs : « Le Patrimoine, au service de l’influence »

30 août 2005

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Chers amis,

Je suis très heureux de retrouver nombre d’entre vous que j’ai rencontrés lors de
mes déplacements à l’étranger. Ceux d’entre vous qui me connaissent, savent
l’importance que j’attache aux fonctions que vous occupez et ma conviction que
le rayonnement culturel est au centre de votre action.

J’ai choisi cette année de parler avec vous du patrimoine comme instrument de
notre influence. La question peut vous paraître paradoxale à vous qui
représentez l’élan vers l’extérieur. Car dans la vision la plus répandue, le
patrimoine évoque quelque chose de vieux et de statique. Comment transporter
à l’étranger ses vieilles pierres, ses meubles et ses archives ? Imaginer que les
châteaux de la Loire puissent servir notre influence, n’est-ce pas une nostalgie
coupable, narcissique et bien française, le vain regret « du temps béni de la
marine à voile » comme disait le Général de Gaulle ?

Je suis convaincu, au contraire, que le patrimoine est un atout exceptionnel dans
la période contemporaine.

Je pourrais m’en tenir à des arguments culturels. Vous dire que la création
d’aujourd’hui est le patrimoine de demain, que protéger le patrimoine, c’est donc
protéger l’avenir d’une oeuvre et son rayonnement. Vous dire aussi que le
patrimoine culturel recouvre un domaine bien plus large que le patrimoine
architectural historique auquel on pense spontanément. De fait, le patrimoine,
c’est tout autant le Centre Pompidou que Versailles ou le Musée du Quai Branly,
la façade d’un café qu’une église romane, les négatifs des films de Jean Renoir
que l’édit de Nantes que j’avais exposé rue de Valois l’an dernier lors des
journées du patrimoine. Le patrimoine, c’est aussi notre langue, notre cuisine,
notre mémoire, certains savoir-faire uniques au monde comme ceux des métiers
d’arts. C’est au fond l’accumulation continue des oeuvres et des ouvrages de l’un
des pays les plus créatifs du monde, je n’ai pas crainte de le dire. C’est le terrain
vivant de toute création artistique, intellectuelle, politique ou scientifique. Car on
ne crée jamais ex nihilo mais à partir d’un legs et d’un acquis.

Tout cela mérite amplement les efforts que je réclame en faveur du patrimoine.

Mais tout cela ne rend pas compte d’un changement radical dans l’action
extérieure de l’Etat, par rapport à l’époque où Malraux, envoyé par le Général de
Gaulle, apportait La Joconde aux Américains et la Vénus de Milo aux Japonais,
pour entretenir nos liens d’amitiés avec les Etats-Unis et avec le Japon.

Oui, ce
qui change radicalement la question, c’est la mondialisation, avec son
extraordinaire part d’aventure.

Je crois en effet que le patrimoine est l’une des réponses à la crise d’identité que
suscite la mondialisation (I). Il est, comme la vie culturelle d’ailleurs, un facteur
d’attractivité sans autre pareil dans la concurrence que se livrent les économies (II). Il
est enfin un instrument de projection d’image et de puissance dans un monde de
médiatisation et de circulation des personnes et des biens (III).

I- Le patrimoine, force d’identité

L’identité de la France, comme l’identité de l’Europe, est une identité qui transcende
les particularismes. C’est une identité propre qui s’adresse au monde et qui écoute le
monde.

On a beaucoup parlé de la crise d’identité que traversait la France lors du référendum
sur le traité constitutionnel. C’est une analyse qui me paraît exacte et dont je n’ai pas
l’ambition de faire le tour ici et maintenant. Je me limiterai à relever que le problème
est profond. Il renvoie à plusieurs phénomènes, comme la banalisation des
références et des comportements, l’uniformisation culturelle liée à la domination du
cinéma et de l’audiovisuel américains, l’extension de la langue anglaise.
Les chiffres le montrent. L’uniformisation culturelle n’est pas un mythe : dans l’Union
européenne, 72% des entrées dans les cinémas se font sur des films américains,
plus de la moitié des fictions télévisées viennent des Etats-Unis, 85% des places de
cinéma vendues dans le monde le sont au bénéfice de films américains, 8 des 10
écrivains les plus traduits dans le monde sont de langue anglaise.

Cette crise d’identité est aussi liée aux phénomènes d’immigration et à la question de
l’intégration.

Dans ce contexte, le rôle du patrimoine est de définir ce que l’on est et d’où l’on vient.

Quand on y réfléchit, peu de pays au monde disposent d’un patrimoine et d’une
vitalité créatrice comparables aux nôtres. Permettez-moi de le dire si rapidement,
mais il n’y a guère que l’Italie et la France qui se comparent de ce point de vue, en
Europe.

L’un des enjeux de la politique dans les années qui viennent sera de rendre aux
Français la conscience de leur identité et de les rassurer sur le fait qu’ils peuvent
affronter la mondialisation dans un esprit d’ouverture et de conquête parce que leur
identité est forte.

1°) Nul ne doute aujourd’hui que le patrimoine soit un puissant moyen d’affirmation
de l’identité nationale. Je compte pour ma part travailler avec acharnement à
renforcer les liens entre le patrimoine et la Nation :

– l’inauguration du Grand Palais, symbole national – parce que notre société
a besoin de symboles pour se rassembler. Dans le même esprit, j’ai décidé des
actions de mise en valeur de notre patrimoine, en résonance avec le monde
contemporain (l’ouverture de Fontainebleau à la jeunesse, Chambord et « les
visiteurs »).

– les journées du Patrimoine (17 et 18 septembre prochains) montrent
l’immense attachement des Français à leur patrimoine. Elles rassemblent 11 millions
de personnes en France, qui peuvent visiter plus de 10 000 sites publics et privés. Le
thème choisi cette année sera « J’aime mon patrimoine ».

2°) Je compte également utiliser le patrimoine comme un facteur concret de la prise
de conscience de l’identité européenne.

Les Rencontres pour l’Europe de la culture, que j’ai organisées en mai dernier à
Paris, ont permis de renforcer l’idée qu’il existe bien une identité européenne qui
s’exprime dans la culture et le patrimoine, et que la culture et le patrimoine devraient être au coeur du projet européen. A cette occasion, j’ai proposé la mise en place de
plusieurs groupes de coopération. Le premier d’entre eux devrait porter sur « le
patrimoine et le tourisme culturel ».

Il s’agit notamment de créer un label « patrimoine de l’Europe » permettant de mettre
en valeur la dimension européenne des sites et des monuments historiques de
l’Union et de développer ou de renforcer l’identité commune des 450 millions de
citoyens européens. Il s’agirait de décerner ce label à des monuments et des sites qui
ont compté dans l’histoire européenne, en s’inspirant du modèle du label de
l’UNESCO « patrimoine mondial de l’humanité » et des travaux du Conseil de
l’Europe, alors même que l’Europe a de plus en plus de difficultés à faire labelliser de
nouveaux sites au titre de l’UNESCO.

Il s’agit donc bien d’affirmer l’identité française et européenne, sans pour autant céder
aux tentations de repli identitaire. Après le choc référendaire qui a servi de révélateur,
il nous faut promouvoir les éléments constitutifs de l’identité propre d’une Europe
élargie en nous appuyant notamment sur son patrimoine commun.

3°) Enfin, je crois que le patrimoine est un moyen concret de reconnaître l’identité de
l’autre.

Ceux qui veulent détruire la mémoire d’un peuple ne s’y trompent pas, lorsqu’ils
organisent des attentats contre le patrimoine historique d’une communauté.

Aussi lorsqu’un pays, comme la France, qui possède le patrimoine que l’on sait,
reconnaît la valeur du patrimoine de l’autre, la répercussion est immense. Je le
constate à chaque fois que nous organisons en France des expositions patrimoniales
à l’occasion des saisons culturelles, par exemple encore récemment avec « Brésils
Indiens » au Grand Palais.

On peut aussi mesurer l’écho que recueille la création unique au monde du Musée du
Quai Branly qui est la reconnaissance la plus emblématique et la plus moderne qui
soit de l’égale dignité des cultures.

La création au Louvre, musée le plus fréquenté du monde, d’un département des Arts
de l’Islam est un moyen concret de découvrir et d’honorer la culture du monde
musulman et de démontrer de façon spectaculaire la valeur que nous attachons au
dialogue des cultures.

La France est aussi de plus en plus sollicitée pour aider des pays à forger leur
politique patrimoniale et conserver ou mettre en valeur leur patrimoine.

II- Le patrimoine, facteur d’attractivité

C’est une idée simple que je veux défendre : la culture n’est pas seulement
nécessaire à la vie de l’esprit, elle n’offre pas seulement une palette de
divertissements intelligents, elle est aussi tout simplement un moyen de créer des
richesses et des emplois. Elle nous permet de faire la différence dans la bataille que
se livrent les économies nationales. De ce point de vue, notre patrimoine national est
un capital qu’il convient de mieux exploiter.

1°) Dans la décision d’investir en France, la culture est un facteur discriminant et
qu’un cadre expatrié préfère venir s’installer à Paris plutôt que dans telle ou telle
capitale qui ne jouit pas du même rayonnement culturel. On sait aussi l’attrait que la
vie culturelle peut exercer sur des étudiants et des chercheurs.

2°) Le lien entre tourisme et culture est davantage connu. La France est la première
destination touristique dans le monde avec 75 millions de visiteurs. Le chiffre d’affaire
du tourisme culturel est estimé à 15 milliards d’euros, la culture constituant une
motivation déclarée pour la moitié des touristes étrangers. (Le secteur touristique représente 7 % du PIB, 2 millions d’emplois, 5 % des salariés de notre pays, 200.000
entreprises, une recette de 30,7 milliards d’euros).

Nos grands musées accueillent une majorité de visiteurs étrangers : 57% au Louvre,
60% à Orsay et Picasso, 68% au musée Chagall à Nice.

Au-delà de ces retombées économiques, on ne mesure pas assez combien le
tourisme culturel est un extraordinaire moyen de faire aimer la France et d’améliorer
notre image.

L’importance des flux touristiques est un fait sans précédent dans l’histoire : 700
millions de personnes aujourd’hui, le double d’il y a 10 ans. Nous devons le traiter
non seulement comme un enjeu économique mais comme un enjeu politique et
culturel au service de notre influence.

3°) Le mécénat étranger est une autre mesure de la capacité d’attrait de notre pays
et un moyen de cultiver des relations d’amitié avec des personnes ou des entités
influentes dans vos pays de résidence. De plus en plus, la recherche de mécénat en
faveur de grandes initiatives françaises, fera partie intégrante de votre métier.

Nous voyons aussi de plus en plus d’entreprises françaises faire acte de mécénat au
service d’opérations culturelles de la France à l’étranger (années France-Chine).

N’hésitez pas à me faire part de vos projets dans ce domaine et à demander mon
appui si cela vous paraît nécessaire (traitement particulier de visiteurs étrangers en
France, distinctions honorifiques).

III- Le patrimoine et la projection de l’image de la France

Contrairement aux idées reçues, le patrimoine n’est pas statique. Il peut se
délocaliser à nos dépens, lorsque nous perdons des parts sur le marché de l’art,
lorsque des trésors nationaux ou de grandes collections partent à l’étranger ou
s’abstiennent de venir s’installer en France. Mais nous pouvons aussi utiliser le
patrimoine pour diffuser dans le monde des images fortes et vivantes de notre
identité.

Nous avons à notre disposition quatre types d’instruments.

1°) Les grandes expositions patrimoniales et les prêts temporaires.

Vous le savez mieux que quiconque : une grande exposition réussie fait parfois plus
pour l’image de la France que des années de coopération culturelle patiente et
nécessaire. Nos grandes entreprises ont compris l’intérêt qu’elles peuvent trouver à
associer leur image à celle d’une culture raffinée et toujours créative qui nous
distingue dans le monde. Ces expositions patrimoniales sont aussi un moyen de
toucher les habitants de vos pays de résidence de façon sensible et de créer un
véritable goût pour la France.

2°) Les implantations à l’étranger de nos grandes institutions culturelles et les
coopérations de long terme.

De plus en plus de grands musées créent des antennes à l’étranger ou coopèrent
avec des pays d’accueil pour les aider à créer de grandes institutions culturelles.

Deux exemples : le projet de grand musée interdisciplinaire de Hong Kong pour
lequel le Centre Pompidou est en concurrence avec le Guggenheim, et l’implantation
par le Louvre d’un musée d’exposition temporaire à Atlanta, que j’inaugurerai le 4
novembre prochain.

Dans le même esprit, nous avons intérêt à développer nos réseaux d’institutions et de
professionnels pour faire circuler nos idées et nos savoir-faire.

Nous avons des centres de recherche très performants en France, qui participent du
rayonnement international. Je me contenterai de citer le Centre de recherche et de
restauration des musées de France qui participe à un réseau européen, Labs
TECH (Laboratories on Science and Technology for the Conservation of European
Cultural Heritage), qui rassemble 11 organismes et 8 pays européens.

3°) La diffusion des images par le cinéma et l’audiovisuel

Vous le savez, le premier contact avec notre pays, c’est souvent la découverte
d’oeuvres d’artistes français ou d’expression française. Ainsi, 60 % des spectateurs
étrangers qui ont vu un film français ou tourné en France éprouvent le désir de
découvrir notre pays.

C’est pourquoi j’ai décidé d’ouvrir à des tournages de films les monuments les plus
emblématiques de notre patrimoine. Ainsi lorsque Versailles s’ouvre au Marie-
Antoinette de Sofia Coppola ou que le Louvre autorise le tournage du Da Vinci Code,
l’enjeu n’est pas la recette immédiate que versera le producteur (encore que cela
compte), mais bien la diffusion à travers le monde entier d’images familières de la
France.

Les événements culturels qui produisent de l’image relèvent de la même approche (
je pense par exemple à « l’incroyable aventure sur la muraille de Chine » que
j’inaugurerai le 16 septembre ).

Songeons aussi à l’exploitation des produits dérivés des oeuvres d’art. Lorsque la
chaîne japonaise NTV a pris en charge la restauration de la chapelle Sixtine, elle a
négocié l’exploitation exclusive des images des oeuvres de Michel-Ange restaurées.

4°) La numérisation, nouveau terrain de compétition

Les expositions obéissent autant à la recherche de ce que Malraux appelait le Musée
imaginaire qu’à une logique évènementielle. La numérisation permet la diffusion au
plus vaste public d’images et d’informations souvent difficiles d’accès.

La numérisation du patrimoine culturel et scientifique européen est un défi culturel,
économique et géopolitique majeur. C’est une nouvelle géographie de la
connaissance qui se met en place dans laquelle nous devons affirmer notre présence
et notre indépendance d’action.

La Direction des musées de France a ainsi conçu le projet d’un musée européen
imaginaire qui pourrait contribuer à une véritable histoire de l’Europe par l’image. Ce
projet s’inspire d’un site réalisé pour la France par le ministère de la culture et de la
communication avec le ministère de l’éducation nationale sur « l’histoire par l’image
de 1789 à 1939 ».

Il est fondamental de faire en sorte que nous puissions offrir nous-mêmes l’accès aux
savoirs qui seront présentés sur Internet. Que la présentation des oeuvres de Proust
ou de Cervantès comme des derniers résultats des recherches d’un grand laboratoire
soit effectuée par Google ou par des entités européennes n’est pas sans influence
sur la vision du monde proposée aux internautes.

Tel est bien l’esprit de l’initiative que le Président de la République a proposée lors
des Rencontres pour l’Europe de la culture de mai dernier, en liaison avec cinq autres
Etats européens (Allemagne, Espagne, Hongrie, Italie, Pologne), afin de « prendre
appui sur les actions de numérisation déjà engagées par nombre de bibliothèques
européennes pour les mettre en réseau et constituer ainsi une bibliothèque
numérique européenne ».

Nous possédons une grande partie des fonds à numériser : livres, archives, oeuvres
d’art, monuments. A nous de maîtriser les canaux de diffusion et la présentation du
savoir.

Conclusion

La promotion de notre patrimoine n’est ni un combat d’arrière-garde, ni le réflexe
d’une culture en déclin. Au contraire, comme pour la préservation de l’environnement,
elle est un combat pour l’avenir, un combat qui vise à préserver la matière même de
la création et la diversité des identités. Tout le contraire d’un repli particulariste, la
politique du patrimoine est porteuse d’un message universaliste et généreux.

La France a tendance à douter d’elle-même. Parmi les atouts dont nous disposons,
nous avons notre patrimoine culturel à nul autre pareil. Nous aurions tort de ne pas
nous en saisir. Dans la mondialisation, il s’agit d’une ressource rare et d’un nouvel
enjeu d’influence.

Réouverture de la nef du Grand Palais – conférence de presse

30 août 2005

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Je suis très heureux de vous accueillir ici, sous cette splendide verrière
restaurée, avec la chance du soleil qui vient éclairer cette rentrée.

Ceux d’entre vous qui avez pu venir ici le 12 janvier dernier, lors de la
cérémonie des voeux à la presse, savent que j’avais annoncé la réouverture
prochaine du Grand Palais, et que j’avais souhaité qu’il soit rendu et offert
librement aux Français en septembre de cette année, à l’occasion des 22èmes
Journées européennes du patrimoine. Nous y sommes. Le public de ces
journées, qui auront lieu les 17 et 18 septembre prochains, et dont je vous
présenterai le programme mardi prochain, pourra redécouvrir le Grand Palais.

Et sans doute, pour une partie, le découvrir, car, vous le savez, il est fermé
depuis 1993. Plus que d’une réouverture, il s’agit donc bien d’une renaissance.

Après plusieurs années d’études, la première phase des travaux – 72,3 M-
financés par l’Etat – de 2001 à la fin de l’an dernier, a permis notamment :

– de conforter les fondations – autrefois constituées de 3400 pieux en
chêne, remplacés par des ouvrages en béton qui vont chercher la couche
de sol « dur » en calcaire, à 12 mètres de profondeur, à travers les
alluvions de la Seine sur lesquelles nous nous trouvons ;

– de réparer entièrement les charpentes métalliques de la nef – dont le
poids total atteint 8500 tonnes, contre 8000 pour la Tour Eiffel ;

– de rendre à la verrière sa transparence d’origine, en changeant ses
quelque 15000 m² ;

– de réparer la toiture – 5200 m² de couverture en zinc – et de restaurer les
quadriges de Georges Récipon, placés aux angles de la façade
principale, qui représentent, côté Seine, L’Harmonie triomphant de la
Discorde et côté Champs-Elysées, L’Immortalité devançant le Temps.

Vous trouvez plus de détails sur ces travaux complexes dans votre dossier de
presse, ainsi que la liste de tous les intervenants qui ont mis en commun leurs
talents pour mener à bien cette restauration historique par son ampleur, qui a
permis de préserver et de faire revivre l’une des dernières verrières de ce type
subsistant au monde, et assurément la plus belle et la plus grande.

Je tiens à
remercier, aussi bien les experts et les architectes du ministère de la Culture et
de la Communication, spécialistes des monuments historiques, que les
entreprises et les artisans qui ont démontré ici, de façon spectaculaire, leurs
savoirs-faire. Leurs noms figurent dans le dossier de presse. Pour ma part, je
tiens à remercier tout particulièrement Jean-Claude Dumont, président de
l’établissement public de maîtrise d’ouvrage des travaux culturels (EMOC), et
M. Alain Charles Perrot, architecte en chef des monuments historiques, et
leurs équipes.

Ce chantier très important doit se poursuivre, par la restauration des façades et
des éléments décoratifs, qui est en cours, jusqu’en 2007. L’effort d’investissement
de l’Etat atteindra ainsi un peu plus de 100 millions d’euros.

Dès que j’ai pris mes fonctions, j’ai souhaité rendre à ce haut lieu de notre
patrimoine toute sa vocation culturelle. C’est pourquoi, avant que ne débute la
deuxième phase des travaux, entre 2008 et 2010, j’ai souhaité inviter le plus large
public dans ce lieu magnifique et lui donner en quelque sorte un avant-goût de la
programmation qui pourra, ici, associer toutes les facettes de notre rayonnement
culturel, fondé sur l’alliance de la création la plus contemporaine et de notre
patrimoine le plus emblématique.

Le caractère exceptionnel de cet événement justifiait qu’au-delà des Journées du
patrimoine, le Grand Palais demeure ouvert librement au public jusqu’au 1er
octobre, de midi à minuit, et, qu’ensuite, un circuit de visite soit organisé.

Nos concitoyens pourront ainsi découvrir deux éléments symboliques de l’histoire
et de l’avenir de ce lieu, qui a, depuis l’exposition universelle de 1900, toujours
été dédié au rayonnement de la France, dans ses multiples dimensions
artistiques et culturelles – on parlait à l’époque de Beaux-Arts et d’Arts décoratifs
avec en particulier l’accueil des Salons – mais aussi économiques, techniques,
scientifiques et festives, avec l’accueil de toutes sortes de foires, de salons et
d’évènements, comportant toujours un aspect lié à la découverte de la Modernité
ou de l’Autre.

J’ai souhaité donc que cette verrière, qui est en elle-même un fleuron de notre
patrimoine, accueille des éléments prestigieux de notre patrimoine historique,
mais qu’elle demeure aussi ouverte sur les créations d’aujourd’hui, sur notre
propre modernité.

L’histoire, c’est l’exposition dans cette nef des globes de Coronelli. C’est un
événement exceptionnel. J’ai souhaité que ces deux sphères, l’une terrestre,
l’autre céleste, mesurant plus de quatre mètres de diamètre et douze mètres de
circonférence, et pesant une tonne et demie chacune, les plus grandes jamais
construites au XVIIe siècle, commandées par le Cardinal d’Estrées à Vincenzo
Coronelli pour Louis XIV, soient sorties des caisses où elles demeuraient depuis
leur dernière présentation au public – c’était au Centre Georges Pompidou, il y a
un quart de siècle. Les globes de Coronelli n’avaient auparavant pas été vus par
le public depuis 1901, après avoir été longtemps présentés à Marly, puis à la
Bibliothèque du Roi, devenue Bibliothèque nationale, avant la construction de la
grande salle de lecture rue de Richelieu.

Je tiens à remercier le groupe Natexis-Banques Populaires, d’avoir, grâce à son
mécénat, permis cette opération, et le président Jean-Noël Jeanneney, d’en
avoir, avec enthousiasme, accepté l’idée, d’autant que les globes pourront, après
leur passage au Grand Palais et leur restauration, être exposés à la nouvelle
Bibliothèque nationale de France, dans le hall du site François Mitterrand.

Expression de la volonté de puissance du Roi Soleil, ces globes, par le savoir
encyclopédique qu’ils manifestent, sont aussi précurseurs des Lumières, des
grandes découvertes et de la science moderne. C’est une autre mise en lumière
qui sera proposée au public pour illuminer cette verrière qui éclairera à nouveau
Paris. Je veux parler des « ondes visibles », de la création lumineuse de Thierry
Dreyfus et sonore de Frédéric Sanchez, qui accompagnera le public lors de sa
traversée du Grand Palais.

J’ai confié au talent de Patrick Bouchain la charge de coordonner l’ensemble de
la mise en espace et de la scénographie qui unira la présentation des globes de
Coronelli et cette installation.

Cette unité montrera ainsi combien les créations contemporaines – en
l’occurrence celles de ces jeunes artistes – peuvent mettre en valeur notre
patrimoine, tout en le métamorphosant et en quelque sorte, en lui rendant son
âme, en demeurant fidèle à l’esprit qui a présidé à sa création, et en l’ouvrant à
de nombreux publics.

Dès l’exposition universelle de 1900, 12000 ampoules illuminaient la verrière
dans le ciel de Paris, le Grand Palais étant lui-même un hymne à la lumière, qui
change son aspect d’heure en heure.

L’installation diurne de Thierry Dreyfus utilisera des miroirs et la lumière naturelle
pour donner aux visiteurs l’impression qu’ils marchent dans la verrière.

La nuit,
des vagues lumineuses permettront aux passants de glisser de l’éblouissement à
la rêverie. Ces sensations seront complétées par l’espace sonore que créera
Frédéric Sanchez, tout au long de ce parcours, et qui alliera la musique la plus
contemporaine aux éléments de notre patrimoine musical de ces cinq derniers
siècles et à des sons venus de la nature.

Je tiens à remercier la Fondation EdF, partenaire privilégié du ministère de la
Culture et de la Communication – grâce à ses prestigieuses mises en lumières du
pont du Gard et du Mont Saint Michel – qui a permis, par son mécénat, de
présenter cette création. Cette programmation est, je l’ai dit, en quelque sorte une
avant-première. Car je veillerai à la qualité de la programmation culturelle du
Grand Palais et des évènements qui y seront accueillis tout au long de l’année.

Parmi ceux-ci, je peux vous signaler dès maintenant des salons d’artistes, une
exposition de la Foire internationale d’art contemporain (FIAC), du 5 au 10
octobre prochains, le salon d’art contemporain Art Paris, la Biennale des
antiquaires, Musicora – salon de la musique classique et du jazz – mais aussi les
défilés des maisons Dior, Chanel, Yves Saint-Laurent et Hermès, et
l’enregistrement d’émissions de télévision, comme le Téléthon et « des Racines
et des Ailes », sur le thème du patrimoine, qui sera diffusée sur France 3 le
mercredi 14 septembre.

Bien sûr, les Galeries nationales demeureront au Grand Palais. C’est donc un
véritable projet culturel qui irriguera ce haut lieu de notre patrimoine, au bénéfice
d’une nouvelle institution, destinée à prendre progressivement la place qui lui
revient naturellement dans notre paysage culturel, par la richesse, la variété et la
densité de sa programmation.

De telles perspectives, mûrement réfléchies, et sur lesquelles je me suis engagé,
avec l’accord du Gouvernement, excluent bien entendu tout autre projet parallèle,
dont j’entends dire, ici ou là, qu’il pourrait être à l’étude [ projet d’extension du
Palais de la découverte ].

Pour que vous puissiez vous-mêmes prendre toute la mesure de cet espace et de
ces perspectives, je vous invite – par petits groupes, j’y insiste – à découvrir le toit
du Grand Palais, au bénéfice du temps magnifique d’aujourd’hui. Vous verrez de
vos propres yeux combien c’est un lieu unique qui sera bientôt offert aux
Parisiens, aux Français et aux visiteurs du monde entier.

Je vous remercie.

10 Ans de la Forêt des livres à Chanceaux-près-Loches

29 août 2005

Madame,

Monseigneur,

Monsieur le Président du Conseil régional, Cher Michel Sapin,

Monsieur le Vice-Président du Conseil général, cher Jean-Yves
Couteau,

Monsieur le Maire de Chanceaux,

Monsieur l’Adjoint au Maire de Loches,

Cher Gonzague,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Je suis très heureux d’être parmi vous aujourd'hui, à Chanceaux-près-
Loches, pour ce beau rendez-vous littéraire et amical. Je suis d’autant
plus heureux de vous retrouver pour fêter avec vous les dix ans de La
Forêt des livres, que je n’avais pu honorer l’an dernier ce rendez-vous,
car j’étais retenu à Paris par la situation de nos journalistes otages en
Irak.

L’année dernière, c’est Charles Aznavour, invité d’honneur, qui avait
remis en mon nom, les insignes de commandeur dans l’ordre des arts
et des lettres à Gonzague Saint-Bris, le créateur et l’animateur de cette
fête pastorale, littéraire et sylvestre à nulle autre pareille. L’émotion et la
joie de nous retrouver cette année ne doivent pas nous faire oublier les
amis qui ne peuvent les partager avec nous.

Et je pense d’abord, bien sûr, à Jacques Villeret, qui était présent, ici
même, l’an dernier. Lui aussi avait ici ses racines. Je lui ai rendu
hommage le 3 février en l’église de Loches. Je pense que, de là où il
est, il nous regarde, avec son sourire, sa timidité, sa malice et son
ironie. Je suis sensible à l’hommage que vous avez tenu à lui rendre
cette année.

Je tiens aussi à partager avec vous tous, aujourd’hui, une pensée
particulière pour un autre illustre talent du pays, l’écrivain Jeanne
Bourin, disparue le 19 mars 2003, sans nous quitter, puisque son
roman culte, La Chambre des Dames, vient d’être réédité. Et vous
avez, lors de la veillée littéraire d’hier soir, communié dans la passion
de l’histoire, qu’elle n’a eu de cesse de transmettre à ses millions de
lecteurs, et qui est si vivante, en Touraine, et particulièrement ici, à
Loches, où nous avons célébré, le 2 avril dernier, le retour de « La
Dame de Beauté », Agnès Sorel.

Et puisque cette Forêt est si propice à l’évocation de la mémoire des
siècles et des forces vives de la création et de l’imagination, je suis
heureux aussi de commémorer avec vous, en cette année du centenaire
de sa mort, Jules Verne, né en aval de la Loire, le visionnaire, le semeur
de rêves, dont l’oeuvre est un univers qui demeure toujours à explorer et
à redécouvrir. Au sein de cet univers, qui est à lui seul une forêt de
livres, s’étendant depuis le centre de la Terre jusqu’au-delà des mers et
des cieux, je relève le goût de Jules Verne pour les arbres, les totems,
les frondaisons. Il y a cent deux ans, en 1903, l’une de ses oeuvres un
peu oubliée aujourd’hui, Le Village aérien, sous-titré La Grande Forêt,
invente, au coeur de l’Afrique, un peuple des arbres, qui gîte en altitude,
au sommet des tamarins.

Oui, dans le domaine enchanté de la Forêt des livres, au pays d’Alfred
de Vigny, les livres, les écrivains, les arbres et les bois font partie de
notre paysage familier, de notre histoire, de nos racines. La magnifique
exposition « De bois et d’hommes, histoire de forêts en Touraine »,
réalisée par la direction des archives départementales, que je viens de
voir au Logis royal de Loches, illustre les liens féconds tissés au fil des
siècles en Touraine, entre les hommes et les forêts, entre la culture et la
nature. Des liens politiques, économiques, qui ont rythmé la vie
quotidienne des hommes, des liens culturels, sources de contes, de
légendes, d’histoires extraordinaires, d’inspiration, d’imagination, pour
les artistes et les écrivains.

Les livres eux-mêmes, tous les livres, sont issus de la forêt. Grâce à
vous, cher Gonzague, ils y reviennent, bien vivants, avec celles et ceux
qui les ont fait naître, les auteurs, les éditeurs, et celles et ceux qui les
font vivre, les lecteurs que nous sommes, de plus en plus nombreux
chaque année, dans cette forêt où nous puisons aux racines, si solides
et si profondes de la Touraine littéraire.

Car notre patrimoine, dont nous
sommes fiers, et qui attire tant de visiteurs, est aussi littéraire. Cette
forêt d’émeraude, aux essences multiples et vigoureuses, s’épanouit
sous les hautes futaies de Rabelais, Ronsard, Descartes, Balzac,
Anatole France, Jules Romain, Henri Bergson, et de tous les auteurs
d’hier et d’aujourd’hui qui nous permettent de poursuivre, en lisant, cette
« conversation avec les plus honnêtes gens » à laquelle Descartes
assimilait la lecture. Cette magnifique manifestation prolonge en une
multitude de rameaux et de pousses, ces profondes racines. Vous
illustrez ici à merveille cette fonction essentielle de la lecture, qui est
d’inciter à vivre pleinement sa vie, et de stimuler l’esprit, comme l’écrivait
Proust : « La lecture est pour nous l’incitatrice dont les clefs magiques
nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous
n’aurions pas su pénétrer ». Oui, cette belle forêt que vous avez plantée
a grandi, cher Gonzague, dans cette belle vallée de l’Indre, à la veille de
la « rentrée littéraire », foisonnante, qui s’annonce.

Et je suis très
heureux de saluer ici les membres du jury de l’illustre Prix Renaudot, qui
ne pouvaient pas mieux reconnaître l’importance de cet événement
qu’en décidant de rendre publique, ici, la première liste de leur sélection.

Je tiens à saluer aussi tous les écrivains rassemblés dans cette Forêt où
ils sont chez eux, parmi nous, leurs lecteurs, qui partageons leurs
pensées, leurs passions, leurs plaisirs de lire et d’écrire.

Si vous êtes si nombreux à être venus aujourd'hui, c’est parce vous
saviez que vous seriez merveilleusement accueillis, pour passer des
heures sereines, lumineuses, dans un climat authentique de simplicité,
de fraternité, de complicité immédiate avec votre public, loin des
projecteurs, du tapage, des fièvres et des tensions commerciales, des
surenchères, des nécessités de la représentation, de la mise en scène
dont vous vous sentez parfois, à juste titre, les victimes. Non, tout, ici,
est chaleureux, sans fard, sans artifice. Avec une vraie passion, une
formidable énergie, autour de votre talent, dans ce territoire, qui
démontre chaque jour que le patrimoine, qui s’enrichit sans cesse de
vos créations vivantes, la culture, ne sont pas des richesses figées, mais
de véritables atouts de développement, de qualité de la vie, reconnus et
vécus par nos habitants comme par nos visiteurs, comme des éléments
clefs de l’attractivité de notre région, de notre pays.

Oui, la culture est, ici, intimement mêlée à la nature. Elle est aussi
intimement liée à la vie de cette région, à l’aménagement et au
développement du territoire.

C’est pourquoi j’ai tenu à ce que l’Etat apporte son concours à cette
manifestation, aux côtés de toutes les bonnes fées, de tous les mécènes
que Gonzague Saint-Bris a su convaincre. Il ne s’agit pas seulement
d’accompagner ou de reconnaître le succès, qui est évident, et qui s’est
affermi au fil des ans, il s’agit de faire vivre le lien fécond entre la culture
et le territoire. La Forêt des livres n’est pas seulement le fruit d’un
sortilège enchanteur de la forêt de Loches, d’une aventure romanesque
et humaine, elle est une initiative exemplaire de ce que la culture peut
faire pour rassembler les générations, les imaginations, les énergies et
les projets. Je souhaite bon anniversaire à la Forêt des livres, bonne
chance à vous tous qui aimez les livres, notre Touraine, Chanceauxprès-
Loches où il fait si bon vivre et lire ensemble !

Cher Gonzague, dans cette forêt de Chanceaux, nous nous souvenons
que les arbres donnent naissance aux livres, et nous pensons, en
regardant ces feuilles qui frémissent sous une brise imperceptible, aux
pages que les lecteurs seront heureux de tourner à l'infini. L'amour de la
terre, de cette terre que vous entendez mettre en valeur, et dont vous
vous employez à faire fructifier toutes les richesses, avec ce panache
qui n'appartient qu'à vous, cher Gonzague Saint-Bris, c'est ce qui vous
anime depuis toujours.

Nous ressentons tous ici la présence essentielle de la nature, façonnée
par les hommes. De la nature cultivée, au sens premier du terme, et
Cicéron illustrait déjà les liens entre le travail de la terre et le travail des
mots, l’agriculture et la culture, qui sont toutes deux issues du travail des
hommes, l’art aratoire et l’art oratoire.

Cher Gonzague, vous déployez ici votre énergie, votre liberté, vos
racines, votre désir de concilier, d'unir le ciel et les pages, la terre et les mots, dans toutes les animations, à la fois raffinées et champêtres,
subtiles et bucoliques, du Déjeuner sur l'herbe à la Veillée romantique.
Et ce mot de "romantique" prend ici tout son sens car on trouve partout,
dans cette Forêt des livres, cette alliance de sensibilité, d'exaltation, de
rêve, de rigueur enchantée, cet esprit auquel vous tenez tant, et que
vous incarnez vous-même, aussi bien dans vos livres que dans votre
vie. Vous mettez tout votre coeur et toute votre intelligence au service de
cette manifestation, dont le rayonnement vous doit beaucoup.

L’hommage particulier que je vous rends aujourd’hui, à l’occasion de cet
anniversaire, distingue, à côté des cultivateurs et des viticulteurs, l’un
des grands écrivains, parmi tous ceux qui nous entourent, qui labourent
les champs de l'imaginaire aujourd’hui, mais aussi le créateur,
l’animateur, l’âme d’une action exemplaire d’aménagement culturel du
territoire.

C’est pourquoi, cher Gonzague Saint-Bris, je suis particulièrement
heureux de vous remettre les insignes de Chevalier dans l'Ordre du
Mérite Agricole.

Donation du Prince Alwaleed, (sous la forme d’une « lettre-accord »), en faveur du département des Arts de l’Islam du musée du Louvre

26 juillet 2005

Monseigneur,

Madame la directrice des musées de France,

Monsieur le Président du musée du Louvre,

Mesdames et Messieurs,

La France reçoit, Monseigneur, le don que vous lui faites, avec la plus extrême
reconnaissance. Elle a conscience de la double dimension du geste qui est le
vôtre : c’est un acte d’une exceptionnelle générosité. C’est aussi un message
de conviction dans la primauté du dialogue des cultures.

Dans un monde où la violence s’exprime individuellement et collectivement, où
la haine fait irruption et impose son expression de terreur, vous osez affirmer la
conviction qui est la vôtre, qui est la nôtre, que le dialogue des peuples et des
cultures, la richesse des patrimoines, les valeurs de partage sont les réponses
de l’intelligence à l’expérience amère des conflits.

Là où semblent prévaloir la confusion des doctrines, la perte des repères et
l’oubli des racines, vous nous proposez les leçons inestimables du patrimoine,
la compréhension des traditions et les richesses infinies de l’histoire de l’art.

La contribution que vous consentez ne s’adresse pas au Louvre par hasard.

Car le Louvre n’est plus seulement aujourd’hui un musée, et quel musée ! … le
plus grand des musées, la vitrine du patrimoine de la nation française.

C’est
désormais un instrument essentiel pour le dialogue des cultures et la
préservation de leurs diversités conformément à la position défendue
inlassablement par la France sur la scène internationale.

En annonçant au début de l’année 2003, sa décision de créer au sein du
musée du Louvre un huitième département consacré aux arts de l’Islam, le
Président de la République a défini la portée d’un tel projet. Ce nouveau
département doit conforter de façon visible, la vocation universelle de ce grand
musée. Il a ainsi déclaré – et je cite ses propos – qu’un tel projet doit « rappeler
aux Français et au monde l’apport essentiel des civilisations de l’Islam à notre
culture ».

A la suite de cette décision, du Président de la République, l’Etat a dégagé les
moyens de mise en oeuvre d’un tel projet, ambitieux par sa valeur
d’investissement, par les contraintes de sa mise en oeuvre dans cet ancien
palais des rois de France, par l’ambition de son programme architectural.

Comment en effet ne pas être conscients de la portée culturelle, artistique et
politique d’une telle décision : l’Islam a donné naissance à des expressions
parmi les plus raffinées et les plus riches de l’histoire de l’art. Elles seront
désormais connues et comprises par les millions de visiteurs du Louvre,
Français ou venus des quatre coins du monde.

Les nouveaux espaces du département des arts de l’Islam permettront, à partir de
2009, de multiplier par quatre les surfaces disponibles d’exposition, pour présenter
au public l’essentiel des 10 000 pièces qui, augmentées et enrichies d’acquisitions
et des dépôts de l’Union des arts décoratifs, constituent d’ores et déjà l’une des
plus riches, des plus belles et des plus variées collections du monde, désormais
installée au coeur du musée, dans la cour Visconti. Elle offrira une présentation
spectaculaire, intelligible, et globale de l’exceptionnelle diversité du monde
islamique, répartie sur treize siècles et trois continents.

C’est la contribution exceptionnelle que vous consentez, Monseigneur, qui,
associée à l’effort de l’Etat, aura rendu possible un projet aussi vaste.

Cette contribution, l’une des plus élevée dans l’histoire du mécénat individuel en
France, honore votre générosité exceptionnelle. Votre geste témoigne aussi des
traditions de générosité du monde musulman. Il exprime enfin les liens particuliers
d’amitié qui unissent l’Arabie Saoudite et la France.

Petit-fils du Souverain Abdul Aziz Ibn Séoud, fondateur de l’Arabie Saoudite, vous
êtes né, Monseigneur, au coeur de la dynastie régnante de votre pays.

Mais vous
êtes aussi un acteur du monde contemporain dont l’activité industrielle et financière
s’est développée à mesure de ses nombreux succès dans les secteurs les plus
variés de l’activité économique, immobilière, de télécommunication et de média, de
loisirs, d’hôtellerie, d’informatique, d’électronique, de commerce et de construction
automobile.

Cette carrière remarquable d’entrepreneur et d’investisseur international vous a
valu de nombreuses distinctions dans différents pays du monde, témoignant ainsi
de la reconnaissance de la communauté économique et financière.

Vous donnez aujourd’hui une preuve éclatante de ce que certains savaient : vous
êtes un ami de la France. Parmi les nombreux pays où vous avez développé vos
activités, la France occupe une place de choix. Ceux qui vous connaissent savent
aussi que vous êtes un homme de coeur, comme en témoigne votre inlassable
mobilisation humanitaire en faveur de la construction de logements et de la lutte
contre la pauvreté, dans les efforts que vous déployez pour soutenir de très
nombreuses institutions à vocation scientifique, éducative et culturelle, dans votre
pays et dans sa région, comme au Caire ou au Liban, par le biais de la fondation
humanitaire Al Walleed Bin Talal. C’est ainsi que vous êtes récemment intervenu
en faveur des victimes du Tsunami.

Aujourd’hui comment démontrer de façon plus éclatante que vous êtes également
un artisan convaincu de la culture ?

Vous l’exprimez magnifiquement en prenant une part essentielle à ce grand projet
qui va modifier profondément le rôle, le fonctionnement, la présentation et la visite
du plus grand musée du monde.

Colloque organisé par la Fédération Nationale des Collectivités territoriales pour la Culture (FNCC) à Chalon sur Saône

22 juillet 2005

Monsieur le Maire, Cher Michel Allex,

Monsieur le Député, Président de la Communauté d'agglomération, Cher
Dominique Juillot,

Monsieur le Député, Président du Groupe d’études de l’Assemblée nationale
sur les arts de la rue, Cher Pierre Bourguignon,

Monsieur le Président de la Fédération Nationale des Collectivités territoriales
pour la Culture, Cher Florian Salazar-Martin,

Monsieur le Président du Comité national de pilotage du Temps des arts de la
rue, Cher Yves Deschamps,

Mesdames et Messieurs les élus,

Chers amis,

Le 2 février dernier, je lançais à Marseille le "Temps des arts de la rue". La cité
phocéenne abrite la future "Cité des arts de la rue", accueille "la formation
avancée itinérante des arts de la rue" et sa première promotion placée sous la
direction de Michel Crespin et de Dominique Trichet, héberge le Centre
national des arts de la rue, "Lieux publics" dont le directeur, Pierre Sauvageot,
m'a reçu avec beaucoup de chaleur. Marseille, où travaillent nombre de
compagnies importantes dont les spectacles rencontrent le public partout en
France, en Europe et dans le monde. Car les arts de la rue participent
pleinement au rayonnement international de notre culture comme je le constate
lors de mes déplacements, par exemple, lors du lancement de l’année de la
France en Chine à l’automne dernier, ou encore, à Paris, les 2 et 3 mai
derniers, lors des rencontres pour l’Europe de la culture.

Et je suis très heureux de vous retrouver ici, aujourd’hui, 170 jours après cette
rencontre marseillaise dans cette autre capitale des arts de la rue, à Chalon-sur-
Saône, pour la 19ème édition du festival "transnational" cher au coeur des
artistes, du public et des professionnels. Un festival cher à mon coeur aussi,
puisque j'y ai vécu l'année dernière, avec intensité, et non sans électricité, mon
baptême de "Ministre des arts de la rue"… Et je tiens à remercier Pedro Garcia,
le directeur du festival, et Karine Delorme, adjointe à la culture de Chalon et
vice-présidente de la FNCC de m'offrir cette année des moments d'émotion
tout aussi intenses mais, je le crois, plus joyeux ! Je suis fier d’être Ministre des
arts de la rue, pour garantir la liberté de création des artistes, structurer les
réseaux de production et de diffusion et stabiliser les conditions d'exercice des
métiers artistiques et techniques du spectacle vivant, qu'il se joue dans les
salles ou dans l'espace public.

A ce propos, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler mon engagement et
celui du gouvernement à établir, au 1er janvier 2006, un système définitif
d'indemnisation du chômage, qui s'appuie sur la solidarité interprofessionnelle
au sein de l'Unedic, et dont les modalités de mise en oeuvre seront définies
dès la rentrée, grâce au travail de concertation mené par l’expert Jean-Paul
Guillot. Du modèle élaboré par la Coordination nationale des intermittents, à
celui proposé par le Syndéac et les organisations représentatives des métiers
du spectacle vivant et de l'audiovisuel, toutes ces propositions et réflexions
seront prises en compte, pour rédiger un nouveau texte, qui sera soumis aux
partenaires sociaux, réunis à nouveau à la mi-septembre rue de Valois.

Alors
que plus de 6000 intermittents ont déjà été réintégrés dans leurs droits, grâce
au fonds transitoire mis en place par l'Etat, je prends devant vous
l'engagement de préserver le système de l'intermittence, géré par les annexes
8 et 10, indispensable à la vie artistique et culturelle de notre pays.

Après ce très beau festival de Chalon dans la rue, j'aurais célébré avec
bonheur, cher Jean-Marie Songy, les vingt ans du Festival d'Aurillac le 20 août
prochain. Mais, les contraintes de mon emploi du temps, qui pourrait sans
doute faire lui-même l'objet d'un spectacle, ne me permettront pas d'être des
vôtres en Auvergne. Je profite donc de l'occasion qui m'est donnée pour saluer
votre manifestation, elle aussi exemplaire dont chacun sait ici combien elle fut,
et demeure, un rendez-vous incontournable pour la promotion du théâtre de
rue, dans toutes ses dimensions artistiques. Transmettez ainsi pour moi à René
Souchon, maire d'Aurillac et à Jacques Mézard, président de la communauté
d'agglomération, mes souhaits de bon anniversaire pour le festival international
et de belle vie pour le Parapluie qui, tout comme l'Abattoir de Chalon, devient
centre national de production.

Car le monde de la rue bouge, grâce à vous, grâce à nous tous. Depuis février,
c'est un chantier considérable que vous avez ouvert, tous ensemble, avec les
professionnels et les personnalités qualifiées, les représentants des
associations et des collectivités territoriales, avec les représentants du
Ministère de la culture, pour réfléchir et élaborer des propositions d'action au
sein de neuf groupes de travail. L'heure n'est plus à la revendication, mais à
l'affirmation de vos convictions et à la mise en oeuvre progressive de projets qui
prendront toute leur ampleur dans le temps. Ce temps qui est constitutif de mon
action en faveur des arts de la rue. Un temps qui n’est pas éphémère : je vous
redis qu'il est aussi le signe d'un engagement pluriannuel de l'Etat à vos côtés.

A l'heure où je négocie le budget du Ministère de la Culture pour l'année 2006,
je sais vos attentes, j'y suis très attentif, et je remercie les élus ici présents de
m'aider à obtenir les moyens d'une politique culturelle fondée sur un
investissement fort de l'Etat comme des collectivités territoriales.

Je suis très heureux et très fier de le dire dans une ville et une agglomération,
qui avec Dominique Perben, puis Michel Allex et Dominique Juillot, avec toutes
leurs équipes, je pense en particulier à Karine Delorme, ont fait depuis une
vingtaine d’années, de la culture un atout maître de leur développement et de
leur rayonnement au service de leurs habitants.

Pour ma part, je veux simplement rappeler que j'ai tenu les engagements de
l'Etat : 2 Millions d'euros sont définitivement affectés en 2005 aux arts de la rue,
permettant notamment de renforcer 7 pôles nationaux de production et de
diffusion et 3 lieux de compagnies, de dédier des fonds nouveaux à l'Office
national de diffusion artistique pour favoriser la circulation des spectacles, de
lancer la Formation itinérante à Marseille et de renforcer dans chaque Direction
régionale des affaires culturelles, partout en France, le soutien aux artistes, aux
lieux et aux festivals.

Vous allez maintenant répondre à la question : "comment la rue pourrait
réveiller les politiques culturelles ?". Votre engagement d'artistes, de
compagnies venus du théâtre, de la musique, de la danse, de l'image ou des
arts plastiques, d'élus municipaux, départementaux ou régionaux, de
parlementaires de l'Assemblée nationale et du Sénat, d'acteurs des institutions
au service de la création et de la diffusion en France, en Europe ou à l'étranger,
de responsables de services culturels ou en charge de la sécurité ou de
l'urbanisme, ce mélange formidable d'énergies et de savoirs, ces collaborations
qui partout se nouent, montrent que vous avez déjà abattu nombre de frontières
et réveillé les institutions comme vous éveillez, dans la rue, les sens et les
imaginaires de chacun de nous.

De tout cela, déjà, je tiens à vous remercier et je serai très heureux de vous
entendre avant de devoir vous quitter dans un peu moins d'une heure.

Journées du réseau – discours devant les agents de coopération et d’action culturelle

19 juillet 2005

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

J’ai eu l’occasion de rencontrer nombre d’entre vous lors de mes
déplacements et lors des Rencontres pour l’Europe de la culture. Je me félicite
que les journées du réseau nous permettent de nous retrouver et de réfléchir
ensemble au sens de votre action.

Car vous êtes au coeur de l’action extérieure de l’Etat. La culture est au
coeur d’une stratégie politique destinée à répondre à la crise d’identité à
laquelle ni la France ni l’Europe n’échappent aujourd’hui et qui explique pour
une grande part les soubresauts du monde.

C’est une conviction personnelle à laquelle je suis profondément attaché :
je crois que l’un des défis essentiels des responsables politiques aujourd’hui
est de donner à nos concitoyens la mesure de la force que représente une
identité solide, pour affronter la mondialisation et s’ouvrir à l’autre sans
craindre de se renier soi-même.

Je crois qu’avec la mondialisation, le rôle de la diplomatie culturelle se
renouvelle entièrement. Il n’est plus seulement de se mettre au service des
artistes, des créateurs, des professionnels de la culture et de l’audiovisuel. Il
ne se limite pas davantage à servir notre influence nationale, ce qui reste
évidemment essentiel. Mais il est de faire vivre et de faire ressortir la force des
identités, d’une façon pacifique et respectueuse de l’autre, dans un monde
dans lequel la plupart des conflits sont d’abord des conflits d’identité.

L’idée de la diversité culturelle, vous le savez, s’est développée sur le
modèle de la diversité biologique, sur le fondement d’une même aspiration à
une meilleure maîtrise de la mondialisation, dans la diversité des identités.

Dans cette perspective, l’expression « faire vivre la diversité culturelle »
résume assez fidèlement l’ambition qui doit être la nôtre aujourd’hui.

C’est une
question identitaire pour les personnes comme pour les civilisations : comment
être soi parmi les autres ? C’est une question économique très concrète :
comment répondre à la massification des industries culturelles et préserver les
moyens de créer et de diffuser une culture originale dans un monde de libre-échange
? C’est aussi une question diplomatique : comment se donner les
instruments juridiques nécessaires dans le cadre des Nations Unies et
comment faire en sorte que l’Europe se donne une volonté politique au service
de la culture ?

Qu’on la considère comme une chance extraordinaire à saisir pour la circulation des idées, des personnes, des oeuvres
et des produits, ou bien comme une menace sur nos emplois, sur notre modèle social et nos modes de vie, la mondialisation
est un fait acquis. La seule question qui vaille est : que faire dans un monde global ?

Aussi permettez-moi de m’arrêter un instant sur les changements qu’introduit la mondialisation dans la vie culturelle et
dans la formation des identités. Pour ma part, j’en retiens deux :

– tout d’abord, l’extraordinaire développement du tourisme international qui représente 700 millions de personnes
aujourd’hui et qui a doublé en dix ans. La circulation des personnes à cette échelle est un fait historique sans
précédent qui modifie la perception que les opinions publiques ont les unes des autres et le mode d’accès à la
culture de l’autre.

Il s’agit pour la France d’un exceptionnel moyen de se faire connaître et de se faire aimer puisqu’elle est la
première destination touristique dans le monde avec 75 millions de touristes en 2003, une recette de 30,7 milliards
d’euros et un effectif de 5 % des salariés de notre pays.

Lorsque l’on sait que la culture est une motivation déclarée pour la moitié des touristes qui visitent notre pays, on
mesure l’importance de la culture pour l’attractivité de la France et son rayonnement international.

– deuxième phénomène, qui est plus préoccupant, le mouvement d’uniformisation de la culture. C’est un vrai risque.

• Pour le cinéma et l’audiovisuel, d’après l’UNESCO en l’an 2000, 85% des films diffusés en salle dans le monde,
étaient produits dans les studios d’Hollywood ; 50% des fictions diffusées à la télévision en Europe étaient d’origine
américaine, cette proportion atteignant jusqu’à 67% en Italie.

En 2003, alors que les films américains représentaient 45% des entrées en salles en France et 71% dans l’Union
européenne, la part des films européens n’était que de 3,3% des entrées aux Etats-Unis. A l’évidence, la relation culturelle
transatlantique est déséquilibrée.

• Dans le domaine de la musique, en 2003, cinq sociétés se partageaient 75% des parts du marché mondial de
l’édition de disques (Universal Music, EMI, Sony music, Warner et BMG).

Actuellement elles ne sont plus que quatre, et leur
nombre pourrait même se réduire à trois si EMI et Warner fusionnent.

• Dans le domaine du livre, enfin, même si la production littéraire française se porte bien puisque, en 2004, 6000
titres français ont été traduits, parmi les dix romanciers les plus traduits au monde, neuf étaient des écrivains de langue
anglaise.

Si ces chiffres concernent largement les industries culturelles, ne nous y trompons pas, c’est l’ensemble des
activités de création culturelle qui est en jeu. Comme le montrent avec précision les études conduites par mon ministère sur
les publics, c’est d’abord par la consommation des produits des industries culturelles, souvent chez soi, que s’effectue
l’accès à la culture, et de moins en moins, par les formes plus traditionnelles, que sont les sorties dans les musées, les
expositions, les lieux de spectacle vivant, ou encore les visites du patrimoine architectural et monumental. Comment
imaginer que la consommation de biens culturels normalisés ne soit pas sans influence sur les capacités de création
musicale, théâtrale, littéraire, ou dans le domaine des arts plastiques de demain ?

C’est d’ailleurs ce constat de nouveaux modes d’accès à la culture, par la toile et par les réseaux électroniques, qui
a conduit le Président de la République à vouloir le projet de Bibliothèque numérique européenne en concertation avec
l’Allemagne, l’Espagne, la Hongrie, l’Italie et la Pologne, dont j’ai installé le comité d epilotage la semaine dernière.

Tel est le contexte qui place la culture au coeur de notre stratégie politique aujourd’hui. Je souhaite suivre dans cette
perspective trois lignes d’action : l’emploi, l’Europe et l’identité, pour lesquelles je souhaite pouvoir compter sur la richesse et
la vitalité de votre réseau, sur votre appui, avec l’accord et le concours de Philippe Douste-Blazy, de Brigitte Girardin et de
Catherine Colonna.

1°) L’emploi culturel

En application des priorités déterminées par le Premier ministre, il appartient à l’Etat de veiller avec la plus grande attention
à contribuer à la création et au maintien de l’emploi culturel.

C’est un aspect qui n’est pas assez pris en considération dans notre action. L’activité culturelle crée de l’emploi et de la
richesse.

En France, 439 000 emplois relèvent directement du secteur culturel. Les industries culturelles représentent à elles seules
plus de la moitié de ces emplois.

Dans l’Europe à 25, on estime que 4,2 millions de personnes occupent un emploi culturel, soit 2,5% de la population active,
dont la moitié dans les industries culturelles.

Cela, à mes yeux, transforme de manière évidente le travail des attachés de coopération et d’action culturelle, qui doivent
non seulement être de fins connaisseurs de la culture de leur pays de résidence, non seulement être des diplomates au
service de notre influence, mais de plus en plus avoir l’esprit de conquête de nouveaux marchés.

Dans les déplacements que j’effectue à l’étranger, vous pouvez compter sur mon entière disponibilité à soutenir des activités
qui concourent à la création et à la sauvegarde de l’emploi : par exemple, l’architecture en Chine, la présentation du
patrimoine de nos territoires sur la Grande Muraille, mais aussi la relocalisation des tournages (Midem, Unifrance film).

C’est déjà le cas dans nombre de nos postes, mais le décloisonnement entre missions économiques et missions de
coopération est souhaitable. A l’international aussi, je suis le ministre de l’emploi culturel.

Garantir la préservation de notre économie de la culture, et plus généralement de l’emploi culturel, c’est aussi,
alors qu’un nouveau cycle de négociation, dit de Doha, est en cours à l’OMC, s’opposer à toute nouvelle demande de
libéralisation des services culturels et audiovisuels, et donc maintenir fermement la position qui a été celle de l’Union
européenne depuis 1993, en indiquant clairement que les mesures de soutien financier et réglementaire, telles que les
quotas, ne doivent pas être considérés comme des mesures protectionnistes, mais comme des mesures d’encouragement à
la diversité des expressions culturelles.

2°) L’Europe de la culture

La France a besoin de l’Europe pour faire vivre la diversité culturelle et l’Europe a besoin de la diversité culturelle pour
continuer de se construire.

L’un des traits marquants de la civilisation européenne tout au long de l’histoire, c’est l’échange, l’ouverture, la curiosité du
monde extérieur et la culture de l’altérité. C’est en s’ouvrant au reste du monde que la culture européenne prend conscience
de son identité et de sa singularité.

Cela dit, il existe bien une identité européenne qu’exprime et que forme la culture, depuis des siècles. Elle est l’un des
fondements du projet européen d’aujourd’hui.

Dans une Europe élargie qui se cherche une conscience commune, dans une Europe qui souffre des risques de la
mondialisation, je suis en effet convaincu que la relance de l’Europe passe par la culture.

J’ai décidé dès mon arrivée de faire de l’ambition européenne l’une des priorités de mon ministère en lançant trois
initiatives :

– un parlement permanent de la culture, c’était le sens des Rencontres pour l’Europe de la culture qui se sont tenues à
la Comédie Française les 2 et 3 mai et qui se poursuivront à Budapest à la mi-novembre et à Grenade fin avril. Comme
l’a dit le Président de la République à cette occasion, “ le projet européen est par essence un projet culturel. Sans
doute est-il même d’abord cela : la volonté d’un ensemble si divers de peuples et de nations de partager un même idéal
de civilisation tout en restant fidèles à leurs identités respectives ”.

– une charte pour l’Europe de la culture, texte nécessaire dans le relatif silence des traités. 19 ministres de la culture ont
déjà rejoint la Déclaration adoptée à Paris les 2 et 3 mai. Mon objectif est de franchir une étape supplémentaire vers un
texte juridiquement contraignant, en rebondissant sur l’adoption probable de la convention sur la diversité culturelle de
l’UNESCO en octobre.

– l’Europe des projets culturels. A côté des réseaux européens qui existent déjà et qu’il convient de conforter, à côté des
travaux du Conseil à 25, il est apparu nécessaire de lancer des initiatives concrètes entre quelques Etats membres qui
entendent aller plus vite et plus loin, en relation étroite avec la Commission européenne. Je viens d’adopter des
propositions en ce sens (label “ patrimoine de l’Europe ”, aide au sur-titrage, nouveaux albums des architectes et des paysagistes, réseau de librairies européennes, mutualisation des moyens sur certains marchés pour les industries
musicales). L’idée est de créer des solidarités concrètes qui amèneront la naissance de projets de plus en plus
ambitieux.

3°) La question des identités

Peu de pays au monde disposent d’un patrimoine et d’une vitalité créatrice comparables aux nôtres. Notre patrimoine,
nos créations, sont un atout extraordinaire dans la mondialisation. Comme facteurs d’identité mais aussi comme facteurs
d’attractivité.

Vous le savez, le premier contact avec la France, c’est souvent la découverte d’oeuvres d’artistes français ou
d’expression française. Ainsi, 60% des spectateurs étrangers qui ont vu un film français éprouvent le désir de découvrir la
France. Les oeuvres sont le reflet de notre société, de nos valeurs (exemple : “ l’Ariana, un cinéma pour Kaboul ”).
Ce n’est pas seulement une question d’images. Les décisions d’investissement directs se font aussi en considération
de l’environnement culturel d’un pays (ITER Cadarache, besoin de vie culturelle des cadres des grandes entreprises
internationales).

La culture est également une carte de visite exceptionnelle pour les entreprises françaises à l’étranger car elle permet
d’afficher une identité, une singularité, dans un monde de plus en plus standardisé.

Dans le contexte de trouble identitaire que j’évoquais, j’ai décidé de développer des actions de mise en valeur de notre
patrimoine. Non pas des vieilles pierres, mais en résonance avec le monde contemporain (ouverture de Fontainebleau à la
jeunesse, Chambord et « les visiteurs », le Quai Branly est en soi un exemple).

J’y attache la même importance dans notre rayonnement international et je vous demande de vous mobiliser pour faire
connaître la vitalité de notre patrimoine.
(ex : investissements de diffusion, comme le centre Pompidou à Hong Kong, le Louvre à Atlanta, mais aussi des opérations
ponctuelles comme « l’incroyable pique-nique » sur la Grande Muraille).

Il y a dans l’immédiat un enjeu pour lequel je vous demande de continuer de vous mobiliser avec la plus grande
énergie : l’adoption de la convention sur la diversité culturelle lors de la Conférence générale de l’UNESCO qui s’ouvrira le 3
octobre à Paris.

Les trois réunions intergouvernementales d’experts entre décembre 2004 et juin 2005 ont abouti à l’adoption d’un texte
relativement consensuel (seuls les Etats-Unis s’y sont opposés formellement), cohérent et équilibré. Ce projet de
“ convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ” reconnaît la non-subordination de
la convention aux traités internationaux existants et répond aux trois objectifs que la France s’était assignée : affirmer le droit
souverain des Etats à mettre en oeuvre des politiques culturelles, reconnaître la spécificité des biens et services culturels et
renforcer la coopération et la solidarité en faveur des pays en développement.

Même si le projet qui a été adopté le 3 juin a fait l’objet d’un large consensus, la tentation pourrait exister de remettre en
chantier ce texte avec l’objectif d’obtenir un accord unanime des Etats.

Aussi devons-nous accentuer nos efforts, pour
obtenir une adhésion déterminée des pays membres de l'UNESCO, afin que ce texte ne soit aucunement remis en question.

Il faut continuer sans relâche à expliquer, à convaincre et rappeler l’importance pour chacun des pays où vous êtes en
poste, de s’abstenir de prendre tout engagement de libéralisation dans les négociations commerciales qui limiterait
l’application de la Convention de l’UNESCO.

Enfin, si le texte est bien adopté en octobre prochain, comme nous le souhaitons, sa ratification par le plus grand
nombre d’Etats, dans des délais rapides, sera indispensable. Même si le nombre de ratifications nécessaire requis pour
l’entrée en vigueur de la convention est relativement peu élevé –il a été fixé à 30- il ne faut pas sous-estimer la lenteur
administrative des processus de ratification et garder en mémoire que le poids de la convention face aux autres accords
internationaux sera d’autant plus important que la masse critique des pays adhérents sera élevée.

C’est donc bien dans une véritable “ course contre la montre ” que nous sommes engagés, avec le processus parallèle
de signatures d’accords bilatéraux de libre-échange proposés à de nombreux pays par les Etats-Unis, comportant des
clauses de libéralisation des offres de services culturels et audiovisuels, ainsi qu’avec le cycle de Doha en cours devant l’Organisation Mondiale du Commerce. Aussi, votre appui sera-t-il tout aussi indispensable dans cette nouvelle phase que
dans les précédentes.

Les Rencontres pour l’Europe de la culture ont permis de renforcer la conviction commune des Etats européens autour
du combat pour la diversité culturelle ; le fait que, à l’UNESCO, l’Union européenne se soit exprimée d’une seule voix, a été
un élément majeur et déterminant dans les avancées obtenues. Quelles que soient les vicissitudes du projet de Traité
constitutionnel européen, les débats qui ont eu lieu sur ce projet, ont montré l’importance du maintien du principe de
l’unanimité pour les négociations commerciales de biens et de services lorsque la diversité culturelle est en cause.

La convention de l’Unesco posera la première pierre d’un droit international de la culture, au même titre qu’ont
commencé à se construire des droits internationaux de la santé et de l’environnement.

Au-delà, je vous invite à réfléchir à ce qui contribue à l’affirmation et au rayonnement de l’identité de la France dans le
monde d’aujourd’hui.

– La langue est à l’évidence un fondement essentiel de l’identité. La diversité des cultures sera à l’honneur de mars à
octobre 2006, lors du festival des cultures francophones. Ce festival, monté avec le soutien actif de l’AFAA, s’efforcera de
montrer au grand public la modernité et la multiplicité du monde francophone.

– L’accueil et la formation des artistes et des professionnels de la culture étrangers est l’un des axes majeurs
de l’action internationale du ministère de la culture et de la communication. Nos programmes permettent
l’accueil de plus de 300 professionnels étrangers de tous les domaines de la culture : depuis l’année dernière,
dans le cadre du programme “ profession culture ”, les grands établissements publics qui relèvent de mon
ministère, reçoivent des responsables culturels étrangers pour des stages d’immersion de longue durée.

La création de stages bilingues destinés aux conservateurs de musées, ou aux professionnels européens des industries
culturelles, ou de soutien à la pratique du français avec le concours de l’Alliance française, doit permettre d’élargir le viviers
des professionnels d’avenir dont la connaissance du français est limitée.

L’aide que vous apportez à la mise en oeuvre et à la promotion de ces programmes, sous l’impulsion de la DGCID, que je
tiens à remercier, est essentielle.

– Je tiens aussi à vous dire combien il me tient à coeur que vous puissiez saisir toutes les occasions d’assurer la promotion
de nos artistes et de leurs oeuvres au-delà des limites des instituts culturels français, dans le cadre des initiatives locales qui
se manifestent dans vos pays de résidence. Je pense par exemple au Maroc, dont le gouvernement, entend faire du soutien
actif à de grands festivals populaires un moyen de lutte contre l’obscurantisme et l’intolérance. Le succès populaire
considérable de ce type d’initiative mérite que la France s’y associe chaque fois qu’elle le peut, dans le souci permanent du
dialogue des cultures. La diversité culturelle en action, c’est aussi cela.

Je tiens enfin à redire toute l’importance que
j’attache à vos efforts de promotion dans le monde entier des artistes qui travaillent en France et de leurs créations.

Avant d’échanger avec vous, je conclus sur la perspective de l’adoption de la convention sur la diversité culturelle
en octobre prochain. Ce sera, si elle se concrétise, un très beau succès pour notre pays. Si nous y arrivons, nous aurons à
coeur de considérer ce résultat de notre action commune, non pas comme un point d’arrivée, mais comme un nouveau
départ pour orienter notre politique culturelle au service d’une mondialisation mieux maîtrisée et d’un monde plus apaisé et
plus tolérant.

Je ne voudrais pas terminer sans vous féliciter et vous remercier pour les services que vous rendez à notre pays. Je sais la
difficulté de votre travail sur le terrain : dans un contexte budgétaire par hypothèse toujours insatisfaisant, vous faites preuve
au quotidien d’un engagement personnel, d’une inventivité tout à fait remarquables et je souhaite qu’à l’avenir il soit mieux
tenu compte – au moment souvent délicat de votre retour en France – des compétences réelles que vous avez acquises
dans l’exercice de vos fonctions à l’étranger.

C’est ainsi que moi-même, j’ai choisi pour diriger le Pôle Culture de mon cabinet un ancien de votre réseau, dont sont
également issus trois de mes conseillers techniques.

Soyez donc rassurés : il y a une vie après les postes à l’étranger !

Je vous remercie.

Installation de l’Observatoire des usages numériques culturels

18 juillet 2005

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de vous accueillir rue de Valois pour installer cet Observatoire des
usages numériques culturels, et je vous remercie d’avoir répondu à mon invitation.

Il y a déjà quelques mois en effet, avait émergé le besoin d’un Observatoire de la
contrefaçon numérique. Il s’agissait alors d’étudier de près les volumes de reproductions des
oeuvres sans l’autorisation des créateurs, d’examiner les tendances en cours, de mesurer les
effets économiques de ces pratiques.

Les représentants du monde de la création, ici présents, savent combien mon action pour
défendre les valeurs de la création et de la diversité culturelle ferme, déterminée, et résolue.

De la fermeté, il en faut, pour dissiper les sirènes de la gratuité, qui séduisent certains
esprits, mais dévalorisent la création, et réduisent les rémunérations directes des auteurs,
des artistes et des producteurs. Ce chemin conduit à dépendance de la création et mine ce
qui lui est le plus nécessaire, la liberté de créer, et de vivre de sa création. Ces valeurs
éminentes doivent aujourd’hui être défendues sans la moindre hésitation et reléguer les
fausses bonnes idées au rang qui est le leur : celui d’une facilité de penser.

La préservation de l’offre de contenus et de ses fragiles équilibres économiques ne saurait
cependant occuper toute notre réflexion et masquer l’importance des évolutions à l’oeuvre
dans les pratiques de nos concitoyens. La demande de contenus et de services numériques
ne cesse de croître, dans un contexte d’évolution technique rapide. De notre capacité
collective à anticiper ces mutations technologiques, à comprendre les évolutions des usages
numériques culturels et les attentes de nos concitoyens dépendent aussi les conditions de
renforcement de nos industries de création audiovisuelle, cinématographique, musicale et
multimédia, et le succès des nouvelles offres numériques, que ce soit sur la télévision, sur
internet ou sur les mobiles.

C’est pourquoi je me réjouis que cet observatoire soit devenu celui des usages numériques
culturels, c’est à dire des nouvelles pratiques culturelles de nos concitoyens et non plus
seulement celui de la contrefaçon numérique.

Ces nouveaux territoires constituent en effet une nouvelle priorité que j’ai assignée à mon
ministère. Ils sont à la fois un levier de création d’emplois culturels nouveaux et diversifiés,
mais aussi un levier pour développer « l’accès du plus grand nombre aux oeuvres de l’esprit
», mission fondatrice de ce ministère, qu’il nous faut accomplir dans le souci de garantir les
conditions de la création, de la diversité et du pluralisme.

C’est pourquoi, je souhaite que cet Observatoire joue pleinement son rôle de dialogue entre
les professionnels et les usagers du numérique. Ne manquent ni les terres nouvelles à
défricher, ni les objets d’analyse à partager : la veille technologique, les nouveaux modèles
d’affaires, les modes d’accès à l’information, à la culture et au divertissement par tous les
publics. Car derrière la question des usages culturels numériques, c’est bien la question de «
l’accès du plus grand nombre aux oeuvres de l’esprit » qui se pose.

Un travail de rencontres, d’analyses et de discussions est toujours indispensable entre les
industries culturelles, les industries techniques et les utilisateurs. Cette méthode a été
engagée aux sujets de la Charte musique ou de la vidéo à la demande.

Elle doit trouver une
assise plus large, plus profonde et sans doute aussi plus scientifique.

D’ores et déjà, l’Observatoire de la musique, dont je tiens à saluer le travail, produit des
analyses fines et régulières de l’offre musicale en ligne comme il le fait dans le domaine de
la radio, et comme il le fera pour l’audiovisuel. Analyser les usages numériques, c’est aussi
analyser votre capacité à offrir numériquement toute la diversité des catalogues et notre
capacité à vous y aider. Un travail analogue de baromètre sera nécessaire pour la vidéo à la
demande et je sais que le CNC s’y prépare. Il est important de mesurer les effets d’offres
ouvertes à de très larges catalogues, la possibilité de revivifier les répertoires de niche, les
fonds de catalogues pour satisfaire des publics, plus larges, plus exigeants, en France mais
aussi à l’étranger.

Il conviendra aussi d’apprécier l’accroissement de l’offre numérique publique. Les richesses
patrimoniales, audiovisuelles, picturales, monumentales, éditoriales du public participent
pleinement à ces nouvelles formes d’accès numériques à la culture. Ce n’est pas seulement
une question de volume ou de méthode de numérisation des oeuvres, mais surtout une
question d’accès.

Vous mesurez également tous l’importance que revêtent des sujets comme celui des
moteurs de recherche. La France, s’en est saisie, avec ses partenaires européens, dans le
cadre du projet de création d’une bibliothèque numérique européenne, voulue par le
Président de la République, et dont j’ai installé le comité de pilotage mercredi dernier.

Avec l’explosion de l’offre de contenus que favorisent les techniques numériques, je pense
par exemple à la TNT, ce qui compte désormais, ce n’est pas seulement la disponibilité des
oeuvres, mais l’information sur celles-ci. Dans ce domaine, les publics peuvent aussi jouer un
rôle majeur et neuf. C’est une donne nouvelle : les publics, les communautés, les individus
les plus actifs se font aussi producteurs, éditeurs, créateurs, diffuseurs et indiquent ainsi
leurs préférences, comme ils n’avaient jamais pu le faire auparavant.

L’essor des blogs, des
messageries instantanées, des forums, de cette nouvelle forme de radio à la demande que
l’on appelle podcasting ce mélange évolutif complexe d’accès et d’édition, d’échanges
interpersonnels et de consommations nouvelles, modifient profondément la notion de «
public » de la culture.

L’ensemble de ces enjeux dessine un large champ d’étude pour cet Observatoire : les
pratiques et les attentes des utilisateurs, le contexte et la prospective technologique, les
offres numériques et la contrefaçon numérique.

La transversalité est une condition nécessaire de réalisation de ces objectifs multiples. C’est
pourquoi, j’ai souhaité confié l’organisation et l’animation de cet Observatoire à la Délégation
au développement et aux affaires internationales.

Telles sont les missions que je vous confie :

– mesurer les offres marchandes en ligne d’oeuvres dématérialisées, qu’il s’agisse de la
musique, du cinéma, des jeux, de l’édition, mais aussi du commerce en ligne de supports ;

– Analyser les pratiques numériques culturelles en fonction notamment des taux
d’équipements, des conditions d’usages, des offres et des déterminants sociaux ;

– apprécier les nouveaux usages des technologies nouvelles, y compris et sans doute
particulièrement des pratiques de pair à pair ;

– conduire aussi des études économiques spécialisées ;

– aborder enfin, et c’est certainement plus complexe, les liens et les différences entre les
usages numériques culturels et les usages non numériques d’accès à la culture.

Ce vaste chantier que nous ouvrons durablement ensemble appelle une mise en commun de
nombreuses compétences. C’est pourquoi, j’ai demandé au Département des études, de la
prospective et des statistiques du ministère de constituer un Comité d’études qui regroupera
tous les services d’études dépendant du ministère sur ces sujets : ceux du CNC, de la DDM,
de la Direction du Livre, de la DMDTS, et l’Observatoire de la musique. Il permettra de
conduire et de valider les études qu’il réalisera ou fera réaliser. Il s’ouvrira à chacun d’entre
vous pour les études conjointes que nous aurons à mener en fonction de l’utilité que vous
leur accorderez.

Dès aujourd’hui, le ministère de la culture souhaite vous présenter une étude conduite durant
le premier semestre sur les pratiques de téléchargement. Il s’agit d’une étude menée sur un
très grand nombre d’internautes à deux reprises. Ses résultats confirment la nécessité de cet
Observatoire. Ils montrent combien les usages numériques sont variés ; leur analyse
complexe démontre l’importance des études futures qu’il faudra conduire régulièrement, de
façon de plus en plus précise.

Mais, au-delà des données étudiées par le ministère, dont il faudra certainement affiner
l’analyse par la suite, je souhaite que cet Observatoire puisse aussi permettre une véritable
collaboration avec ses membres, avec les professionnels, qui ont également accès à
différentes sources de données. L’analyse partagée que doit réaliser cet Observatoire doit
en effet permettre de renforcer le poids et l’impact des différentes études qui pourront y être
apportées, non seulement par des instituts spécialisés, des chercheurs, mais aussi des
professionnels.

Je pense en particulier aux différentes analyses des réseaux « pair-à-pair » qui peuvent être
réalisées par les sociétés civiles et les organismes de lutte anti-piraterie et notamment celles
qui devraient découler des traitements automatisés lorsqu’ils auront été autorisés par la
CNIL. Je pense également aux perspectives ouvertes par le rapport Kahn-Brugidou,
d’observations statistiques directes sur les réseaux numériques. Je pense aussi à l’expertise
technologique des industriels pour développer la prospective dans ce domaine et anticiper
avec les industries culturelles les défis de demain et les attentes des publics, car ils savent
qu’avec l’ergonomie des outils, la formation aux technologies, les attentes de contenus
participent de l’attrait et du développement des usages numériques culturels. Sans viser
l’exhaustivité, ces différents exemples ouvrent des perspectives d’analyses et d’échanges
fructueux.

Soyons attentifs aussi à la dimension qualitative des études, en complément des
indispensables données quantitatives.

Car au-delà de l’étude et de l’analyse, cet Observatoire doit aussi être un lieu d’échanges de
bonnes pratiques, de coordination des actions entre les filières culturelles, avec les
industries technologiques et les consommateurs. C’est tous ensemble que nous devrons
relever les défis auxquels nous sommes confrontés.

Je compte sur votre participation comme vous pouvez compter sur mon écoute. Car cette
instance de dialogue et d’études que nous créons aujourd’hui doit ouvrir concrètement de
nouvelles perspectives de développement qui doivent profiter à tous : de nouveaux marchés,
de nouveaux emplois, de nouveaux usages, et surtout, un accès plus large à la culture.

Je vous remercie.

Installation du comité de pilotage de la bibliothèque numérique européenne

13 juillet 2005

Monsieur le Ministre, Cher collègue, Cher François,

Monsieur le Ministre, Monsieur le Président de la Bibliothèque nationale de
France, cher Jean-Noël Jeanneney,

Messieurs les Présidents,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Je suis très heureux d’installer ce matin le comité de pilotage de la
Bibliothèque numérique européenne et d’en saluer les membres.

Vous le savez, le Président de la République a placé parmi les priorités du
gouvernement le grand projet numérique.

La numérisation du patrimoine culturel européen et sa mise à disposition
accélérée et élargie sur Internet est sans conteste l’un des grands enjeux de
ce siècle. La promesse – digne des fictions de Borgès – a frappé les esprits :
mettre à la disposition de chacun « Tous les savoirs du monde », pour
reprendre le thème de la première exposition présentée par la nouvelle
Bibliothèque nationale de France à l’occasion de l’ouverture au public de son
nouveau bâtiment, qu’on appelait alors « Tolbiac », et qui récapitulait la longue
histoire des encyclopédies et des bibliothèques, de Sumer à nos jours.

Oui, tous les savoirs du monde, tout de suite ! Telle paraissait être l’utopie,
l’annonce faites au monde, par Google.

Utopie technologique, d’abord. Pas plus que Raymond Lulle n’a pu résoudre
tous les mystères de la Création, grâce à la machine qu’il conçut à la fin du
13ème siècle, pas plus que d’autres utopies qui se sont succédé tout au long
de l’histoire, pas plus que la bibliothèque Alexandrine, la proposition de Google
ne pourra donner réalité aux rêves, toujours inachevés, des tentatives de
totalisation du savoir qui l’ont précédée.

Utopie culturelle, ensuite. Car la technologie n’est pas, comme je l’ai écrit, la fin
de l’histoire ! Mais le début, le commencement, d’un « dialogue sans fin », pour
reprendre les propos de Borgès, qui poursuit, à propos du livre, mais il me
semble que nos réflexions peuvent s’en inspirer : « il est impossible d’épuiser
la littérature pour la simple raison qu’un seul livre ne peut l’être. Le livre n’est
pas une entité isolée, il est une relation, il est l’axe d’innombrables relations ».

Je sais gré au Président de la BNF, Jean-Noël Jeanneney, de nous avoir très
tôt alerté sur les enjeux de ce débat et de l’avoir porté sur la place publique
pour le clarifier.

Oui, je vous remercie, d’avoir su présenter la synthèse de ces enjeux et d’avoir
posé les bonnes questions. S’il faut poursuivre notre analyse, faire progresser
ensemble notre réflexion commune, je compte beaucoup sur la contribution de
chacune et de chacun d’entre vous et sur l’ouverture de vos travaux à tous ceux
qui pourront y apporter une contribution utile : le temps de l’action est
maintenant venu.

Oui, il est temps d’apporter des réponses ensemble, et de satisfaire les attentes
considérables de nos concitoyens à l’égard des projets de numérisation.

C’est
ce que le Président de la République a souhaité dès le mois de mars. Il a
marqué combien il revient à la France d’occuper un rôle moteur. Car elle
possède des atouts incontestables : un patrimoine culturel très riche, une
recherche universitaire de premier plan, une tradition de valorisation du
patrimoine fortement enracinée, des industriels innovants et dynamiques, un
savoir-faire reconnu en matière de recherche et de développement.

Comme l’a déclaré le Président de la République aux participants aux
Rencontres pour l’Europe de la culture les 2 et 3 mai derniers, la France et
l’Europe doivent trouver toute leur place dans la géographie des
connaissances, dans ce grand mouvement de numérisation des savoirs que
nous connaissons aujourd’hui et qui semble s’accélérer. Il s’agit d’un enjeu
fondamental pour la diffusion des connaissances, et le respect du principe
essentiel de diversité culturelle.

C’est pourquoi j’ai souhaité, pour mettre en oeuvre l’ambition et l’initiative du
Président de la République, la création de ce comité de pilotage. Le temps des
débats est terminé. Place aux actes.

Je vous remercie d’avoir accepté d’en faire partie et de réunir vos talents et vos
compétences. Je suis très sensible à la présence à mes côtés du ministre
chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui a naturellement un
rôle essentiel à jouer, avec les hauts fonctionnaires des ministères de la culture
et de la communication, des affaires européennes, de l’économie, de la finance
et de l’industrie, et les présidents des institutions publiques. Je tenais
également à la participation à nos travaux des grands professionnels de
l’édition, de la technologie et de l’industrie. Je compte sur votre concours pour
tracer les voies de la mise en oeuvre de cette nouvelle bibliothèque numérique
européenne. Je souhaite qu’un livre blanc synthétisant vos propositions
opérationnelles me soit remis dès l’automne. Et après cette installation, je vous
donne rendez-vous dès le 30 août prochain, pour votre première séance de
travail.

Nous y reviendrons tout à l’heure, mais vous pouvez compter sur le concours
de mes services pour vous apporter toute l’aide dont vous aurez besoin.

Dans
un souci d’efficacité et pour vous permettre d’organiser toutes les auditions qui
vous paraîtront nécessaires, je souhaite, si vous en êtes d’accord, que vous
soyez dotés d’un secrétariat permanent.

Si vous me permettez ce parallèle, je compare l’enjeu actuel en matière de la
numérisation à celui du GPS. Vous le savez, l’Europe se dote actuellement
avec Galileo de son propre système autonome de positionnement par satellite.

Eh bien, il dépend de nous qu’en matière de numérisation et de moteurs de
recherches nous nous inspirions de cet exemple. L’ampleur de l’enjeu nécessite
la collaboration de toutes les forces disponibles, qu’elles viennent du secteur
public ou du secteur privé.

J’ai consulté nos partenaires européens. Ils sont prêts à s’engager dans cette
voie avec nous. J’ai reçu l’accord formel des ministres de la culture de Pologne, de Hongrie, d’Espagne, d’Italie et d’Allemagne. Lors des rencontres pour
l’Europe de la culture, les 2 et 3 mai derniers, cette démarche a reçu le soutien
du président de la Commission européenne, M. Barroso, et du président de
l’Union alors en exercice, M. Juncker.

Aux initiatives pionnières, mais éparses, de numérisation réalisées ces
dernières années, peut désormais succéder un grand projet européen
associant les Etats.

Sur ce point, soyons clairs. Il ne s’agit pas d’un projet concurrent de Google, ni
d’une contre-offensive. Mais d’un projet complémentaire, au nom de la diversité
culturelle. C’est un beau défi que nous allons relever ensemble.

Nous possédons de formidables atouts pour réussir cette entreprise. Le projet
de portail culturel numérique européen Michael – associant par leurs collections
numérisées Français, Italiens et Anglais – illustre déjà notre capacité à travailler
ensemble.

Aujourd’hui, le numérique, les réseaux, sont devenus les principaux vecteurs de
diffusion de la culture. Internet est un espace de choix pour l’expression de la
diversité culturelle. Les oeuvres européennes comme leurs créateurs méritent
d’y tenir une place pleine et entière. Dans le droit fil des Rencontres pour
l’Europe la culture, nous avançons. Votre rôle est décisif.

Le décret qui établit votre comité lui confie une mission volontairement large. Il
importe en effet que le comité ait une vraie marge de manoeuvre et d’initiative
dans ses propositions.

La question du public auquel cette bibliothèque s’adressera devrait être à mon
sens au centre de notre réflexion. Devons-nous nous adresser au grand public,
dans son acception la plus large ? Devons-nous plutôt répondre à la demande
d’un public de chercheurs et d’enseignants ? Devons nous viser une voie
intermédiaire ou mixte, celle d’un public motivé, d’ « honnêtes hommes » de
l’ère des lumières numériques, en quête, dans le maquis de la Toile, d’oeuvres,
connues et moins connues, de la culture française et européenne ?

Il faudra évidemment aussi que nous réfléchissions au champ du « patrimoine
culturel » concerné par cette entreprise, c’est à dire aux corpus qui doivent être
numérisés, dans le respect des règles applicables en matière de propriété
littéraire et artistique. Votre comité devra aussi faire des propositions sur les
solutions techniques à retenir, afin de garantir un projet pérenne de qualité,
pour des coûts réalistes.

Je voudrais à ce stade insister sur deux points :

â–º D’abord, je considère que ce comité doit proposer un projet à géométrie
variable, c’est à dire comprenant différentes options, analysées et commentées,
dont le choix sera laissé à l’appréciation du Gouvernement et du chef de l’Etat,
puis de nos partenaires européens ; en effet, ces options devront être mises en
oeuvre, ensemble ou séparément, selon un calendrier et des moyens définis en
concertation avec les partenaires européens de la France.

â–º Ensuite, je pense qu’il importe que le comité propose un modèle
économique viable et diversifié, c’est à dire un projet qui ne repose pas
uniquement sur des fonds publics, français et européens, mais explore toutes
les pistes de partenariat possible entre le secteur public et le secteur privé.

Nous devons élaborer un projet culturel et scientifique, mais aussi un projet
économique et industriel.

Quelques mots pour terminer sur la méthode de travail et sur le calendrier.

Afin de parvenir rapidement à des propositions concrètes, il nous appartient de
définir sans plus tarder les méthodes et le calendrier de nos travaux.

A ce stade, j’ai demandé à la direction du livre et de la lecture d’assurer le suivi
des travaux du comité. Comme le décret le prévoit, j’assumerai
personnellement sa présidence. En cas d’empêchement de ma part, c’est le
président de la BnF, Jean-Noël Jeanneney, qui animera les débats.

Avant de vous laisser la parole pour un premier tour de table, je voudrais
conclure en vous remerciant très vivement, d’avoir accepté de participer à ce
comité.

Remise des insignes de Commandeur dans l'Ordre des Arts et des Lettres à Patti Smith " Solidays "

10 juillet 2005

Chère Patti Smith,

Je suis très heureux et très fier de vous rencontrer ce soir, pour vous rendre l'hommage de la
France. Et je sais que vous êtes revenue spécialement d'Espagne pour le recevoir. Il est vrai
que vous aimez la France. Et je suis venu vous dire que la France et les Français vous
aiment. L'hommage de la France, c'est d'abord celui de votre public, du public de Solidays,
de l'immense foule assemblée ici-même, sur la pelouse trempée de Longchamp, pour vous
voir, vous écouter, vous acclamer, et vibrer au son de vos paroles, de votre énergie et de
celle de vos musiciens, qui ont même eu raison d'une pluie qui s'annonçait pourtant,
vendredi soir, très menaçante.

Oui, il faut avoir vu ces dizaines de milliers de mains tendues vers le ciel, au son de "Gloria",
ces milliers de poings tendus pour scander "People have the power" ; il faut avoir ressenti la
transe qui s'est emparée des spectateurs, sautant au rythme de "Because the night " ; il faut
avoir senti le profond silence et l'intense émotion qui ont accueilli l'hommage que vous avez
rendu vendredi soir à votre ami, votre compagnon, votre complice, le célèbre photographe
Robert Mapplethorpe, disparu en 1989 du Sida et que vous avez accompagné juqu'au bout,
en harmonie avec votre combat, qui est la raison d'être de ce rassemblement de solidarité et
de mobilisation.

Le Rock a eu ses héros, et vous avez rendu hommage à Dylan en interprétant sur cette
même scène "Like a rolling stone". Le rock a eu ses égéries, ses muses.

Vous êtes son
héroïne, sa figure de proue. Vous lui avez apporté l'extraordinaire puissance créatrice de la
poétesse que vous êtes sans doute avant tout, et votre charisme sans égal, en portant plus
haut que jamais la flamme de son aventure artistique.

Votre parcours est exceptionnel, unique. Vous avez passé votre enfance et grandi dans la
campagne du New-Jersey. Vous avez appris à lire très jeune, et vous saviez que vous
écririez vos propres livres. Après avoir admiré Albert Schweitzer, vous renoncez à devenir
missionnaire, quoique votre oeuvre possède une indéniable portée spirituelle, mais vous
savez que vous serez écrivain, à la lumière de ces phares de la littérature française que
vous admirez, de leur sensualité, de leur intelligence, de leur goût des sonorités et du rythme
: Nerval, Baudelaire, Verlaine – Paul Verlaine – mais aussi Apollinaire, Eluard, Artaud et
Genet. Profondément marquée par leur empreinte, vous frayez votre propre chemin en
suivant leurs traces, et surtout, celles du "poète aux semelles de vent ", à qui vous vouez un
véritable culte.

La première destination de l'un de vos tout premiers voyages en France est
Charleville. Oui, comme Arthur Rimbaud, dont nous avons célébré le centenaire de la mort
l'an dernier, toute votre oeuvre nous dit :
"J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!"

Vous avez l'esprit rebelle du poète qui incarne sans doute le mieux la révolte, dans son
oeuvre et dans sa vie. Et qui fuit très tôt Charleville, pour aller vers la capitale, où il rencontre
à la fois le rêve politique de la Commune et les poètes que son talent et sa précocité vont
éblouir. De même, c'est à New York, que vous êtes aspirée dans un tourbillon d'artistes et de
créateurs prêts à repousser toutes les limites. Dans l'univers très masculin du rock
underground du début des années 70, votre personnalité flamboyante, votre sens profond de
l'engagement et votre puissance créatrice prennent racines. Vous apportez au monde du
rock un langage et un style très personnels, une alchimie de sons électriques jusqu'alors
inouïs et vos textes à l'inspiration puissante, imagée.

Sans doute vous reconnaissez-vous dans le génie poétique précoce et prodige du "Bateau
ivre". Et sans doute comme lui, vous électrisez tous ceux que vous rencontrez. Je pense aux
quelques dizaines de personnes qui viennent et reviennent, chaque soir, chaque nuit vous
écouter, déclamer vos poèmes, seule, puis créer des sons nouveaux, avec votre groupe,
dans ce petit bar d'un quartier interlope, devenu de votre fait un lieu mythique, le CBGB [CI
BI DJI BI]. Je pense aux deux cents personnes qui vous écoutent fascinées, stupéfaites, dire
vos textes dans l'église Saint-Marc de New-York. Je pense aussi aux 70 000 personnes que
vous mettez en transe pour l'étape historique de votre grande tournée européenne à
Florence en 1979. Je pense encore aux 30 000 personnes rassemblées ici même vendredi
soir. Partout, c'est la même ferveur de tous ceux qui peuvent dire, avec l'auteur d'Une Saison
en enfer : "un soir, j'ai assis la beauté sur mes genoux". Et puis, comme lui, vous vous êtes
enfuie.

Ce que vous fuyez, ce n'est pas tant la vie douloureuse ou tapageuse des "poètes maudits",
ni l'immense succés dû à votre immense talent de création, de mots et de sons, et
d'interprétation, sur scène, une scène que vous possédez, au sens le plus fort de ce terme,
comme personne. Mais, telle Rimbaud, qui tourne radicalement le dos à la poésie, alors qu'il
est au sommet de son art, pour aller conduire des caravanes dans le désert du Harar, vous
quittez la scène. Vous savez qu'il y a d'autres rares pays au monde. Et surtout, d'autres
mondes. Oui, comme l'écrivait Rimbaud depuis Aden : "Le monde est très grand et plein de
contrées magnifiques (…) mais pour vivre toujours au même lieu, je trouverai toujours cela
très malheureux." Votre deuxième album, après Horses, s'appelle Radio Ethiopia. Comme
Rimbaud vous n'allez pas où vous ne voulez pas aller et vous ne faites pas ce que vous ne
voulez pas faire. Et le Michigan est votre Ethiopie. Vous vous retirez près de Detroit pour
vivre une nouvelle aventure : la famille. Vous vous consacrez à votre mari Fred "Sonic"
Smith, qui vous a inspiré le grand classique Frederick.

Vous élevez vos deux enfants, Jesse et Jackson. Lorsque vous revenez sur scène, en 1996,
vous veillez à ce que les dates de vos apparitions publiques coïncident avec celles des
vacances scolaires. Vous vous ressourcez. Et vous ne cessez jamais d'écrire et de jouer de
la guitare. Vous éprouvez les joies et les peines de la vie, qui ne vous sont pas épargnées,
avec la perte brutale de votre mari, Fred, avec qui vous avez écrit l'album Dream of life, en
1988, celle de votre frère Todd, après celle de votre ami de toujours, Robert Mapplethorpe,
et de votre clavier Richard Sohl. Nous pensons particulièrement à eux ce soir.

Ces expériences, ces douleurs, imprègnent l'album qui marque votre vrai retour, Gone again,
mais aussi une vraie sérénité, une très grande sagesse, alliée à une très forte ardeur de
vivre, également présentes dans votre tout dernier album, Trampin', que vous avez titré en
mémoire d'un Negro spiritual dédié à une grande chanteuse noire, Marian Anderson.

Et vous revenez sur scène, avec vos fidèles, Lenny Kaye, Tom Verlaine, Jay Dee Daugherty,
pour le plus grand plaisir de tous ceux qui ne peuvent vous oublier et de tous ceux qui vous
découvrent. Le public parisien et français, en particulier, vous réserve un triomphe
renouvelé, que ce soit à l'Olympia, à l'Elysée-Montmartre, au Bataclan ou au festival des
Vieilles charrues, pour citer quelques rendez-vous avec des publics transportés et des salles
archicombles, qui ont marqué toutes les générations qui se retrouvent dans votre oeuvre. Et
j'ai évoqué, au début de mon propos, l'enthousiasme et l'énergie que vous avez fait partager
ici avant-hier.

Car vous ne cultivez pas la nostalgie. Mais le souffle de votre engagement continue à être
fait pour déplacer des montagnes. Votre combat est toujours celui de la liberté et de la
justice. Vous dîtes votre vérité avec force. Sur la guerre, par exemple, dans Radio Baghdad,
dans votre dernier album ; en incitant les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales, et en
vous engageant dans la campagne pour l'élection du Président des Etats-Unis ; ou avant-hier
soir, ici même, en nous alertant sur le sens de la science dans le monde d'aujourd'hui,
lorsque vous vous êtes exclamé que la science est là pour servir l'humanité, et non pas la
course au profit, pour guérir tous ceux qui en ont besoin, et non pour le bénéfice de
quelques-uns. Le tonnerre d'applaudissements qui a suivi montre combien votre participation
au festival Solidays est riche de sens. Oui, vous exprimez haut et fort vos valeurs, votre
engagement, votre sincérité, votre générosité, en faveur de la liberté, de la solidarité, de la
fraternité humaines, plus fortes que toutes les différences, toutes les compromissions, toutes
les facilités.

Votre oeuvre tout entière résonne comme un appel à se mettre en marche. Elle a, bien sûr,
une portée politique, au sens le plus haut de ce terme, de cette ambition.

Chère Patti Smith,
vous ne nous appelez pas seulement à rêver le monde. Mais à le changer. Vous nous
appelez à la responsabilité, à l'action, qui est le sel de la vie. Epanouie par le temps, votre
très haute exigence artistique, votre rage de vivre expriment cette belle et universelle
mission de la culture, cette force sublime, celle d'une authentique citoyenne du monde et
d'une militante de l'idéal.

"Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté".

Patti Smith, au nom de la République, nous vous faisons Commandeur dans l'ordre des Arts
et des Lettres.