Obsèques de Jacques Villeret
Lorsque Jacques Villeret devait s'exprimer en public, il disait : "Je ne sais pas si c'est
l'émotion, mais je suis ému…"
Pour moi, pour nous tous, Jacques Villeret était d'abord un regard, un sourire. Sa présence,
sur scène, à l'écran, dans la vie, attirait immédiatement notre sympathie, notre empathie,
notre affection. Il était celui dont on avait envie de devenir l'ami.
Jacques Villeret a empli chacun de ses rôles de tant d'humanité qu'il laisse dans le cinéma,
dans le théâtre français, dans nos esprits et dans nos coeurs, une trace profonde, indélébile,
inoubliable, où il rejoin&t les plus grands.
D'où vient qu'il nous touchait tant ? Sans doute d'abord, de ce don qu'ont admiré en lui tous
ceux qui l'ont connu et d'abord ici, à Loches, dès l'enfance. Le don de l'imitation, le don de la
comédie, le don d'une présence, d'une générosité, qui captivaient immédiatement son
auditoire. Dominique Bussereau, qui n'a pu être des nôtres aujourd'hui, m'a raconté qu'à son
arrivée au lycée Descartes, ses camarades l'élirent aussitôt chef de classe, ce qui lui valut,
durant toute sa scolarité à Tours, le surnom de Mercure, le mesager, le voyageur, que l'on
voyait si souvent aller et revenir, sifflotant, vêtu d'une ample veste noire, le long du boulevard
Heurteloup, juché sur unn petit vélo rouge.
Beaucoup d'entre vous l'ont connu ici, où il retrouve ses racines. Il avait le don de faire rire et
sourire. Ses grands yeux bleus nous laissent un regard clair et sincère, pétillant
d'intelligence, de malice et d'ironie, qui allait chercher, en forçant sa timidité naturelle, au
plus profond de nos émotions, qu'elles soient tristes ou gaies, franches ou contenues, nous
laissant deviner en retour une fragilité, une exigence envers l'existence.
C'est sans doute
dans cette exigence qu'il puisait les ressources de sa puissance créatrice. Il aimait bien se
situer à l'opposé des idées reçues. "Un comédien doit toujours se situer où tout est possible",
"là où règne l'imprévu", disait-il. Et le baume pour panser les blessures de l'âme, quand elles
s'ouvrent, parfois sans prévenir, avec leurs douleurs lancinantes, au coeur des joies de la
vie. Une vie où il a incarné tant de rôles, en faisant vibrer toutes les cordes de son extrême
sensibilité, avec la sagesse de son érudition et la profondeur de son attention au monde.
Aujourd'hui, la lumière de son regard si pur nous éclaire, comme la mémoire de son sourire.
Il nous laisse avec ce paradoxe du comédien, qui nous fait passer du rire aux larmes. Et
aujourd'hui, ce qui couvre nos pleurs et notre chagrin, c'est cette sonorité si grave, si proche,
si humaine, qu'il a incarnée avec tant de bonheur, et que nous ressentons avec tant de
tristesse, quand, à la fin de "La Contrebasse", il nous dit : "et maintenant je m'en vais", avec
cette indication : "ses pas s'éloignent. Il sort de la pièce, puis on l'entend refermer la porte de
l'immeuble. Au même moment, la musique commence…".
Le vrai tombeau des morts, c'est le coeur des vivants.
Jacques Villeret, nous vous aimons.
