Rubrique ‘Discours 2005’

Ouverture du colloque européen des orchestres – Strasbourg – Parlement européen

23 juin 2005

Monsieur le Ministre, Cher collègue,

Monsieur le Président de la Communauté urbaine de Strasbourg,

Monsieur le Maire-délégué, Cher Robert
Grossmann,

Monsieur le Sénateur, Monsieur le Président de l’Association française des orchestres, Cher Ivan Renar,

Monsieur le Directeur, Cher Philippe Fanjas,

Mesdames et Messieurs,

L'Hymne à la joie a pris tout à l'heure une dimension particulière : l'affirmation de la nécessité et de la volonté de
ne pas accepter que se détruise un grand projet politique, celui de l'Europe.

Je suis particulièrement heureux d’ouvrir ce Forum européen des orchestres, ici, à Strasbourg, l’une des
capitales particulièrement emblématiques de l’Europe de la culture et de la musique, dans cet hémicycle où se
réunissent habituellement les représentants élus des peuples de l’Europe et où je prends la parole, pour la
première fois.

Lors de ma précédente visite au parlement européen, le 22 février dernier, j’étais venu débattre
avec les députés européens de la diversité culturelle, dans les salles des commissions et des groupes
attenantes à cet hémicycle. Vos rencontres, vos réflexions et vos échanges trouveront d’autant plus d’écho, ici,
que nous vivons une période où l’on constate un regain de scepticisme de nos peuples à l’égard d’une
construction européenne qu’ils jugent trop éloignée des citoyens.

En cette période difficile, le projet politique
européen dans lequel je crois doit, à mon sens, revenir aux sources de l’Europe, dans la fidélité à son héritage
universaliste et humaniste. Ces sources, ces racines, sont essentiellement culturelles. Et il n’est sans doute
aucun autre domaine de la culture qui puisse mieux exprimer les assonances comme les dissonances du
concert européen, l’irréductible polyphonie de l’art et de l’esprit, que nous nommons la diversité culturelle, que
celui de la musique. Comme l’écrivait déjà Stendhal, sans doute l’un de nos écrivains les plus européens et les
plus musiciens, qui disait « je n’ai aimé avec passion dans ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare » :
« rien n’égale l’évidence de ce langage ».

Oui, il y a longtemps que la musique, parallèlement à la communication intellectuelle et humaine qui a constitué
notre continent, au cours de l’histoire, comme une communauté de l’esprit, fait naître, fait vibrer, une relation,
une communication d’un autre type, une sorte d'évidence de la fraternité humaine. Et je me réjouis de ce
rassemblement qui est, je crois, une grande première. Sans doute pourrait-on invoquer le précédent de
Stockholm, il y a vingt ans, où Karlheinz Stockhausen s’était exclamé : « les vrais orchestres, j’aime trop cela ! ».

La « crise de la musique symphonique » que l’on redoutait à l’époque, n’a finalement pas eu lieu. Je constate
avec satisfaction que l’un de vos ateliers de ces trois journées très denses est consacré aux nouvelles
technologies et aux nouveaux rapports au public. En revanche, nous avons une crise de l’Europe, aujourd’hui, et
les praticiens que vous êtes, non seulement de la musique au plus haut niveau, mais aussi de la mobilité, des
échanges, au sein de l’Europe, ont, je crois, beaucoup à nous apprendre sur les formes concrètes que doit
prendre aujourd’hui l’Europe de la culture. J’y reviendrai dans un instant, mais je tiens à vous dire d’emblée que
je compte beaucoup sur vos travaux pour alimenter notre réflexion, notre politique, notre action.

Je suis particulièrement heureux que votre réunion se tienne à l’initiative de l’Association française des
orchestres. Votre association, cher Ivan Renar, est le lieu, par excellence, de réflexions, de propositions
collectives, sur la vie symphonique et sur les enjeux fondamentaux de la profession.

Je me réjouis que vous envisagiez ensemble, avec les orchestres de 32 pays européens, l’avenir des
orchestres, l’avenir de vos métiers, l’avenir du langage musical et des artistes qui le servent.

Je tiens à rendre hommage à votre initiative. Je vous remercie d’être venus d’Allemagne, d’Autriche, de
Belgique, de Bulgarie, de Chypre, de Croatie, du Danemark, d’Espagne, d’Estonie, de Finlande, de France, de
Grèce, de Hongrie, d’Irlande, d’Italie, de Lettonie, de Lituanie, du Luxembourg, de Monaco, de Norvège, des
Pays-Bas, de Pologne, du Portugal, de République Tchèque, du Royaume-Uni, de Russie, de Serbie et du
Monténégro, de Slovaquie, de Suède, de Suisse et de Turquie.

Je me réjouis que nos amis des Etats-Unis, du Canada et du Japon soient également venus participer à vos
travaux, qui prennent ainsi une dimension internationale, ou alors la dimension d'une très grande Europe qui,
celle-là, serait encore plus difficile à construire ! Votre présence est particulièrement utile, dans le cadre des
efforts que nous faisons pour promouvoir et défendre la diversité culturelle. Cette diversité culturelle est pour moi
la source de beaucoup d'enseignements, et d’abord de celui-ci : quand on gagne la bataille en amont d'une idée
ou d'un concept, on arrive à mobiliser le monde entier. C'est ce qui s'est passé, et c'est ce qui est en train de se
passer, pour la préparation de la convention sur la diversité culturelle à l'UNESCO.

Les 25 pays de l'Union
européenne parlent d'une même voix. Et le 11 juin, à Madrid, 70 ministres de la culture des pays du monde
entier se sont rassemblés, tout simplement parce que dans cette période de violences politiques, intérieures ou
internationales, chacun conçoit bien que la diversité culturelle n'est pas uniquement le respect de chaque
identité, de chaque expression artistique, musicale, mais qu'elle est aujourd'hui aussi un grand principe politique.

Votre mobilisation me touche profondément, car elle exprime en elle-même combien la culture constitue un
fondement essentiel de l’échange entre les peuples. A vous tous, venus d’Europe, et au-delà, je veux souhaiter
la bienvenue, au coeur de l’Europe, à Strasbourg.

Les musiciens ont toujours été de grands voyageurs. Mozart, Liszt et tant d’autres précurseurs de génie, d’un
bout à l’autre de notre continent, ont enrichi leurs visions artistiques, musicales, se sont formés, se sont fait
connaître, ont déployé leurs talents au contact d’autres influences, d’autres artistes.

Je n’oublie pas que l’une de mes premières manifestations publiques, comme ministre de la culture et de la
communication, l'année dernière, fut, le 1er mai, le jour de l’élargissement de l’Union européenne, le jour de
cette grande fête de l'Europe réunifiée, de rendre hommage à Frédéric Chopin, avec nos amis polonais, au
Père-Lachaise à Paris, et d’inaugurer, avec Pascal Dusapin et de nombreux compositeurs et interprètes d’oeuvres contemporaines, qui incarnent la créativité et la diversité culturelles de l’Europe d’aujourd’hui, un
« marathon musical » à la Maison des cultures du monde, à Paris.

Notre patrimoine musical et les créations qui l’enrichissent forment, à l’évidence, une part essentielle de notre
socle culturel commun.

Pour la connaissance et la diffusion de ce patrimoine formidable, pour la vitalité des oeuvres qui le composent,
les orchestres, vos orchestres jouent un rôle primordial.

D’abord, vous êtes les interprètes de ces répertoires, avec tout ce que cela signifie d’exigence, de créativité,
d’évolutions nécessaires. Oui, vos orchestres font vivre la musique, les oeuvres, au contact du public.
Le rôle de chacun de vos orchestres est aussi inscrit dans les territoires dont vous contribuez à assurer le
rayonnement. Tous mes collaborateurs savent combien je tiens personnellement, à cette capacité des
orchestres, et de façon générale, des institutions du spectacle vivant, à rayonner dans leur région, et au-delà,
pour aller à la rencontre des publics. Et j’ai la chance d’être l’élu d’une ville, Tours, où a été créé un orchestre
symphonique, en 1960, placé depuis 1995 sous la direction de Jean-Yves Ossonce. Il y a un mois, j’ai eu le
plaisir de le voir interpréter Don Carlo de Verdi.

Le rôle des orchestres est également international. La France, qui fut la terre d’asile de Rossini, de Liszt, de
Chopin, de Stravinsky, de Délius et de Martinu est toujours prête à s’enrichir de ce que Henri Dutilleux appelle
« le levain de l’étranger ». Ces couleurs individuelles et collectives, vous les acquérez au contact des autres,
lorsque vous partez en tournée, lorsque vous vous produisez face à d’autres publics, lorsque vous proposez à
d’autres vos répertoires, votre vision de la musique. Vous êtes porteurs de cette diversité créatrice, de ces
partitions nouvelles, de ces rencontres fécondes. Il ne doit pas y avoir pour vous de lieux interdits. Vous devez
avoir accès à tous les espaces où peut rayonner la musique.

C’est dire l’importance de votre rôle dans la circulation des oeuvres, dans la circulation des artistes, dans
l’animation de ces flux d’échanges qui font la vie musicale, la vie culturelle.

Alors, naturellement, il y a des difficultés. Je les connais, vous les connaissez, les collectivités publiques qui
vous soutiennent, et auxquelles je tiens à rendre hommage, les connaissent.

Chaque année, je dois, vous le savez, livrer bataille pour gagner mon budget, avec le concours et le soutien du
Parlement, Monsieur le Président, cher Ivan Renar. Et il en va de même pour chacun des élus en charge de la
culture face à ses collègues du conseil municipal, du conseil général, du conseil régional.

Nous devons oeuvrer ensemble, pour conforter cette action collective au service de votre travail. D’autant
qu’aujourd’hui, plus que jamais, la musique, qui abolit les clivages et les frontières, se doit d’affirmer son rôle et de revendiquer sa mission, à l’avant-garde, au sens le plus fort du terme, du rapprochement entre les êtres, les
cultures et les pays.

C’est le sens des efforts que j'essaie de fournir, avec mes collègues européens, pour garantir la diversité
culturelle en Europe et dans le monde. Le sens, aussi, de la démarche que nous avons entreprise, pour obtenir
la diminution de la TVA sur le disque. Le sens de notre action résolue pour renforcer les liens entre le spectacle
vivant et l’audiovisuel, entre la musique et la télévision, entre la culture et la société, pour que le rayonnement
des artistes et la conquête de nouveaux publics deviennent une véritable réalité. Je suis fier d’avoir pris
l’initiative, au nom du Gouvernement, de deux débats en séances publiques sans précédent sur le spectacle
vivant, dans chacune des assemblées du Parlement français, et de continuer à avancer, en France, pour
sauvegarder et garantir durablement la solidarité de l’ensemble des salariés et des employeurs, avec les
techniciens et les artistes du spectacle.

Je me réjouis que depuis l’an 2000, le programme européen spécifiquement dédié à la culture, CULTURE 2000,
ait déjà permis de développer la mobilité des oeuvres et des artistes parmi lesquels de nombreux orchestres.

Grâce à ce programme, certes modeste, de nombreuses coopérations ont vu le jour, comme le réseau européen
des salles de concert ECHO ou le Forum international des jeunes compositeurs.

Mais beaucoup reste à faire. Pour les années 2007-2013, je tiens à saluer la proposition de la Commission de
créer un programme doté d’une enveloppe budgétaire en hausse de 35% par rapport au programme actuel, soit
408 millions d’euros. Dans les prochains mois, le Parlement européen se prononcera, ici-même, sur ce projet
avant qu’il soit soumis aux 25 Ministres de la culture. C’est pour soutenir ce type de projet que, conformément à
mes convictions, je défendrai la position française d’une augmentation forte des crédits consacrés à la culture.

Les Rencontres pour l’Europe de la culture que j’ai organisées à Paris les 2 et 3 mai derniers, auxquelles, peutêtre,
un certain nombre d'entre vous ont participé, ont ouvert de nouvelles perspectives très concrètes pour
atténuer les obstacles à l’organisation de tournées, à la circulation des oeuvres et à la mobilité des artistes et des
professionnels. Pour vous et pour ceux d'entre vous qui n'étaient pas présents à ces Rencontres, je veux saluer
trois discours. Celui, bien sûr, du Président de la République française, celui du Président du Conseil européen,
le Premier ministre du Luxembourg, Jean-Claude Juncker, qui fait honneur 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, en
toutes circonstances, et notamment dans les circonstances de la tempête, à notre projet politique européen.

Dans ce magnifique théâtre de la Comédie française, il avait trouvé les mots qui nous allaient droit au coeur, tout
simplement pour affirmer la nécessité politique du projet culturel dans la construction européenne. Et le
troisième discours fut celui du Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, qui lui aussi a
défini un cap nouveau faisant de la culture non pas le supplément d'âme comme le disait tout à l'heure Ivan
Renar, non pas l'occupation d'un espace intelligent, mais une priorité stratégique avec les conséquences que
cela doit entraîner, notamment pour les budgets, pour faire en sorte que le concert, l'interprétation que vous
donnez dans un pays, dans une ville, au-delà des tournées habituellement organisées, puissent rayonner partout
dans l'ensemble du continent européen. Et le Ministre français que je suis sait parfaitement que tout cela a un
coût, et qu'il faut pouvoir encourager ces rencontres, ces parcours des artistes et cette conquête de nouveaux
publics.

Il faut que nous sachions apprendre de nos modes différents de pratiques et d’usages différents. Votre
collectivité musicale est particulièrement riche de pratiques et d’usages différents. Je me réjouis que vos
échanges, durant ces deux jours, portent aussi sur ces bonnes pratiques.

La France présente la particularité, peut-être, de n’avoir pas suffisamment de bonnes salles, moins certainement
que d’autres pays voisins, pour accueillir vos formations. Je suis résolu à améliorer cette situation, et je suis
heureux d’avoir engagé plusieurs chantiers avec, bientôt, des résultats : à Paris, la salle Pleyel rouvrira ses
portes en septembre 2006 ; elle sera totalement rénovée. Mais aussi à Grenoble, où une fort belle salle a vu le
jour récemment. Et bientôt à Poitiers, à Bordeaux et à Rennes. Vous direz de ma part à Pierre Boulez, s'il vous
rejoint à un moment, que je n'ai pas oublié que j'ai devant moi le projet qu'il voudrait, de création d'une très
grande et très belle et très nouvelle salle à Paris. Dans un premier temps, je vous convie, dans l'ensemble des
monuments historiques français, à organiser toutes les tournées et les concerts que vous pouvez souhaiter.

Nous avons vocation, dans chacun de nos pays, à utiliser le capital que nous avons entre les mains pour que les
artistes puissent travailler.

Je suis aussi très attentif à tout ce qui peut faciliter la circulation des musiciens en Europe. Il m’importe de
contribuer à faciliter encore ce mouvement historique. Je m’intéresse à ces échanges d’expériences, à ces
échanges de musiciens entre certains de vos orchestres. Sachez que vous aurez toujours mon soutien pour
développer de tels projets.

Avant de vous laisser commencer vos travaux, je veux évoquer deux évènements qui me tiennent
particulièrement à coeur et qui vous concernent.

Le premier concerne d’abord Strasbourg et l’anniversaire d’un orchestre particulièrement important dans notre
pays ; je veux parler du 150ème anniversaire de l’orchestre Philharmonique de Strasbourg. Je tiens à adresser
devant vous tous mes voeux les plus chaleureux pour cet orchestre, pour ses musiciens, pour son directeur
général, Patrick Minard, pour son futur directeur musical, Marc Albrecht.
Je souhaite aussi vous dire quelques mots de la Fête qui s’est déroulée avant-hier, 21 juin.

J’avais souhaité que cette année 24ème édition réaffirme avec force la vocation de la Fête de la Musique – dont
vous savez qu’elle rayonne aujourd’hui dans plus de 100 pays à travers le monde – à l’égard des amateurs dont
elle illustre la pratique et l’écoute.

J’ai été entendu, au-delà même de ce que j’avais espéré. Ce qui m’a frappé, c’est non seulement le nombre et la
qualité des manifestations, mais aussi l’engagement et l’enthousiasme des jeunes, parfois des enfants, ainsi que
de leur encadrement. C’est essentiel, car le développement de l’éducation artistique et culturelle, en France et
en Europe, est l’une de mes priorités. Et voir de jeunes enfants, parfois confrontés à des difficultés personnelles
ou familiales fortes, à ces nouvelles formes de rencontres entre traditions, entre religions, entre couleurs de peau, être réunis par la pratique musicale, qu'il s'agisse de la voix ou d'un instrument, c'est, je crois, un message
et une ambition politiques qui doivent tous nous réunir.

Cet engouement populaire prouve à l’évidence de grandes attentes à l’égard de la musique, et porte un
message auquel nous devons répondre, dans notre volonté commune de faire de la musique un langage pour
tous, une exigence humaniste, un lien fort de cohésion sociale. Les orchestres, par leur prestige, par leur
panache, par leur histoire , par leur diversité, par leurs répertoires, sont les ambassadeurs désignés de cette
ambition collective.

Je suis persuadé que vos journées d’échanges et de travail apporteront beaucoup à cette cause, à la cause de
la musique, à celle de la culture et du dialogue des cultures et, ici, au Parlement européen, je le dis avec calme
et conviction, à celle de l’Europe.

Je vous remercie.

Inauguration de l'exposition "La part visible des camps : photographies du camp de concentration de Mauthausen" – Centre historique des archives nationales

23 juin 2005

Monsieur le Président d'honneur,

Monsieur le Vice-Président de l'Amicale nationale des déportés, familles et amis de
Mauthausen et ses commandos,

Monsieur le représentant de l'Amicale de Mauthausen y otros campos,

Monsieur le représentant du mémorial de Mauthausen,

Mesdames les Présidentes, Messieurs les Présidents des fédérations, unions, associations
et amicales de déportés,

Monsieur l'Ambassadeur,

Mesdames, Messieurs,

Au moment de découvrir cette exposition tout à fait exceptionnelle, qui est une grande
première depuis soixante ans, depuis la libération des camps, ma première pensée va à
Madame Michelle Rousseau-Rambaud, qui ne peut être présente parmi nous ce soir, et à
qui j'adresse mes voeux de prompt rétablissement. Elle préside l'amicale nationale des
déportés, familles et amis de Mauthausen et ses commandos, créée le 1er octobre 1945 par
des rescapés du camp de concentration, pour perpétuer le mémoire des 190 000 personnes
de 25 nationalités différentes, qui ont été déportées au camp de Mauthausen. 110 000 y sont
morts, dont 4778 Français, exterminés par le système concentrationnaire nazi.

Aujourd'hui, 500 déportés, continuent à apporter leur témoignage, relayés par les fils, les
filles, les petits-fils, les petites-filles que vous êtes, par les jeunes et les enseignants des
écoles, des collèges, des lycées, des universités, à qui vous transmettez la mémoire de la
longue nuit funèbre dont ils ont été les victimes et les témoins. Leur témoignage, votre
témoignage, est irremplaçable, pour nous appeler, non seulement à commémorer, mais
aussi, dans un même mouvement, à réfléchir sur ces pages les plus sombres et les plus
douloureuses de notre histoire, de l'histoire de l'Europe, de l'histoire de la civilisation, où
cette part maudite, cette part d'inhumanité de l'homme, cette culture de la mort et de l'horreur
nous appelle à la vigilance, face à tous les ennemis de la liberté et de l'humanité. Cette
exposition nous rend cette part visible.

Ainsi les déportés de Mauthausen, parce que leur prétendue race, leur origine, leur
prétendue déviance, leur action politique, leur engagement dans la Résistance, leur combat
pour la liberté étaient insupportables à la barbarie nazie, ne seront pas anéantis dans la nuit
des camps.

Les témoignages que nous allons voir ont d'autant plus de force que ce sont des images.

Des images glacées, des photographies, prises sur le vif, ou mises en scène dans
l'immensité funèbre du camp, par les bourreaux eux-mêmes. Car ces images ont une
histoire. Destinées à l'origine à la propagande et à l'administration du camp, elles sont prises
par les SS et issues du laboratoire photographique, sans aucun équivalent, à notre
connaissance, du camp de Mauthausen. Si elles sont parvenues jusqu'à nous, c'est grâce à
quelques inlassables combattants de la liberté, ces déportés espagnols, commis par
l'horrible rationalité de la division du travail forcé à l'intérieur des camps, à ce laboratoire. Ils
ont soustrait les négatifs, ces témoignages uniques, qu'ils savaient devoir sauvegarder, pour
les transmettre aux générations futures. Et ils les ont remis à une paysanne autrichienne,
dont la ferme était attenante au camp, et qui les a gardés, puis rendus à quelques
survivants, à la Libération. Il y a quelque 800 photographies en tout.

500 clichés sont
exposés, provenant des survivants, de leurs héritiers et d'un fonds exceptionnel déposé ici,
au Centre historique des archives nationales, ces archives qui ont pour mission de conserver
et de transmettre la mémoire de ce siècle, et en particulier, celle de la Résistance, de la
déportation et du génocide.

Fondée sur une collaboration unique, sans précédent, à ce jour inédite, entre le monde
associatif et les institutions culturelles, cette exposition, qui sera présentée ensuite à
Barcelone, à Vienne, puis dans plusieurs autres pays européens, l'année prochaine, jette un
pont entre le passé et le présent. Elle favorise la compréhension du destin commun que
partagent les peuples de l'Europe d'aujourd'hui. Je tiens à remercier le ministère de l'Intérieur
de la République d'Autriche, représenté en la personne de Son Excellence M. Anton
Prohaska, ambassadeur à Paris et le Mémorial autrichien de Mauthausen représenté par M.
Ludwig Zwickl, qui est aussi parmi nous.

En confrontant votre souvenir, notre mémoire, et ces documents d'archives exceptionnels,
cette exposition est un passage de témoin entre toutes les victimes du nazisme et les
générations présentes et à venir. Ces clichés nous glacent d'effroi.

Certains sont tout
simplement insoutenables. Je pense à la juxtaposition de ce SS qui pose benoîtement, de
ces monceaux de cadavres et de ces visages émaciés, dont les regards si sombres disent le
fond de la misère humaine.

Nous ne dirons jamais assez notre reconnaissance, notre dette, nous les enfants, les petits-enfants
de cette génération, à ces combattants de la liberté, décrits par André Malraux, qui
les avait côtoyés en Espagne, puis en Corrèze et à Strasbourg, dans le feu des combats,
comme le " peuple de ceux dont la technique concentrationnaire avait tenté de faire des
esclaves parce qu'ils avaient été parfois des héros, le peuple dérisoire des tondus et des
rayés, notre peuple, pas encore délivré, encore en face de la mort, et qui ressentit que
même s'il ne devait jamais revoir la France, il mourrait avec une âme de vainqueur ". Ne les
oublions pas !

La France sur la Grande Muraille – conférence de presse

23 juin 2005

Monsieur le Ministre, Cher Christian,

Monsieur le Ministre conseiller, Cher LIU Shen,

Cher Gad Weil,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue, en français et en chinois, –
Huan yin ! – pour dresser un premier bilan de l’année de la France en Chine et
vous présenter un évènement sans précédent.

Comme l’a rappelé le Président Jacques Chirac en recevant l’an dernier, M. Hu
Jintao, Président de la République populaire de Chine, le général de Gaulle a
inscrit, il y a quarante ans, les relations entre nos deux pays dans le temps
long de l’histoire et de la culture. Une histoire exceptionnelle à l’échelle du
monde. Rares sont les pays qui partagent cette même conscience de l’histoire
et de la culture dans la formation de leur identité.

C’est pourquoi, tout au long de l’année de la Chine en France, puis de l’année
de la France en Chine, nous avons fait le choix de la culture, pour nous
présenter, nous découvrir, exprimer notre singularité, notre originalité, notre
ouverture dans un monde qui devient plus uniforme. Ce n’est pas le choix
d’une culture qui serait un supplément d’âme mais bien d’une culture de
l’invention, de la création, de l’imagination, dans tous les domaines, qu’il
s’agisse de l’industrie, des services, de l’art de vivre. Oui, c’est cette culture de
créateurs et d’inventeurs, cette culture d’ingéniosité et d’ingénieurs, cette
culture de la douceur de vivre, de la qualité et de la diversité de la vie, que
nous sommes fiers et heureux de présenter à la Chine et aux Chinois.

Jamais deux pays n’ont fait autant que la Chine et la France, en si peu de
temps, pour se découvrir à travers les échanges culturels. Chacun de nos deux
pays ont eu à coeur de permettre à l’autre de monter des évènements dans les
monuments et les lieux les plus emblématiques de la fierté nationale.

La France avait illuminé en rouge la tour Eiffel, ouvert les Champs-Elysées à
un défilé sans précédent pour le nouvel an chinois, et offert Versailles à la
Chine pour le mémorable feu d’artifice final de l’année de la Chine.

Nos partenaires et amis chinois nous ont donné, à leur tour, les marques les
plus exceptionnelles d’honneur et de considération. Parmi les temps forts les
plus spectaculaires, je citerai le concert de Jean-Michel Jarre au coeur de la
Cité interdite, vu par des centaines de millions de téléspectateurs, en Chine et
dans le monde, les bannières de Daniel Buren plantées sur la rampe du
Temple du Ciel, le survol de la Grande Muraille par la patrouille de France.

Je pense également à ce qui est peut-être moins visible de France, mais tout
aussi significatif de notre confiance et de notre amitié. La France est ainsi le
seul pays à avoir été autorisé à ouvrir un centre culturel libre d’accès à Pékin.

Les résultats sont à la hauteur de nos efforts mutuels. C’est une très belle
réussite. On n’a jamais autant parlé de la France en Chine que cette année,
dans tous les domaines, culturels, économiques et scientifiques. Les chiffres
que vous trouverez dans vos dossiers sont éloquents. Je citerai en particulier le
succès de l’exposition des Trésors impressionnistes des collections nationales
françaises, dont plusieurs sortaient pour la première fois de notre territoire, à
Pékin, Shanghai et Hong Kong ; mais aussi le rideau de scène « Parade » de
Picasso, exceptionnellement sorti des réserves du Centre Pompidou, vu par
deux millions de visiteurs à Hong Kong.

En ce moment même, l’exposition « Louis XIV à la Cité interdite », produite
par le Château de Versailles, attire les foules à Pékin, tandis que les
expositions « Visions françaises », remarquable mise en valeur des réussites
des architectes français en Chine et ailleurs, et « Cosmopolis », sur le
développement urbain, viennent d’entamer leur étape de Chongqing grande
métropole au coeur de la Chine. Je pense aussi aux succès rencontrés dans le
domaine si riche du spectacle vivant, notamment la grande tournée de
l’Orchestre de Paris, les représentations des Paladins avec les Arts Florissants
et José Montalvo, des Arts Sauts, d’Angelin Preljocaj, de Farid Berki ou du
Ballet de l’Opéra de Lyon. Je citerai enfin, parmi tant d’autres réussites, la
tournée de la Cinémathèque avec Agnès Varda, les festivals de cinéma, les
défilés de mode, les Transmusicales de Rennes installées à Pékin – ce festival
de musiques actuelles en plein air était une première en Chine. Et bientôt, la
France sera l’invitée d’honneur du Salon du livre de Pékin.

L’Année de la France en Chine montre à quel point la culture est un formidable
atout dans la mondialisation, parce qu’elle exprime notre identité et nous
permet de diffuser dans le monde notre image de marque, nos valeurs, nos
musiques, nos couleurs, notre rayonnement, celui de nos créations, de nos
patrimoines, de nos territoires, de nos entreprises, de nos talents, dans tous les
domaines.

C’est dans cet esprit que je serai très heureux de participer à la clôture de cette
année si riche, en me rendant en Chine du 15 au 17 septembre 2005 à
l’invitation du gouvernement chinois. Votre dossier en retrace les temps forts.

Sophie Marceau, qui est sans aucun doute l’actrice française la plus connue et
la plus appréciée du public chinois, a accepté d’être la marraine de la clôture de
l’Année de la France en Chine et de m’accompagner pour présenter un
panorama de ses films à Pékin et à Chengdu, capitale de la province du
Sichuan.

Je suis également très heureux que Gérard Mortier et Brigitte Lefèvre aient
permis l’organisation d’une tournée exceptionnelle du Ballet de l’Opéra de Paris
à Pékin et à Shanghai.

L’illumination du Palais d’été, le 17 septembre en soirée, fera écho à
l’illumination en rouge de la Tour Eiffel lors du nouvel an chinois l’an dernier.

Enfin, La France sur la Grande Muraille, l’Incroyable Aventure, conçue par Gad
Weil, qui vous la présentera dans un instant, se tiendra sur le monument le
plus emblématique, aux yeux du monde, de la force et de l’ancienneté de la
civilisation chinoise, en même temps que les Journées du Patrimoine en
France, les 17 et 18 septembre prochain. Ce n’est pas une coïncidence, mais
l’éclatante évidence de la rencontre, festive et conviviale, de notre culture, de
notre art de vivre, de notre patrimoine, de nos artistes et de nos créations, avec
les dizaines de milliers de Chinois présents sur ce qu’ils appellent la « longue
muraille » (Chang Cheng) et avec les dizaines de millions de leurs compatriotes
qui seront touchés par cet événement à distance. Ce « long serpent de pierre »,
cette « voie murée sur les cîmes », ce témoignage d’une civilisation bimillénaire, qui n’a cessé de hanter l’imagination des voyageurs européens
stupéfaits, fut longtemps l’expression d'une frontière, plus symbolique que
défensive, entre cette grande civilisation et le reste du monde. Elle devient le
symbole même de son ouverture et de son engagement dans le dialogue des
cultures, si nécessaire au monde d’aujourd’hui.

C’est aussi une magnifique occasion de faire connaître la France aux millions
de touristes chinois que nous attendons dans les années qui viennent, avec
tout ce que leur venue entraînera comme créations d’emplois dans notre pays.

C’est pourquoi j’ai incité les grands établissements publics du ministère de la
culture et le Centre des Monuments Nationaux à participer à cet événement. Je
me félicite que le Louvre, le Musée du Quai Branly, Chambord, mais aussi
plusieurs monuments du Centre des Monuments Nationaux, de nombreuses
collectivités aient décidé de saisir cette occasion exceptionnelle. C’est un enjeu
d’aménagement et de développement de nos territoires, qui viendront présenter
au public chinois la richesse de leurs patrimoines architecturaux,
gastronomiques, artisanaux, culturels, artistiques, touristiques. Je suis ravi que
Christian Estrosi, en sa double qualité de ministre et de représentant des Alpes
maritimes, nous en dise un mot, car il a engagé son conseil général dans un
partenariat exemplaire. Il est vrai que son département, au patrimoine naturel et
culturel remarquable, compte aussi, depuis 1998, un magnifique musée des
arts asiatiques.

En un mot, l’année de la France en Chine, c’est l’image d’une France qui a foi
en son avenir, une France qui entreprend, qui prend l’initiative, qui ose
l’aventure, une France qui prend sa place dans le monde, sans rien renier ni de
ses racines ni de ses valeurs.

Avant de céder la parole à Christian Estrosi, puis à Gad Weil, je tiens à
remercier tous nos partenaires pour leur mobilisation. Car l’année de la France
en Chine est aussi exceptionnelle, par l’importance du mécénat dont elle a
bénéficié. Je remercie chaleureusement les entreprises membres du comité
d’honneur de l’Année de la France en Chine, présidé par Henri Proglio, dont le
soutien a été essentiel. Je remercie aussi les entreprises mécènes de
l’Association pour le Rayonnement de l’Opéra national de Paris. Du côté des
pouvoirs publics, le ministère des affaires étrangères, mais aussi ceux du
tourisme et de l’agriculture, dont je salue les représentants, se sont mobilisés.

Et j’ai cité l’engagement des collectivités locales. Je n’aurais garde d’oublier les
organisateurs chinois et français de ces manifestations.

A tous, un grand merci !

Colloque " Mécénat et management : une rencontre insolite " – Paris, Ecole du Louvre

22 juin 2005

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Je suis très heureux de vous retrouver, au coeur de cette rencontre insolite et nécessaire,
entre le mécénat et le management, en ce lieu doublement emblématique. Car nous
sommes dans le plus grand musée du monde, le plus visité, le lieu par excellence du
rayonnement de notre culture, de notre patrimoine, où le mécénat joue un grand rôle pour
contribuer à enrichir sans cesse les collections de nouveaux chefs d'oeuvre et rénover les
salles d'exposition.

Il y a quelques semaines, j'ai ainsi salué l'entrée au Louvre de la vierge
de Simon Vouet et de la vestale de Houdon, grâce au mécénat de deux entreprises
différentes. Nous sommes aussi dans une grande école, relevant du ministère de la culture
et de la communication, et je me réjouis de la participation d'étudiants et de professeurs de
l'école du Louvre, mais aussi d'autres grandes écoles prestigieuses, à cette journée de
réflexion et de débat, nourrie par les travaux de recherche en management sur le mécénat,
envisagé à juste titre comme un système de relations, entre l'entreprise et son
environnement, entre la création artistique et l'entreprise, mais aussi sans doute, au sein
même de l'entreprise. Et j'ajouterais, entre notre société dans son ensemble et la culture,
l'art, les créateurs, l'alliance féconde du patrimoine et de la création qui fonde son
rayonnement et son identité, mais aussi sa capacité de dynamisme et de progrès.

Et le temps est bien révolu du " père nourricier des Muses ", " le plus excellent pâtissier de
Paris ", " le plus méchant poète de l'univers ", " le plus méchant comédien du monde "
qu'était l'illustre Ragueneau selon Dassoucy, poète et musicien, contemporain du vrai
Cyrano ressuscité par Rostand, et qui décrit ainsi, dans ses Aventures burlesques, " ce
pauvre innocent " : " c'était le meilleur homme du monde, il faisait crédit à tout le Parnasse ;
et quand on n'avait point d'argent, il était trop payé, trop satisfait, et trop content quand
seulement d'un petit clin d'oeil on daignait applaudir à ses ouvrages. Je me souviens que,
pour avoir eu la patience d'écouter l'une de ses Odes pindariques, il me fit crédit plus de trois
mois sans me demander jamais un sol. "

Oui, cette répartition des rôles a bien changé. Et le métissage des parcours et des fonctions
des personnes rassemblées ici aujourd'hui n'est pas anodin. Il est porteur de sens.

Car la culture est l'affaire de tous. C'est tous ensemble : pouvoirs publics, élus locaux et
responsables des collectivités territoriales, responsables des institutions culturelles et des
entreprises, acteurs des organisations professionnelles, étudiants, enseignants, chercheurs,
que nous devons travailler pour sauvegarder et mettre en valeur notre patrimoine culturel,
encourager la création artistique contemporaine, et permettre à de nouveaux projets, à de
nouvelles rencontres, à de nouveaux engagements, de voir le jour.

Votre propre engagement est vraiment significatif d'une évolution des mentalités, et je tiens à
vous remercier d'être tous présents, aussi nombreux, ici aujourd'hui. Je sais que nous avons
dû refuser de nombreuses inscriptions, en dépit de la grande capacité de ce grand
amphithéâtre de l'école du Louvre.

Bien loin d'un désengagement de l'Etat, la voie du mécénat est un appel au partenariat et à
la complémentarité pour permettre à de nouveaux projets de se développer. Nous sommes
passés, dans ce domaine, d'une culture de réticence, voire parfois de soupçon, à une culture
de confiance et de reconnaissance.

Les entreprises comprennent peu à peu le rôle clé qu'elles peuvent jouer pour soutenir et
promouvoir cette diversité culturelle dont nous sommes légitimement fiers et qui peut, en
termes économiques, s'analyser comme un " avantage comparatif " dans la compétition
internationale. Elles prennent conscience qu'au-delà de la dimension, par nature
désintéressée, du don, le mécénat est porteur de nombreux avantages pour leur image, leur
culture d'entreprise, voire leur stratégie de développement, parce qu'il est facteur de
compétitivité et d'excellence.

De nombreux grands groupes ont déjà fait le choix d'un engagement actif de mécène. Je
pense à des opérations exemplaires comme les acquisitions de Trésors nationaux, que j'ai
évoquées, à la restauration de la galerie des glaces à Versailles ou de la Galerie d'Apollon
au Louvre. Il s'agit aussi de développer davantage le mécénat de proximité des quelque
deux millions de petites et moyennes entreprises réparties sur l'ensemble de notre territoire.

De nombreux partenariats de proximité ont été facilités par les Chambres de Commerce et
d'Industrie, avec lesquelles une dizaine de conventions ont été conclues depuis que nous
avons signé au ministère de la culture et de la communication la Charte pour le
développement du mécénat culturel avec l'Assemblée française des Chambres de
commerce et d'industrie. Je pense par exemple au club d'entrepreneurs du Limousin, qui
soutient l'ensemble baroque de Limoges, à la soixantaine d'entreprises régionales associée
chaque année aux Eurockéennes de Belfort, ou encore à l'action de mécénat local lancée
pour restaurer statues du parc du château de Versailles. Je pense au foisonnement des
initiatives des centaines de PME qui soutiennent le spectacle vivant et des festivals locaux,
dans toute la France. Elles ont pris des risques, elles ont repéré, elles ont soutenu des
talents émergents. J'adresse ici un vibrant merci à ces "mécènes découvreurs" et je souhaite
que l'intérêt médiatique justifié que suscitent les grandes opérations n'éclipse en rien les
autres formes de mécénat.

Une étude réalisée par le ministère sur un panel de 2 000 entreprises et institutions
culturelles montre une nette progression du mécénat d'entreprise en faveur de la culture,
d'environ 20 % entre 2003 et fin 2004.

Ce résultat encourageant s'explique tout d'abord par l'application de la loi du 1er août 2003,
relative au mécénat, aux associations et aux fondations, qui accorde, comme vous le savez,
60% de réduction d'impôts aux entreprises donatrices, qui sont ainsi incitées à s'engager
davantage. Ces dispositions législatives se placent parmi les plus attractives des pays
industrialisés comparables.

Mais j'ai toujours pensé qu'au-delà d'une disposition fiscale particulièrement motivante, c'est
l'évolution des entreprises elles-mêmes qui est déterminante pour la progression du
mécénat. Aujourd'hui, l'initiative des entreprises se trouve libérée. Elle forge un nouveau
climat – celui de la confiance en la société civile pour concourir aux actions d'intérêt général.

J'en veux pour preuve, alors même que le dispositif fiscal a apporté, certes, de substantielles
améliorations, que le rythme de création des fondations d'entreprises a triplé depuis un an,
comme je l'ai rappelé à l'Assemblée nationale la semaine dernière.

C'est ensuite un investissement de plus en plus significatif des acteurs du mécénat dans les
structures culturelles. Je le répète, je ne suis pas le ministre du désengagement de l'Etat !

Les financements par voie de mécénat apportent un " plus " bien appréciable, si l'on en juge
par les besoins et la créativité permanente qu'ils permettent de satisfaire.

C'est aussi, certainement, dû à la popularité grandissante du mécénat.

Je me réjouis que les
médias, dans leur ensemble, abordent le sujet avec moins de suspicion.

La presse en
particulier paraît s'y intéresser de plus en plus.

Et – comment ne pas le souligner ici, ce matin ? – c'est aussi l'intérêt que portent les écoles
de management, leurs professeurs et leurs étudiants, et un nombre croissant d'acteurs
culturels, à l'économie de la culture.

C'est enfin la politique du ministère qui commence à porter ses fruits. J'ai évoqué le maillage
du réseau du ministère de la culture et de celui des chambres de commerce, que j'ai lancé
au printemps dernier. Il facilite peu à peu les rencontres entre le milieu culturel et les chefs
d'entreprises, qui suscitent de nombreux projets nouveaux. Mais aussi l'éclosion du mécénat
de proximité, celui des PME-PMI. L'étude que j'ai citée nous montre que près de 30 % du
mécénat culturel provient d'entreprises de moins de 100 salariés. Le chiffre était de 15 % il y
a deux ans, toutes causes de philanthropie confondues. Aujourd'hui, nous pouvons affirmer
que le mécénat n'est plus réservé aux grands groupes. Ceux-ci ont su montrer l'exemple et
savent s'engager dans le soutien de grandes causes, je tiens à les en remercier.

Il est significatif que vos réflexions aient porté, non seulement sur l'éclosion du mécénat,
mais aussi sur la diversité culturelle, sur cette grande cause que nous défendons notamment
à l'Unesco.

Je me réjouis de ce qui vous a été dit ce matin : l'impact du mécénat ne se mesurera pas
seulement à l'aulne de ses retombées directes ou immédiates, mais à celle de son impact
global, tant dans l'entreprise qu'à l'extérieur, et ce dans une perspective stratégique de
croissance.

Notre culture associative, celle du bénévolat, influence le mécénat français qui reçoit de
larges contributions en compétence ou en nature. J'encourage ces nouveaux mécénats
parce qu'ils impliquent de nouveaux partenaires. Ils apportent un sang nouveau au
management de nos structures culturelles, et leur imprégnation est tellement réciproque que
les acteurs culturels conquièrent aussi, de cette façon, de nouveaux publics.

Je relève avec satisfaction, toujours aux termes de l'enquête qui vous a été présentée, que
le monde culturel lève peu à peu ses réticences à l'égard de l'univers de l'entreprise. Je sais
qu'Eric Tanguy, que je salue, vous a fait part de sa liberté de création en résidence et du
respect de ses choix artistiques par les mécènes. Je suis heureux que vous l'ayez entendu
de sa bouche, et je veux vous dire combien j'apprécie ce témoignage.

Aujourd'hui, les
artistes ne disent plus : " taisez-vous " , mais " levez-vous, mécène que vous êtes ! ".

S'il faut se réjouir des progrès accomplis collectivement, l'autosatisfaction n'est pas dans ma
nature. Il nous reste assurément beaucoup à faire.

Dans l'exercice des responsabilités qui sont les miennes, je voudrais mettre en exergue le
mécénat créateur d'emplois, source de formations nouvelles.

C'est pourquoi j'encourage la rencontre entre les filières de formations, dont notre réunion
d'aujourd'hui est une belle illustration. La culture, son économie, sa gestion est un thème
développé de longue date. La spécialité " management des arts et de la culture " d'HEC que
vous avez créée, Monsieur le Professeur Evrard, aura bientôt vingt ans, m'a-t-on dit. Mais les
métiers du mécénat, qui se professionnalisent de plus en plus, sont encore des métiers
émergents. L'étude que j'ai évoquée démontre que 70 % des entreprises de plus de 500
salariés interrogées ont un " responsable de mécénat ", ce qui constitue à l'évidence un
signe très fort de l'intérêt des entreprises. Il est également intéressant de noter que même
les PME déclarent avoir recours à un consultant, ce qui est une tendance prometteuse. J'en
tire la conséquence que le mécénat représente sans doute un gisement d'emplois. Vous
entendrez tout à l'heure celles et ceux qui l'exercent déjà dans des entreprises et des
institutions culturelles emblématiques.

Il nous faut donc réfléchir au développement de ces emplois, ainsi qu'à celui des formations,
initiales et continues, qui y préparent. Je souhaite que des séminaires de formations ouverts
aux acteurs culturels et économiques se déroulent dans toutes les régions. En octobre
prochain, une réunion nationale aura lieu entre les correspondants des chambres de
commerce et d'industrie et ceux des DRAC afin de fixer ces orientations.

J'encourage aussi les rencontres entre le ministère de la culture et de la communication et
les institutions professionnelles. Ainsi, je souhaite que les chartes signées avec les
chambres de commerce s'étendent notamment aux experts comptables, aux commissaires
aux comptes et aux notaires. Les ordres professionnels y sont disposés.

Les excellentes
relations que nous entretenons avec ces professions, qui ont un rôle essentiel à jouer en
faveur du développement du mécénat, sont très encourageantes.

Les échanges d'expériences entre les responsables d'institutions culturelles françaises et les
spécialistes étrangers me paraissent aussi indispensables pour accroître notre ouverture
européenne et internationale. Les 4,5 et 6 février 2006, le séminaire international, intitulé "
approches comparées du mécénat culturel ", qui réunira une centaine de responsables
d'institutions culturelles françaises avec des spécialistes européens, américains et asiatiques
du mécénat à l'Abbaye de Royaumont, sera un temps fort de cette ouverture.

Car c'est bien du rayonnement international de notre patrimoine, de nos créations, de notre
pays, qu'il s'agit. En ce sens, si le mécénat est définitivement entré dans les moeurs, c'est
bien parce qu'il est devenu un facteur de diversité culturelle, mais aussi de cohésion sociale
et de dynamisme économique.

Je vous remercie.

Remise des insignes d’Officier dans l’ordre des arts et des lettres à Liu Shen

20 juin 2005

LIU Shen xiansheng,

Je suis très heureux de vous souhaiter la bienvenue et très fier de vous distinguer, au nom
de l’amitié entre la Chine et la France, entouré des nombreux amis chinois et français qui se
joignent à moi pour vous dire combien a été apprécié, depuis votre prise de fonctions à Paris
il y a quatre ans, le rôle essentiel que vous avez joué dans le développement des relations
culturelles franco-chinoises.

Vous êtes originaire de Chengdu, capitale du Sichuan, « cité des hibiscus » et des brocarts,
haut lieu de la civilisation et de l’histoire chinoises, cher au fameux poète Du Fu.

Comme le dit le proverbe chinois, un chemin de dix mille li commence par un seul pas. Vous
avez, dès le début de vos études à l’Institut diplomatique de Pékin, manifesté votre attirance
pour notre culture en choisissant la spécialité "Langue et civilisation françaises". La fidélité
dont vous avez fait preuve ensuite envers ce choix de jeunesse prouve qu’il s’agissait d’une
véritable vocation.

Traducteur officiel au Bureau national de Pékin, vous avez contribué pendant presque dix
ans à faire découvrir aux lecteurs, étudiants et chercheurs français les principaux écrits
politiques chinois.

Vous avez ensuite, à l’aube des années quatre-vingts, donné une inflexion décisive à votre
carrière, en abordant le domaine des relations culturelles internationales, tout d’abord à
Pékin, au Ministère des relations internationales culturelles, puis au siège de l’UNESCO à
Paris. Je constate avec grand plaisir que notre pays a constitué la première étape de votre
carrière internationale. Et votre connaissance de notre langue et de notre culture vous
prédisposait à découvrir des pays qui reflètent toute la richesse et la diversité de l’héritage
francophone.

Vous passez en effet cinq ans comme Conseiller culturel auprès de l’Ambassade de Chine
en Algérie. Puis vous revenez dans votre pays, pour diriger le Service des Affaires
internationales du Ministère de la culture, avant d’être nommé à Bruxelles, Conseiller culturel
auprès de l’Ambassade de Chine en Belgique, avec des fonctions élargies auprès de l’Union
européenne. Lors de votre retour au Ministère de la culture à Pékin, vous prenez en charge,
en tant que Directeur général adjoint, chargé des relations extérieures, l’Europe bien sûr,
mais également l’Amérique du Nord.

Cette nouvelle responsabilité préparait votre arrivée à Ottawa, comme Conseiller culturel
auprès de l’Ambassade de Chine au Canada, pays avec lequel, vous le savez, la France
entretient des relations culturelles étroites, tant pour des raisons historiques, que parce que
nos deux pays oeuvrent de concert pour promouvoir la cause de la diversité culturelle et du
dialogue des cultures, que la Chine défend elle-même avec une conviction et une constance
que je tiens à saluer ici particulièrement. Je sais en effet que vous n’y êtes pas étranger et
votre carrière vous a permis de prendre la mesure des enjeux de cette cause d’une grande
actualité.

En 2001, presque vingt ans après votre première affectation dans notre capitale auprès de
l’UNESCO, vous revenez à Paris, comme Ministre-conseiller culturel.

Votre nomination a ouvert dans l’histoire des relations culturelles entre nos deux pays un
chapitre particulièrement fécond. Je citerai le premier accord culturel sino-français signé par
nos deux Premiers Ministres à Paris en septembre 2002, auquel vous avez apporté une
contribution décisive. Un des termes importants de cet accord stipulait que serait établi, dans
chacune des deux capitales, un centre culturel de l’autre pays. Il s’agissait pour la Chine
d’une première dans un pays occidental, et je puis vous assurer que la France en est très
fière. C’est à vous, Monsieur le Ministre-conseiller, qu’est revenu de mettre en oeuvre ce
projet que vous avez lancé avec succès, en choisissant au coeur de Paris un lieu prestigieux
qui permettra à nos compatriotes de découvrir ou d’approfondir leur connaissance de la
culture chinoise. Et j’ai été très heureux d’inaugurer, auprès de Madame Jacques Chirac, le
centre culturel français à Pékin en octobre dernier.

Vous avez joué un rôle important dans la mise en oeuvre des années culturelles croisées.

Vous êtes un artisan essentiel de l’immense succès de l’année de la Chine en France, qui
s’est déroulée d’octobre 2003 à juillet 2004, en s’achevant par un mémorable feu d’artifice au
château de Versailles, après de nombreux temps forts. Le défilé du Nouvel An chinois sur les
Champs Elysées, au moment même de la visite du Président Hu Jintao et du quarantième
anniversaire des relations diplomatiques entre nos deux pays, a laissé une trace durable
dans le coeur des Français. De même, l’illumination de la tour Eiffel en rouge, retransmise
par les télévisions du monde entier, est un événement, une communion sans précédent
entre les Chinois et les Français.

Et je ne citerai pas les nombreux expositions et spectacles
que vous avez contribué à organiser, comme la plus grande rétrospective du cinéma chinois
que nous ayons connue, à la Cinémathèque, ou, au Grand Palais, l’exposition Montagnes
célestes, qui a révélé au public français les trésors de la peinture, de la calligraphie et de la
poésie chinoises, dites de montagnes et d’eau, shanshui. Le public chinois peut découvrir
des chefs d’oeuvre impressionnistes qui n’avaient jamais auparavant quitté notre sol, et je
suis très heureux d’avoir accompagné le Président Jacques Chirac pour lancer l’Année de la
France en Chine en octobre dernier. Je me réjouis d’y revenir en octobre pour participer aux
cérémonies de clôture dans la capitale chinoise.

Ces années croisées portent haut le dialogue, la coopération, la confiance, l’amitié et je
dirais, pour employer un mot clé de la culture chinoise, l’harmonie, hexie, entre nos deux
pays, nos deux peuples, nos deux cultures. Sans doute la curiosité et le désir de découverte
de la culture de l’autre n’ont-ils jamais été aussi forts aujourd’hui et je tiens à vous rendre
amicalement et solennellement hommage pour la part personnelle que vous y avez prise.

Vous avez, particulièrement au cours de ces quatre ans à Paris, inlassablement contribué à
ce rapprochement. Mais au-delà, vous êtes, dans la tradition millénaire des grands
voyageurs chinois, qui furent souvent des diplomates, l’un de ces passeurs de Chine, l’un de
ces artisans du dialogue entre les civilisations, souvent moins connus en occident que les
grands explorateurs européens. A toutes les époques, ils font vivre l’ouverture au monde et à
l’autre sans laquelle il n’est pas de progrès de l’humanité. Et nous en avons particulièrement
besoin pour construire le monde d’aujourd’hui. Tel est aussi le sens de l’hommage que je
vous rends au nom de la France.

LIU Shen, au nom de la République, nous vous faisons officier des Arts et des Lettres.

Remise des insignes de Chevalier dans l'ordre national de légion d'honneur à Séverin Wundermann

17 juin 2005

Cher Severin Wunderman,

Je suis très heureux et très fier de vous rendre hommage ici ce soir.

Vous êtes né dans une famille où les enfants et leur éducation étaient ce qu’il y
avait de plus précieux. Mais vous avez dû, très tôt, abandonner votre maison
de Bruxelles, pour être mis à l’abri du fléau nazi. Vous avez dû vous cacher
dans un couvent, où vous avez vécu avec des enfants non-voyants. Et la
guerre terminée, vous avez pu retrouver votre frère et votre soeur, avant
d’émigrer aux Etats-Unis, en emportant avec vous les cicatrices de la plus
profonde nuit de l’Europe, mais aussi le souvenir et l’inspiration de ses plus
belles lumières.

Aux études, vous préférez l’entreprise, et vous y rencontrez de très grands
succès. En Californie, vous développez Gucci, Fila, puis Corum. Vous devenez
un leader mondial de l’industrie de l’horlogerie, sans jamais cesser de
collectionner les oeuvres d’art, et d’organiser des manifestations artistiques,
dans tous les domaines du spectacle vivant, du cinéma et des arts plastiques.

Vous créez votre musée, le Severin Wunderman Museum, à Orange, dans la
conurbation de Los Angeles.

Votre musée et votre siège social n’abritent pas seulement de très riches
collections des plus beaux chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’art.

De votre propre histoire, de votre mémoire, de votre douleur, vous décidez de
faire témoignage, à l’attention des jeunes générations. Et vous investissez, aux
côtés de Steven Spielberg, votre ami, dans le recueil des récits, des
expériences, des enfants qui ont survécu à l’holocauste, pour en faire prendre
conscience aux enfants d’aujourd’hui. Vous appelez ce programme éducatif
« les enfants parlent aux enfants ». Vous créez aussi la fondation « changer
une vie », destinée à tous ceux, et en particulier aux enfants, qui sont sans
ressources, et que les autres fondations, les autres oeuvres humanitaires ou
publiques, n’aident pas. Vous ne recherchez pas la reconnaissance ou la
récompense de votre immense générosité, qui n’a d’égale que votre
extraordinaire discrétion. Vous partagez votre temps entre Londres, Los
Angeles, New York, Paris, La Colle-sur-Loup et la Chaux de Fonds, entre vos
affaires, votre famille, vos engagements humanitaires et votre grande
passion personnelle : l’art.

Et je tiens aujourd’hui à saluer tout particulièrement un acte de générosité tout
à fait exceptionnel, qui allie votre passion et votre goût de la transmission,
votre souci des autres, présents et à venir. Oui, votre don généreux, d’une
collection considérable, vouée à un artiste exceptionnel, offrira au plus grand
nombre, le plaisir, l’émotion, de découvrir la diversité d’expression d’un grand
artiste, d’un grand poète.

Vous avez bâti une collection d’exception, autour de Jean Cocteau, qui fut en
quelque sorte, presque trop aimé, prodigieux, prolixe et prodigue, trop célèbre
tout au long du XXe siècle et, il faut bien le dire, sans doute, aussi, trop
longtemps ignoré des institutions, musées et universités en France. Un artiste
dont l’oeuvre a été récemment revisitée, dans notre pays, à l’occasion de
l’exposition que lui a consacrée le Centre Georges Pompidou, en 2003-2004 et
dont Dominique Païni, que vous connaissez, fut le commissaire général.

La collection dont vous faites don à un musée de France, le musée de Menton,
vous n’en avez pas hérité : vous l’avez créée, rassemblée, réunie avec autant
de passion que de patience. Et elle n’est pas le fruit d’une brève et temporaire
fascination, mais la preuve de la particulière connivence que vous avez
entretenue, tout au long de votre vie, depuis l’âge de 19 ans, avec l’art et la
personnalité de Jean Cocteau. Sans doute Cocteau vous est-il apparu comme
l’être non conformiste par excellence, comme un artiste aux multiples talents,
refusant l’enfermement dans une spécialité, et s’exprimant de façon admirable,
aussi bien par l’écriture que par le dessin, le cinéma, la photographie ou le
théâtre, comme l’homme qu’il était : passionnément de son temps, génie
créateur protéiforme, que personne, me semble-t-il, n’a mieux tenté de définir
que Max Jacob, lorsqu’il lui écrivit en 1926 : « il n’y a que les très grands
hommes qui comprennent leur temps : tu as compris le tien en même temps
que tu le créais… »

Les quelque neuf cents oeuvres de ou d’après Cocteau que vous avez acquises
et conservées, témoignent de tous les aspects de la création de l’artiste. Elles
évoquent le poète, le dessinateur, le portraitiste, le photographe, le décorateur,
le scénographe, le cinéaste, l’homme complet, « l’honnête homme » aurait-on
dit à l’âge classique, au coeur des mouvements artistiques de son époque.

Cela fait longtemps, je le sais, cher Severin Wunderman, que vous nourrissez
le projet de faire revenir en France cet ensemble unique au monde. Cela n’a
pas été facile, et il a fallu toute votre détermination et votre exceptionnelle
générosité, pour que votre donation, en faveur de la ville de Menton, puisse se
concrétiser.

Si vous avez choisi Menton, ce n’est pas seulement parce que votre demeure
de La Colle-sur-Loup en est proche ! La ville de Menton entretient, en effet, un
lien particulier avec Jean Cocteau, dont elle fit son citoyen d’honneur.

C’est à
Menton que l’artiste réalisa des fresques pour la salle des mariages, et c’est
pour Menton également que le peintre-poète conçut, dans un bastion du XVIIe
siècle, un petit musée, orné de mosaïques de galets, d’après ses dessins.

Je sais aussi avec quelle attention passionnée la municipalité de Menton suit ce
projet. Celui-ci va entraîner la transformation et l’extension, dans un nouveau
lieu, du modeste musée Cocteau existant, et j’ai grand plaisir à saluer ici
Monsieur Jean-Claude Guibal, Député-Maire de Menton, qui a noué avec vous
des relations d’une grande qualité.

Votre donation va être l’occasion d’offrir à Jean Cocteau une présence vive et
actualisée, dans un lieu qui lui fut si cher, et de renouveler la perception de son
oeuvre. Vous nous donnez, cher Severin Wunderman, une belle image de votre
haute passion pour l’art, de votre indéfectible fidélité à un artiste hors normes,
et, vous qui vivez aussi au sommet d’un immeuble de Los Angeles, de votre
profond attachement à la France, à l’Europe où vous êtes né, aux valeurs
universelles de la création, de l’art et de l’esprit.

Severin Wundermann, au nom du Président de la République et en vertu des
pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion
d’honneur.

Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur à Suzy Menkes

16 juin 2005

Chère Suzy Menkes,

La France, la mode et vous, c’est une longue histoire, une histoire d’amour et de passion…

Encore teenager, après vos années de collège en Angleterre, vous passez une année
sabbatique à Paris, pour étudier les secrets de la coupe et de l’architecture du vêtement, à
l’école de la Chambre syndicale de la couture. Vous assistez aussi, cette année-là, à votre
premier défilé : Nina Ricci. Tant d’autres suivront !

Vos études d’histoire et de littérature anglaise à Cambridge attisent ensuite votre passion
pour le journalisme, qui ne se démentira jamais. Rédactrice en chef du journal des étudiants
de cette prestigieuse université – et la première femme à l’être ! – vous portez parfois minijupe
et bottes Courrèges… A votre sortie de l’université, vous entrez comme journaliste de
mode au Times de Londres. Et vous devenez, en 1978, responsable de la rubrique.

Vous vivez en direct et couvrez tous les fronts, toutes les avancées de la mode
contemporaine. De la montée des marques italiennes (Armani, Versace, Gigli), au
bouillonnement des créateurs français (Gaultier, Alaïa, Mugler), du minimalisme d’Helmut
Lang au renouveau baroque de la couture – avec Christian Lacroix en 1987 – en passant par
les premiers défilés parisiens de Comme des garçons, de Yohji Yamamoto et d’Issey
Miyake. Rien, au sein de ce creuset si fertile et si divers des années quatre-vingts, ne se
dérobe à votre regard et à votre plume, également acérés.

Admirée et respectée pour votre rigueur intellectuelle, libre et incorruptible – il vous est arrivé
de renvoyer les cadeaux d’une maison de couture accompagnés de ce mot : « j’ai été élevée
dans l’idée qu’une femme ne devait rien accepter, sinon des fleurs et des chocolats » – vous
êtes appelée en 1988 à la rédaction en chef de la rubrique mode de l’International Herald
Tribune, basée à Paris, votre ville de coeur, mais aussi, comme vous l’affirmez bien haut, le
véritable pouls de la mode créative – la plus importante à vos yeux. Vous livrez aux lecteurs
du monde entier vos célèbres et incisifs instantanés des podiums – car vous savez faire
partager vos enthousiasmes, aussi bien que vos critiques.

De Paris à Milan, Londres, New York, Tokyo, Pékin et Shanghaï, vous couvrez quelque six
cents défilés par an – mode homme et femme, haute couture, prêt-à-porter, rien ne vous
échappe ! De la superstar du luxe au jeune créateur underground, sans oublier les hommes
du fashion business, nul n’est oublié, s’il a du talent. A vos yeux, la mode se conçoit comme
un système global, et vous voulez tout voir, tout savoir, tout connaître.

Et ensuite, donner à
voir. Symbole de votre puissance et de votre rayonnement, pas un show ne commencerait
sans vous : « Suzy est-elle arrivée ? » murmure-t-on en coulisses, en attendant fébrilement
de lancer les mannequins.

Mais vous avez, Chère Suzy Menkes, bien d’autres activités et centres d’intérêts. D’abord,
vous êtes mère de trois enfants. Vous possédez une maison en Ardèche. Vous êtes aussi
spécialiste de la famille royale et passionnée de bijoux. Vous signez également une
chronique mensuelle dans le New York Times. Vous êtes enfin l’auteur de plusieurs livres :
The Royal Jewels (1985), The Windsor Style (1987) et Queen and Country (1992).

Votre opinion ravit, meurtrit, consacre, exaspère, sans doute, mais compte à chaque fois
absolument. « Elle met toujours le doigt sur le point sensible, dit de vous Karl Lagerfeld. Elle
a une voix et une vision. Parce qu’elle suit la quasi-totalité des collections et qu’elle connaît
l’histoire et la technique de la mode mieux que quiconque. »

Pour votre talent, votre amour de la France, la haute conception de la mode, du style, de
l’élégance, que vous incarnez – des tissus aux couleurs, aux mouvements et à la culture,
avec votre sensibilité, votre intelligence, votre enthousiasme, votre regard, votre liberté, qui
allient avant tout l’art et la passion, la création et le patrimoine vivant, je suis particulièrement
heureux et fier de vous rendre hommage aujourd’hui.

Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous
vous faisons chevalier de la Légion d’Honneur.

Remise du Prix Roland Dorgeles 2005 (Association des Ecrivains combattants)

14 juin 2005

Monsieur le Président de l'association des écrivains combattants,

Monsieur le Délégué général à la langue française et aux langues de France,

Cher Georges Pernoud, Cher Jacques Pradel,

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Je suis très heureux de vous accueillir ici ce soir pour décerner le prix Roland-Dorgelès.

C’est une tradition bien établie et c’est pour moi la deuxième fois. Je m'en réjouis, parce que
cette réunion nous permet aussi, en fêtant nos heureux lauréats, de fêter notre langue. Le
prix Roland-Dorgelès, qui célèbre déjà ses dix ans, cher Michel Tauriac, puisque votre
association l'a créé en 1995, récompense en effet deux professionnels, l'un de la radio,
l'autre de la télévision, qui se sont particulièrement distingués pour la qualité de leur
contribution à la langue française.

Conformément à l’esprit humaniste qui éclaire votre prix et votre association depuis leur
création, un prix qui s’adresse aux professionnels de la communication audiovisuelle, mais
aussi, à travers eux, aux journalistes dans leur ensemble, qui sont aujourd’hui, partout dans
le monde, des combattants de la démocratie, de la liberté, si chères à Roland Dorgelès, du
pluralisme, de nos valeurs, je veux, d’abord, témoigner de notre joie, de notre immense joie,
de voir votre consoeur, Florence Aubenas, et son accompagnateur, Hussein Hannoun, enfin
libérés, enfin de retour. Permettez-moi de leur dédier tout spécialement cette cérémonie.

Le prix Roland-Dorgelès a été institué selon la volonté même de Madeleine Dorgelès,
l'épouse de l'écrivain : il faut ici lui rendre hommage pour son intelligence. Elle avait compris
que c'est par l'audiovisuel que passe maintenant le combat pour notre langue : la radio, la
télévision sont nos compagnes quotidiennes ; si c'est une banalité de dire qu'elles ont envahi
notre vie, avec elles, pour la première fois dans l'histoire, c'est la même langue parlée qui est
entendue sur tout le territoire. Dans notre pays, où la primauté revenait depuis des siècles à
la langue écrite, le français oral – qu'on s'en félicite ou qu'on le déplore – devient une
référence universelle, par le canal des chaînes de radio et de télévision.

Quelle nouveauté,
par exemple, pour notre patrimoine linguistique et quel corpus extraordinaire de la langue
parlée les archives de l'Institut national de l’audiovisuel offriront-elles aux chercheurs de
l'avenir ! Ils y retrouveront tout le fourmillement de la langue, un témoignage précis de son
état à telle époque, de ses variétés et de ses accents aussi, le tout constituant un patrimoine
du français parlé, qui s'ajoutera au séculaire patrimoine vivant de notre culture écrite et de
notre littérature : c'est ainsi que nous nous consolerons de ne jamais connaître la voix de
Diderot en écoutant celle de Gide, et si nous ignorons comment la Champmeslé déclamait
les vers de Racine, nous pouvons apprécier les enregistrements de Sarah Bernhardt ou de
Maria Casarès ; nous n'avions des accents de France que la transcription écrite d'un Molière
ou d'un Marivaux dans leur théâtre, et aujourd'hui nous pouvons constituer de véritables
corpus oraux de nos variations linguistiques.

Les médias audiovisuels sont aussi un formidable instrument pour diffuser la créativité du
français. Je ne pense pas seulement au style personnel de chacun, mais à la capacité des
médias à faire connaître la nouveauté, à la répandre dans le public. A peine le mot "courriel"
avait-il été dûment officialisé par sa parution au Journal officiel qu'on l'utilisait à Radio France
: cette anecdote illustre parfaitement la vigilance des journalistes et leur souci de notre
langue. Puis-je saisir cette occasion pour inviter les professionnels de l'audiovisuel à
systématiser cet effort, et à contribuer à moderniser notre langue en aidant le service public
à mieux diffuser auprès du public la terminologie officielle, comme ils l'ont fait avec bonheur
pour des mots aussi répandus aujourd'hui que baladeur, monospace, internaute ou logiciel ?

Ce n’était pas gagné d’avance et ces exemples montrent l’importance de votre rôle, et, plus
généralement de celui des médias audiovisuels dans leurs rapports avec la langue. Chacun
peut l'entendre, les médias audiovisuels ont fait sortir le français du champ étroit du "bel
usage", pour lui donner une variété de styles, d'inventions et d'accents qui n'avaient jusque
là tout simplement pas droit de cité : la radio et la télévision ont permis d'instaurer une
langue à la fois correcte et souple, qui laisse la place à la variété, à l'invention, sans déroger
à la correction qui sied à notre langue. Ces médias ont accompagné sa dynamique créatrice,
entre la précision des règles, et la richesse de la diversité des expressions du français.

Au risque de surprendre, peut-être, quelques-uns d’entre vous, je n’hésite pas à me féliciter
de la qualité du français employé sur les ondes ! Par-delà les prescriptions d'emploi du
français qui découlent de la loi et des obligations des opérateurs, je suis heureux de
constater l'attention portée par nos médias à employer une langue variée, mais régulière, un
français moderne et inventif, mais respectueux de ses principes fondamentaux, capable de
s'adapter souplement aux exigences du réel, sans perdre la rigueur qui caractérise notre
langue.

Et dans ce satisfecit global, qui va évidemment à l'encontre d'une opinion répandue, et qui
n’affaiblit en rien notre détermination, notre exigence, notre vigilance, je tiens à rendre un
hommage particulier à la qualité personnelle des grands professionnels, qui ont su marquer
de leur propre style, et depuis des années, les émissions qu'ils proposent au public. Je
pense naturellement aux lauréats du prix Roland Dorgelès et tout spécialement à ceux de
cette année, que je tiens à féliciter, très chaleureusement et très sincèrement.

Merci, cher Jacques Pradel, pour le charme et la précision de votre expression, qui font une
grande part de votre succès ! Merci, cher Georges Pernoud, pour le long voyage que vous
nous proposez dans Thalassa, pour les étonnantes et merveilleuses escales que nous avons
découvertes dans votre sillage ! Puis-je vous faire un aveu ? Il m'arrive, en vous écoutant
l'un et l'autre, de rêver à ce que pourrait être, sur nos écrans, une grande émission qui serait
à notre langue ce que Thalassa est à la mer : une sorte de Thalassa de la langue française !

Je ne sais si un tel rendez-vous peut aujourd'hui se concevoir, mais comme des millions de
téléspectateurs sans doute, je le souhaite ardemment.

Je vous remercie.

Remise des insignes de chevalier dans l’Ordre national du Mérite à Katia Tchenko

13 juin 2005

Chère Katia Tchenko,

Je suis très heureux de vous distinguer aujourd’hui pour vous dire à la fois mon admiration, celle que je porte à votre
talent, et aussi ma reconnaissance, au nom de la France, pour le rôle que vous n’avez cessé de jouer, au-delà de votre
carrière d’artiste, au service de l’amitié et des liens culturels qui unissent la France et la Russie.

Vous êtes française,
vous êtes une authentique parisienne, et vous êtes restée attachée à vos racines. Vos parents étaient médecins, et
avaient d’ailleurs souhaité que vous suiviez cette voie : élève douée et précoce, vous saviez que, en dépit de votre
facilité, et de votre goût pour les sciences, les arts de la scène auraient votre préférence. Votre volonté a eu raison du
déterminisme familial et vous avez intégré d’abord les formations des conservatoires du 15e et du 16e
arrondissement, puis le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où vous avez fait le choix de la musique.

Vous vouliez tout apprendre : la comédie, la danse, et le chant, à l’image des formations de vos pairs américains.

Vous avez d’ailleurs par la suite intégré l’Actor’s Studio de New York et achevé une formation d’une grande
richesse, dont peu d’artistes peuvent se vanter.

Vous saviez tout faire, et il n’était pas un domaine du spectacle qui ne vous intéressait pas. C’est d’abord l’opérette
qui vous a offert vos premiers rôles : vous avez notamment joué au Théâtre Mogador dans une oeuvre de Francis
Lopez, La Route fleurie. Vous racontez d’ailleurs qu’un producteur de Las Vegas vous y avait repérée et proposé de
mener une revue au fameux Dunes, où Line Renaud a fait une partie de sa carrière. Mais Mogador ne voulait pas
vous laisser partir. Plus tard, aux Folies Bergères, vous avez fait le numéro de Mistinguet, allant choisir dans le
public des messieurs aux « physiques marquants »…

Et puis, vous avez continué votre carrière dans le théâtre, le cinéma et la télévision, en France et à l’étranger. Votre
connaissance de la langue russe vous a souvent placée dans la position, parfois inconfortable, de traductrice : vous
racontez volontiers que l’année où Les Yeux noirs, le film de Nikita Mikhalkov, avait été sélectionné à Cannes, vous
aviez ainsi, de manière très amicale, traduit des discussions tardives et joyeuses entre le ministre russe de la culture
de l’époque et le représentant d’Unifrance. Je trouve admirable la générosité avec laquelle vous avez, de manière
constante, abordé votre carrière, en vous rendant toujours disponible, avec simplicité et sincérité, au service de
l’amitié entre la France et la Russie. Ainsi, par exemple, vous avez accompagné des missions humanitaires de
médecins français au chevet des enfants victimes de Tchernobyl.

Parmi les temps forts de votre carrière, je crois que l’on peut notamment retenir La Chambre de l’Évêque, de Dino
Risi, qui avait été programmée au Festival de Cannes en 1977, et dans lequel vous jouiez aux côtés de Patrick
Dewaere et d’Ornella Muti. Comment ne pas citer aussi L’Important c’est d’aimer, le film d’Andrzej Zulawski dans
lequel vous jouiez le rôle de Myriam ? Vous avez aussi tourné dans de très nombreux films populaires. Je pense par
exemple à La Carapate de Gérard Oury, un film qui, je crois, vous a laissé des souvenirs forts, en particulier parce
qu’il vous avait fallu vous "effeuiller" par – 4°C et provoquer un carambolage : vous racontez que vous aviez pu
affronter cette épreuve physique en vous aidant d’un peu de vodka ! On dirait que la Russie vient comme cela
régulièrement vous secourir. Et vous le lui rendez bien !

En 1999, vous avez écrit et monté un spectacle sur
Pouchkine au Théâtre Molière – Maison de la poésie avec des musiciens. Parce que le théâtre demeure un art
authentiquement populaire, vous êtes en ce moment même en tournée avec une pièce d’Eugène Labiche, Le plus
heureux des trois, aux côtés de Pierre Bellemare. Vous n’arrêtez pas de travailler : il faut dire que vous disposez de
talents tout à fait rares et qui, cela s’est vérifié depuis vos débuts, ont conquis de nombreux créateurs.

Katia Tchenko, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous
faisons chevalier dans l’Ordre national du Mérite.

Remise des insignes de chevalier de la Légion d'honneur à Andrzezj Seweryn

13 juin 2005

Cher Andrzej Seweryn,

Voici près de 25 ans que votre vie et votre parcours d'homme de théâtre – comédien et
metteur en scène – se déroulent en France.

Votre histoire personnelle, votre talent, vous placent parmi ceux qui ont voulu "faire du
théâtre pour changer le monde".

Le théâtre est pour vous un véritable engagement.

Dans la Pologne des années soixante, le théâtre comme la littérature et le cinéma, toutes les
expressions artistiques sont aussi et sans doute avant tout les expressions d'un formidable
désir de liberté.

Jouer certaines pièces de Mickiewicz en 1968, dans votre pays natal, est considéré comme
une provocation, qui vous vaut arrestation et emprisonnement, alors que vous êtes un artiste
chevronné et reconnu qui joue Euripide, Witkiewicz, Kafka, Tchekhov, Molière ou
Shakespeare dans lesquels plus tard, venu chez nous, vous vous illustrerez d'une façon
particulièrement brillante.

Au cinéma, vous êtes l'un des jeunes comédiens les plus remarqués de votre génération et
l'un des acteurs déjà emblématiques de l'oeuvre de Wajda, qui fait de l'histoire de votre pays
natal l'inspiration majeure d'une véritable geste cinématographique.

La Terre de la grande promesse, Le Chef d'orchestre et surtout L'Homme de fer sont pour
vous l'occasion de compositions inoubliables.

Il semble que d'emblée votre parcours se soit toujours situé sur les lignes de crête.

Venu en France avec Wajda en 1981 pour jouer Witkiewicz au Théâtre des Amandiers, ce
sont Claude Régy pour La Trilogie du revoir de Botho Strauss, puis Patrice Chéreau pour
Peer Gynt d'Ibsen qui, tout de suite, font appel à vous.

Auriez-vous alors fait le choix de rester en France si la situation, à vous qui étiez membre de
Solidarnosc, n'avait imposé l'exil ?

Vous y trouvez en tout cas les conditions d'un épanouissement artistique – et je crois aussi
d'un épanouissement personnel – qui font aujourd'hui de vous l'un des comédiens les plus
intenses, les plus profonds, de la scène française et internationale, et, depuis 1993, date de
votre entrée à la Comédie-Française, dont vous êtes sociétaire depuis 1995, pleinement et
dans tous les sens du terme, un comédien français.

On se plaît à reconnaître la subtilité de votre jeu, tout autant que sa force et l'étendue de
votre palette qui vous permettent, non seulement d'incarner, mais aussi de fouiller les
personnages du répertoire.

Vous allez très loin dans la mystérieuse et secrète alchimie qui, au théâtre, unit le
personnage et son interprète, au point de marquer chacun de vos rôles de votre talent, de
votre aura, et de votre regard si clair, si proche et si profond.

Vous avez été, par exemple, Shylock, dans la mise en scène d'Andréï Serban, Dom Juan
dans celle de Jacques Lassalle, et votre nom est désormais inséparable de ces grandes
figures du répertoire que furent, pour l'une, Laurence Olivier, pour l'autre Louis Jouvet et
Jean Vilar.

Vous avez été aussi le Comte dans Les Fausses Confidences de Marivaux ou Claudius dans
Hamlet. Sans doute ne vous a-t-il pas été indifférent non plus d'être Dieu dans Le Grand
Théâtre du monde de Calderon, qui a marqué la saison 2004-2005 de la Comédie
Française, une saison qui vous a vu à la une de l'affiche comme l'artisan essentiel de La
Pologne en scène dans le cadre de la saison polonaise.

Vous faites en effet du théâtre un précieux élément du dialogue entre nos deux pays – vos
deux pays – témoignant par votre art et votre engagement du pouvoir et du rôle de la culture
dans le rapprochement entre les peuples. Je souligne en particulier votre réalisation de
Tartuffe pour la télévision polonaise en 2002.

Vous avez travaillé avec notamment les metteurs en scène les plus marquants de la scène
contemporaine, Peter Brook, Bernard Sobel, Deborah Warner, Georges Lavaudant, Alain
Françon, Jean-Pierre Vincent.

Metteur en scène vous-même, vous avez signé à la Comédie Française La Nuit des rois de
Shakespeare, Le Mal court d'Audiberti ou Le Mariage forcé de Molière.

Vous avez remporté de nombreuses récompenses internationales pour vos rôles au cinéma
et au théâtre : le Prix d'interprétation pour Le Chef d'orchestre à Berlin en 1981, le Golden
Globe et un Oscar pour La Liste de Schindler de Spielberg en 1994.

Votre amour et votre connaissance du théâtre, vous vous attachez à les transmettre, puisque
vous enseignez l'art dramatique au Conservatoire National Supérieur d'Art dramatique de
Paris.

Puissent vos élèves apprendre aussi de vous l'élégance, la capacité d'analyse et de
réflexion, l'ouverture au monde qui font de vous l'artiste habité et fascinant, le prestigieux
sociétaire de la Comédie-Française, le rayonnant ambassadeur de la scène d'aujourd'hui, le
grand Européen auquel je suis heureux et fier de rendre hommage ce soir. Car vous avez à
coeur d’apporter votre contribution à la construction, plus que jamais nécessaire aujourd’hui,
de l’Europe de la culture, en participant, par exemple, les 2 et 3 mai derniers, aux
Rencontres pour l’Europe de la culture à la Comédie-Française.

Andrzej Seweryn, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous
sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d'honneur.