Remise des insignes de chevalier de la Légion d'honneur à Andrzezj Seweryn
Cher Andrzej Seweryn,
Voici près de 25 ans que votre vie et votre parcours d'homme de théâtre – comédien et
metteur en scène – se déroulent en France.
Votre histoire personnelle, votre talent, vous placent parmi ceux qui ont voulu "faire du
théâtre pour changer le monde".
Le théâtre est pour vous un véritable engagement.
Dans la Pologne des années soixante, le théâtre comme la littérature et le cinéma, toutes les
expressions artistiques sont aussi et sans doute avant tout les expressions d'un formidable
désir de liberté.
Jouer certaines pièces de Mickiewicz en 1968, dans votre pays natal, est considéré comme
une provocation, qui vous vaut arrestation et emprisonnement, alors que vous êtes un artiste
chevronné et reconnu qui joue Euripide, Witkiewicz, Kafka, Tchekhov, Molière ou
Shakespeare dans lesquels plus tard, venu chez nous, vous vous illustrerez d'une façon
particulièrement brillante.
Au cinéma, vous êtes l'un des jeunes comédiens les plus remarqués de votre génération et
l'un des acteurs déjà emblématiques de l'oeuvre de Wajda, qui fait de l'histoire de votre pays
natal l'inspiration majeure d'une véritable geste cinématographique.
La Terre de la grande promesse, Le Chef d'orchestre et surtout L'Homme de fer sont pour
vous l'occasion de compositions inoubliables.
Il semble que d'emblée votre parcours se soit toujours situé sur les lignes de crête.
Venu en France avec Wajda en 1981 pour jouer Witkiewicz au Théâtre des Amandiers, ce
sont Claude Régy pour La Trilogie du revoir de Botho Strauss, puis Patrice Chéreau pour
Peer Gynt d'Ibsen qui, tout de suite, font appel à vous.
Auriez-vous alors fait le choix de rester en France si la situation, à vous qui étiez membre de
Solidarnosc, n'avait imposé l'exil ?
Vous y trouvez en tout cas les conditions d'un épanouissement artistique – et je crois aussi
d'un épanouissement personnel – qui font aujourd'hui de vous l'un des comédiens les plus
intenses, les plus profonds, de la scène française et internationale, et, depuis 1993, date de
votre entrée à la Comédie-Française, dont vous êtes sociétaire depuis 1995, pleinement et
dans tous les sens du terme, un comédien français.
On se plaît à reconnaître la subtilité de votre jeu, tout autant que sa force et l'étendue de
votre palette qui vous permettent, non seulement d'incarner, mais aussi de fouiller les
personnages du répertoire.
Vous allez très loin dans la mystérieuse et secrète alchimie qui, au théâtre, unit le
personnage et son interprète, au point de marquer chacun de vos rôles de votre talent, de
votre aura, et de votre regard si clair, si proche et si profond.
Vous avez été, par exemple, Shylock, dans la mise en scène d'Andréï Serban, Dom Juan
dans celle de Jacques Lassalle, et votre nom est désormais inséparable de ces grandes
figures du répertoire que furent, pour l'une, Laurence Olivier, pour l'autre Louis Jouvet et
Jean Vilar.
Vous avez été aussi le Comte dans Les Fausses Confidences de Marivaux ou Claudius dans
Hamlet. Sans doute ne vous a-t-il pas été indifférent non plus d'être Dieu dans Le Grand
Théâtre du monde de Calderon, qui a marqué la saison 2004-2005 de la Comédie
Française, une saison qui vous a vu à la une de l'affiche comme l'artisan essentiel de La
Pologne en scène dans le cadre de la saison polonaise.
Vous faites en effet du théâtre un précieux élément du dialogue entre nos deux pays – vos
deux pays – témoignant par votre art et votre engagement du pouvoir et du rôle de la culture
dans le rapprochement entre les peuples. Je souligne en particulier votre réalisation de
Tartuffe pour la télévision polonaise en 2002.
Vous avez travaillé avec notamment les metteurs en scène les plus marquants de la scène
contemporaine, Peter Brook, Bernard Sobel, Deborah Warner, Georges Lavaudant, Alain
Françon, Jean-Pierre Vincent.
Metteur en scène vous-même, vous avez signé à la Comédie Française La Nuit des rois de
Shakespeare, Le Mal court d'Audiberti ou Le Mariage forcé de Molière.
Vous avez remporté de nombreuses récompenses internationales pour vos rôles au cinéma
et au théâtre : le Prix d'interprétation pour Le Chef d'orchestre à Berlin en 1981, le Golden
Globe et un Oscar pour La Liste de Schindler de Spielberg en 1994.
Votre amour et votre connaissance du théâtre, vous vous attachez à les transmettre, puisque
vous enseignez l'art dramatique au Conservatoire National Supérieur d'Art dramatique de
Paris.
Puissent vos élèves apprendre aussi de vous l'élégance, la capacité d'analyse et de
réflexion, l'ouverture au monde qui font de vous l'artiste habité et fascinant, le prestigieux
sociétaire de la Comédie-Française, le rayonnant ambassadeur de la scène d'aujourd'hui, le
grand Européen auquel je suis heureux et fier de rendre hommage ce soir. Car vous avez à
coeur d’apporter votre contribution à la construction, plus que jamais nécessaire aujourd’hui,
de l’Europe de la culture, en participant, par exemple, les 2 et 3 mai derniers, aux
Rencontres pour l’Europe de la culture à la Comédie-Française.
Andrzej Seweryn, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous
sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d'honneur.
