L’uniforme pour tous au collège et au lycée ! Où ? En Turquie…
11 octobre 2003La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne fera, n’en doutons pas, l’actualité des prochains mois. Elle sera même au centre des débats, au cœur des arrières-pensées et des stratégies en vue des prochaines présidentielles.
Elle dominera tout, y compris l’élargissement aux 10 nouveaux membres et l’adoption d’une Constitution pour l’Europe.
Il est d’ailleurs, impensable de lancer sur ces sujets un référendum sans avoir au préalable clarifié la “question turque”, tant elle est chargée d’émotion, de fantasmes et d’une insuffisante rationalité.
C’est la raison pour laquelle la visite de la Commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée Nationale que je viens de conduire n’était pas une mission protocolaire, une sorte de routine bilatérale, mais une véritable démarche politique.
Avec la volonté d’éclairer avant de choisir. Librement et objectivement.
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Que faut-il retenir de ce grand pays ?
Le spectacle de ses enfants en uniforme strict à l’école qui pourrait – on devrait ! – faire réfléchir la “vieille” Europe ? Ou la citation par l’actuel Premier Ministre, Recep Tayyip Erdogan, alors maire d’Istanbul des vers de Ziya Gökalp, poète du nationalisme turc, sonnant le coup d’envoi d’une guerre religieuse :
“Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats” ?
La culture française exceptionnelle de Mehmet Dülger, Président de la Commission des Affaires Etrangères du Parlement turc, qui, en signe de magnifique complicité, m’explique que son livre de chevet est “Vent d’Espoir sur la Démocratie”, l’ouvrage de mon père que j’ai fait publier après sa mort. Ou la lecture du premier verset du Coran en ouverture de son premier conseil municipal lorsque M.Erdogan était très islamiste et pas encore modéré, lançant : “louange à Dieu, Seigneur des deux mondes”?
L’interdiction absolue du port du voile au collège ou au lycée ? Ou la réaction immédiate d’un Ministre important m’expliquant que la problématique du foulard est plus une question de libertés publiques que de laïcité, semblant par là même excuser par avance les renoncements et les lâchetés qui pourraient s’annoncer ?
L’omniprésence des portraits d’Atatürk, créateur d’un grand Etat moderne et laïc inspiré des principes français ? Ou la référence permanente au “monde musulman” par un député-poète et islamiste, oubliant avec passion de parler de la Turquie en tant que nation ?
La mise aux normes économiques et financières de l’Europe fièrement rappelée, dans un français parfait, par le responsable des affaires internationales du patronat turc, La Tusiad ? Ou le choix du chiffre de “550” pour l’annonce des grands chantiers de la municipalité d’Istanbul, en “hommage” à l’année 1453 ( 2003-1453 = 550 !) date de la chute de l’empire byzantin et de la prise de Constantinople ?
Les paysages fascinants du Bosphore et le grouillement de la grande ville “européenne” (sic !) qu’est Istanbul ? Ou les frontières avec l’Iran et l’Irak qui font de la Turquie l’Etat-charnière entre les 2 mondes, éloigné de notre mare-nostrum ?
L’appartenance à l’OTAN jugée vitale aux “alliés” occidentaux lorsqu’il fallait contenir le communisme ? Ou la tentation de reconstituer l’empire sous-jacent pour certains dans la décision du Parlement d’envoyer des soldats en Irak afin de reprendre “position” et influence ?
Les réformes obstinées et résolues pour parvenir au statut de grande démocratie politique ? Ou l’omniprésence d’une armée qui n’a pas encore totalement accepté la soumission au pouvoir politique, qu’elle préfère régulièrement mettre en garde contre toute remise en cause du caractère laïc de l’Etat ( en turc : “Laïklik”) ?
La force exceptionnelle d’un marché de plus de 70 millions d’habitants et de consommateurs dont le dynamisme et l’ardeur au travail sont des facteurs de croissance puissants ? Ou le caractère parallèle et souterrain d’une économie qui n’est pas prête avant longtemps à se plier aux normes juridiques et sociales du droit européen et de notre mode de vie ?
Les rues occidentales où se retrouvent toutes les grandes marques du luxe ? Ou l’extrême pauvreté des passages de bus hors d’âge venant de l’Anatolie “profonde”, qui contemplent avec incompréhension et mépris la jeunesse turque en jeans et en baskets comme à Tours ou à New York ?
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Pour certains des amis du Premier ministre, proches des préceptes du vieux chef islamiste turc Necmettin Erbakan, l’Europe est un “club des croisés”, dans lequel se confondre revient à faire disparaître l’âme musulmane. C’est la réplique parfaitement symétrique de ceux qui, en Europe, souhaitent que l’élargissement ne dépasse pas le périmètre chrétien…
Un profond changement de cap et de perspective a été donné en 1997 lors du “coup d’Etat post-moderne” opéré par l’armée toute puissante au Conseil national de sécurité, contraignant Erbakan à la démission et la ligne dure de l’islamisme turc à la disparition. Ou au renoncement momentané…
Aujourd’hui, officiellement, les dirigeants de l’AKP, le parti majoritaire, refusent l’étiquette d’islamistes. Ils se proclament “musulmans-démocrates” comme on peut être en Occident “chrétiens démocrates”.
Au sortir de prison en 1999, après avoir été condamné pour “incitation à la haine religieuse”, la conversion laïque du futur Premier Ministre Erdogan et de son principal lieutenant, l’actuel ministre des Affaires Etrangères Abdullah Gül a été réelle. Sans procès d’intention possible.
Le peuple, lui, est forcément écartelé entre la fierté de l’appartenance à une grande nation, incarnée par un Etat fort soucieux de “coller” aux préceptes de Mustapha Kemal, et par son identité religieuse musulmane qu’il souhaite préserver, voire faire rayonner. Là est la clé des difficultés du parcours européen de la politique en Turquie.
Jusqu’où ira la marche forcée vers l’Europe ? Si les élites turques affichent de manière unanime un élan et une foi qui pourraient utilement faire réfléchir certains eurosceptiques frileux de chez nous, le peuple suivra-t-il dans la réforme nécessaire ses dirigeants ?
C’est une problématique européenne au fond assez universelle, devons-nous convenir modestement, tant il est vrai que l’ouverture du capital d’EDF, par exemple, dans un pays glorieusement européen comme le nôtre va supposer beaucoup d’efforts et de persuasion !!!
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Le volontarisme européen de la Turquie est impressionnant. Il est politique. Il recouvre un cheminement vers des valeurs. Il prouve notre rayonnement et notre capacité à proposer un modèle, un système, des principes actifs. Il renvoie de l’Europe une image extrêmement forte et positive celle d’un phare ! Ouessant atteignant les Balkans !
Il nous place dans une posture redoutable, où nous devons faire face à nos délicates responsabilités: à la Turquie de continuer le long chemin vers l’adhésion sans la décourager ni freiner les nombreux efforts qui restent nécessaires pour parvenir aux standards européens, tout en évitant que la peur d’une “invasion musulmane” ne soude dans un même refus les citoyens de la “vieille” et de la “nouvelle” Europe pour une fois liguées ?
Nous sommes, reconnaissons-le, au pied d’un mur particulièrement haut et sévère. Un vrai mur d’escalade…
“L’accord d’Ankara”, conclu comme un accord d’association en 1963 entre la Communauté économique européenne et la Turquie, comporte un préambule explicite, une sorte de feuille de route, qui se rappelle à notre “bon souvenir” à chaque Conseil européen :
“l’appui apporté par la CEE aux efforts du peuple turc pour améliorer son niveau de vie facilitera ultérieurement l’adhésion de la Turquie à la Communauté”.
L’article 28 est encore plus clair :
“Lorsque le fonctionnement de l’accord aura permis d’envisager l’acceptation intégrale de la part de la Turquie des obligations découlant du traité instituant la Communauté, les parties contractantes examineront la possibilité d’une adhésion de la Turquie à la Communauté”.
La Communauté est-ce l’Union Européenne actuelle ? Là réside l’essentiel du problème.
L’Union Européenne se limite-t-elle à être une zone de libre échange, du progrès économique et social où l’économie de marché est sociale ?
L’union Européenne n’est-elle pas devenu un projet politique autonome, original, ne reposant sur aucun déterminisme exclusif, qu’il soit géographique, culturel, religieux, sociétal ? Le fruit d’une volonté, d’un choix, d’une décision souveraine des citoyens ?
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Nous avons “rendez-vous” avec la question turque en décembre 2004 !
En décembre 2002, à Copenhague, lors de la clôture des négociations d’adhésion des 10 pays candidats, l’Union Européenne a annoncé la couleur :
“si, en décembre 2004, le Conseil Européen décide, sur la base d’un rapport et d’une recommandation de la Commission, que la Turquie satisfait aux critères politiques de Copenhague, l’Union Européenne ouvrira sans délai des négociations d’adhésion avec ce pays”
Cette déclaration a été reçue 5 sur 5 à Ankara et par chaque Turc qui y voit le moment venu la possibilité de circuler librement en Europe sans visa…
Le Président Chirac a parfaitement résumé l’enjeu, en des termes prudents et très précis pour qui les lit attentivement, puisque le préalable absolu est pour la Turquie de satisfaire à ces critères :
“C’est une très vieille civilisation, et nous n’avons naturellement ni la possibilité, compte tenu du passé et de l’histoire que je viens de rappeler, ni vocation à empêcher une Turquie totalement démocratique et libérale, libérale au sens de l’ économie de marché, de nous rejoindre”.
La plupart de mes interlocuteurs m’ont fait comprendre que le signal de 2004 était essentiel mais sans risque !
“Nous avons besoin du label de cette reconnaissance européenne, mais nous ne serons pas prêts à adhérer définitivement avant de très nombreuses années. Vous ne courrez aucun risque à court terme vis-à-vis de vos concitoyens inquiets des différentiels de niveau de vie et des décalages politiques qui restent vastes”, ont ainsi indiqué de très nombreux responsables politiques à la délégation de notre Commission.
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La perspective de l’adhésion de la Turquie renvoie au contenu même du concept européen.
Si nous étions dans la version à 6, la réponse serait évidente, ce serait non ! Mais à 25, s’agit-il de l’Europe des fondateurs ? Ne sommes-nous pas obligés de définir une structure entièrement nouvelle ?
La définition des limites n’est évidemment pas aisée. L’avis rendu par le Parlement européen en juin dernier est complexe pour ne pas dire alambiqué. Il n’est pas vraiment opératoire.
“ le Parlement européen reconnaît que les valeurs politiques de l’Union européenne sont essentiellement fondées sur la culture judéo-chrétienne et humaniste de l’Europe, mais que personne ne détient de monopole sur les valeurs universelles de la démocratie, de l’Etat de droit, des droits de l’homme et des minorités et de la liberté de conscience et de religion, valeurs qui peuvent très bien être acceptées et défendues par un pays dont la majorité de la population est musulmane ; estime dès lors qu’il n’existe aucune objection de principe à son adhésion à l’Union européenne”.
Certains récusent dans le débat légitime qui s’ouvre toute considération géographique, culturelle ou religieuse. Ils ont autant tort que les chantres de cette forme de déterminisme absolu… Peut-on en effet repousser indéfiniment la limite, la frontière, le périmètre ultime de l’Europe ?
Certes il n’y a pas de barrière entre les hommes. La “famille humaine” et universelle. Le genre humain est composé d’hommes et de femmes d’égale dignité.
Mais l’Europe est une construction. Une mise en commun, autour d’un projet, de volontés citoyennes. Un attelage qui, pour ne pas tirer à hue et à dia, doit être relié par des liens forts et solides, par une vraie proximité politique, où les valeurs sont partagées, même si elles sont plurielles, ce qui est d’ailleurs notre richesse et l’esprit même de notre “modèle” .
L’Europe doit rassembler ceux qui veulent authentiquement agir ensemble. Exister ensemble. Elle résulte d’un processus politique, d’un acte d’organisation souverainement décidé.
La difficulté de l’élargissement tient au fait que, pour nos concitoyens, vis-à-vis de l’Europe de l’Est, il s’agit d’une réunification, et vis-à-vis de la Turquie d’une décision.
Les fraternités qui en découlent peuvent apparaître de ce fait à géométrie variable, même si l’état d’esprit parmi les peuples des 10 nouveaux membres est parfois vif et électriquement amical…
Estoniens, Lettons et Lithuaniens sont-ils plus proches que les Turcs qui vivent nombreux actuellement en Europe et qui de ce fait ont une belle mais particulière responsabilité dans l’image que leur pays donne de sa candidature à l’Union européenne ? Ce n’est pas certain, d’où le nécessaire de la pédagogie politique européenne multi-directionnelle !
Nous devons tout à la fois :
Expliquer, partout et à tous dans notre pays, quels sont les peuples qui nous rejoindront bientôt ! Au nom du passé, et de l’avenir que nous souhaitons ! Cela concerne les 10, qui a eux seuls ne représentent qu’un peu plus de la population de la Turquie…
Jalonner clairement le parcours de ceux qui frappent à la porte, qui font des efforts intérieurs considérables pour “mériter” leur adhésion, sans être sûr du résultat… Nos concitoyens doivent devenir les témoins de ce véritable parcours du combattant qui s’orchestre autour de nous – presque sans que nous le sachions – afin de franchir les obstacles que nous avons légitimement posés pour que l’adhésion corresponde à un vrai choix, qui engage et qui n’est pas naturel, au sens des droits acquis ! C’est la démarche entreprise par la Turquie et demain par d’autres Etats des Balkans.
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Pouvons-nous encore différer le rendez-vous de 2004 et surtout la réponse que nous devons donner ? Est-il encore temps pour faire naître la solution du “partenariat renforcé” qui peut combler le fossé existant entre l’ardeur et l’impatience du prétendant – la Turquie – et la précaution du “concept” tant aimé – l’Europe- ? Y-a-t-il une spécificité de la candidature turque ou une possible communauté politique entre les Etats riverains du sud de la méditerranée à faire émerger ?
Chacun peut voir dans ces questions un embarras “diplomatiquement” déguisé…qu’importe !
Nous avons à formuler des réponses aux questions qui nous sont posées, et surtout à celles que le peuple ne formule dans un premier temps que dans son inconscient. Avant de passer à l’étape parfois brutale de la rupture, du refus, du rejet.
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Parce que c’est un grand peuple, qui incarne une version très pluraliste de l’avenir européen, nos amis turcs ne doivent pas être pris en traîtres. Ils ont le droit à la loyauté de notre part.
Mais chacun, à Ankara et dans chaque capitale de l’Union européenne, doit mesurer la hauteur de la barre et dire franchement quand elle devra effectivement être sautée. En toute hypothèse, ce n’est pas pour demain, tant restent nombreux les écarts et les différences.
Alors, ne décourageons pas la dynamique engendrée par la perspective de l’adhésion à l’Union européenne. Ce serait géopolitiquement et humainement fâcheux d’interrompre la spirale vertueuse en cours. Peut-être même une folie dans ce monde qui craint les méfaits du fondamentalisme musulman intégriste.
Donnons le signal de l’espoir. Affirmons la nécessité de l’effort. Expliquons que la vérification de l’état des lieux sera aussi rigoureuse et implacable qu’aura été claire notre acceptation initiale et “baptismale” !
Il sera toujours temps de faire naître une solution intérimaire et transitoire entre l’accueil de principe et l’adhésion définitive, comme le recommande Alain Juppé.
Donnons enfin à nos concitoyens l’assurance qu’ils prendront spécifiquement sur la Turquie eux-mêmes la décision, cette fameuse “décision” qui est un choix et qui n’est pas “naturelle”…
Cela évitera que certains vautours ne caricaturent et ne dénaturent la question turque à des fins personnelles très éloignées du vrai débat européen.
Cela rendra peut-être possible le référendum sur la future Constitution européenne sans prendre le risque qu’il ne soit “piraté” !
