Ouverture du colloque européen des orchestres – Strasbourg – Parlement européen
23 juin 2005Monsieur le Ministre, Cher collègue,
Monsieur le Président de la Communauté urbaine de Strasbourg,
Monsieur le Maire-délégué, Cher Robert
Grossmann,
Monsieur le Sénateur, Monsieur le Président de l’Association française des orchestres, Cher Ivan Renar,
Monsieur le Directeur, Cher Philippe Fanjas,
Mesdames et Messieurs,
L'Hymne à la joie a pris tout à l'heure une dimension particulière : l'affirmation de la nécessité et de la volonté de
ne pas accepter que se détruise un grand projet politique, celui de l'Europe.
Je suis particulièrement heureux d’ouvrir ce Forum européen des orchestres, ici, à Strasbourg, l’une des
capitales particulièrement emblématiques de l’Europe de la culture et de la musique, dans cet hémicycle où se
réunissent habituellement les représentants élus des peuples de l’Europe et où je prends la parole, pour la
première fois.
Lors de ma précédente visite au parlement européen, le 22 février dernier, j’étais venu débattre
avec les députés européens de la diversité culturelle, dans les salles des commissions et des groupes
attenantes à cet hémicycle. Vos rencontres, vos réflexions et vos échanges trouveront d’autant plus d’écho, ici,
que nous vivons une période où l’on constate un regain de scepticisme de nos peuples à l’égard d’une
construction européenne qu’ils jugent trop éloignée des citoyens.
En cette période difficile, le projet politique
européen dans lequel je crois doit, à mon sens, revenir aux sources de l’Europe, dans la fidélité à son héritage
universaliste et humaniste. Ces sources, ces racines, sont essentiellement culturelles. Et il n’est sans doute
aucun autre domaine de la culture qui puisse mieux exprimer les assonances comme les dissonances du
concert européen, l’irréductible polyphonie de l’art et de l’esprit, que nous nommons la diversité culturelle, que
celui de la musique. Comme l’écrivait déjà Stendhal, sans doute l’un de nos écrivains les plus européens et les
plus musiciens, qui disait « je n’ai aimé avec passion dans ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare » :
« rien n’égale l’évidence de ce langage ».
Oui, il y a longtemps que la musique, parallèlement à la communication intellectuelle et humaine qui a constitué
notre continent, au cours de l’histoire, comme une communauté de l’esprit, fait naître, fait vibrer, une relation,
une communication d’un autre type, une sorte d'évidence de la fraternité humaine. Et je me réjouis de ce
rassemblement qui est, je crois, une grande première. Sans doute pourrait-on invoquer le précédent de
Stockholm, il y a vingt ans, où Karlheinz Stockhausen s’était exclamé : « les vrais orchestres, j’aime trop cela ! ».
La « crise de la musique symphonique » que l’on redoutait à l’époque, n’a finalement pas eu lieu. Je constate
avec satisfaction que l’un de vos ateliers de ces trois journées très denses est consacré aux nouvelles
technologies et aux nouveaux rapports au public. En revanche, nous avons une crise de l’Europe, aujourd’hui, et
les praticiens que vous êtes, non seulement de la musique au plus haut niveau, mais aussi de la mobilité, des
échanges, au sein de l’Europe, ont, je crois, beaucoup à nous apprendre sur les formes concrètes que doit
prendre aujourd’hui l’Europe de la culture. J’y reviendrai dans un instant, mais je tiens à vous dire d’emblée que
je compte beaucoup sur vos travaux pour alimenter notre réflexion, notre politique, notre action.
Je suis particulièrement heureux que votre réunion se tienne à l’initiative de l’Association française des
orchestres. Votre association, cher Ivan Renar, est le lieu, par excellence, de réflexions, de propositions
collectives, sur la vie symphonique et sur les enjeux fondamentaux de la profession.
Je me réjouis que vous envisagiez ensemble, avec les orchestres de 32 pays européens, l’avenir des
orchestres, l’avenir de vos métiers, l’avenir du langage musical et des artistes qui le servent.
Je tiens à rendre hommage à votre initiative. Je vous remercie d’être venus d’Allemagne, d’Autriche, de
Belgique, de Bulgarie, de Chypre, de Croatie, du Danemark, d’Espagne, d’Estonie, de Finlande, de France, de
Grèce, de Hongrie, d’Irlande, d’Italie, de Lettonie, de Lituanie, du Luxembourg, de Monaco, de Norvège, des
Pays-Bas, de Pologne, du Portugal, de République Tchèque, du Royaume-Uni, de Russie, de Serbie et du
Monténégro, de Slovaquie, de Suède, de Suisse et de Turquie.
Je me réjouis que nos amis des Etats-Unis, du Canada et du Japon soient également venus participer à vos
travaux, qui prennent ainsi une dimension internationale, ou alors la dimension d'une très grande Europe qui,
celle-là, serait encore plus difficile à construire ! Votre présence est particulièrement utile, dans le cadre des
efforts que nous faisons pour promouvoir et défendre la diversité culturelle. Cette diversité culturelle est pour moi
la source de beaucoup d'enseignements, et d’abord de celui-ci : quand on gagne la bataille en amont d'une idée
ou d'un concept, on arrive à mobiliser le monde entier. C'est ce qui s'est passé, et c'est ce qui est en train de se
passer, pour la préparation de la convention sur la diversité culturelle à l'UNESCO.
Les 25 pays de l'Union
européenne parlent d'une même voix. Et le 11 juin, à Madrid, 70 ministres de la culture des pays du monde
entier se sont rassemblés, tout simplement parce que dans cette période de violences politiques, intérieures ou
internationales, chacun conçoit bien que la diversité culturelle n'est pas uniquement le respect de chaque
identité, de chaque expression artistique, musicale, mais qu'elle est aujourd'hui aussi un grand principe politique.
Votre mobilisation me touche profondément, car elle exprime en elle-même combien la culture constitue un
fondement essentiel de l’échange entre les peuples. A vous tous, venus d’Europe, et au-delà, je veux souhaiter
la bienvenue, au coeur de l’Europe, à Strasbourg.
Les musiciens ont toujours été de grands voyageurs. Mozart, Liszt et tant d’autres précurseurs de génie, d’un
bout à l’autre de notre continent, ont enrichi leurs visions artistiques, musicales, se sont formés, se sont fait
connaître, ont déployé leurs talents au contact d’autres influences, d’autres artistes.
Je n’oublie pas que l’une de mes premières manifestations publiques, comme ministre de la culture et de la
communication, l'année dernière, fut, le 1er mai, le jour de l’élargissement de l’Union européenne, le jour de
cette grande fête de l'Europe réunifiée, de rendre hommage à Frédéric Chopin, avec nos amis polonais, au
Père-Lachaise à Paris, et d’inaugurer, avec Pascal Dusapin et de nombreux compositeurs et interprètes d’oeuvres contemporaines, qui incarnent la créativité et la diversité culturelles de l’Europe d’aujourd’hui, un
« marathon musical » à la Maison des cultures du monde, à Paris.
Notre patrimoine musical et les créations qui l’enrichissent forment, à l’évidence, une part essentielle de notre
socle culturel commun.
Pour la connaissance et la diffusion de ce patrimoine formidable, pour la vitalité des oeuvres qui le composent,
les orchestres, vos orchestres jouent un rôle primordial.
D’abord, vous êtes les interprètes de ces répertoires, avec tout ce que cela signifie d’exigence, de créativité,
d’évolutions nécessaires. Oui, vos orchestres font vivre la musique, les oeuvres, au contact du public.
Le rôle de chacun de vos orchestres est aussi inscrit dans les territoires dont vous contribuez à assurer le
rayonnement. Tous mes collaborateurs savent combien je tiens personnellement, à cette capacité des
orchestres, et de façon générale, des institutions du spectacle vivant, à rayonner dans leur région, et au-delà,
pour aller à la rencontre des publics. Et j’ai la chance d’être l’élu d’une ville, Tours, où a été créé un orchestre
symphonique, en 1960, placé depuis 1995 sous la direction de Jean-Yves Ossonce. Il y a un mois, j’ai eu le
plaisir de le voir interpréter Don Carlo de Verdi.
Le rôle des orchestres est également international. La France, qui fut la terre d’asile de Rossini, de Liszt, de
Chopin, de Stravinsky, de Délius et de Martinu est toujours prête à s’enrichir de ce que Henri Dutilleux appelle
« le levain de l’étranger ». Ces couleurs individuelles et collectives, vous les acquérez au contact des autres,
lorsque vous partez en tournée, lorsque vous vous produisez face à d’autres publics, lorsque vous proposez à
d’autres vos répertoires, votre vision de la musique. Vous êtes porteurs de cette diversité créatrice, de ces
partitions nouvelles, de ces rencontres fécondes. Il ne doit pas y avoir pour vous de lieux interdits. Vous devez
avoir accès à tous les espaces où peut rayonner la musique.
C’est dire l’importance de votre rôle dans la circulation des oeuvres, dans la circulation des artistes, dans
l’animation de ces flux d’échanges qui font la vie musicale, la vie culturelle.
Alors, naturellement, il y a des difficultés. Je les connais, vous les connaissez, les collectivités publiques qui
vous soutiennent, et auxquelles je tiens à rendre hommage, les connaissent.
Chaque année, je dois, vous le savez, livrer bataille pour gagner mon budget, avec le concours et le soutien du
Parlement, Monsieur le Président, cher Ivan Renar. Et il en va de même pour chacun des élus en charge de la
culture face à ses collègues du conseil municipal, du conseil général, du conseil régional.
Nous devons oeuvrer ensemble, pour conforter cette action collective au service de votre travail. D’autant
qu’aujourd’hui, plus que jamais, la musique, qui abolit les clivages et les frontières, se doit d’affirmer son rôle et de revendiquer sa mission, à l’avant-garde, au sens le plus fort du terme, du rapprochement entre les êtres, les
cultures et les pays.
C’est le sens des efforts que j'essaie de fournir, avec mes collègues européens, pour garantir la diversité
culturelle en Europe et dans le monde. Le sens, aussi, de la démarche que nous avons entreprise, pour obtenir
la diminution de la TVA sur le disque. Le sens de notre action résolue pour renforcer les liens entre le spectacle
vivant et l’audiovisuel, entre la musique et la télévision, entre la culture et la société, pour que le rayonnement
des artistes et la conquête de nouveaux publics deviennent une véritable réalité. Je suis fier d’avoir pris
l’initiative, au nom du Gouvernement, de deux débats en séances publiques sans précédent sur le spectacle
vivant, dans chacune des assemblées du Parlement français, et de continuer à avancer, en France, pour
sauvegarder et garantir durablement la solidarité de l’ensemble des salariés et des employeurs, avec les
techniciens et les artistes du spectacle.
Je me réjouis que depuis l’an 2000, le programme européen spécifiquement dédié à la culture, CULTURE 2000,
ait déjà permis de développer la mobilité des oeuvres et des artistes parmi lesquels de nombreux orchestres.
Grâce à ce programme, certes modeste, de nombreuses coopérations ont vu le jour, comme le réseau européen
des salles de concert ECHO ou le Forum international des jeunes compositeurs.
Mais beaucoup reste à faire. Pour les années 2007-2013, je tiens à saluer la proposition de la Commission de
créer un programme doté d’une enveloppe budgétaire en hausse de 35% par rapport au programme actuel, soit
408 millions d’euros. Dans les prochains mois, le Parlement européen se prononcera, ici-même, sur ce projet
avant qu’il soit soumis aux 25 Ministres de la culture. C’est pour soutenir ce type de projet que, conformément à
mes convictions, je défendrai la position française d’une augmentation forte des crédits consacrés à la culture.
Les Rencontres pour l’Europe de la culture que j’ai organisées à Paris les 2 et 3 mai derniers, auxquelles, peutêtre,
un certain nombre d'entre vous ont participé, ont ouvert de nouvelles perspectives très concrètes pour
atténuer les obstacles à l’organisation de tournées, à la circulation des oeuvres et à la mobilité des artistes et des
professionnels. Pour vous et pour ceux d'entre vous qui n'étaient pas présents à ces Rencontres, je veux saluer
trois discours. Celui, bien sûr, du Président de la République française, celui du Président du Conseil européen,
le Premier ministre du Luxembourg, Jean-Claude Juncker, qui fait honneur 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, en
toutes circonstances, et notamment dans les circonstances de la tempête, à notre projet politique européen.
Dans ce magnifique théâtre de la Comédie française, il avait trouvé les mots qui nous allaient droit au coeur, tout
simplement pour affirmer la nécessité politique du projet culturel dans la construction européenne. Et le
troisième discours fut celui du Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, qui lui aussi a
défini un cap nouveau faisant de la culture non pas le supplément d'âme comme le disait tout à l'heure Ivan
Renar, non pas l'occupation d'un espace intelligent, mais une priorité stratégique avec les conséquences que
cela doit entraîner, notamment pour les budgets, pour faire en sorte que le concert, l'interprétation que vous
donnez dans un pays, dans une ville, au-delà des tournées habituellement organisées, puissent rayonner partout
dans l'ensemble du continent européen. Et le Ministre français que je suis sait parfaitement que tout cela a un
coût, et qu'il faut pouvoir encourager ces rencontres, ces parcours des artistes et cette conquête de nouveaux
publics.
Il faut que nous sachions apprendre de nos modes différents de pratiques et d’usages différents. Votre
collectivité musicale est particulièrement riche de pratiques et d’usages différents. Je me réjouis que vos
échanges, durant ces deux jours, portent aussi sur ces bonnes pratiques.
La France présente la particularité, peut-être, de n’avoir pas suffisamment de bonnes salles, moins certainement
que d’autres pays voisins, pour accueillir vos formations. Je suis résolu à améliorer cette situation, et je suis
heureux d’avoir engagé plusieurs chantiers avec, bientôt, des résultats : à Paris, la salle Pleyel rouvrira ses
portes en septembre 2006 ; elle sera totalement rénovée. Mais aussi à Grenoble, où une fort belle salle a vu le
jour récemment. Et bientôt à Poitiers, à Bordeaux et à Rennes. Vous direz de ma part à Pierre Boulez, s'il vous
rejoint à un moment, que je n'ai pas oublié que j'ai devant moi le projet qu'il voudrait, de création d'une très
grande et très belle et très nouvelle salle à Paris. Dans un premier temps, je vous convie, dans l'ensemble des
monuments historiques français, à organiser toutes les tournées et les concerts que vous pouvez souhaiter.
Nous avons vocation, dans chacun de nos pays, à utiliser le capital que nous avons entre les mains pour que les
artistes puissent travailler.
Je suis aussi très attentif à tout ce qui peut faciliter la circulation des musiciens en Europe. Il m’importe de
contribuer à faciliter encore ce mouvement historique. Je m’intéresse à ces échanges d’expériences, à ces
échanges de musiciens entre certains de vos orchestres. Sachez que vous aurez toujours mon soutien pour
développer de tels projets.
Avant de vous laisser commencer vos travaux, je veux évoquer deux évènements qui me tiennent
particulièrement à coeur et qui vous concernent.
Le premier concerne d’abord Strasbourg et l’anniversaire d’un orchestre particulièrement important dans notre
pays ; je veux parler du 150ème anniversaire de l’orchestre Philharmonique de Strasbourg. Je tiens à adresser
devant vous tous mes voeux les plus chaleureux pour cet orchestre, pour ses musiciens, pour son directeur
général, Patrick Minard, pour son futur directeur musical, Marc Albrecht.
Je souhaite aussi vous dire quelques mots de la Fête qui s’est déroulée avant-hier, 21 juin.
J’avais souhaité que cette année 24ème édition réaffirme avec force la vocation de la Fête de la Musique – dont
vous savez qu’elle rayonne aujourd’hui dans plus de 100 pays à travers le monde – à l’égard des amateurs dont
elle illustre la pratique et l’écoute.
J’ai été entendu, au-delà même de ce que j’avais espéré. Ce qui m’a frappé, c’est non seulement le nombre et la
qualité des manifestations, mais aussi l’engagement et l’enthousiasme des jeunes, parfois des enfants, ainsi que
de leur encadrement. C’est essentiel, car le développement de l’éducation artistique et culturelle, en France et
en Europe, est l’une de mes priorités. Et voir de jeunes enfants, parfois confrontés à des difficultés personnelles
ou familiales fortes, à ces nouvelles formes de rencontres entre traditions, entre religions, entre couleurs de peau, être réunis par la pratique musicale, qu'il s'agisse de la voix ou d'un instrument, c'est, je crois, un message
et une ambition politiques qui doivent tous nous réunir.
Cet engouement populaire prouve à l’évidence de grandes attentes à l’égard de la musique, et porte un
message auquel nous devons répondre, dans notre volonté commune de faire de la musique un langage pour
tous, une exigence humaniste, un lien fort de cohésion sociale. Les orchestres, par leur prestige, par leur
panache, par leur histoire , par leur diversité, par leurs répertoires, sont les ambassadeurs désignés de cette
ambition collective.
Je suis persuadé que vos journées d’échanges et de travail apporteront beaucoup à cette cause, à la cause de
la musique, à celle de la culture et du dialogue des cultures et, ici, au Parlement européen, je le dis avec calme
et conviction, à celle de l’Europe.
Je vous remercie.
