Rubrique ‘Discours rue de Valois’

Rencontre avec la Junge Union à Berlin

15 février 2005

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Es ist mir eine besondere Freude, Sie alle heute zu treffen, denn es ist immer erfreulich,
jungen Leuten zu begegnen, die ein politisches Engagement haben und Europas zukunft
sind.

[Cela me fait un immense plaisir de vous rencontrer. Parce qu’il est toujours encourageant,
de rencontrer des jeunes qui s’engagent pour agir en politique. Parce que vous incarnez
l’avenir de l’Europe.] Et que cet avenir passe par la culture. N’oublions jamais cette phrase
de Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de l’Europe : « nous ne coalisons pas des Etats,
nous unissons des hommes ».

C’est pourquoi, je tenais particulièrement à vous rencontrer aujourd’hui pour avoir avec vous
une discussion directe, libre et personnelle.

Je suis venu à Berlin pour assister à ce magnifique festival du cinéma qu’organise votre
capitale, pas seulement parce que j’aime le cinéma et que je soutiens les films français, mais
parce que le cinéma aujourd’hui est au coeur de la projection de nos identités et au coeur de
l’Europe que nous voulons construire.

Aujourd’hui, les identités culturelles se déploient avant tout dans l’image. C’est pourquoi le
cinéma occupe une place fondamentale dans la projection de nos cultures, au sein du
continent européen, ainsi que dans le reste du monde.

Un phénomène récent est riche de promesses pour la relance de lnotre créativité : le désir
très fort de nombreux pays de marquer leur identité culturelle par le cinéma, de l’exporter, de
la faire reconnaître. C’est particulièrement frappant en Asie, par exemple en Corée et en
Chine, mais aussi en Amérique latine.

Parce qu’il est à la fois un art et une industrie, le cinéma est autant un moyen d’expression
d’une identité artistique qu’un vecteur de rayonnement dans le monde.

C’est ce que les
Etats-Unis ont parfaitement compris.. Nous avons tous découvert le modèle américain par
l’image, avant même de pouvoir aller en Amérique, pour ceux qui ont eu cette chance. Et le
cinéma américain a exercé une influence profonde sur des générations d’Européens pour
diffuser des valeurs positives comme celles de la liberté et pour affirmer une certaine vision
de l’homme et du monde.

Des études montrent, en ce qui concerne le cinéma français, que 80% des spectateurs
étrangers qui ont vu un film français dans leur pays, éprouvent l’envie de venir visiter la
France. Ceci est important, pour le tourisme, bien sûr, mais aussi pour notre capacité
d’attraction des entreprises et des investissements internationaux.

Dans mes déplacements
à l’étranger, beaucoup de gens me disent qu’ils ont décidé d’apprendre le français ou de
s’intéresser à la culture française parce qu’ils avaient vu des films français et qu’ils étaient
devenus ainsi plus attentifs aux prises de position de la France en matière de politique
étrangère.

Pour faire l’Europe, les Européens doivent donc se donner des moyens d’expression, afin de
se connaître mutuellement et de faire connaître dans le monde ce qui constitue l’essence
même de l’esprit européen, sa valeur suprême, c’est-à-dire le pluralisme, le dialogue entre
une diversité d’identités qui se mêlent et se fécondent au cours de l’histoire. Il en va de notre
vision du monde.

Je vous rassure tout de suite. Il ne s’agit pas de créer un cinéma européen mais bien une
Europe des cinémas. Il s’agit de promouvoir ensemble la diversité de nos cultures, de mieux
faire circuler les oeuvres européennes au sein de l’Europe. Il s’agit aussi d’apprendre à
coopérer à l’étranger pour appuyer la diffusion des cinémas européens.

Or la situation du cinéma en Europe est fragile. Le cinéma américain occupe des deux tiers
aux trois quarts du marché européen. Si l’on exclut la part du cinéma national, la part du
cinéma européen non national est marginale dans chacun des pays de l’Union européenne.

Cela veut dire que nous ne voyons pas les oeuvres des cinéastes européens des autres
pays d’Europe.

A l’inverse, les films européens ne pénètrent pratiquement pas le marché américain ni les
immenses marchés que sont l’Inde ou la Chine.

Il faut se rendre à l’évidence. Les Européens encourent le risque d’une marginalisation
culturelle au moment même où ils veulent faire une Europe politique.

Faut-il s’y résigner
alors que, dans d’autres domaines, la coopération européenne a connu des succès
extraordinaires comme Ariane ou comme Airbus ?

Je crois qu’il y a deux types d’action à entreprendre.

Il est d’abord indispensable de garantir la sécurité et le financement des mécanismes
existants. J’entends les programmes communautaires (Média et Média +) comme les
mécanismes nationaux.

Les programmes communautaires sont très utiles, parce qu’ils visent les actions qui ont une
valeur ajoutée par rapport aux aides nationales : formation et diffusion par rapport aux aides
à la production. Mais ils resteront limités car la politique culturelle, conformément au principe
de subsidiarité, relève avant tout des Etats et des régions.

C’est pourquoi la Commission européenne doit traiter avec bienveillance les aides d’Etat qui
viennent soutenir la production nationale dans chaque pays. C’est le sens notamment de la
Charte pour l’Europe de la culture que j’ai proposé à nos partenaires européens d’élaborer
avec l’Allemagne et la Pologne.

Au-delà, il est nécessaire de passer à une vitesse supérieure dans la coopération
européenne. Les priorités sont claires. Il s’agit de faciliter la circulation des oeuvres
européennes au sein de l’Union européenne et d’appuyer l’exportation des films européens
dans le reste du monde.

Pour cela, je crois que les responsables politiques et les professionnels du cinéma doivent
faire preuve d’inventivité et rechercher, selon la méthode de Jean Monnet, des solidarités
concrètes qui répondent à des intérêts communs. Dans cette perspective, j’ai proposé à nos
amis allemands et polonais et aux pays qui le souhaitent, de mettre en place un groupe de
coopération sur le cinéma pour trouver de nouvelles solutions qui puissent, si elles
fonctionnent, être reprises un jour par l’ensemble de l’Union européenne.

Parmi les pistes à examiner, on peut se demander pourquoi les Etats concernés ne
pourraient pas aider réciproquement la circulation des films qui ont obtenu un prix national.

Actuellement, un film allemand qui remporte un prix à Berlin n’a aucune garantie de diffusion
dans un autre pays d’Europe.

On pourrait imaginer aussi que les chaînes de télévision publiques s’engagent mutuellement
à montrer au moins une dizaine de films de cinéma chaque année.

Enfin, à l’exportation, nous pourrions rapprocher nos organismes nationaux pour concentrer
nos efforts sur certains marchés et sur un nombre limité de films européens, dont tout
porterait à croire qu’ils pourraient remporter des succès, je pense par exemple aux films
lauréats de grands prix nationaux.

Nous vivons une nouvelle étape de la construction européenne, dans laquelle le soutien aux
activités artistiques et culturelles devra jouer un rôle majeur. Il est évident que de notre
capacité à créer une Europe des cinémas, dépendra aussi notre capacité à mettre en place
une Europe politique.

[Je vous remercie et je compte sur nos échanges pour aller plus loin.]

Ich danke sehr herzlich für Ihre Aufmerksamkeit und freue mich auf die folgende Debatte, die
uns allen weiterhelfen soll.

Réception à l’invitation de Christina Weiss à Berlin

15 février 2005

Madame la Ministre, Chère Christina,

Madame la Présidente,

Monsieur l’Ambassadeur,

Es ist mir eine besondere Freude, heute Abend auf Einladung meiner geschätzten Kollegin
Christina Weiss, hier in Berlin anwesend zu sein, anlässlich der diesjährigen Filmbiennale.

[Je suis très heureux de vous retrouver ce soir, à l’invitation de ma collègue et amie Christina
Weiss, à l’occasion du Festival de Berlin]. Berlin, où, après avoir participé le 25 et 26
novembre dernier au colloque, organisé à l’invitation du Chancelier Schröder, qui avait pour
thème « donner une âme à l’Europe », je reviens avec d’autant plus de plaisir que c’est le
cinéma qui nous réunit ici. Le cinéma, qui exprime une fois de plus, à l’occasion de cette 55e
Berlinale, la richesse et la diversité des oeuvres, des créations et des émotions que nous
partageons. Le cinéma, qui est un moyen privilégié de nourrir par nos images, par nos récits,
par nos rêves, par nos regards, l’âme de l’Europe. Le cinéma, au nom duquel nos deux pays
réaffirment une fois de plus, leur profonde amitié et leur essentielle convergence d’intérêts,
en un moment particulièrement important de l’émergence d’une véritable Europe de la
culture.

Je me réjouis tout particulièrement qu’aujourd’hui, le cinéma français soit à l’honneur. Ce
soir, le film que nous allons découvrir, Le promeneur du Champ de Mars de Robert
Guédiguian, évoque l’un des bâtisseurs de l’Europe et de la grande réconciliation francoallemande,
François Mitterrand, l’homme d’Etat, face à l’Histoire, et l’homme, tout
simplement, face à la vie, à l’approche de la mort. Face à l’admiration et aux questions d’un
homme jeune, qui fait avec lui l’apprentissage de sa propre vie. En notant leurs entretiens, il
écrit aussi en quelque sorte son Bildungsroman. Je suis heureux que nous puissions
découvrir ce film en avant-première ce soir, à Berlin, avant sa sortie en salles, mercredi, à
Paris et dans toute la France.

Ce film illustre combien le cinéma est un instrument de découvertes et de curiosités
mutuelles essentiel, en particulier, pour les jeunes générations.
La coopération entre l’Allemagne et la France dans le domaine du cinéma est
particulièrement exemplaire. Sans revenir en détail sur toutes les actions développées,
depuis la création, par le Président Jacques Chirac et le Chancelier Gerhard Schröder, de
l’Académie franco-allemande du Cinéma, je veux simplement rappeler que ce forum
dynamique, piloté par nos ministères de la culture, a donné naissance à plusieurs
instruments qui ont relancé les échanges professionnels entre nos deux pays :

– la révision de l’accord bilatéral de coproduction, qui a assoupli et facilité les partenariats,
financiers comme artistiques, entre nos producteurs ;

– la mise en place du fonds bilatéral à la coproduction, doté de 3 millions d’euros, qui a
permis de soutenir à ce jour une vingtaine de films ;

– la création de la « Masterclasse » entre la Filmakademie de Ludwigsburg et l’école
nationale supérieure des métiers de l’image et du son (FEMIS), qui accueille désormais
aussi d’autres pays européens ;

– la création des rendez-vous annuels franco-allemands qui réunissent depuis deux ans, en
novembre, les professionnels du cinéma de nos deux pays. Vous étiez sans doute nombreux
ici à participer aux derniers rendez-vous le 27 novembre dernier, à l’Institut Louis Lumière à
Lyon, où j’étais représenté par Henri Paul, mon directeur de cabinet, au moment même où
se tenait ici le colloque sur « l’âme de l’Europe ».

– Ich freue mich sehr, dass Ihr nächstes Treffen im November dieses Jahres zum ersten Mal
in Köln, das heisst in der Bundesrepublik stattfindet. [Je me réjouis que votre prochain
rendez-vous, en novembre 2005, ait lieu, pour la première fois, en Allemagne, à Cologne.]

Donnons ensemble, à tous les citoyens de l’Europe, le goût du cinéma, du cinéma européen,
dans sa diversité, et c’est ainsi que nous ferons des hommes et des femmes qui font le
cinéma européen les bâtisseurs de l’Europe de la culture, dans la fidélité à l’héritage des
pères fondateurs, exprimé dans cette si belle devise de Jean Monnet : « Nous ne coalisons
pas des Etats, nous unissons des hommes. »

Je vous remercie. Ich danke sehr herzlich für Ihre Aufmerksamkeit.

Hommage à Paul Rebeyrolle – Eymoutiers

10 février 2005

Pour Paul Rebeyrolle, " le Pouvoir choisit ses héros ". Il " sème, trie, et récolte ". Mes
quelques mots, aujourd'hui, ne surgissent, ni du Pouvoir – avec un grand P – ni d'une
tentative de reconnaissance officielle. Ils se veulent simplement un témoignage et un
hommage. Comme l'a écrit Jean-Paul Sartre : " une toile ne parle pas – ou si peu. Quand elle
discourt, le peintre fait de la littérature. Rebeyrolle n'en fait jamais ".

Paul Rebeyrolle entre aujourd'hui définitivement dans l'histoire. Et dans son histoire
personnelle, le Limousin, la Haute-Vienne, Eymoutiers sont à la fois un départ et un retour.

Eymoutiers, lieu de sa naissance, le 3 novembre 1926. Etape et refuge, qui a scandé à
plusieurs reprises sa passion de la nature et de la liberté. C'est ici qu'il peint en 1959 le
grand tableau qui lui vaudra le Premier Prix de la Première Biennale de Paris. Il lui donne le
titre Planchemouton, qui est le nom de la grange où il l'exécuta, et du ruisseau qui borde
l'espace dédié à son oeuvre, où ce tableau est exposé.

C'est ici qu'un lieu lui est consacré, lieu simple et beau, au milieu de la nature, élevé grâce à
l'engagement des élus locaux et de ceux qui admirent son oeuvre.
Revenir aujourd'hui à ces origines, c'est revenir quelques instants sur une vie
essentiellement consacrée à la peinture et à l'idée si forte de ce qu'elle incarne dans le
monde, depuis " le premier train de la Libération ", qui le conduit du Limousin à Paris. Là, il
découvre la peinture ancienne et moderne et se mêle à la liberté retrouvée qui suit la
victoire. Liberté qu'il n'oubliera jamais, face aux événements de l'histoire. Là encore, son
adolescence limousine, j'en suis sûr, l'a marqué.

L'engagement de Paul Rebeyrolle s'est exprimé tout entier dans la peinture, dont Carlos
Franqui disait : " comme la révolution, [elle] se regarde avec les yeux mais se fait avec les
mains et s'esquisse dans la tête ". Cet engagement est donc d'abord celui du geste et de la
technique conquis par l'artiste. Une technique sûre de soi, qui se caractérise par la brutalité
dramatique des moyens employés, matériaux collés à la toile, chiffons, terre, paille et
ferraille, couleurs et gestes violents. Elle incarne une vision unique du corps humain torturé
par l'histoire. " Je crois que je n'ai pas le choix, disait-il, dans la mesure où je suis totalement
concerné par l'histoire des hommes d'aujourd'hui, ma peinture ne peut pas être autre chose
que l'expression de la violence ". C'est ce parti pris que retiennent ses contemporains, dès
les années cinquante et soixante, alors que l'artiste " peint la forme en laissant fuser la force
", selon l'expression de Michel Foucault.

Le caractère profondément physique de cette peinture, où la matière semble l'emporter et la
couleur surgir de la terre elle-même, son entêtement à braver toutes les conventions,
suscitent une activité critique constante, vivante, et présente à chacune de ses expositions,
dans les galeries les plus prestigieuses de Paris, Londres, New York, sans oublier celles des
galeries nationales du Grand Palais ou de l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de
Paris. Et, bien sûr, l'intérêt des collectionneurs privés et des collections publiques du Fonds
national d'art contemporain.

Paul Rebeyrolle a profondément contribué à ce que son oeuvre soit considérée comme
l'expression de son enracinement dans la tragédie contemporaine et d'un engagement sans
compromis. L'artiste manifeste également dans ses tableaux, avec une violence picturale
identique, les forces telluriques du monde de la nature. Cette nature qui, en Limousin, est
toujours si proche. Une proximité qui prend la forme, parfois étrange, des animaux qui
rappellent à l'homme son origine. Son oeuvre met à nu son époque.

Sauvage, douloureuse,
la peinture énergique de Rebeyrolle entre ainsi dans la grande histoire qui relie l'art
contemporain à l'art ancien. Paul Rebeyrolle n'a pas hésité à exprimer lui-même sa
confrontation aux formes magistrales qui l'interrogeaient, Tintoret, Caravage, Rembrandt,
Delacroix, Picasso, Léger, Goya, Courbet, dont il est assurément le continuateur, tout en
rejetant l'étiquette de baroque, pour aspirer à être " un pur classique ".

Le propos peut paraître paradoxal. Il nous éclaire, me semble t-il, sur les intentions véritables
de l'artiste et sur ce qui fait sans doute sa plus grande force. Oui, Paul Rebeyrolle a
concentré tous les héritages et toutes les inventions de notre époque, pour construire une
oeuvre qui rejoint l'un des plus grands courants intemporels de l'art, celui qui exprime la
révolte, l'injustice, et la souffrance humaines.

Remise de prix Louis Hachette

9 février 2005

Monsieur le Président, cher Claude Imbert,

Monsieur le Président directeur général, Cher Gérald de Roquemaurel,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

C’est avec un grand plaisir que je célèbre avec vous aujourd’hui le 20ème anniversaire du
prix Louis Hachette pour la presse écrite.

Je partage évidemment vos propos, cher Claude Imbert, votre inquiétude et vos espoirs, sur
le sort de Florence Aubenas, votre consoeur, dont nous sommes toujours sans nouvelle,
depuis sa disparition en Irak. Cette situation dans laquelle chaque jour qui passe ajoute à
notre angoisse, illustre malheureusement les dangers auxquels les journalistes
correspondants de presse sont quotidiennement confrontés.

A l’instar des efforts développés pour obtenir la libération de Christian Chesnot et de
Georges Malbrunot, l’ensemble des services de l’État, vous le savez, sont mobilisés pour la
retrouver, ainsi que son accompagnateur, Hussein Hanoun Al-Saadi.

Sa disparition nous invite à réfléchir à la portée de la liberté de la presse et au rôle des
journalistes dans nos sociétés.

La liberté d’expression, proclamée par la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, a
préparé l’avènement de la liberté de la presse. C'est sur ce terreau longuement fertilisé que
naîtra cette liberté. Et la loi du 29 juillet 1881 l’érigea en pilier de la République qui demeure,
aujourd’hui encore, indestructible. Nous y sommes tous particulièrement attachés.

Cette loi apparaît à bien des égards comme l’une des lois fondamentales de la Nation. A
travers la presse et les journalistes qu’elle protège, c’est la démocratie qui en est le réel
bénéficiaire. Car la liberté de la presse permet aux autres libertés fondamentales de
s’épanouir. Personne n’a jamais mieux formulé cette exigence de votre profession qu’Albert
Londres, lorsqu’il écrivait : « votre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il
est de porter la plume dans la plaie ».

La liberté d’informer fut définitivement consacrée, dans sa dimension européenne, par la
Cour européenne des droits de l’Homme, lorsqu’elle qualifia cette liberté de « chien de garde
de la démocratie ». Et cela même quand les idées véhiculées devaient heurter, choquer ou
déranger. Un tel engagement juridique de portée générale et pour ainsi dire absolue rappelle
la réflexion philosophique de George Orwell : « si la liberté a un sens, c’est le droit de dire
aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre ».

Hélas, la culture de la liberté que connaissent nos démocraties n’est pas partagée par tous !
Le journaliste, parce qu’il est devenu un témoin devant l’histoire, est aussi une cible
privilégiée pour ceux que la vérité épouvante.

Le journaliste remplit une fonction éminente dans notre société. La noblesse de son
engagement et de son métier est non seulement d’informer mais aussi de faire vivre le débat
démocratique. Le journaliste, en professionnel de l’information, permet au lecteur citoyen de
trouver une grille de lecture pour décrypter un monde toujours plus complexe ; il donne au
citoyen lecteur le sens et la portée de l’évènement. Il lui permet de forger son opinion,
d’aiguiser son esprit critique.

Les lauréats du Prix Louis Hachette en montrent l’exemple de manière particulièrement
éclatante, chacun dans leur domaine : Cabu avec son sens du trait et de l’humour, Ariane
Chemin pour ses enquêtes qui renouvellent le fait divers, Armelle Héliot, pour l’ensemble de
ses chroniques et le regard qu’elle porte sur la culture aujourd’hui, qui nous donnent le goût
et l’envie du théâtre, Claudine Vernier-Palliez, pour les mots qu’elle a trouvés pour dire la
souffrance infinie des victimes de la barbarie.

Oui, tous les quatre, comme tous vos prédécesseurs depuis vingt ans, vous nous montrez
avec talent à quel point, comme l’a écrit Hubert Beuve-Méry : « le journalisme, c’est le
contact et la distance », avec cette actualité, avec ce flux permanent des images et des
informations instantanées, qui rend plus que jamais indispensable, l’apport irremplaçable de
la presse écrite aujourd’hui.

La presse écrite, aujourd’hui bousculée, malmenée, par de nouvelles habitudes de
consommation, par l’essor des nouvelles technologies, par l’immédiateté de l’instant, qui
privilégient le fait brut, plutôt que le commentaire, l’analyse et la réflexion ; par la culture de
la gratuité, par le marketing qui préfère le produit formaté par le marché à l’expression de la
pensée, qui, elle, est contraire à l’uniformisation du discours.

Oui, nous avons aujourd’hui, plus que jamais, besoin de votre capacité à hiérarchiser et à
problématiser les évènements et les enjeux. C’est dire l’importance de votre rôle et de votre
place au coeur de la société d’aujourd’hui.

Or, la liberté de la presse, comme la démocratie, est fragile. C’est pourquoi, vous le savez,
j’ai décidé de mettre en oeuvre un plan d’ensemble, d’une ampleur sans précédent, en faveur
de tous les maillons de la chaîne de la presse écrite, en total partenariat avec les éditeurs,
pour consolider le pluralisme, et aider la modernisation, la fabrication, la distribution et la
diffusion de la presse.

Il est également essentiel que les générations nouvelles prennent toute la mesure de
l’impérieuse nécessité de cette source essentielle de savoir, de compréhension et
d’épanouissement.

Dans cette perspective, j’ai décidé d’accompagner les expérimentations lancées par la
profession afin de favoriser la lecture de la presse par les jeunes. Cette démarche repose
sur le principe communément admis qu’il faut faire connaître la presse et la mettre dans les
mains des jeunes pour leur donner envie de la lire.

Certes, le recul et la fragilité de la presse quotidienne doivent être nuancés par le
développement spectaculaire de la presse périodique et particulièrement de la presse
magazine grand public, secteur où la France s'affiche à bien des égards au premier rang.

Dans cette famille de presse, le groupe Hachette qui est notre hôte aujourd'hui, tient une
place éminente, puisqu'il est le premier éditeur au monde avec 245 titres publiés dans 36
pays.

La presse magazine rencontre un vrai succès notamment auprès du public le plus exigeant
et le plus versatile, prompt au réflexe de "zapping" : les jeunes. La presse magazine
constitue souvent le lien essentiel entre cette génération et le monde de l'écrit.

Louis Hachette partageait ce souci d'attirer un public jeune. C'est l'occasion de rendre
hommage aujourd’hui à celui dont l'entreprise s'est d'abord développé en éditant des
ouvrages destinés à la jeunesse. Sa devise est riche de sens : "sic quoque docebo" qui peut
se traduire ainsi "moi aussi j’enseignerai".

Cet entrepreneur de génie, saisi par le démon de l’innovation, a commencé, par offrir à un
prix modique à la jeunesse, puis aux adultes, des livres de récréation et de vulgarisation.

On retrouve, dans les intuitions de Louis Hachette, les conditions identifiées par le rapport
Spitz sur la lecture des jeunes pour développer chez eux l’intérêt pour la presse : une
proximité des points de vente ; un prix abordable ; un contenu attractif.
Voilà au fond ce qui nous réunit aujourd’hui : l’hommage à l’excellence de celles et de ceux
qui, au-delà de leur devoir d’informer, savent, avec talent, créer le désir sans cesse
renouvelé de lire la presse.

Je tiens à vous en féliciter et à vous en remercier.

Remise des insignes d’officier dans l’ordre des Arts et des Lettres à Jenny Alpha

9 février 2005

Chère Jenny Alpha,

Je suis particulièrement heureux de distinguer ce soir une très grande actrice, qui incarne
une histoire, un héritage, une force irremplaçables dans le monde d’aujourd’hui. Parce que
vous avez connu des témoins vivants de la génération qui fut libérée de l’esclavage. Parce
que vous êtes une combattante exemplaire de la liberté humaine, cette « arme miraculeuse
» – selon l’expression d’Aimé Césaire – , sans laquelle il n’est pas d’élan créateur, ni
d’expression artistique authentiques. Votre trajectoire lumineuse, solaire, dans ses multiples
facettes, est exemplaire du rayonnement du spectacle vivant dans notre pays.

Parce que vous avez su dire non à l’ombre, parce que votre voix ne s’est jamais laissée
couvrir et encore moins briser, parce qu’elle s’est redressée, continûment, selon mille
chemins, « comme l’épi même de la lumière » (Aimé Césaire), vous êtes devenue la
référence incontestable de toute la communauté antillaise.

Elevée dans une famille foncièrement éprise de liberté, c’est dans cet esprit que vous vous
êtes nourrie des plus grands auteurs de notre patrimoine : Corneille, Racine, Dumas, Zola,
Hugo. Le rêve et l’amour du théâtre, des arts et de la poésie habitent votre vie depuis ce jour
où, enfant, vous avez découvert la Traviata, et aussitôt chanté les airs de la plus célèbre
héroïne de Verdi.

Dès l’âge de 19 ans, vous quittez la Martinique pour Paris, pour devenir professeur de
lettres. Mais seul le théâtre vous passionne. Et vous vous donnez de surcroît une véritable
formation professionnelle en chant, danse et jazz. Votre première vie parisienne fut marquée
par vos rencontres, celles de Duke Ellington, qui vous prend dans ses bras et vous dit : «
you look like my sister » [vous ressemblez à ma soeur], Francis Picabia qui fit de vous un
portrait, Salvador Dali qui vous laissa un « veston philosophal », ou encore Joséphine Baker,
Lionel Hampton, Ella Fitzgerald, Billie Holliday. Vous êtes à l’unisson des chantres de la
négritude : Aimé Césaire, le poète guyanais Léon Gontran-Damas, Léopold Sédar Senghor
et Amadou Hampaté Bâ.

En 1939, vous présentez pour la première fois un grand gala sur le thème du Carnaval
antillais, au musée Guimet ! La guerre est déclarée. Vous vous réfugiez en Provence. Très
vite, parce que vous chérissez par-dessus tout la liberté, vous vous engagez dans la
Résistance. Après le décès de votre premier époux, Jacques Dessart, qui travaillait au
musée du Louvre, vous rencontrez le poète Noël Villard, qui vous fait aimer Paul Valéry et
tant d’autres poètes, et qui sera votre époux pendant quarante-trois ans.

En 1945, lorsque vous voulez entrer au Conservatoire d’art dramatique, on vous répond «
qu’il n’y a pas de rôle pour les Noirs dans le répertoire classique ! ». Vous surmontez cette
discrimination grâce à vos compétences, à votre talent, et vous devenez meneuse de revues
dans des cabarets et des music-halls, qui vous amènent en tournées dans l’Europe entière,
de la Grèce à la Finlande.

En 1947, le graveur Paul Lemagny vous choisit comme modèle pour le timbre qui représente
la Martinique. Cette même année, vous interprétez au théâtre, Le Train de 8 heures 47 de
Courteline. En 1949, vous participez à la revue « Colorado-Rhapsodie ». L’année suivante,
vous devenez chef d’orchestre en créant un ensemble de variétés et de jazz que vous avez
dirigé pendant plus de quinze ans.

En 1958, votre ami, Jean Genet vous confie le rôle de Neige dans sa pièce Les Nègres.

C’est une première : votre maîtrise de la langue française classique étonne la critique ! Vous
avez déjà interprété des centaines de rôles, notamment dans les émissions dramatiques à la
radio, mais la pièce de Genet connut un tel succès qu’elle contribua à vous retenir au
théâtre, où vous excellez dans Sophocle, Shakespeare, Corneille et tant d’autres classiques,
aussi bien que dans les auteurs contemporains, tels Brecht, Aimé Césaire encore, ou Jean
Audureau.

Vous me permettrez de relever la place que vous avez toujours su accorder aux créations,
au théâtre comme au cinéma. Je pense, par exemple, à l’oeuvre de Julius Amédée Laou, La
Folie ordinaire d’une fille de Cham, et à son film La vieille quimboizeuse et le majordome.

Vous avez joué un rôle précurseur, pour faire connaître et reconnaître la culture des Antilles,
ouverte sur toutes les sources de son histoire, exemplaire de la force de la liberté – liberté de
créer et de recréer – et donc sur l’universel, parce que, pour paraphraser Aimé Césaire, dont
vous avez lu les poèmes au Panthéon pour le cent cinquantenaire de l’Abolition, elle n’hésite
pas à ébranler les assises du monde. De notre monde.

Comment ne pas être frappé par votre énergie ? Au théâtre, au cinéma, à la télévision, dans
tous vos rôles, et encore tout récemment, dans La Cerisaie de Tchékov , à Saintes, à La
Rochelle et à Bobigny, dans la mise en scène de Jean-René Lemoine, vous illuminez la
scène et vous réveillez nos coeurs. Cette énergie, vous avez à coeur de la transmettre, par
exemple, tout récemment, en acceptant d’être la marraine du Festival « Enfances du Monde
».

Je suis très heureux, très honoré et très fier de vous honorer ce soir.

Chère Jenny Alpha, au nom de la République, nous vous faisons officier dans l’Ordre des
Arts et des Lettres.

Inauguration du nouveau bâtiment du ministère de la culture et de la communication au 182, rue Saint-Honoré Paris 1er

9 février 2005

Monsieur le Ministre, cher Renaud,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Je suis très heureux de vous accueillir ici, au 182 rue Saint-Honoré, dans cette nouvelle
maison du ministère de la culture et de la communication, que j’ai inaugurée ce matin en
compagnie du personnel du ministère qui travaille désormais ici chaque jour.

Ce bâtiment à l’architecture audacieuse donne non seulement un site nouveau, mais aussi
un visage unique au Ministère de la culture et de la communication, au coeur de Paris, à
deux pas du Louvre et du Palais-Royal.

J’ai dit ce matin au personnel du ministère combien nous avons eu de la chance d’avoir pu
mener à bien ce regroupement de 17 services auparavant disséminés dans Paris dans un
même lieu aussi prestigieux. Je sais, Monsieur le Ministre, cher Renaud, que d’autres
ministères, plus anciens que le nôtre, n’ont pas cette chance, ou la cherchent encore, au
moment où ils se trouvent à l’étroit dans leurs implantations actuelles.

Aussi, je tiens
aujourd’hui à rendre hommage à tous ceux qui ont rendu possible ce grand jour.

Je tiens d’abord à remercier les architectes Francis Soler et Frédéric Druot. Ils ont réussi une
oeuvre originale, à partir des deux immeubles disparates, qui sont aujourd’hui réunis : celui
qui fut réalisé par Georges Vaudoyer, en 1919, pour les réserves du grand magasin du
Louvre, et celui qui fut conçu par Olivier Lahalle en 1960 pour l’extension des bureaux du
Ministère des finances qui occupaient le premier immeuble depuis 1933.

Je tiens également à remercier Michel Desvigne, paysagiste, qui, avec Patrick Blanc,
botaniste, a aménagé le jardin du patio central, qui reconstitue un sous-bois austral, avec
plus de cent essences originales et pour la plupart totalement inédites au coeur de Paris.

Permettez-moi de voir dans cette biodiversité végétale une allégorie de la diversité culturelle
qui est au coeur de nos missions et qui est aussi celle des services et des métiers de ce
ministère. Elle s’épanouira ici en pleine lumière, au coeur de cet ensemble.

Ce lieu constitue une entité, une unité, qui instaure son propre rythme au sein de la ville,
grâce à cette architecture claire où la résille métallique crée une cohérence, un ensemble de
liens entre ces bâtiments très différents au départ. J’y vois plus qu’un symbole, une
démonstration du décloisonnement de notre politique culturelle que j’appelle de mes voeux,
et qui permettra à ce lieu de devenir une maison ouverte à tous, la maison des créateurs et
des artistes.

Vous le savez, et je m’adresse en particulier aux riverains, plus de dix années d’études, de
travaux et de chantiers, ont été nécessaires, pour aboutir à cet immeuble novateur, à la fois
ouvert sur la ville, et sur la vie de ce quartier historique du centre de Paris.

C’est pourquoi je tenais à cette rencontre, tout d’abord pour des raisons de bon voisinage. Je
sais combien vous avez subi les désagréments du chantier des Bons Enfants. Vous avez
été, si j’ose dire, aux premières loges, pour suivre tous les épisodes de ce « feuilleton »
depuis une dizaine d’années. Eh bien, j’espère que le résultat vous paraîtra à la hauteur de
l’attente. Tradition et modernité ont été mêlées avec intelligence par les architectes Francis
SOLER et Frédéric DRUOT. Je vous engage à visiter le bâtiment, trait d’union entre les
époques, les styles et les générations. Outre l’excellent accueil du public qu’il permet, il sera
une véritable « vitrine » de ce ministère. Il sera un symbole vivant de la place qui doit être
celle de la culture et des artistes, au coeur de la cité.

Je tiens également à remercier, outre les architectes, l’EMOC, qui a assuré la maîtrise
d’ouvrage, et toute l’équipe de la Direction de l’Administration générale, aujourd’hui sous
l’autorité de Martine Marigeaud.

Je tiens à rendre un hommage particulier à Claudie Georges- François, qui, sous l’autorité
des directeurs successifs, a pris en charge ce projet.

Mes prédécesseurs, et les vôtres, Monsieur le Directeur de cabinet, ont dû déployer tout leur
talent et toute leur habileté pour venir à bout des obstacles, des embûches qui se sont
trouvés parfois, pas tout à fait par hasard, sur la route de ce beau succès.

Au-delà des économies substantielles de location (près de 4M€ sont ainsi économisés par
an), l’installation des services de l’Administration centrale aux Bons Enfants participe d’une
meilleure organisation et d’une meilleure efficacité de l’Administration qui est au service de la
politique culturelle menée par l’Etat, avec ses différents partenaires.

Seront réunis ici la direction de l’administration générale, la direction du livre et de la lecture,
la direction de l’architecture et du patrimoine, la délégation au développement et aux affaires
internationales, le service du contrôle financier.

Au total, c’est près de 83% du personnel de ce ministère qui travaillera à proximité
immédiate de la rue de Valois.

Vous le savez, le Ministère de la culture et de la communication accompagne la création
artistique dans tous les domaines et participe à travers des commissions d’achat, des
bourses, des subventions au développement de la production artistique.

C’est pourquoi j’ai
décidé de montrer concrètement, ici même, le rôle essentiel que joue ce ministère dans le
domaine de la création.

Ce lieu est exemplaire par son ouverture à la création contemporaine. Grâce à la commande
publique du « 1% », s’exprime ici la liberté de la création la plus contemporaine, dans toute
sa diversité : du chat d’Alain Séchas dans le jardin, de l’installation de Claude Closky, dans
le grand hall d’entrée du rez-de-chaussée, à ma gauche, des deux diptyques, de Jean-
Michel Sanejouand, aux peintures murales de Daniel Walravens, au « supermarché » de
Philippe Cognée, dans la grande salle Molière, jusqu’aux oeuvres sonores commandées à
une vingtaine d’auteurs de musique contemporaine, une centaine de morceaux au total, qui
sont mises en jeu par David Jourdan et Yuji Oshima. Les deux créateurs nous offrent ce soir
un choix de leurs créations, aux côtés d’autres artistes qui assurent l’animation musicale de
cette inauguration, qui est avant tout une fête : Dorit Chrysler, Rashim et DAT Politics.

Vous ne verrez pas aujourd’hui la magnifique table de réunion en corian, un nouveau
matériau, créée par Arik Lévy et fabriquée par l’atelier de recherche et de création du
Mobilier national, mais elle sera dans les jours prochains installée dans l’espace donnant sur
le jardin qui se trouve juste derrière nous.

Il n’est pas fréquent que l’on expose au public les oeuvres qui, directement ou indirectement,
ont bénéficié des aides du ministère de la culture et de la communication.

Dans sa conception, dans les oeuvres qui y seront présentes, ce lieu rend visible à tous
l’action du ministère et de ses missions.

C’est dans le même esprit que j’ai souhaité que les vitrines donnant sur la cour du Palais
Royal situées à proximité immédiate de l’entrée du 3 rue de Valois abritent dans quelques
mois les créations produites ou acquises par le Fonds National d’Art Contemporain, le
Mobilier National (à la fois les tapisseries et le mobilier), et la Manufacture de Sèvres.

Le 182 rue Saint-Honoré sera un lieu ouvert aux professionnels de la culture et à tous les
publics. J’ai tenu à ce que soit ouvert, ici même, un « Point Culture », véritable espace
d’information pour les artistes, les professionnels de l’art et le public, dans ce hall d’accueil.

Cet espace accueillera aussi des expositions multimédia et des installations régulières, avec
par exemple les nouvelles acquisitions du FNAC.

Avec vous tous, faisons de ce lieu exemplaire un foyer vivant de l’alliance entre le patrimoine
et la création, un foyer de rayonnement de la culture et de la communication, un lieu créateur
de liens.

Il est un point sur lequel j’ai tenu à ce que cet immeuble soit particulièrement exemplaire :
c’est l’accessibilité aux personnes handicapées, qu’elles fassent partie du personnel ou des
visiteurs : rampes d’accès et ascenseurs pour les personnes à mobilité réduite, et
signalétique adaptée aux mal voyants. Cette accessibilité rappelle que l’une des missions
essentielles de ce ministère est de favoriser la cohésion sociale.

La culture est affaire de rencontres et de mouvements, et le ministère de la culture et de la
communication doit être avant tout un outil qui facilite ces rencontres et ces mouvements
pour permettre à nos société de mieux se penser et de mieux se construire.

C’est dans cet esprit que le 182 rue Saint-Honoré doit insuffler à tous ceux qui y viennent
une nouvelle énergie, à ceux qui donnent, les artistes, les acteurs publics ou privés, comme
à ceux qui reçoivent, qui participent, le public, nous tous. Ici, faisons vivre l’enthousiasme et
le partage qui sont au coeur de la culture !

Je tenais à vous le dire avant de laisser place à la fête.

Je vous remercie.

Obsèques de Jacques Villeret

3 février 2005

Lorsque Jacques Villeret devait s'exprimer en public, il disait : "Je ne sais pas si c'est
l'émotion, mais je suis ému…"

Pour moi, pour nous tous, Jacques Villeret était d'abord un regard, un sourire. Sa présence,
sur scène, à l'écran, dans la vie, attirait immédiatement notre sympathie, notre empathie,
notre affection. Il était celui dont on avait envie de devenir l'ami.

Jacques Villeret a empli chacun de ses rôles de tant d'humanité qu'il laisse dans le cinéma,
dans le théâtre français, dans nos esprits et dans nos coeurs, une trace profonde, indélébile,
inoubliable, où il rejoin&t les plus grands.

D'où vient qu'il nous touchait tant ? Sans doute d'abord, de ce don qu'ont admiré en lui tous
ceux qui l'ont connu et d'abord ici, à Loches, dès l'enfance. Le don de l'imitation, le don de la
comédie, le don d'une présence, d'une générosité, qui captivaient immédiatement son
auditoire. Dominique Bussereau, qui n'a pu être des nôtres aujourd'hui, m'a raconté qu'à son
arrivée au lycée Descartes, ses camarades l'élirent aussitôt chef de classe, ce qui lui valut,
durant toute sa scolarité à Tours, le surnom de Mercure, le mesager, le voyageur, que l'on
voyait si souvent aller et revenir, sifflotant, vêtu d'une ample veste noire, le long du boulevard
Heurteloup, juché sur unn petit vélo rouge.

Beaucoup d'entre vous l'ont connu ici, où il retrouve ses racines. Il avait le don de faire rire et
sourire. Ses grands yeux bleus nous laissent un regard clair et sincère, pétillant
d'intelligence, de malice et d'ironie, qui allait chercher, en forçant sa timidité naturelle, au
plus profond de nos émotions, qu'elles soient tristes ou gaies, franches ou contenues, nous
laissant deviner en retour une fragilité, une exigence envers l'existence.

C'est sans doute
dans cette exigence qu'il puisait les ressources de sa puissance créatrice. Il aimait bien se
situer à l'opposé des idées reçues. "Un comédien doit toujours se situer où tout est possible",
"là où règne l'imprévu", disait-il. Et le baume pour panser les blessures de l'âme, quand elles
s'ouvrent, parfois sans prévenir, avec leurs douleurs lancinantes, au coeur des joies de la
vie. Une vie où il a incarné tant de rôles, en faisant vibrer toutes les cordes de son extrême
sensibilité, avec la sagesse de son érudition et la profondeur de son attention au monde.

Aujourd'hui, la lumière de son regard si pur nous éclaire, comme la mémoire de son sourire.

Il nous laisse avec ce paradoxe du comédien, qui nous fait passer du rire aux larmes. Et
aujourd'hui, ce qui couvre nos pleurs et notre chagrin, c'est cette sonorité si grave, si proche,
si humaine, qu'il a incarnée avec tant de bonheur, et que nous ressentons avec tant de
tristesse, quand, à la fin de "La Contrebasse", il nous dit : "et maintenant je m'en vais", avec
cette indication : "ses pas s'éloignent. Il sort de la pièce, puis on l'entend refermer la porte de
l'immeuble. Au même moment, la musique commence…".

Le vrai tombeau des morts, c'est le coeur des vivants.

Jacques Villeret, nous vous aimons.

Présentation du Temps des Arts de la Rue à Marseille

2 février 2005

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux et très fier de venir à Marseille pour
lancer le « Temps des Arts de la rue ». Marseille, ce sont
plus de vingt-six siècles d’histoire, vingt-six siècles de
rencontres, d’échanges, de liberté, vingt-six siècles de
culture.

Durant cette longue histoire, et dès ses origines, le
spectacle vivant, s’est produit en plein air et en plein jour.
Et, tout en s’installant dans des lieux fixes, il a continué,
sous ses formes populaires, à investir les places et les
rues. Des cortèges Bachiques à la Commedia dell’ Arte,
des mystères médiévaux aux bateleurs de l’époque
moderne, la tradition ambulante du spectacle et sa
familiarité avec l’espace urbain, ne se sont jamais
démenties.

Depuis plus de vingt ans, ce mouvement artistique
foisonnant des arts de la rue, a réinvesti l’espace public,
en connaissant un formidable développement qui s’est
accéléré et a été fortement soutenu par l’Etat : c’est en
1994 que le premier plan en faveur des arts de la rue a été
décidé par Jacques Toubon.

Les arts de la rue ont fait de l’agora un espace de jeu et
d’enjeu. Nourris des traditions ancestrales, comme les
spectacles forains et de prouesse, dont ils perpétuent
l’esprit de convivialité et de proximité avec le public, ils
ont renouvelé les codes et les langages. Ils ont inventé de
nouvelles démarches d’écriture artistique, traversant
plusieurs disciplines, depuis les multiples formes
d’expression du théâtre, avec ou sans texte, jusqu’aux arts
plastiques, la musique, l’opéra, la danse, et le multimédia.
Ils ont ainsi proposé au public une relation originale et
dynamique à l’art et au monde.

Je sais que l’épanouissement de la diversité créatrice des Arts
de la rue n’est possible que parce qu’il existe un régime
d’assurance chômage spécifique aux artistes et aux
techniciens, qui prend en compte les discontinuités de leurs
métiers, plus marquées encore pour les Arts de la rue que pour
toutes les autres formes d’expression artistique.

Vous le savez, j’ai déployé, depuis ma prise de fonctions, tous mes efforts,
pour garantir durablement la spécificité de ce régime pour les artistes et les
techniciens.

C’est dans cette perspective que nous allons construire un système
pérenne, qui permette aux artistes et aux techniciens de trouver
durablement les meilleures conditions d’expression de leurs talents et
d’exercice de leur métier. Un système où l’assurance chômage joue
véritablement le rôle qui est le sien, au sein de la solidarité
interprofessionnelle.

Dans l’immédiat, vous le savez, l’Etat a pris toutes ses responsabilités pour
permettre qu’il n’y ait pas d’exclus et que les conditions de mise en oeuvre du
protocole de 2003 ne créent pas d’injustices : je pense en particulier aux 507
heures en 12 mois, aux maladies, à la maternité et à la prise en compte des
besoins de formation.

Dès ma prise de fonctions, et pour l’avenir, j’ai tenu à mettre en oeuvre une
politique de l’emploi ambitieuse. C’est cette politique de l’emploi qui créera les
conditions d’une bonne renégociation, qui doit intervenir dès que possible, car
2005 sera, vous le savez, l’année de la renégociation de la convention globale
d’assurance chômage. Je suis garant de ce que cette renégociation préserve
durablement la spécificité du régime.

Aujourd’hui, à Marseille et en France, les arts de la rue acquièrent
pleinement droit de cité parce qu’ils ont connu, grâce à la créativité et
aux talents des équipes artistiques, grâce à l’investissement de l’Etat et
des collectivités territoriales, un extraordinaire développement. L’essor
des festivals, le nombre croissant de compagnies et la naissance des
lieux de fabrique qui accueillent des artistes pendant les phases de
production, prouvent que les arts de la rue sont actifs en tous lieux :
dans les métropoles comme Marseille, mais aussi dans des villes de
taille plus modeste, dans leurs périphéries et, de plus en plus, dans le
monde rural.

Les arts de la rue, partout où ils sont présents, comme dans cette cité
phocéenne rayonnante, participent au rayonnement des territoires. Ils
participent aussi au rayonnement de la France, en Europe et dans le
monde.

Un Français sur trois assiste chaque année à un spectacle de rue. Plus
de deux cents spectacles de rue sont créés chaque année. Et près de
900 compagnies de rue sont actuellement recensées. Votre présence,
très forte cet après-midi, montre que cette vitalité extraordinaire n’est
pas près de s’éteindre.

Les arts de la rue sont au coeur de la triple ambition pour le spectacle
vivant que j’ai présentée, au nom du Gouvernement, à l’Assemblée
nationale, le 9 décembre dernier, et au Sénat hier, en présence
notamment du Sénateur – Maire de Marseille :

– replacer les artistes au coeur de la cité,

– élargir les publics et toucher de nouvelles populations en dépassant les
clivages culturels et sociaux,

– transformer la perception de l’art en favorisant le décloisonnement entre
les disciplines.

Cette triple ambition, je le sais, vous la partagez, et vous la transformez
en réalité quotidienne.

C’est pour toutes ces raisons de fond et pour franchir un nouveau cap,
afin de construire avec vous de nouvelles perspectives, que j’ai décidé
de lancer le « Temps des arts de la rue ».

Vous trouverez, dans le dossier de presse qui a été préparé par mes
services, l’essentiel de mes propositions et les dix actions que j’ai
décidé de mettre en oeuvre pour décliner cette politique. Je veux
simplement vous présenter maintenant l’esprit et les priorités de ce
plan, qui engage l’Etat.

J’ai tenu à ce que ce « Temps » soit un temps fort, un temps long. C’est
pourquoi je n’ai pas voulu d’une « année » des arts de la rue qui cèderait
ensuite la place à une autre année, et ainsi de suite. Il ne s’agit pas de
virevolter autour d’un « coup médiatique », mais d’inscrire résolument
l’intervention publique et le développement des arts de la rue dans la
durée.

C’est dans cette durée, dans ce temps long qui permet de prolonger et
de répéter le moment, par nature éphémère, de la rencontre, que j’ai tenu
à mobiliser l’ensemble des services du ministère, au niveau central,
mais aussi dans les Régions. J’ai ainsi tenu à impliquer les Directions
régionales des affaires culturelles, car je souhaite une politique souple,
respectueuse de la réalité des territoires.

C’est dans ce temps long, que nous consoliderons six lieux de
fabrication, en les transformant en centres nationaux de production afin
qu’ils fortifient, mieux encore, les liens entre les équipes de création, les
territoires et les populations. « Lieux Publics », qui joue ce rôle depuis
plus de dix ans à Marseille et qui nous accueille aujourd’hui, sera
naturellement conforté dans ses moyens et dans ses actions.

Nous consoliderons une trentaine de lieux animés par les compagnies :
ports d’attache ou terres d’asile, ces lieux de fabrique et de résidence
forment aujourd’hui des îlots absolument nécessaires aux créateurs de
la rue. Et nous nous attacherons à ce que les équipes indépendantes,
les compagnies sans feu ni lieu, soient aussi accompagnées depuis leur
naissance jusqu’à leur développement, stabilisé notamment par un
conventionnement pluriannuel.

Enfin, c’est dans ce temps long, dans cette construction dans la durée,
que se situe ce projet ambitieux, novateur, unique, la Cité des arts de la
rue, dont les premières pierres seront posées cet automne à Marseille,
dans cet immense espace de 36 000 m² dont 11 000 m² de bâti. Cette Cité
renforcera le rôle de Marseille comme capitale des arts de la rue, au
rayonnement national, européen et international.

Ce temps long sera donc un temps d’action, car nous devons inscrire
dans la durée l’engagement de l’Etat et celui des collectivités
territoriales pour mener à bien toutes les actions qui sont présentées
dans le dossier qui vous a été remis.

Je tiens beaucoup à ce partenariat, essentiel au développement des arts
de la rue. Le droit de cité qui leur est aujourd’hui reconnu, implique une
relation étroite avec les communes, les départements et les régions, tout
au long de l’année, et pas seulement pendant les festivals de l’été.
L’Etat, pour sa part, assumera son engagement et ses responsabilités
dans la durée. Comme l’action budgétaire s’inscrit pour sa part, dans un
cadre annuel, je tiens à vous annoncer, que cette année, en plus des 6,5
millions d’euros déjà affectés à votre secteur, ce sont 2 millions d’euros
supplémentaires qui seront consacrés par l’Etat à ses actions en faveur
des arts de la rue.

Ce temps d’action, sera aussi, naturellement, un temps d’échanges et de
dialogue.

Je tiens ici à rendre hommage à l’action de la Fédération des arts de la
rue qui rassemble les professionnels dans leur diversité : artistes,
directeurs de compagnie, organisateurs et programmateurs de festivals,
responsables de lieux de fabrication, techniciens, amateurs passionnés.

Ils oeuvrent ensemble pour que les arts de la rue bénéficient d’une
reconnaissance professionnelle et artistique dans le domaine de l’art
contemporain et du spectacle vivant et qu’ils disposent, de la part des
pouvoirs publics, des moyens nécessaires à leur développement.

Ce « Temps des arts de la rue » est un temps de mobilisation collective.

Et j’ai besoin de vous, comme j’ai besoin des collectivités territoriales.

Vous pouvez compter sur moi pour développer les efforts de diffusion.

Afin de favoriser les tournées et d’inscrire les spectacles de rue dans les
programmation des scènes généralistes de réseaux d’action culturelle,
j’ai demandé à l’Office national de diffusion artistique de mettre en place
un dispositif d’accompagnement spécifique : votre réunion
d’aujourd’hui et de demain prouve qu’il est déjà en oeuvre.

Ce temps d’échanges sera aussi un temps de formation. Aucun système
de formation structuré dans la durée n’avait été jusqu’à présent mis en
place dans ce secteur où l’apprentissage se poursuit tout au long de la
vie. Les Arts de la rue sont jeunes, certes. On les a qualifié d’émergents.

Mais je sais, qu’après plus de vingt ans de pratique, certains d’entre
vous se sentent responsables de transmettre.

Vous me trouverez donc à côté de vous, pour vous soutenir, dans cet
effort de formation. Et je tiens à rendre ici hommage à Michel Crespin,
créateur – entre autres, car son action en faveur des arts de la rue a été,
et est encore, inestimable – de la formation avancée et itinérante des
Arts de la rue, la « FAI- AR », placée sous la responsabilité de
Dominique Trichet. Elle s’installera non loin d’ici, au sein de la Cité des
arts de la rue, et elle accueillera dès cette année sa première promotion.

Le temps de l’échange, c’est enfin, conformément à votre vocation
profonde, le temps de l’ouverture, non seulement sur la cité, mais aussi,
au-delà, sur l’Europe et sur le monde.

La France, par son histoire et sa vitalité, est aujourd’hui un pays de
référence, pour les Arts de la rue. En 2005, 23 projets de 20 compagnies
seront présentés avec l’appui de l’Association française d’action
artistique de Belgique en Hongrie, des Pays-Bas au Mexique en passant
par le Maroc, la Slovénie, le Burkina Faso ou l’Australie.

Je m’engage donc à favoriser vos échanges et vos réseaux de
production et d’information internationaux. Et pour donner l’exemple,
pour soutenir ce rayonnement et illustrer la relance de la commande
publique, j’ai décidé que les Rencontres européennes de la culture, qui
se tiendront les 2 et 3 mai prochains à Paris, et qui réuniront des
intellectuels et des artistes de l’Europe entière, associeront les arts de la
rue.

Aujourd’hui, je suis fier de voir s’accroître la connaissance et la
reconnaissance des arts de la rue. Je veux saluer le travail du centre de
ressources « Horslesmurs » qui contribue à structurer l’information sur
la vie mouvante de la rue.

Et je veux remercier deux personnalités qui, comme président et
président d’honneur d’un comité de pilotage en cours de constitution,
assureront le suivi des actions prévues et en prépareront de nouvelles :
Yves Deschamps, d’abord, qui fut inspecteur général du théâtre et un
ardent constructeur de la politique de l’État en faveur des arts de la rue ;
Jacques Higelin, ensuite, un grand artiste qui prouve, s’il en est encore
besoin, que les arts de la rue sont le symbole du décloisonnement
artistique.

Faisons, ensemble, de ce temps d’action, un temps créatif, un temps de
partage et de convivialité. Un temps qui contribue à donner du sens à
nos existences, à nos espaces de vie, avec toute l’énergie et toute la
liberté dont vous faites preuve chaque jour.

Je vous remercie.

Remise des insignes de Chevalier de la légion d’honneur à Teresa Berganza

1 février 2005

Teresa Berganza,

Vous êtes l’une des plus grandes, l’une des plus rares, l’une des plus émouvantes artistes
lyriques de notre temps. Vous venez de nous le prouver, une fois de plus, de façon
éblouissante, pour cet unique récital à Paris. Je tiens à vous rendre hommage et à vous
remercier pour ce moment exceptionnel d’intensité, que vous venez de nous offrir ce soir. Le
triomphe que vient de vous réserver le public du théâtre des Champs-Elysées montre à quel
point nous avons besoin de votre énergie, de votre équilibre, de votre force.

Ce soir, vous nous avez transporté dans ce Teatro Ateneo de Madrid, dont le directeur,
frappé par la beauté de votre voix, vous engage aussitôt, lors d’un enregistrement de
zarzuelas. Il est vrai que vous avez probablement toujours chanté, dès l’enfance, où vous
vous vous mettiez au piano avec votre père, qui vous a fait comprendre et aimer la musique.

Si certains chanteurs et si certaines cantatrices ont parfois cherché, au cours de leur
apprentissage, la couleur exacte de leur tessiture, vous avez été, dès le départ, une mezzo.

C’est ainsi que vous avez chanté Mozart et Haendel, Bach et Gluck. Le « voi che sapete »
des Noces de Figaro, qui enchanta Aix-en-Provence, lors de vos débuts, a été le premier air
que vous ayez appris à l’école.

Vous lui avez été fidèle, comme à chacun de vos rôles, à votre répertoire, aux musiciens, à
votre famille, à votre immense public.

Votre voix de véritable mezzo aux aigus clairs et fermes nous a fait redécouvrir tout un pan
de l’opéra du XVIIIe, de Haendel à Vivaldi, de Mozart à Haydn, et du premier XIXe de
Rossini à Bellini. Personne n’a incarné mieux que vous Dorabella et Isabella, Angelina,
Chérubin et Rosine, à Aix, à Glyndebourne, à la Scala, à Florence, à Edimbourg, à Vienne, à
travers toute l’Europe, mais aussi en Amérique, où vous êtes engagée très tôt , dans le tout
nouvel opéra de Dallas, pour Neris de Médée, aux côtés de Maria Callas, qui fut votre
partenaire et votre amie, comme le fut aussi Elisabeth Schwarzkopf.

Vous vous êtes produite sur les plus grandes scènes du monde et, partout, vous avez
obtenu la consécration.

Il a fallu attendre Rolf Liebermann pour que vous débutiez à l’Opéra de Paris, d’abord dans
Chérubin des Noces, dans la poétique production de Giorgio Strehler, puis dans une
inoubliable et éternelle Cenerentola, qui a comblé, à chaque reprise, tous les amateurs
émerveillés de la sérénité vraie que, conformément aux voeux de Rossini, vous avez
conférée au rôle d’Angelina. C’est aussi avec l’orchestre de l’Opéra de Paris, dirigé par Lorin
Mazel, que vous avez incarné Zerline à l’écran, pour l’une des plus belles réalisations
d’opéra, le Don Giovanni de Joseph Losey. Récemment encore, vous avez honoré l’Opéra
national de Paris en y tenant des masterclasses dont les séances publiques se sont
rapidement transformées en évènements de la vie musicale parisienne.

Adulés dans vos rôles mozartiens et rossiniens, votre voix, votre couleur, votre présence,
votre charme, explosent, dans Carmen et dans son cri de liberté.

Nous vous vîmes pour la première fois dans ce rôle, dans cette distribution mythique, à
Edimbourg, où, sous la baguette de Claudio Abbado, avec Domingo et Raimondi, vous avez
su transformer cet opéra en un drame d’une immense profondeur, entre ironie et gravité, en
jouant jusqu’au paroxysme le jeu de l’amour et de la mort, et en menant jusqu’au bout,
l’extraordinaire beauté du contact affectif qui s’établit entre vous et le public pendant que
vous chantez.

Je tiens à vous dire ce soir toute mon admiration pour nous avoir à nouveau comblé de joie
et de plaisir.

Le programme de ce soir, le voyage que vous nous avez offert, illustre la richesse de cette
Europe des arts et de la culture que vous avez fait vibrer dans cette salle, avec la volupté et
la simplicité du cante jondo, auxquelles vous donnez une âme.

Vous avez été la première cantatrice à devenir membre de l’Académie Royale des Beaux-
Arts San Fernando de Madrid et vous avez été comblée d’honneurs et de distinctions dans le
monde entier.

Je suis fier et heureux, à mon tour, de vous distinguer ce soir, au nom de la France.

Teresa Berganza, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous
sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d’Honneur.

Débat sur le spectacle vivant au Sénat

1 février 2005

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

J’ai ardemment souhaité le débat d’aujourd’hui devant votre Haute Assemblée. Il est le
symbole que la culture a droit de cité, qu’elle est le coeur même de notre rayonnement, de
notre avenir. Il ne s’agit donc pas seulement de prolonger la déclaration que j’ai faite, au nom
du gouvernement, devant l’Assemblée nationale, le 9 décembre dernier.
Je n’oublie pas que ma première intervention au Parlement sur la politique culturelle du
gouvernement eut lieu le 23 juin dernier, à l’invitation de votre commission des affaires
culturelles. Et je tiens à rendre hommage au président Valade et aux Sénateurs qui ont eu à
coeur d’apporter une Contribution au débat sur la création culturelle en France, parue alors
que le succès des quelque mille festivals de l’été illustrait la force des liens entre les artistes
et leurs publics, sur l’ensemble de notre territoire, mais aussi l’immense soutien de nos
concitoyens à ces aventures collectives, faites avant tout de partage, et que Louis Jouvet
décrivait en termes de « tumulte ordonné », ou encore de « communion ». Dans chacun de
ces lieux, l’utopie est sortie de terre, le rêve s’est construit, les artistes et le public ont, au fil
du temps et de leurs rencontres, transformé leurs songes et leurs désirs en succès.

Je me souviens encore de cet après-midi si clair de juillet, où, sous les platanes du cloître
Saint-Louis inondé de lumière, dans cette atmosphère de fête, d’air vif, de pierre et d’eau, les
artistes et les techniciens d’Avignon, avant de rejoindre les plateaux du in et les scènes et
les rues du off, étaient réunis pour débattre, en toute liberté, avec le public et avec tous ceux,
entrepreneurs de spectacles, représentants des partenaires sociaux, élus locaux,
responsables politiques, militants associatifs, journalistes, qui, au fond, partagent une même
passion, un même goût de la création, du patrimoine, du rayonnement, de la diversité même
qui est celle de l’art dans notre société. Ce jour là, à Avignon, le président Valade, et
plusieurs d’entre vous, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, je pense notamment à Jack
Ralite, ainsi que plusieurs Députés, participaient à nos échanges. Je tiens à vous en
remercier et à vous dire combien les artistes et les techniciens ont apprécié votre présence à
leurs côtés. La nécessité, l’importance que cette discussion de plein air et de vif oxygène se
prolonge dans les enceintes du Parlement, est apparue comme une évidence. Une évidence
qui m’a semblé se renforcer chaque jour, au cours de chacun de mes nombreux
déplacements à travers la France.

Par exemple, cet autre jour, c’était à la fin de l’été, en compagnie du Président Poncelet, au
festival de Bussang, où les meilleurs amateurs exprimaient, de concert avec des artistes et
des techniciens professionnels, la force de leur passion du théâtre, sur fond de l’unique
décor de la forêt vosgienne. Ou cet automne, à Grenoble, où renaissait, entièrement
rénovée, la promesse de Malraux, dans cette Maison de la culture de la deuxième
génération, où résonnait encore la voix de mon illustre prédécesseur, évoquant la petite
princesse thébaine aux pieds de l’Acropole : « je ne suis pas venue sur terre pour partager la
haine, mais pour partager l’amour ».

A l’époque où naissaient les Maisons de la culture, il y avait Paris d’un côté, et le « désert
culturel » français de l’autre. Le temps n’est plus où il fallait que « ce qui se passe d’essentiel
à Paris » se passe « en même temps » en province, ce « mot hideux », selon Malraux. Il
s’agit bien aujourd’hui que ce qui se passe d’abord dans une ville, un département, une
région de France, en termes de création et de diffusion culturelles, puisse également, et je
l’espère le plus vite possible, se passer dans une autre ville, un autre département, une autre
région, mais aussi en Europe et dans le monde.

C’est bien pourquoi j’attache tant d’importance à ce débat devant la Haute Assemblée, qui
est une « première ».

La culture doit avoir droit de cité au sein de l’hémicycle, lieu commun à la représentation,
théâtrale et politique, depuis l’Antiquité. Et pas seulement lorsqu’il est question du budget de
la culture. Un budget est l’expression d’une politique et les crédits que vous avez votés pour
2005 expriment clairement une priorité pour le spectacle vivant. Mais un budget ne fait pas
une politique à lui seul. Je suis donc venu vous parler d’autre chose.
Je suis venu vous parler des fins autant que des moyens. Dans ce monde de violence, de
rupture et parfois, de négation de l’identité, du patrimoine culturel et spirituel, la culture est le
coeur même de notre rayonnement, de notre fierté, de notre influence, de notre attractivité et
même de nos emplois. Elle ne se réduit pas au loisir intelligent, au supplément d’âme. Elle
est l’essence même de l’avenir et de la force de notre parole, de nos convictions, de notre
message humaniste.

Je suis venu vous parler de la place de l’artiste dans notre société et de celle de la culture
dans la cité aujourd’hui. Je suis venu vous parler du spectacle vivant, de l’emploi culturel et
du rôle des collectivités territoriales, que la Constitution de la République vous donne
mandat de représenter.

Je me garderai de pousser trop loin les analogies entre le spectacle vivant et la politique. A
Athènes même, les magistrats chargés de veiller à l’application des lois votées par le Sénat
après leur discussion par l’assemblée des citoyens, pouvaient être chorèges, c’est-à-dire, en
quelque sorte, producteurs de spectacles. C’est quand le verbe se transforme en action,
dans le temps et dans l’espace, qu’il prend sa charge humaine et manifeste toute son
énergie. Les artistes sont avant tout créateurs de liens entre les hommes. Des liens de
proximité. Les élus que vous êtes le savent sans doute mieux que quiconque.

Il ne se passe pas un jour sans que des maires, des conseillers généraux, des conseillers
régionaux, des présidents de communautés urbaines ou d’agglomérations, prennent
l’initiative de créer ou de rénover une salle de spectacle, des studios de danse, des locaux
de répétition, et demandent au ministère de la culture et de la communication de soutenir
leurs initiatives. Les élus sont sans cesse en mouvement, au service de leurs concitoyens.

Les artistes aussi. Etre artiste, c’est d’abord croire, vivre, et faire partager cette conviction
que le monde en dehors de nous, comme celui que nous contenons, est loin d’avoir épuisé
toute possibilité de surprise. Oui, être artiste, c’est toujours provoquer. Provoquer une
rencontre, un échange, une discussion, une découverte.

L’art, et singulièrement l’art vivant, est ce qui relie, au coeur de la culture. C’est pourquoi les
artistes et techniciens du spectacle vivant, du cinéma et de l’audiovisuel représentent un
atout fondamental et un enjeu considérable pour notre société.

Le spectacle, sous toutes ses formes, est aujourd’hui le moteur de la vitalité, du
rayonnement et de l’attractivité de notre pays et de ses territoires.

C’est pourquoi, je souhaite que notre société, où les risques de fractures, la perte des
repères, le sentiment d’un effritement de l’identité affectent nos concitoyens, fasse
résolument le pari de la culture. Pour replacer l’artiste au coeur de la cité, abolir la distance
entre l’oeuvre d’art et son public, investir de nouveaux territoires, instituer un rapport au
temps différent et toucher le plus grand nombre de nos concitoyens. J’ai l’ambition de
convaincre les Français qui n’ont jamais franchi le seuil d’un théâtre, d’un musée, d’un
chapiteau, d’une salle de cinéma. Et je souhaite pour ce faire que le lien, au sein de mes
attributions, entre la culture et la communication, soit un lien fécond.
Tel est le projet que je vous propose et qui est au coeur de la politique culturelle du
Gouvernement. Cette politique se décline dans chaque région, j’y reviendrai dans un instant.

Telle est la feuille de route que j’ai donnée cette année à chaque directeur régional des
affaires culturelles, autour de quelques axes forts pour le spectacle vivant :

– Priorité à la diffusion, avec l’aide à la constitution, dans les théâtres, de « pôles de diffusion
», composés d’un personnel formé, doté d’outils techniques de recensement et de
connaissance des réseaux. Expérimentale en 2005, cette aide sera progressivement
étendue à partir de 2006 – et devra prendre en considération la création d’un fonds
spécifique d’aide à la diffusion en milieu rural.

– L’appui aux compagnies et aux ensembles indépendants, qui doivent bénéficier d’aides à la
reprise des spectacles, pour toucher un plus large public et inscrire la création dans une
économie plus stable.

– Rendre aux auteurs et aux compositeurs, qui sont les forces vives de la création, la place
éminente qui leur revient, en améliorant leur rémunération et en renforçant leur présence
dans les établissements subventionnés.

– Redéfinir et relégitimer une politique de développement de la pratique amateur, qui n’est ni
une étape vers la professionnalisation, ni un substitut à la pratique professionnelle. Ciment
du lien social, remarquable outil d’intégration et de dialogue entre les cultures et les
générations, elle doit être encouragée par la formation, le rapport direct à la création, les
rencontres entre artistes amateurs et professionnels.

– Encourager enfin, la circulation de l’art vivant en Europe et dans le monde. C’est ainsi que
nous construirons concrètement, dans chaque région, l’Europe de la culture. Je convierai à
Paris, et vous serez tous les bienvenus, les 2 et 3 mai prochains, des intellectuels et des
artistes de l’ensemble de l’Union européenne pour donner forme et substance à cette « idée
neuve », au moment où les citoyens de l’Union sont appelés à sceller un nouveau pacte
constitutionnel.

Je ne doute pas que le Sénat, où sont représentés les Français établis hors de France, sera
particulièrement sensible à la contribution du spectacle vivant au rayonnement international
de notre pays. Comme beaucoup d’entre vous le savent, et le président de votre commission
des affaires culturelles en particulier, qui en revient, le lancement de l’année de la France en
Chine en a fourni une illustration particulièrement brillante, du concert de Jean-Michel Jarre
sur la place de la paix céleste, suivi en direct par près d’un milliard de téléspectateurs dans
le monde entier, à la démonstration éblouissante de la maîtrise de l’art pyrotechnique par le
groupe F, originaire de la cité phocéenne, Monsieur le Président Gaudin, où je me rends
demain, pour lancer le temps des arts de la rue, et qui a marqué les mémoires de quelque
350 millions de téléspectateurs. Et je vous livre, le commentaire que me fit ce soir là, à
Shanghaï, l’un des plus hauts dignitaires chinois : « il n’y a que vous, les Français, pour
inventer cela ». Dans cette période, où nos concitoyens doutent parfois de notre capacité à
imaginer l’avenir, j’y vois la marque de reconnaissance du capital que nous avons entre les
mains, grâce aux outils de notre politique culturelle, pour une gestion intelligente de l’avenir,
et pour le rayonnement international de notre pays.

J’ai le souci et la responsabilité que cette politique ambitieuse pour le spectacle vivant
s’accompagne d’une politique de l’emploi. Je mesure, depuis ma prise de fonctions, à quel
point le rôle du ministère de la culture et de la communication est essentiel pour impulser et
porter une politique de l’emploi culturel.

Le rapport de Jean-Paul Guillot sur l’emploi dans le spectacle vivant, le cinéma et
l’audiovisuel montre l’importance et le dynamisme de ce secteur pour notre économie. Il
souligne la nécessité d’une politique de l’emploi adaptée à ses caractéristiques, qui permette
d’enrayer la précarité qui s’est développée ces quinze dernières années pour les artistes et
les techniciens. Les chiffres qu’il révèle ont le mérite de remettre les choses à leur juste
place. 80 % des intermittents ont un revenu annuel de leur travail inférieur à 1,1 smic, 54 %
d’entre eux déclarent moins de 600 heures travaillées par an ; dans un secteur en
croissance annuelle de 12 % en moyenne, leur salaire annuel a baissé de 12 % entre 1989
et 2002, alors que, pour l’ensemble des salariés, il augmentait de 5 % dans la même période
– et leur revenu annuel n’a pu se maintenir que grâce aux indemnités de chômage. Nous ne
pouvons pas nous satisfaire d’une telle situation, qui développe la précarité, et qui fait jouer à
l’assurance chômage, très manifestement, un rôle de compensation des baisses de
rémunérations du travail qui n’est évidemment pas le sien, d’autant moins justifié qu’il s’agit
d’une activité en croissance nettement plus forte que le reste de l’économie.

La politique de l’emploi que je veux mettre en place a précisément pour objectifs de relever
la part des emplois permanents et des structures pérennes et d’accroître la durée moyenne
de travail annuel rémunéré et des contrats des artistes et techniciens. Je n’ai pas pour
politique de supprimer le régime de l’intermittence, qui est essentiel aux activités culturelles
et artistiques.

Je suis déterminé à conduire, dans ce domaine, avec le concours de mes collègues Jean-
Louis Borloo, Gérard Larcher et Laurent Hénart, toutes les actions qui relèvent de l’Etat, et,
plus particulièrement, de la responsabilité du ministère de la culture et de la communication.

J’en ai présenté le détail devant le Conseil national des professions du spectacle (CNPS) du
17 décembre dernier, pour tout ce qui relève du niveau national, et ce programme de travail
exigeant a commencé d’être mis en oeuvre depuis le début du mois de janvier.

Je voudrais vous en rappeler les grands axes :

– accélérer et systématiser la conclusion de conventions collectives : d’ici la fin du mois de
mars, les partenaires sociaux du secteur nous proposeront une couverture exhaustive, sans
empiètements et incohérences entre les différentes conventions collectives. Avec les
services de Jean-Louis Borloo et de Gérard Larcher, nous leur apporterons tout le soutien
qu’ils peuvent souhaiter pour les accompagner dans cette démarche, en vue de parvenir à la
conclusion des conventions collectives nécessaires d’ici la fin de l’année 2005. Ces
conventions collectives devront également traiter du périmètre des métiers et des entreprises
qui peuvent recourir légitimement à l’intermittence. Sur cette question, les conclusions du
rapport de Jacques Charpillon, chef du service de l’inspection générale de l’administration
des affaires culturelles, apportent, en tout ou partie, aux partenaires sociaux, de précieux
éclairages. Ne pas traiter cette question reviendrait, tout simplement, à rendre illisible, pour
nos concitoyens, la spécificité du système que nous voulons défendre. C’est la raison pour
laquelle, j’en appelle sur ce sujet, non seulement à l’équilibre et à la mesure, mais aussi à la
volonté.

– orienter les financements publics vers l’emploi : il s’agit de s’assurer que les subventions
publiques en matière culturelle prennent bien en compte les conditions d’emploi dans les
différentes structures, notamment en termes de permanence de l’emploi ou d’un allongement
de leur durée. D’ici la fin du mois de mars, Alain Auclaire, chargé d’une mission d’inspection
générale de l’administration des affaires culturelles, nous proposera les outils, les indicateurs
et les démarches qui permettront de mettre en oeuvre cet objectif et d’en mesurer les
progrès. Je sais parfaitement qu’il faut aller graduellement dans cette direction. Je l’ai dit en
ouvrant samedi le festival international du court métrage de Clermont Ferrand.

– améliorer notre connaissance collective de l’emploi dans le secteur et renforcer l’efficacité
des contrôles : les fameux textes « serpents de mer » permettant le croisement des fichiers
entre les différents organismes sociaux, qui étaient attendus depuis 1992, sont enfin sortis,
le premier décret en juillet, le second en décembre ! Ils permettront à la Commission emploi
du CNPS de publier, chaque année, un rapport sur la situation de l’emploi dans le secteur du
spectacle vivant, du cinéma et de l’audiovisuel, au plan national et pour chaque région. Ce
rapport devra être débattu, non seulement au Conseil national des professions du spectacle,
mais également dans chacune des Commissions régionales de l’emploi et des professions
du spectacle (COREPS), dont j’ai accéléré la mise en place, et qui réunissent, dans chaque
région, sous la présidence du Préfet ou du Directeur régional des affaires culturelles, les
représentants des artistes et des techniciens, mais aussi, c’est essentiel, les élus des
collectivités territoriales. Le croisement des fichiers permettra de renforcer les contrôles en
donnant aux inspecteurs du travail comme aux services de la délégation interministérielle de
lutte contre le travail illégal de nouveaux outils. Les textes législatifs et réglementaires sont
en cours de révision, afin que des sanctions administratives immédiates, notamment en
matière de financements publics, puissent être tirées des irrégularités qui auront été
constatées par procès verbal.

– accompagner les efforts de mutualisation et de structuration des employeurs,
particulièrement nécessaires dans un secteur où les structures sont petites, fragiles et très
dispersées : je pense par exemple à favoriser les initiatives de regroupement des métiers de
l’administration du spectacle au service de plusieurs compagnies indépendantes.

– mieux maîtriser l’offre de formation professionnelle initiale et continue dans le secteur.

Ce dernier point s’inscrit dans les plans régionaux pour l’emploi dans le spectacle vivant, que
j’ai demandé à chaque directeur régional des affaires culturelles d’élaborer et qui porteront
leurs effets sur plusieurs années. Car c’est au niveau de chaque région, en concertation
étroite avec les collectivités territoriales, que la mise en oeuvre d’une politique de l’emploi et
de la formation peut être effective et elle ne peut s’inscrire que dans la durée. D’importantes
mesures nouvelles, sur les 753 M€ consacrés au spectacle vivant, ont été déléguées à
chaque DRAC, pour ces plans.

Elles visent à développer la présence d’emplois artistiques permanents dans les structures
les plus importantes ; à mieux rémunérer et à déclarer la totalité du travail effectué,
notamment les répétitions ou les temps de préparation ; à créer des emplois administratifs
mutualisés ; à relancer, comme nous nous y sommes engagés avec François Fillon,
l’éducation artistique et culturelle, qui passe notamment par l’intervention des artistes dans
les écoles, collèges et lycées ou dans les universités.

J’ai bien entendu, cela m’a été dit à plusieurs reprises et sous diverses formes, que les
collectivités territoriales ne souhaitaient pas s’impliquer dans le financement de
l’indemnisation du chômage des artistes et des techniciens. Elles considèrent, et je peux le
comprendre, que ce n’est pas leur rôle. C’est la raison pour laquelle j’ai demandé aux
directeurs régionaux des affaires culturelles de concevoir leurs plans régionaux pour l’emploi
en étroite coopération avec les collectivités territoriales et les représentants des
professionnels de leur région, et dans le respect des compétences de chacun. Sur la
politique d’emploi culturel en effet, le rapport de Jean-Paul Guillot y a insisté, ce n’est que
par les efforts conjugués et coordonnés de l’Etat, des partenaires sociaux du secteur et des
collectivités territoriales, que les artistes et les techniciens trouveront des conditions
d’expression de leurs talents et d’exercice de leurs métiers qui reconnaissent pleinement
leurs spécificités, sans se défausser sur l’assurance chômage, dont ce n’est pas la vocation,
pour leur assurer une juste rémunération de leur travail.

Il ne s’agit évidemment pas de se renvoyer les uns aux autres des responsabilités de
financement, il s’agit encore moins d’une perspective de désengagement de l’Etat, quand les
mesures nouvelles inscrites, grâce à vous, mesdames et messieurs les Sénateurs de la
majorité présidentielle, qui avez voté mon budget, au budget de mon ministère pour 2005,
atteignent, en faveur de l’emploi dans le spectacle vivant, un niveau que l’on peut qualifier,
sans excès, d’historique. Que M. le ministre de l’économie et des finances et M. le ministre
délégué au budget m’entendent, qu’ils sachent que je serai aussi offensif pour le budget de
l’an prochain que je l’ai été pour celui de cette année.

Par un mouvement irréversible et continu, depuis la création du ministère des affaires
culturelles en 1959, le paysage culturel de notre pays s’est profondément transformé. Les
temps sont révolus, de la méfiance mutuelle, en matière culturelle, entre l’Etat et les
collectivités territoriales. La condescendance vaguement – ou totalement – méprisante d’un
Etat parisien arrogant, porteur d’une vision élitiste de la « vraie culture » et de la création, à
l’égard d’élus locaux identifiés à des manifestations folkloriques ou, au mieux, à un «
amateurisme » culturel, a définitivement disparu devant l’extraordinaire vitalité de la création
et des activités culturelles dans les régions.

Les formidables outils de diffusion, portés par l’explosion des industries culturelles et
l’omniprésence de la télévision sur l’ensemble du territoire ont très largement homogénéisé
les pratiques culturelles de nos concitoyens. Le maillage serré de tout le territoire national en
équipements culturels structurants et en équipements de proximité, la multiplication des
festivals, le développement de compagnies de théâtre, de cirque, de spectacle de rue, de
danse, de musiques actuelles, de musique classique, témoignent de ce que, au-delà des
engouements et des effets de mode, la culture est devenue notre passion nationale,
unanimement partagée, le ciment d’une unité populaire et politique qui explique sans doute
que notre pays se soit retrouvé, derrière le Président de la République, sans aucune
dissonance, pour défendre l’exception culturelle et la diversité culturelle en France, en
Europe et dans le monde. De tels moments d’unanimité sont rares. J’ai à coeur de prolonger
ce climat consensuel dans les rapports entre l’État et les collectivités locales et notamment
chaque fois que je constate un climat d’affrontement, j’essaierai de faire prévaloir l’esprit de
table ronde.

C’est la raison pour laquelle vous m’avez vu, il y a quelques jours, à Nîmes, pour une
démarche qualifiée de « cessez–le-feu culturel », et vous me verrez partout où la culture,
notre passion commune, est menacée d’être prise en otage de nos divisions politiques.

Parce qu’elle est essentielle au rayonnement de notre pays, dans la diversité de ses
territoires, je crois, au sein de notre débat démocratique et républicain aussi, en une
exception culturelle – qui ne vaut pas que pour l’OMC et l’extérieur de nos frontières. C’est
elle qui explique le choix de Lens pour implanter une antenne du Louvre ; c’est un choix dont
je suis fier ; il honore le gouvernement auquel j’appartiens.

Aujourd’hui, j’ai la conviction que sur les enjeux de l’emploi culturel, chacun prenant les
responsabilités qui lui reviennent, nous sommes capables de nous rassembler.

Aux partenaires sociaux du secteur, la charge de conclure des conventions collectives qui
reconnaissent durablement les spécificités des métiers des artistes et des techniciens et leur
assure la juste rémunération de leur travail.

A l’Etat et aux collectivités territoriales, ensemble et chacun pour ce qui relève de sa
responsabilité, d’exercer les fonctions de régulation et de contrôle que l’on attend des
pouvoirs publics, d’assurer leur mission d’employeur, de donneur d’ordre, et de financeur
des activités culturelles, qui concourent à la fois à l’attractivité des territoires et au
renforcement des liens sociaux, avec le souci prioritaire de l’indépendance artistique.

Aux confédérations interprofessionnelles, enfin, dans les négociations qui vont avoir lieu
cette année, d’assurer par des dispositions adaptées, un régime d’assurance chômage qui
corresponde à son vrai rôle légitime, au sein de la solidarité interprofessionnelle, tout en
prenant en compte les spécificités des métiers des artistes et techniciens. J’ai la volonté, je
l’ai dit, de maintenir le régime de l’intermittence. Mon objectif politique n’est pas de supprimer
l’intermittence, qui est indispensable à l’activité de création et de diffusion artistique et
culturelle… à la condition de ne pas faire porter sur la solidarité interprofessionnelle des
charges qui relèvent d’une politique salariale normale ou d’un financement public de la
politique culturelle.

Sur l’ensemble du spectacle vivant, on ne sait pas assez que les financements publics sont
assurés aujourd’hui aux deux tiers par les collectivités territoriales et pour un tiers par l’Etat,
alors même que ses financements se sont continûment accrus. Cette équation financière
donne la mesure du poids qu’a désormais pris, en matière culturelle, l’intervention des
collectivités territoriales. Ce nouvel équilibre s’est réalisé de manière progressive, sur une
longue période, presque subrepticement.

Il ne résulte pas d’un choix délibéré, d’une répartition claire des compétences et des
financements, qui aurait été décidée à un moment donné.

Cette évolution traduit tout simplement, et nous devons nous en féliciter, la place que la
culture a prise dans notre vie collective, locale et nationale, et la conscience aiguë qu’en ont
les pouvoirs publics. Elle nous donne aussi la mesure de la transformation qu’il me faut
conduire des modes d’intervention et d’organisation qui doivent être désormais ceux du
ministère de la culture et de la communication, dans un contexte à la fois de décentralisation
et de très forte déconcentration.

Sans nous payer de mots, je crois qu’il s’agit, pour paraphraser le titre du livre que Philippe
Urfalino a consacré à la création du ministère des affaires culturelles, d’une nécessaire « réinvention
de la politique culturelle ». C’est une mission exaltante. Je ne la réinventerai pas
seul.

J’ai besoin de vous entendre, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, parlementaires et
représentants des collectivités territoriales, me confirmer ce que je sais déjà par votre action,
par votre présence, depuis que j’ai pris mes fonctions : que vous souhaitez aussi que ce soit
une oeuvre et une aventure communes – et que vous êtes prêts à y apporter votre concours.

Je vous en remercie.