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L’uniforme pour tous au collège et au lycée ! Où ? En Turquie…

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne fera, n’en doutons pas, l’actualité des prochains mois. Elle sera même au centre des débats, au cur des arrières-pensées et des stratégies en vue des prochaines présidentielles.

Elle dominera tout, y compris l’élargissement aux 10 nouveaux membres et l’adoption d’une Constitution pour l’Europe.

Il est d’ailleurs, impensable de lancer sur ces sujets un référendum sans avoir au préalable clarifié la question turque, tant elle est chargée d’émotion, de fantasmes et d’une insuffisante rationalité.
C’est la raison pour laquelle la visite de la Commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée Nationale que je viens de conduire n’était pas une mission protocolaire, une sorte de routine bilatérale, mais une véritable démarche politique.

Avec la volonté d’éclairer avant de choisir. Librement et objectivement.

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Que faut-il retenir de ce grand pays ?

Le spectacle de ses enfants en uniforme strict à l’école qui pourrait – on devrait ! – faire réfléchir la vieille Europe ? Ou la citation par l’actuel Premier Ministre, Recep Tayyip Erdogan, alors maire d’Istanbul des vers de Ziya Gökalp, poète du nationalisme turc, sonnant le coup d’envoi d’une guerre religieuse :
Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats ?

La culture française exceptionnelle de Mehmet Dülger, Président de la Commission des Affaires Etrangères du Parlement turc, qui, en signe de magnifique complicité, m’explique que son livre de chevet est Vent d’Espoir sur la Démocratie, l’ouvrage de mon père que j’ai fait publier après sa mort. Ou la lecture du premier verset du Coran en ouverture de son premier conseil municipal lorsque M.Erdogan était très islamiste et pas encore modéré, lançant : louange à Dieu, Seigneur des deux mondes?

L’interdiction absolue du port du voile au collège ou au lycée ? Ou la réaction immédiate d’un Ministre important m’expliquant que la problématique du foulard est plus une question de libertés publiques que de laïcité, semblant par là même excuser par avance les renoncements et les lâchetés qui pourraient s’annoncer ?

L’omniprésence des portraits d’Atatürk, créateur d’un grand Etat moderne et laïc inspiré des principes français ? Ou la référence permanente au monde musulman par un député-poète et islamiste, oubliant avec passion de parler de la Turquie en tant que nation ?

La mise aux normes économiques et financières de l’Europe fièrement rappelée, dans un français parfait, par le responsable des affaires internationales du patronat turc, La Tusiad ? Ou le choix du chiffre de 550 pour l’annonce des grands chantiers de la municipalité d’Istanbul, en hommage à l’année 1453 ( 2003-1453 = 550 !) date de la chute de l’empire byzantin et de la prise de Constantinople ?

Les paysages fascinants du Bosphore et le grouillement de la grande ville européenne (sic !) qu’est Istanbul ? Ou les frontières avec l’Iran et l’Irak qui font de la Turquie l’Etat-charnière entre les 2 mondes, éloigné de notre mare-nostrum ?

L’appartenance à l’OTAN jugée vitale aux alliés occidentaux lorsqu’il fallait contenir le communisme ? Ou la tentation de reconstituer l’empire sous-jacent pour certains dans la décision du Parlement d’envoyer des soldats en Irak afin de reprendre position et influence ?

Les réformes obstinées et résolues pour parvenir au statut de grande démocratie politique ? Ou l’omniprésence d’une armée qui n’a pas encore totalement accepté la soumission au pouvoir politique, qu’elle préfère régulièrement mettre en garde contre toute remise en cause du caractère laïc de l’Etat ( en turc : Laïklik) ?

La force exceptionnelle d’un marché de plus de 70 millions d’habitants et de consommateurs dont le dynamisme et l’ardeur au travail sont des facteurs de croissance puissants ? Ou le caractère parallèle et souterrain d’une économie qui n’est pas prête avant longtemps à se plier aux normes juridiques et sociales du droit européen et de notre mode de vie ?

Les rues occidentales où se retrouvent toutes les grandes marques du luxe ? Ou l’extrême pauvreté des passages de bus hors d’âge venant de l’Anatolie profonde, qui contemplent avec incompréhension et mépris la jeunesse turque en jeans et en baskets comme à Tours ou à New York ?

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Pour certains des amis du Premier ministre, proches des préceptes du vieux chef islamiste turc Necmettin Erbakan, l’Europe est un club des croisés, dans lequel se confondre revient à faire disparaître l’âme musulmane. C’est la réplique parfaitement symétrique de ceux qui, en Europe, souhaitent que l’élargissement ne dépasse pas le périmètre chrétien…

Un profond changement de cap et de perspective a été donné en 1997 lors du coup d’Etat post-moderne opéré par l’armée toute puissante au Conseil national de sécurité, contraignant Erbakan à la démission et la ligne dure de l’islamisme turc à la disparition. Ou au renoncement momentané…

Aujourd’hui, officiellement, les dirigeants de l’AKP, le parti majoritaire, refusent l’étiquette d’islamistes. Ils se proclament musulmans-démocrates comme on peut être en Occident chrétiens démocrates.

Au sortir de prison en 1999, après avoir été condamné pour incitation à la haine religieuse, la conversion laïque du futur Premier Ministre Erdogan et de son principal lieutenant, l’actuel ministre des Affaires Etrangères Abdullah Gül a été réelle. Sans procès d’intention possible.

Le peuple, lui, est forcément écartelé entre la fierté de l’appartenance à une grande nation, incarnée par un Etat fort soucieux de coller aux préceptes de Mustapha Kemal, et par son identité religieuse musulmane qu’il souhaite préserver, voire faire rayonner. Là est la clé des difficultés du parcours européen de la politique en Turquie.

Jusqu’où ira la marche forcée vers l’Europe ? Si les élites turques affichent de manière unanime un élan et une foi qui pourraient utilement faire réfléchir certains eurosceptiques frileux de chez nous, le peuple suivra-t-il dans la réforme nécessaire ses dirigeants ?

C’est une problématique européenne au fond assez universelle, devons-nous convenir modestement, tant il est vrai que l’ouverture du capital d’EDF, par exemple, dans un pays glorieusement européen comme le nôtre va supposer beaucoup d’efforts et de persuasion !!!

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Le volontarisme européen de la Turquie est impressionnant. Il est politique. Il recouvre un cheminement vers des valeurs. Il prouve notre rayonnement et notre capacité à proposer un modèle, un système, des principes actifs. Il renvoie de l’Europe une image extrêmement forte et positive celle d’un phare ! Ouessant atteignant les Balkans !

Il nous place dans une posture redoutable, où nous devons faire face à nos délicates responsabilités: à la Turquie de continuer le long chemin vers l’adhésion sans la décourager ni freiner les nombreux efforts qui restent nécessaires pour parvenir aux standards européens, tout en évitant que la peur d’une invasion musulmane ne soude dans un même refus les citoyens de la vieille et de la nouvelle Europe pour une fois liguées ?

Nous sommes, reconnaissons-le, au pied d’un mur particulièrement haut et sévère. Un vrai mur d’escalade…

L’accord d’Ankara, conclu comme un accord d’association en 1963 entre la Communauté économique européenne et la Turquie, comporte un préambule explicite, une sorte de feuille de route, qui se rappelle à notre bon souvenir à chaque Conseil européen :

l’appui apporté par la CEE aux efforts du peuple turc pour améliorer son niveau de vie facilitera ultérieurement l’adhésion de la Turquie à la Communauté.

L’article 28 est encore plus clair :

Lorsque le fonctionnement de l’accord aura permis d’envisager l’acceptation intégrale de la part de la Turquie des obligations découlant du traité instituant la Communauté, les parties contractantes examineront la possibilité d’une adhésion de la Turquie à la Communauté.

La Communauté est-ce l’Union Européenne actuelle ? Là réside l’essentiel du problème.

L’Union Européenne se limite-t-elle à être une zone de libre échange, du progrès économique et social où l’économie de marché est sociale ?

L’union Européenne n’est-elle pas devenu un projet politique autonome, original, ne reposant sur aucun déterminisme exclusif, qu’il soit géographique, culturel, religieux, sociétal ? Le fruit d’une volonté, d’un choix, d’une décision souveraine des citoyens ?

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Nous avons rendez-vous avec la question turque en décembre 2004 !

En décembre 2002, à Copenhague, lors de la clôture des négociations d’adhésion des 10 pays candidats, l’Union Européenne a annoncé la couleur :

si, en décembre 2004, le Conseil Européen décide, sur la base d’un rapport et d’une recommandation de la Commission, que la Turquie satisfait aux critères politiques de Copenhague, l’Union Européenne ouvrira sans délai des négociations d’adhésion avec ce pays

Cette déclaration a été reçue 5 sur 5 à Ankara et par chaque Turc qui y voit le moment venu la possibilité de circuler librement en Europe sans visa…

Le Président Chirac a parfaitement résumé l’enjeu, en des termes prudents et très précis pour qui les lit attentivement, puisque le préalable absolu est pour la Turquie de satisfaire à ces critères :

C’est une très vieille civilisation, et nous n’avons naturellement ni la possibilité, compte tenu du passé et de l’histoire que je viens de rappeler, ni vocation à empêcher une Turquie totalement démocratique et libérale, libérale au sens de l’ économie de marché, de nous rejoindre.

La plupart de mes interlocuteurs m’ont fait comprendre que le signal de 2004 était essentiel mais sans risque !

Nous avons besoin du label de cette reconnaissance européenne, mais nous ne serons pas prêts à adhérer définitivement avant de très nombreuses années. Vous ne courrez aucun risque à court terme vis-à-vis de vos concitoyens inquiets des différentiels de niveau de vie et des décalages politiques qui restent vastes, ont ainsi indiqué de très nombreux responsables politiques à la délégation de notre Commission.

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La perspective de l’adhésion de la Turquie renvoie au contenu même du concept européen.

Si nous étions dans la version à 6, la réponse serait évidente, ce serait non ! Mais à 25, s’agit-il de l’Europe des fondateurs ? Ne sommes-nous pas obligés de définir une structure entièrement nouvelle ?

La définition des limites n’est évidemment pas aisée. L’avis rendu par le Parlement européen en juin dernier est complexe pour ne pas dire alambiqué. Il n’est pas vraiment opératoire.

le Parlement européen reconnaît que les valeurs politiques de l’Union européenne sont essentiellement fondées sur la culture judéo-chrétienne et humaniste de l’Europe, mais que personne ne détient de monopole sur les valeurs universelles de la démocratie, de l’Etat de droit, des droits de l’homme et des minorités et de la liberté de conscience et de religion, valeurs qui peuvent très bien être acceptées et défendues par un pays dont la majorité de la population est musulmane ; estime dès lors qu’il n’existe aucune objection de principe à son adhésion à l’Union européenne.

Certains récusent dans le débat légitime qui s’ouvre toute considération géographique, culturelle ou religieuse. Ils ont autant tort que les chantres de cette forme de déterminisme absolu… Peut-on en effet repousser indéfiniment la limite, la frontière, le périmètre ultime de l’Europe ?

Certes il n’y a pas de barrière entre les hommes. La famille humaine et universelle. Le genre humain est composé d’hommes et de femmes d’égale dignité.

Mais l’Europe est une construction. Une mise en commun, autour d’un projet, de volontés citoyennes. Un attelage qui, pour ne pas tirer à hue et à dia, doit être relié par des liens forts et solides, par une vraie proximité politique, où les valeurs sont partagées, même si elles sont plurielles, ce qui est d’ailleurs notre richesse et l’esprit même de notre modèle .

L’Europe doit rassembler ceux qui veulent authentiquement agir ensemble. Exister ensemble. Elle résulte d’un processus politique, d’un acte d’organisation souverainement décidé.

La difficulté de l’élargissement tient au fait que, pour nos concitoyens, vis-à-vis de l’Europe de l’Est, il s’agit d’une réunification, et vis-à-vis de la Turquie d’une décision.

Les fraternités qui en découlent peuvent apparaître de ce fait à géométrie variable, même si l’état d’esprit parmi les peuples des 10 nouveaux membres est parfois vif et électriquement amical…

Estoniens, Lettons et Lithuaniens sont-ils plus proches que les Turcs qui vivent nombreux actuellement en Europe et qui de ce fait ont une belle mais particulière responsabilité dans l’image que leur pays donne de sa candidature à l’Union européenne ? Ce n’est pas certain, d’où le nécessaire de la pédagogie politique européenne multi-directionnelle !

Nous devons tout à la fois :

Expliquer, partout et à tous dans notre pays, quels sont les peuples qui nous rejoindront bientôt ! Au nom du passé, et de l’avenir que nous souhaitons ! Cela concerne les 10, qui a eux seuls ne représentent qu’un peu plus de la population de la Turquie…

Jalonner clairement le parcours de ceux qui frappent à la porte, qui font des efforts intérieurs considérables pour mériter leur adhésion, sans être sûr du résultat… Nos concitoyens doivent devenir les témoins de ce véritable parcours du combattant qui s’orchestre autour de nous – presque sans que nous le sachions – afin de franchir les obstacles que nous avons légitimement posés pour que l’adhésion corresponde à un vrai choix, qui engage et qui n’est pas naturel, au sens des droits acquis ! C’est la démarche entreprise par la Turquie et demain par d’autres Etats des Balkans.

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Pouvons-nous encore différer le rendez-vous de 2004 et surtout la réponse que nous devons donner ? Est-il encore temps pour faire naître la solution du partenariat renforcé qui peut combler le fossé existant entre l’ardeur et l’impatience du prétendant – la Turquie – et la précaution du concept tant aimé – l’Europe- ? Y-a-t-il une spécificité de la candidature turque ou une possible communauté politique entre les Etats riverains du sud de la méditerranée à faire émerger ?

Chacun peut voir dans ces questions un embarras diplomatiquement déguisé…qu’importe !

Nous avons à formuler des réponses aux questions qui nous sont posées, et surtout à celles que le peuple ne formule dans un premier temps que dans son inconscient. Avant de passer à l’étape parfois brutale de la rupture, du refus, du rejet.

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Parce que c’est un grand peuple, qui incarne une version très pluraliste de l’avenir européen, nos amis turcs ne doivent pas être pris en traîtres. Ils ont le droit à la loyauté de notre part.

Mais chacun, à Ankara et dans chaque capitale de l’Union européenne, doit mesurer la hauteur de la barre et dire franchement quand elle devra effectivement être sautée. En toute hypothèse, ce n’est pas pour demain, tant restent nombreux les écarts et les différences.

Alors, ne décourageons pas la dynamique engendrée par la perspective de l’adhésion à l’Union européenne. Ce serait géopolitiquement et humainement fâcheux d’interrompre la spirale vertueuse en cours. Peut-être même une folie dans ce monde qui craint les méfaits du fondamentalisme musulman intégriste.

Donnons le signal de l’espoir. Affirmons la nécessité de l’effort. Expliquons que la vérification de l’état des lieux sera aussi rigoureuse et implacable qu’aura été claire notre acceptation initiale et baptismale !

Il sera toujours temps de faire naître une solution intérimaire et transitoire entre l’accueil de principe et l’adhésion définitive, comme le recommande Alain Juppé.

Donnons enfin à nos concitoyens l’assurance qu’ils prendront spécifiquement sur la Turquie eux-mêmes la décision, cette fameuse décision qui est un choix et qui n’est pas naturelle…

Cela évitera que certains vautours ne caricaturent et ne dénaturent la question turque à des fins personnelles très éloignées du vrai débat européen.

Cela rendra peut-être possible le référendum sur la future Constitution européenne sans prendre le risque qu’il ne soit piraté !

Une Réponse à “L’uniforme pour tous au collège et au lycée ! Où ? En Turquie…”

  1. Olivier a écrit:

    voici un article que j’ai écrit qui montre en quoi un opposant à l’entrée de la Turquie en Europe mentirait aux français :

    Vers un mai 2007 en Turquie ?

    Les media français nous parle succinctement depuis lundi dernier de répression policière en Turquie sur fond d’élections présidentielles… Que se passe-t-il réellement à Istanbul et en quoi nous, français et européens, devons nous nous y intéresser fortement ?

    En réalité, le point central des évènements actuels est la laïcité, c’est pourquoi je propose de revenir dessus. La Turquie fait parti des rares républiques démocratiques laïques et elle est le seul pays musulman laïc. A la sortie de la 1ère guerre mondiale, l’empire ottoman est divisé et placé sous tutelle de plusieurs nations dont la France et le Royaume-Uni. Une guerre d’indépendance débutée dès 1920 aboutit à la création le 29 octobre 1923 de la république turque dont le 1er président est Mustafa Kemal Atatürk. Il énonce les six principes fondateurs : « L’Etat turc est républicain, nationaliste, populiste, étatiste, laïque et réformateur ». Il en découle notamment le droit de vote des femmes accordé dès 1934 (il a fallu attendre 1945 en France) ou l’interdiction du port du voile dans les administrations et les écoles publiques (gratuites et obligatoires). Cependant la conception de la laïcité y est différente qu’en France : en effet, il n’y a pas de séparation stricte entre l’état et la religion. Il s’agit en fait d’une main mise de l’état sur la religion qui permet d’empêcher tout dérapage en minimisant le pouvoir de la religion musulmane en Turquie. Ainsi la liberté de culte est assurée par une surveillance du financement de l’islam : le ministère du culte et des financements limite le pouvoir de l’islam en contrôlant la construction des mosquées, des écoles coraniques, etc… A la mort d’Atatürk (1938), l’armée est désignée garante de la laïcité et respecte ses devoirs en réalisant 3 coups d’état en 1960, 1971 et 1980 et en chassant un gouvernement islamiste en 1997.

    Dimanche 29 avril, veille du 1er tour des présidentielles turques, en protestation à la « dérive islamiste » du gouvernement d’Erdogan, 1er ministre et responsable du « parti islamiste » (AKP) qui n’est en fait qu’un parti démocratique islamique modéré ayant pour objectif de redonner de l’importance aux traditions et à la religion musulmane, plus d’un million de turcs descendent dans les rues d’Istanbul et réalisent un cortège de 4 km de long, déploient des drapeaux turcs gigantesques, des portraits d’Atatürk, et scandent des slogans en faveur de la laïcité. Le 30 avril, le parlement turc vote avec 361 voix sur 550 en faveur d’Abdullah Gül, candidat unique, actuel ministre des affaires étrangères et membre du de l’AKP. Ainsi, mardi 1er mai, après que le chef d’état major de l’armée ait rappelé au gouvernement par le « mémorandum de minuit » que s’il ne défendait pas les principes laïques l’armée était prête à agir, les partisans de la laïcité décident d’aller manifester place Taksim, lieu historique où les regroupements sont interdits (c’est sur cette place que le 1er mai 1977 des terroristes d’extrême droite ont tiré sur des militants de la gauche turque). Il est alors observé une violente répression policière par vague successives de charges à coups de matraques et de canons à eau. Le 1er tour est annulé par le conseil constitutionnel.

    Il me semble alors nécessaire d’expliquer 2 choses : la 1ère est le fonctionnement des institutions turques qui va expliquer simplement comment les députés partisans de la laïcité ont réussi démocratiquement et constitutionnellement à annuler le 1er tour ; la 2nde est expliquer en quoi nous, français et européens, devons apporter de l’importance aux évènements actuels.

    La constitution de 1982 désigne la Turquie comme étant une république parlementaire : c’est le parlement qui élit le président pour 7 ans. Ainsi il n’y a pas de suffrage universel. Pour valider cette élection, plus de 367 députés doivent voter au 2/3 en faveur du même candidat. Dans le cas contraire, des élections anticipées sont organisées pour que la population élise un nouveau parlement. Ce parlement est renouvelé tous les 5 ans à la proportionnelle après avoir éliminé les petits partis réalisant un score inférieur à 10% au niveau national (parti d’extrême droite, parti kurde). Le président élu désigne alors au sein des députés un 1er ministre chargé de proposer un gouvernement qui devra être accepté par la majorité des députés. Ainsi, si un parti possède plus de 275 sièges, sa proposition de gouvernement sera acceptée. En revanche, s’il n’a pas la majorité au parlement, il sera obligé de réaliser une coalition pour que sa proposition soit adoptée. Grâce à une manuvre politique, lundi dernier Abdullah Gül n’a réalisé que 361 voix sur les 367 requises, c’est pourquoi les opposants à l’AKP ont invoqué le droit constitutionnel pour annuler le 1er tour et mettre en place des élections parlementaires d’ici 2 mois. En effet, l’AKP possède 355 sièges au parlement, c’est-à-dire assez pour être majoritaire mais trop peu pour avoir à lui seul les 367 voix requises pour élire le président. C’est pourquoi les partis pro-laïcité sûrs de perdre s’ils présentaient un candidat ont décidé de ne proposer aucun candidat et de boycotter ces élections en protestation face à l’islamisation et ainsi invalider ces élections.

    Il me faut maintenant expliquer en quoi il est important pour nous européens de s’intéresser à la Turquie. En plus d’être membre fondateur de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), cet état a « vocation à entrer dans l’Union Européenne » depuis 1999 et le sommet d’Helsinki, c’est-à-dire qu’après des négociations plus ou moins longues (débutées le 3 octobre 2005), la Turquie est sûre d’intégrer un jour l’UE ; d’autant plus que depuis le 31 décembre 1995 elle participe à l’union douanière, c’est-à-dire le libre échange des biens et des tarifs extérieurs communs à l’UE fixes. Il me semble intéressant de rappeler en quoi j’estime qu’il faut être favorable à cette entrée dans l’UE. En plus bien évidemment de l’expérience humaine et culturelle, il faut bien comprendre que la Turquie possède une force géopolitique stratégique majeure qui devrait intéresser même les plus réticents. Elle représente la jonction entre l’UE et l’Orient et la jonction transitionnelle entre les pays à tradition judéo-chrétienne et les pays musulmans. Elle est également intéressante par ses ressources directes et indirectes. En effet, elle accueille l’oléoduc conjointement avec l’Azerbaïdjan et la Géorgie qui transporte le pétrole de la mer caspienne vers l’UE en contournent la Russie et l’Iran. De plus, les pays du Moyen Orient se forcent à avoir de bonnes relations avec la Turquie de par sa frontière commune avec l’UE mais aussi de par sa richesse en eau. Par exemple, la Turquie coopère avec Israël non seulement en échangeant 50 millions de m3 d’eau douce contre 1 milliard d’euro par an depuis 1996 mais aussi au niveau essais et entraînements militaires (l’armée turque est l’une des plus puissantes au monde, alliée privilégiée avec Israël donc et les Etats-Unis, excepté lors de la guerre en Irak). Il ne faut pas oublier non plus qu’elle est un des berceaux du christianisme et a de nombreux points communs culturels avec l’Europe : Empire romain, Byzance / Constantinople / Istanbul, et que par l’occupation de l’Europe centrale pendant 4 siècles 40% de la population turque a une origine européenne. A noter que la peine de mort est officiellement totalement abolie depuis 2004 (sachant que la dernière exécution remonte à 1984).

    En conclusion, je ne peux que rappeler l’importance des évènements actuels en Turquie, non seulement pour nous européens mais surtout pour les habitants de ce pays que tous les partis de la gauche française (excepté Laurent FABIUS) et Jacques CHIRAC souhaitent voir rejoindre l’Union Européenne. Il me semble que c’est un symbole fort non seulement de la dignité du peuple turc mais également de l’attachement de ce dernier à la culture et la tradition politique européenne. Affaire à suivre…

    pour plus de points de vue au niveau international visitez http://olivier.guillard.over-blog.org

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