Hommage à Jean Gattegno, Bibliothèque nationale de France
2 juin 2004Messieurs les Présidents,
Mesdames, Messieurs,
Je suis très heureux de revenir aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France, Monsieur le
Président, cher Jean-Noël Jeanneney, en ce haut lieu de mémoire et de culture, en ce lieu
unique, où se retrouvent les amoureux du livre, de la lecture, et de "tous les savoirs du
monde", quels qu'en soient les supports, ainsi que j'ai pu m'en rendre compte mercredi dernier
en visitant, en votre compagnie, l'exposition "cent ans de chansons françaises".
Je suis également honoré de rendre hommage aujourd'hui à la mémoire d'un grand homme de
culture, d'un grand savant, d'un grand amoureux et d'un grand directeur du livre et de la
lecture, dix ans après sa disparition, et dix ans après le décret qui consacra la création de la
Bibliothèque nationale de France.
Pourquoi, lorsqu' on prononce le nom de Jean Gattégno, y a-t-il partout un tel regret, une telle
affection, une telle reconnaissance, un tel respect envers cet éclaireur passionné, comme s’il
pouvait encore nous conseiller, nous guider de loin ?
Parce que c’était un homme entier, clair et libre, radical aussi. Il l'aurait été jusqu'à la
subversion, s'il n'avait été, fondamentalement, un constructeur, un bâtisseur. Constructeur et
bâtisseur tout à la fois d'une oeuvre intellectuelle, faite de livre et de recherche, et d’une oeuvre
administrative, faite de lois, de règles et d'institutions nouvelles. Jean Gattégno était, en tout,
porteur d'innovation. Il n'a pas cessé d’inventer, de proposer. Il métamorphosait tous les
domaines qu’il abordait.
C'est d'abord le directeur du livre et de la lecture, président du Centre national des Lettres, que
j'ai connu entre 1986 et 1988, lorsque j'étais au cabinet de François Léotard. Tout l'imposait
dans ces fonctions, François Léotard lui faisait confiance, il était heureux de travailler avec
lui.
“Nous vivons encore des décisions qui ont été prises par Jean Gattégno” a pu dire Antoine
Gallimard. C'est encore vrai aujourd'hui. Comme si, à l’horizon de tout ce qui a été fait pour
le livre depuis vingt ans, nous le retrouvions toujours. On a, mieux et plus abondamment que
je ne pourrais le faire, détaillé et illustré son travail. Et j'espère qu'on continuera à le faire,
pour attester de ce que peuvent être la force, la cohérence et l'impact d'une politique culturelle
réunissant des moyens, une vision et une volonté.
Parmi le legs de Jean Gattégno, je citerai la rénovation profonde du Centre national des
Lettres, avec le développement du secteur de la traduction, qui reste une exception française.
Jean Gattégno a eu à coeur de multiplier les systèmes d’aide aux auteurs – ces auteurs qu’il
aimait, dont il était souvent proche, qu’il défendait pour qu’ils écrivent et vivent dans de
meilleures conditions. Refusant de créer ou de nourrir des oppositions qu'il estimait stériles et
nuisibles, il n'était pas moins proche des éditeurs, quels que soient les secteurs. Il les
connaissait et les comprenait. Il était sensible à leurs dilemmes, à leurs interrogations. Il
voulait leur permettre de continuer à publier ces livres différents, qui semblent, d’avance, se
refuser au succès. Pour les éditeurs et les auteurs, il fut à l'origine d'une institution qui leur
serait pleinement commune : l'institut mémoire de l'édition contemporaine, qui, à Caen, sous
la présidence de Christian Bourgois, joue un rôle tout à fait utile et important, complémentaire
à celui de la Bibliothèque nationale de France, pour contribuer à la conservation des archives
de la création littéraire.
L’édition de création, vous le savez, lui doit aussi beaucoup. Je tiens à rappeler ici les efforts
qu'il a déployés pour que la librairie indépendante ne s’éteigne pas et demeure, partout en
France, le vivier de la diffusion de la diversité éditoriale.
Jean Gattégno devient directeur du livre et de la lecture, succédant à Jean-Claude Groshens,
quelques semaines après l'adoption de la loi du 10 août 1981 sur le prix du livre. Comment ne
pas observer que cette loi, proposée par Jérôme Lindon, fut adoptée à l'unanimité, tout
comme, plus récemment, la loi du 18 juin 2003 sur le droit de prêt et la protection sociale des
auteurs ? Les occasions d'unanimité politique sont assez rares dans notre pays pour que je
rappelle celle-là.
Il est beau, il est bon que le livre, et la culture en général, puissent susciter une telle
unanimité. L'exception culturelle, c'est aussi cela. Jean Gattégno prendra en charge et mettra
en oeuvre la loi sur le prix du livre. Il lui donnera sa solidité, son assise, sa légitimité parmi les
professionnels. Il a amorcé et préparé les combats de conviction qu'il nous appartient de
continuer à mener dans l'Europe d'aujourd'hui.
Jean Gattégno fut aussi le véritable créateur de notre réseau national de lecture publique.
Certes, dans les années soixante-dix, nos bibliothèques n'étaient plus dans l'état "misérable"
décrit par Marc Bloch dans sa célèbre Note sur la Réforme de l’enseignement. Mais la France
accusait un grand retard. On ne pouvait parler de réseau. Avec les grandes lois de 1983 et de
1986, Jean Gattégno fit entrer la lecture publique dans une ère nouvelle. Il réalisa la
décentralisation des bibliothèques centrales de prêt, devenues bibliothèques départementales
et l'on se souvient encore de sa circulaire du 1er août 1985, rédigée dans une langue qui
retrouve les accents de la République de Jules Ferry. Il assura un essor sans précédent des
bibliothèques municipales, à travers un système ingénieux, incitatif et protecteur : la création,
au sein de la dotation générale de décentralisation, d'un concours particulier des bibliothèques,
qui reste aujourd'hui l'un des grands leviers de la politique d'aménagement culturelle de l'Etat.
C'est ce levier qui permet chaque année la création de plus de 50 000 m² de surfaces de
bibliothèques. Il sut également rassurer le personnel des bibliothèques, les encourager et les
mobiliser dans cette aventure, qui reste celle de la démocratisation de la lecture, et de l’accès
de tous au livre.
Jean Gattégno disait souvent que la distinction dont il était le plus fier était la médaille de
l’administration pénitentiaire. C’est qu’il l’avait reçu pour avoir totalement transformé les
conditions de la lecture en prison, favorisant la création de véritables annexes des
bibliothèques publiques, avec des collections renouvelées et pensées par des professionnels.
Enfin, il milita pour la rénovation et la transformation de la Bibliothèque Nationale, qu'il
aimait – il en était non seulement le tuteur, mais aussi l'un des grands lecteurs. Il n'hésitait pas
à la juger. C'était son travail. Il le faisait parfois avec cet oeil que la sévérité rendait plus noir.
Même si, comme il l’a écrit, il prônait un projet plus radical, il fut étroitement associé à la
présentation par François Léotard, à l'occasion du dernier conseil des ministres de la Première
cohabitation, du projet d'une “BN-bis”. Le mouvement était lancé, qui allait conduire à la
Bibliothèque nationale de France, en passant par la Bibliothèque de France.
En décembre 1989, Jean Gattégno, lorsqu'il dût quitter ses fonctions d’administration centrale,
prît le poste de délégué scientifique de l'établissement public de la bibliothèque de France,
aux côtés de Dominique Jamet.
L'hommage d'aujourd'hui nous invite à revenir sur ces quelque 28 mois d’aventure
passionnelle.
La Bibliothèque nationale de France, le Ministre et le ministère de la culture disent
aujourd'hui leur gratitude à Jean Gattégno. Les débats, les combats, les éclats de voix qui
opposaient les uns et les autres à cette époque les réunissent aujourd'hui. Tous ceux qui furent
ses amis, mais aussi tous ceux qui furent ses adversaires, dès lorsqu'ils le furent loyalement, se
réclament de lui. Le seul ennemi implacable, redoutable et impardonnable de Jean Gattégno
aura été le cynisme, dont il manquait lui-même totalement, et que sans doute il ne savait pas
exactement repérer.
Les choses ne se sont pas passées, à l’époque, comme il le désirait ; il eut du mal à incarner
son rêve. Il l’a écrit, pour le dire, dans un livre : La Bibliothèque de France à mi-parcours – De
la TGB à la BN bis ? Un livre amer, peut-être. Un livre clair et sincère, en tout cas, un livre de
vérité et d'engagement.
Homme d’engagement, il fut aussi un homme de foi : la foi catholique, qu'il avait embrassée
et qui l'accompagnera jusqu'à la fin; la foi dans les droits de l'homme pour lesquels il s'est
battu, depuis ses jeunes années de coopération, en Tunisie ; la foi dans le syndicalisme de
l’animateur du SGEN-CFDT ; la foi dans l'université, expression de la générosité du savoir,
qui lui fit participer à la création de Vincennes.
On a souvent souligné, chez lui, la persistance des forces, des élans et de l'enthousiasme de
l'enfance. Cette enfance du "pays des merveilles" qui l'a emmené vers Lewis Carroll, auquel il
a consacré un ouvrage célèbre. Des générations d'étudiants ont, grâce à lui, connu les secrets
et les raisons du "nonsense".
Lewis Carroll, mais aussi tant d’autres figures de la littérature anglaise, qu’il a célébrées dans
des essais, des préfaces, pleines de ferveur et de rigueur, Charles Dickens et enfin Oscar
Wilde, dont on lui doit la première traduction intégrale du De profundis, et l'entrée dans la
Pléiade. Il a ressuscité l’importance de cet immense réfractaire qui n’avait pas d’autre
snobisme, au fond, que la recherche éperdue du mot juste.
Le goût de l'action, celui de la pensée et du savoir, une immense culture classique, le sens de
la modernité, le refus d'en désespérer, une fière loyauté, une élégance frondeuse, tout cela
composait le portrait, comme on l'a dit, d'une sorte de renaissant. Jean Gattégno portait en lui
cette conviction qui habite toute culture de renaissance, la conviction que le classicisme sans
la modernité est vide, et que la modernité sans le classicisme est aveugle.
«Ah ….Gattégno !» il y a toujours quelque chose qui brille puis se voile dans le regard de tous
ceux qui l’ont connu, qui ont travaillé avec lui, qui l’évoquent avec un mélange de tristesse,
de ferveur et d’admiration.
Les autres, il n’a pas voulu leur imposer la charge de l’aider, quand il a été malade : il s’est
effacé, passant doucement, sans bruit, sans éclat, sans écho, de l’autre côté du miroir,
refermant lui-même les feuillets de son existence, et rejoignant cet espace de silence, en lui,
où juste résonnaient les notes de Schubert, et où il puisait, une dernière fois, ce qu’il lui fallait
de courage.
Mesdames, Messieurs,
Nous savons que les livres, aussi, se souviennent, gardent la mémoire de ceux qui les ont
aimés. Ce sont eux qui, aujourd’hui, l’accompagnent et le ramènent parmi nous.
Les livres de Jean, les livres que Jean a aimés, ceux qui nous parlent de lui, disent tous la
même chose. Ils nous disent : “Soyez comme lui, n'ayez pas peur !”.
Je vous remercie.
