Rubrique ‘Discours rue de Valois’

Acquisition d'une paire de paravents grâce au mécénat pour le Musée Guimet

1 mars 2005

Monsieur le Président, Monsieur le Directeur général du Groupe Crédit
Agricole,

Monsieur le Président du Musée Guimet,

Madame la Directrice des Musées de France,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Je suis très heureux de vous accueillir ce soir au musée Guimet pour un
moment d’une rare émotion : la présentation de ce chef d’oeuvre qui, grâce à la
loi du 1er août 2003 sur le mécénat et grâce au mécénat du Crédit Agricole, va
rejoindre les collections, les trésors, de ce musée, de ce lieu magique, qui
nous rapproche des civilisations, des savoir-faire, des traditions, de
l’imaginaire, du génie, de l’Asie, c’est-à-dire de près de la moitié de l’humanité.

Oui, ici, dans cette salle, les témoignages de l’antique et si riche civilisation
Khmère répondent à la finesse et au raffinement de cette paire de paravents
aux chrysanthèmes blancs du Japon.

Auparavant conservée dans une collection privée à Tokyo, entrée dans les
collections du musée, le 13 octobre 2004, elle sera désormais présentée dans
le rotonde aux paravents. Elle offre un exemple magistral de l'art pictural
d'Ogata Kôrin, artiste majeur de l'histoire de la peinture japonaise, et qui
représente la quintessence de l'art poétique japonais, tellement lié à la
peinture.

En effet, sa portée décorative, n'altère en rien la force et l'ampleur de cette
oeuvre, à la composition monumentale et parfaite, qui décline une même
espèce florale à différents stades de son épanouissement.

Nous sommes confrontés ici à l’une des plus fortes expressions de la beauté,
de la finesse, du souffle d’un art qui nous touche en « effleurant la
profondeur ». Plus qu’un discours, c’est un haïku qui pourrait exprimer ce que
nous ressentons :

« Devant le chrysanthème blanc
les ciseaux un instant
hésitent »
(Haïku de Buson [Boussonne], 1715-1783)

L'acquisition des paravents aux chrysanthèmes d'Ogata KÔRIN est l’une des
toutes premières applications de la disposition de la loi du 1er août 2003
relative au mécénat, qui permet à une entreprise de concourir à l'acquisition
par l'Etat d'un "objet d'intérêt majeur" se situant sur le marché international, à
l’étranger.

Dans ce lieu emblématique du dialogue des cultures et des civilisations, je
tiens à rendre hommage à l’action de mécénat du Crédit Agricole et d’abord, à
la constance, et à la persévérance de votre présence auprès du musée Guimet
dont vous êtes le premier mécène.

En effet, le Groupe Crédit Agricole S.A. est présent aux côtés du musée Guimet
depuis 15 ans. Particulièrement implanté en Asie, notamment avec votre filiale
CALYON, votre Groupe s'est investi dans de nombreux projets de
développement, en participant à leur financement, ainsi que dans des actions de
valorisation des civilisations asiatiques en Europe.

Après avoir soutenu la magnifique rénovation du musée, entreprise en 1996 et
achevée en 2001, vous contribuez chaque année à l'enrichissement de ses
collections par des oeuvres majeures. Plus de 15 oeuvres ont ainsi été acquises
pour le musée de 1990 à aujourd'hui, grâce à vous. Soucieux de la valorisation
des collections du musée auprès du public, le Groupe Crédit Agricole S.A.
soutient également au moins une exposition par an et permet la conduite
d'actions pédagogiques en faveur du jeune public.

Je tiens à vous exprimer ma profonde reconnaissance. Je rendrai dans un instant
un hommage solennel à M. René Carron, Président du Groupe Crédit Agricole et
à M. Jean Laurent, Directeur général.

Je tiens à saluer maintenant l'action au sein du groupe de votre directrice du
mécénat, qui, avec le soutien des dirigeants de votre entreprise, a pu mener cette
politique à long terme : Mme France MAZIN.

Votre action s’étend bien au-delà de ce musée et des civilisations de l’Asie. Elle
soutient également le rayonnement du patrimoine le plus emblématique de
l’histoire de France. Vous soutenez, cette exceptionnelle exposition, « la France
romane », qui présentera, au Louvre, du 10 mars au 6 juin prochain, la première
rétrospective sur l’art roman jamais réalisée en France.

Ainsi, votre mécénat allie ce qui fait le coeur de l’histoire et de la culture
françaises, ce merveilleux héritage de notre patrimoine architectural, culturel et
artistique, forgé dans nos régions au fil des siècles, avec la découverte, la
connaissance et la reconnaissance des autres grandes et brillantes civilisations
du monde.

Depuis 2001, le Crédit Agricole et sa fondation, sont partenaires des Journées
européennes du patrimoine, par une convention de quatre ans, dont je me félicite,
Monsieur le Président, Monsieur le Directeur Général, que vous en ayez confirmé
le renouvellement, dans le prolongement de l’engagement de votre fondation,
depuis sa création, pour la restauration et l’animation du patrimoine rural, si cher
au coeur des Français et de nos visiteurs du monde entier.

Je souligne enfin que votre mécénat culturel s’étend à la création et à l’art vivant,
et en particulier à la musique.

C’est ainsi, en tant que principal partenaire du théâtre du Châtelet, que vous avez
soutenu de nombreux évènements, parmi lesquels je suis particulièrement
heureux de souligner la production des Paladins au grand théâtre de Shanghaï.

Du fond du coeur, je tiens à vous remercier et à vous féliciter chaleureusement
pour votre engagement, pour votre enthousiasme et pour votre constance.

Grâce à vous, des générations nouvelles connaîtront mieux leur patrimoine et
celui des civilisations, que vous contribuez à rendre de moins en moins lointaines,
de plus en plus proches. N’est-ce pas la plus belle mission d’un musée, la
meilleure satisfaction d’un mécène, et la fierté qu’un ministre a vocation à
partager, que de permettre cette belle rencontre ?

Je vous remercie.

Remise des insignes de chevalier dans l'ordre des arts et des lettres à Jean Laurent au Musée Guimet

1 mars 2005

Cher Jean Laurent,

Le président de Crédit Agricole SA a trouvé en vous un homme de très grande
expérience, de très grande confiance aussi, qui sait gérer le groupe avec une
grande adresse et une inlassable énergie.

Votre discrétion, et votre réticence à attirer l’attention des médias, dussent-elle
en souffrir, je tiens à dire ce soir combien votre personnalité joue un rôle
central dans les succès que j’ai évoqués du Crédit Agricole.

Ingénieur civil de l’aéronautique, vous suivez votre formation supérieure à
l’école nationale supérieure de l’aéronautique, à Toulouse, mais aussi aux
Etats-Unis, dans le Kansas, au coeur de la puissance agricole américaine,
puisque vous êtes titulaire d’un master of science de la Wichita State
University.

Cette première expérience américaine, dès vos années de formation, est sans
doute le fruit d’une très juste intuition, et une volonté permanente d’ouverture
et de découverte, si utile à un dirigeant qui doit aujourd’hui conduire des
activités mondiale.

Vous partagez avec René Carron le même goût du terroir et la même
conviction que l’enracinement dans les terroirs de France est un atout pour la
force du rayonnement international.

Directeur général de Crédit Agricole SA depuis 1999, vous avez effectué toute
votre carrière au sein du groupe.

Vous avez été successivement sous-directeur de la Caisse Régionale de
Toulouse, puis du Loiret, avant d’être nommé directeur général adjoint de la
Caisse Régionale de Paris et d’Ile-de-France.

Vous rejoignez la Caisse nationale de Crédit Agricole, devenue aujourd’hui
Crédit Agricole SA, en qualité de directeur central chargé du pôle
Développement et marchés en 1993, puis de directeur général adjoint, tout en
menant parallèlement les activités de nombreuses filiales spécialisées par
exemple, dans l’assurance dommage, comme Pacifica ou dans l’assurance vie
et de prévoyance comme Predica.

Administrateur dès 1999, puis Président, depuis 2003, du Crédit Lyonnais,
vous êtes membre du conseil de surveillance, puis Vice-Président et Président
depuis 2001 du conseil d’administration de Crédit Agricole Indosuez, devenu
en 2004 Calyon.

Votre expérience et votre engagement vous amènent à prendre des
responsabilités dans l’animation et la représentation de la profession bancaire.

Vous êtes depuis 2001 et membre du Comité exécutif de la Fédération
Bancaire Française que vous avez d’ailleurs présidé de 2001 à 2002.

Vous avez été Vice-Président puis Président de l’association française des
établissements de crédit. Vous présidez le conseil d’administration de l’Institut
Europlace de finance .

Vous avez été administrateur de nombreuses sociétés bancaires et financières,
mais pas seulement : j’observe que vous êtes, par exemple, administrateur de
M6, depuis 2004.

Un homme qui connaît aussi bien de l’intérieur un groupe, qui se meut avec
autant d’aisance dans les métiers de la banque de la finance, qui connaît et
maîtrise tant de rouages, joue évidemment un rôle extrêmement précieux pour
l’entreprise et pour son rayonnement, dont vos actions de mécénat font
naturellement partie.

Vous êtes discret, mais essentiel, cela n’est un secret pour personne.
Je sais que votre émotion est grande ce soir, et je pense en particulier à la fierté
de vos collaborateurs et de votre famille. Car vous êtes père de cinq enfants.

Je tiens à vous remercier, en mon nom personnel et au nom de tous les visiteurs
du musée Guimet, des magnifiques émotions esthétiques partagées, que vous
avez rendus possibles et que nous allons maintenant savourer ensemble.

Cher Jean Laurent, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans
l’Ordre des Arts et des Lettres.

Remise des insignes de chevalier dans l'ordre des arts et des lettres à René Carron au Musée Guimet

1 mars 2005

Cher René Carron,

Le Crédit Agricole nous donne donc l’image d’un groupe très solidaire de son
environnement économique, social et culturel, engagé, à la fois ouvert sur le
monde et impliqué dans une action de proximité.

Et ces valeurs trouvent particulièrement leur écho aujourd’hui en votre
personne, cher René Carron, président du Groupe depuis 2002, puisque j’ai
l’honneur de vous rendre aujourd’hui l’hommage de la République.

A la fois fin stratège du monde des affaires et élu local engagé, homme public
célèbre et exploitant fortement ancré dans sa terre de Savoie, vous êtes un
homme d’action, courageux et inspiré, au parcours aussi complet
qu’emblématique.

Vos repères et vos racines sont en Savoie, où vous décidez très tôt de vous
consacrer à votre exploitation familiale agricole et à l’élevage. Avec un sens
élevé du devoir et une envie permanente d’oeuvrer au développement
économique de cette région, vous choisissez de mettre vos compétences au
service de votre territoire.

C’est en ce sens un élan naturel qui vous porte à rejoindre le Crédit Agricole,
dont vous présidez la caisse locale de Yenne dès 1981. Vous accédez plus
tard à la présidence de la caisse régionale de Savoie, et menez avec talent sa
fusion avec la caisse de Haute-Savoie. Sans doute pouvons-nous y voir
aujourd’hui la préfiguration du rôle clé qui sera le vôtre quelques années plus
tard, à l’échelle nationale et internationale, au moment de la fusion avec le
Crédit Lyonnais. Vous entrez ensuite au bureau de la Fédération Nationale du
Crédit de Haute Savoie, avant d’en être élu président de 2000 à 2003.

Puis, dopé par le succès de l’ouverture au marché de la Banque Verte, vous
êtes l’homme de la situation pour relever le défi de la prise de contrôle du
Crédit Lyonnais. Vous pouvez ainsi déclarer en février 2004, au journal qui
vous a élu l’année d’avant « stratège de l’année » (La Tribune) : « le Crédit
Agricole est devenu le deuxième groupe financier au monde par le montant de
ses fonds propres et personne ne conteste plus notre puissance financière ».

Le service des autres, c’est, outre votre engagement mutualiste, et dans son
prolongement tout à fait naturel, votre engagement au service de la profession
agricole. Vous êtes élu dès 1983, Président de la Chambre d’agriculture de la
Savoie, ce qui fait de vous le plus jeune Président de Chambre d’agriculture de
France. Et vous exercez cette mission jusqu’en 1992.

Le service des autres, c’est aussi, tout naturellement pour vous, l’engagement
politique. Vous êtes élu du canton de Yenne au Conseil Général de Savoie,
puis maire de cette ville en 1995. Depuis 1992 et jusqu’à une époque toute
récente, vous êtes membre de la Commission Permanente du Conseil
Général. Ce sont des hommes comme vous qui font la force et la vitalité de
nos territoires.

Cher René Carron, vous êtes parvenu à développer le groupe Crédit Agricole tout
en préservant ses valeurs d’origine. Quand on vous demande de choisir entre
capitalisme et mutualisme, vous répondez par une double logique, ou plutôt une
synthèse qui puise dans le meilleur de chacun des deux systèmes. Vous en faites
une réponse aux réactions et aux interrogations qui surgissent aujourd’hui sur
certaines dérives de la mondialisation. Vous résumez ainsi votre ambition :

« Notre volonté est d’accepter le monde tel qu’il est, mais surtout de s’en
approprier les qualités et les progrès en s’efforçant d’en atténuer ou d’en gommer
les défauts ». Le Crédit Agricole, très présent sur le scène internationale, en
Europe, au Portugal, en Pologne ou Grèce, par exemple, mais aussi dans le
monde entier, en Asie, en Chine, en particulier, reste la banque qui fut
traditionnellement celle des coopératives agricoles de France. Ces racines et ce
rayonnement font votre identité et votre fierté.

Homme de conviction et de dialogue, vous savez très bien vous entourer comme
le montre la forte cohésion que vous êtes parvenu à établir entre les membres
d’une équipe dirigeante menée avec talent par Jean Laurent.

Après avoir présidé l’association « Savoie 92 » de valorisation de la Savoie pour
les jeux olympiques d’hiver en 1992, je sais que vous êtes aujourd’hui l’un des
supporters officiels de la candidature de Paris pour les jeux 2012, prouvant, une
fois de plus, votre engagement civique et sportif au service des valeurs de
l’olympisme et de notre rayonnement international.

Vous savez qu’un homme d’affaires compétent, tout comme un bon élu local, est
avant tout un homme de terrain, qui ne scrute pas le monde depuis sa tour
d’ivoire, mais s’y engage à bras le corps. La politique de mécénat de votre groupe
est en harmonie avec cette philosophie de vie que vous incarnez.

Cher René Carron, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans
l’Ordre des Arts et des Lettres.

Pose d'une plaque Julien Cain à la Bibliothèque nationale de France

23 février 2005

Mesdames, Messieurs,

Julien Cain aurait-il été heureux que l'on donnât, dans cette
Grande Bibliothèque qu’il n’a jamais connu, son nom à une
allée ? On peut soupçonner que sa modestie eût trouvé à redire
à une référence aussi pleine et entière à sa personne en ce lieu.

Mais lui, dont la vie a été un mouvement continu, un voyage
parfait, un trajet juste, un parcours magnifiquement cohérent,
une marche régulière, obstinée et ardente sur un chemin
constamment bordé, jalonné, recouvert de livres, il est heureux
aujourd’hui, je crois, de nous montrer la voie. Inscrire son nom
ici, sur le site de Tolbiac, c’est rendre enfin visible le lien entre le
passé et le présent, entre les livres de là-bas (Richelieu) et ceux
d’ici (Tolbiac).

Ces livres que Julien Cain aimait tant, pour lesquels il a tant fait,
comme si la Bibliothèque nationale avait été le lieu évident où ils
devaient aboutir, une maison idéale, sa propre maison. Une
maison qu'il parcourait, qu'il faisait découvrir comme un hôte
passionné et sourcilleux, infiniment discret et attentif, courtois et
sûr, et qu'il a veillé à étendre, à embellir, à remanier. Cette
maison qui n'était jamais assez belle, ni assez vaste, pour le
peuple des livres, ce peuple entier qui grandissait, de jour en
jour, auquel il fallait donner, quelle que soit leur époque, leur
origine, leur teneur, de plus en plus de place, qu'il fallait protéger
aussi contre l’outrage des ans, aider à aller vers les temps
modernes.

Cette modernisation qu'il avait entreprise, à la mesure de
l’époque, sans coup d'éclat, sans spectacle, avec le seul souci
de progrès, tout en maintenant cette sorte de lumière, singulière,
qui n'appartenait qu'à la Bibliothèque nationale, propre au secret,
au rêve, à la réflexion. Il a su transformer de l’intérieur, avec
l’aide de son complice l’architecte Michel Roux-Spitz, la
bibliothèque de la rue de Richelieu en lui donnant l’ampleur
interne, une lumière venu du dedans, mobilisant tout ce que le
moderne pouvait comporter de mesure et de raison. Pas de
geste architectural, ni d’ambition faustienne de l’insaisissable
perfection de la technique. Le seul horizon, la seule limite au
travail, pendant ces trente années, fut de repousser sans cesse
les limites invisibles de la Bibliothèque nationale. Il aimait ce
qu'était, ce que représentait une bibliothèque, c'est-à-dire, selon
lui, le musée de la pensée, celui qui abrite les plus hautes
oeuvres de l'esprit, qui a une fonction culturelle et intellectuelle
éminente ; un musée qui n’était jamais fermé, ni replié sur luimême,
car Julien Cain s'est efforcé de faire bénéficier des
ressources de son établissement l'ensemble des bibliothèques
françaises.

Concentrant les pouvoirs, il fut un extraordinaire précurseur, car il
a pressenti et préfiguré, par ses initiatives, l'action territoriale de la
BN, cette action qui est une priorité absolue de mon ministère. Il a,
en quelque sorte, accompli d'avance, et sans en tirer la moindre
gloire, tout ce que le ministère de la culture, avant même d'exister,
tout ce que la direction du Livre et de la Lecture, avant même
d'apparaître, allaient se donner comme mission : irriguer toutes les
régions françaises, comme cela fut enfin rendu possible, plus tard,
par les lois de décentralisation.

Oui, les livres ont été la patrie de Julien Cain, une patrie qui, grâce
à lui, a acquis son plus haut degré de rayonnement. Vous avez
rappelé, cher Jean-Noël Jeanneney, son action dans tous les
domaines, et notamment au service de la conservation, la
valorisation, la création de services spécialisés par langues ou par
sujets.

Oui, il a fait énormément pour l'institution de la bibliothèque, pour
l'univers des bibliothèques, pour la lecture publique, pour les
lecteurs que nous sommes. C'était un homme des lumières, qui
vivait dans un grand cercle de culture, qui a noué des relations
d'amitié avec des artistes, les plus considérables de son temps, qui
ne cherchait lui-même qu'à s'enrichir spirituellement, voulait aller
toujours plus loin, plus haut, dans " la formation de l'esprit", ainsi
que le souhaitait Paul Valéry, son ami auquel il a consacré des
pages merveilleuses de clarté et de finesse ; la conversation, le
dialogue étaient alors un moyen, une manière de se grandir. Julien
Cain alliait la puissance intellectuelle, une concentration admirable,
une vision réfléchie, à l'action, au goût de l'immédiat, à l'instinct de
l'avenir, à la volonté de dévouement instantané, au désir de se
consacrer entièrement au bien public, à la diffusion de la culture.

Et dans sa longue carrière, toute entière attachée à la rue de
Richelieu, ce furent sans doute les années de l’absence,
paradoxalement celles où il fut tout d’abord tenu à distance, puis
déporté, qui furent les plus importantes à mes yeux. En effet,
soixante ans après la libération des camps de la mort, les heures,
les jours, les mois qui s’écoulèrent de 1941 à 1945 pour Julien
Cain en déportation rehaussent l’avant comme l’après, ils font
apparaître le caractère si précieux et si fragile des valeurs de
culture, d’humanité et de tolérance, dont il est aujourd’hui pour
nous le symbole. Les camps sont la négation absolue de la culture
et des valeurs dont les bibliothèques sont porteuses, aujourd’hui
plus que jamais. Ainsi, la plongée individuelle dans l’innommable
d’un seul homme a fécondé pour des générations une certaine
idée de la culture et de l’homme. Peut-être était-ce cet amour des
livres, qui lui a permis d'affronter l'abîme, peut-être était-ce parce
qu'il avait gravé de ses pauvres mains, au revers de sa gamelle,
ces deux lettres "BN", avec la pointe d'un couteau, qu'il a traversé
les enfers, à Buchenwald, c'était ce signe infime inscrit sur une
courbe de fer, c'était cette flamme vacillante qui le faisait tenir,
cette vision, ce serment qu'il s'était fait de revoir l'allée des livres
qui lui apparaissait au coeur de la nuit la plus noire ; il l'a revue
enfin, rescapé, si faible, à la fin de la guerre, mais sans colère,
sans haine, simplement heureux de les retrouver, intacts, présents
comme s'ils restaient les seules preuves de la dignité humaine,
capables de résister à tous les autodafés, de survivre à toutes les
tyrannies, ces livres, qui semblaient l'attendre déjà, et
l'accompagnent aujourd'hui, ces livres qui reconnaissent ceux qui
les aiment depuis toujours, pour leur murmurer leur
reconnaissance, emplis du sens qu'il leur donnait, du temps qu'il
leur consacrait, de la vie qu'il leur prêtait et qui s'est confondue,
jusqu'au bout, avec la sienne.

C'était un homme d'initiative,
d'innovation et, en même temps, d'enracinement profond dans la
tradition incarnée par la BN. Il y avait une hauteur – au sens le plus
noble du terme – de Julien Cain ; et c'est cette hauteur, cette
élévation, qui lui a permis de dépasser tous les antagonismes, tous
les conflits entre les Anciens et les Modernes, qui fait de lui un
modèle, un exemple intellectuel et humain que nous continuons à
admirer, à aimer. Et qui nous inspire tous aujourd’hui. Il était ouvert
à la modernité, mais étranger aux chimères du modernisme. Nous
inaugurons l'allée Julien Cain.

Alors, mes chers amis, entrons, pas à pas, dans son sillage ;
persistons dans son chemin, vers le savoir, la liberté, la lumière.

Séance inaugurale de la Commission Générale de Terminologie et de Néologie (COGETER)

23 février 2005

Madame le Secrétaire perpétuel,

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi de vous dire le plaisir que j'ai à vous
accueillir rue de Valois, au moment où la Commission
générale de terminologie et de néologie entame son
troisième mandat. Votre Commission dépend du
Premier ministre, qui m'a chargé de le représenter à
cette séance inaugurale. Sans doute parce que la
langue est l'outil de communication par excellence et
l'expression privilégiée de la culture, nous
entretenons en effet des liens privilégiés et c’est au
ministre de la Culture et de la Communication qu'il
revient de nommer les membres de votre
commission. Notre réunion me donne l'occasion de
vous dire d'abord combien je me réjouis que vous
ayez accepté d'apporter votre contribution à des
travaux dont la portée, me semble-t-il, va bien au-delà
de considérations purement linguistiques.

Enjeu culturel depuis toujours, la langue est
aujourd’hui, en Europe et dans le monde, un enjeu de
civilisation, et puisque son usage fonde le lien
qu'entretiennent les hommes dans la cité, un enjeu
politique, au sens le plus noble de ce terme. Nous en
sommes sans doute conscients en France plus
qu'ailleurs. Depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts,
l’État n’a cessé de marquer son engagement en
faveur de la langue française ; mais, dans un monde
caractérisé par des interdépendances accrues, par la
contiguïté du français avec d'autres langues et au
premier chef avec une langue prétendument globale,
il est plus que jamais nécessaire que les forces et les
compétences se conjuguent à tous les niveaux des
services de l’État, pour préserver et enrichir notre
langue, et faire chaque jour la preuve qu'elle reste
une langue d’avenir.

Vous aviez souhaité, Madame le Secrétaire perpétuel, faire de la
langue française une grande cause nationale. Je crois pouvoir me
faire le porte parole de chacun d'entre nous en vous disant que
nous sommes tous ici animés de la même conviction et de la même
volonté d’agir, pour préserver le dynamisme de notre langue et la
diversité des langues du monde : rien ne serait plus dangereux que
de prétendre confiner les langues nationales à un usage
domestique et de les exclure du monde du travail, de la
connaissance, de la culture.

Le risque d’uniformisation linguistique est bien réel. En Europe
comme ailleurs, un monolinguisme de fait tend à s'imposer ça et là
dans plusieurs secteurs de la vie sociale. C'est pourquoi l'Etat – qui
a dans ce domaine un devoir d'exemplarité – est appelé à intervenir
: car si la langue évolue de façon spontanée, cette évolution peut
être accompagnée et orientée, notamment dans les domaines du
langage spécialisé, scientifique, technique et économique, qui
jouent un rôle croissant dans notre vie quotidienne.

Sans doute avons-nous mieux à faire, entre le désintérêt et la
déploration stérile, que de rejouer une fois de plus la querelle des
Anciens et des Modernes. Notre responsabilité est d'agir de
manière efficace et résolue, en légiférant ou en réglementant quand
il le faut, mais aussi en proposant des références, en disposant des
garde-fous, en formulant des recommandations qui peuvent guider
l'usage, en favorisant la diffusion et l’échange des « bonnes
pratiques ».

Aujourd'hui, la politique de la langue peut s'appuyer sur un double
socle : un ensemble de textes légaux, qui traduisent dans notre
droit le principe constitutionnel en vertu duquel "la langue de la
République est le français" ; et par ailleurs, un dispositif
institutionnel original, créé par le décret du 3 juillet 1996 "relatif à
l’enrichissement de la langue française", pour combler dans des
domaines de spécialité les besoins d'expression que ne satisfait
pas l'état actuel de la langue.

La commission générale de terminologie et de néologie est au
coeur de ce dispositif. Elle constitue un outil irremplaçable dans le
combat que nous avons à mener pour manifester la vitalité et la
créativité de notre langue. « Enrichissement de la langue
française »: ce seul intitulé, par sa force évocatrice et l’ambition
qu’il manifeste, est plus qu’un mandat ; c'est un défi, dont je
voudrais faire apparaître en quelques mots les enjeux.

Votre champ d’investigation, avec l'appui des dix-huit commissions
spécialisées implantées dans les ministères, rassemble tous les
domaines de pointe pour lesquels le besoin d’une terminologie en
français est impératif et souvent urgent, qu’il s’agisse par exemple
des techniques de l’information et de la communication, de la
biologie ou des transports.

Votre mission s’inspire du précepte pascalien prescrivant "de
n’employer aucun terme dont on n’eût auparavant expliqué
nettement le sens”.

Si la terminologie est à la source une affaire d’experts – experts du
domaine et experts de la langue – vous avez à coeur d'apporter à ce
travail une vision à la fois plus haute et plus proche de l’usage
commun. Vous effectuez ce nécessaire rapprochement entre les
spécialistes et le grand public pour faciliter l’introduction dans
l’usage d’un vocabulaire contemporain. "Ce n'est pas une mince
affaire", comme le fait dire Platon à Socrate dans un dialogue tout
entier consacré aux mots (Le Cratyle), "et ses auteurs ne sont pas
des premiers venus sans importance"…

Je voudrais d’abord féliciter et remercier particulièrement ceux qui,
à commencer par vous, Monsieur le président, ont déjà consacré
quatre ans, parfois huit, à cette tâche au sein de votre commission
et qui sont prêts à poursuivre les efforts entrepris au service de la
langue.

Je souhaite aussi saluer les membres nouvellement nommés : MM.
Saint-Geours, Grandazzi, Saint-Raymond, et tout particulièrement
Erik Orsenna, qui a bien voulu rejoindre votre commission au titre
du ministère de la culture et de la communication ; je ne doute pas
qu’il prenne à coeur cette nouvelle activité, lui qui écrit dans La
grammaire est une chanson douce : « le premier métier est de
désigner les choses ».

Forte de l’expérience partagée des uns et du regard neuf posé par
les autres, votre commission, j’en suis sûr, tirant les enseignements
de ses mandats précédents, saura accroître encore son activité et
son rayonnement. Si votre réussite ne se mesure pas seulement au
nombre de termes publiés, elle s'appréciera à la façon dont vous
répondrez à la nécessité de nommer, dans les différentes
disciplines de l'économie, des sciences et des techniques. Ce
travail sera nécessairement précis, rigoureux, mais ne devra pas
s'interdire l'invention, l'imagination.

Il devra également s'inscrire dans des délais que je souhaite, pour
les termes susceptibles de s'implanter dans l'usage courant, aussi
brefs que possible. Sans doute faudra-t-il d'ailleurs, pour les termes
qui ne relèvent pas des domaines techniques ou spécialisés,
instituer une procédure d'urgence. Je serai attentif, Monsieur le
président, aux propositions que vous jugerez utile de formuler en ce
sens.

Je tiens à remercier personnellement chacun de vous pour son
engagement personnel, parce que je sais ce qu'il suppose de
bonne volonté et de désintéressement. Vous savez pouvoir
compter sur celui de mon ministère pour vous apporter tout le
soutien nécessaire, notamment pour renforcer la diffusion de vos
travaux. Nous devrions pouvoir mieux mettre en valeur les termes
et les définitions publiés, les faire connaître à un public toujours
plus vaste, et en tout état de cause s’assurer de leur emploi dans
l’administration. Le progrès des technologies de la langue devrait
nous y aider.

La délégation générale à la langue française et aux langues de
France est à votre disposition et continuera à tenir son rôle de
coordination. Je sais l’importance qu’y attache Xavier North, le
délégué général, et je l’en remercie.

Il est temps pour moi de donner la parole à Madame le Secrétaire
perpétuel et à votre président.

Je vous remercie.

Inauguration de la bibliothèque municipale de Bons-en-Chablais

18 février 2005

Monsieur le Sénateur,

Monsieur le Maire,

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de commencer ma visite en Haute-Savoie ici, avec
vous, au coeur du village de Bons-en Chablais, dans cette belle maison
du XIXe siècle entièrement rénovée. Parce que c’est toujours un
bonheur d’inaugurer une bibliothèque. Parce qu’un tel équipement, au
service de la population, est le lieu par excellence de l’ouverture de la
culture à tous les publics qui m’apparaît si nécessaire aujourd’hui. Et
c’est pour répondre à la soif de savoirs, de connaissances, de
découvertes, des enfants, des adolescents, des lecteurs de tous les
âges de la vie, que vous avez décidé, Monsieur le Maire, de créer cette
nouvelle bibliothèque, cette nouvelle maison de l’écrit, du savoir, de la
lecture et de la culture. Je me réjouis d’apprendre que la moitié de vos
abonnés ont moins de 14 ans.

La France est riche de ses 3000 bibliothèques publiques, réparties sur
l’ensemble du territoire. Il nous faut poursuivre le développement de ce
réseau irremplaçable de lecture publique, en ville, à Evian-les-Bains,
par exemple, où un projet de médiathèque est en gestation, comme ici,
en Chablais, en milieu rural. Cette action en faveur de la lecture doit,
naturellement, aller de pair avec le soutien au réseau des librairies
indépendantes et de proximité. Il est essentiel que l’Etat et les
collectivités territoriales agissent dans le même sens.

En raison de son intérêt local, l’accomplissement de votre projet est
essentiellement dû à l’engagement de la commune et du conseil
général, avec une participation de la région à la création de l’espace
multimédia. Il se trouve que c’est l’un des très rares équipements de
lecture publique en Rhône-Alpes à avoir été construit sans
l’accompagnement technique et financier de l’Etat. Je respecte
naturellement ce choix, car c’est un choix que vous assumez, Monsieur
le Maire, et en aucune façon la marque d’un quelconque
désengagement de l’Etat, qui a vocation à accompagner les projets des
collectivités locales au service des populations lorsqu’ils répondent aux
normes et aux objectifs d’intérêt général qui sont ceux des pouvoirs
publics.

Ce nouvel équipement contribuera, j’en suis convaincu, à offrir aux
habitants de votre commune et des communes avoisinantes, ainsi qu’aux
visiteurs, cette ruralité attractive et accueillante où l’éducation et la culture
ont toute leur place.

Car cette bibliothèque accueillera de nombreuses classes ; elle deviendra
aussi, j’en suis sûr, un lieu d’animation de la vie culturelle locale qui
s’adresse à l’ensemble de la population, et je salue en particulier l’effort
que vous avez fourni pour enrichir vos collections de livres en gros
caractères pour les personnes malvoyantes. Car la bibliothèque
municipale est un lien essentiel de cohésion sociale, entre toutes les
générations de lecteurs.

Je vous remercie.

Inauguration de la première rencontre des artisans d'art à l'Hôtel L'Ermitage à Evian

18 février 2005

Monsieur le Député-Maire,

Monsieur le Préfet,

Monsieur le Sous-Préfet,

Monsieur le Secrétaire général,

Monsieur l’Administrateur,

Mesdames, Messieurs,

J’ai souhaité venir personnellement inaugurer cette première
manifestation culturelle au sein de ce lieu prestigieux en raison de
l’importance que j’attache aux métiers d’art et en particulier aux Maîtres
d’art.

Le titre de Maître d’art a été créé il y a dix ans par le Ministère de la
culture et de la communication, afin de reconnaître un véritable
patrimoine : les métiers d’art d’exception alliant la tradition et la création
contemporaine. En une décennie, soixante-trois maîtres d’art ont été
désignés pour honorer l’excellence de leur savoir-faire, leurs
compétences et leur immense talent. Non pas seulement le leur. Mais
aussi celui qu’ils se sont engagés solennellement à transmettre, avec
leurs connaissances et leurs techniques, afin d’assurer
personnellement la formation d’un élève dans leur atelier. Depuis dix
ans, plus d’une cinquantaine de jeunes professionnels ont ainsi été
formés. Et leur réussite est telle que plusieurs d’entre eux ont déjà créé
leur propre atelier.

Cette transmission du talent, des connaissances, des savoir-faire, de
l’intelligence, est essentielle et indispensable à notre environnement
culturel, lié à notre histoire, à notre héritage, à nos racines, à ce que
nous sommes, dans le monde d’aujourd’hui.

Et j’ajoute, comme me l’a dit Etienne Vatelot, que les métiers d’art sont
l’un des « laboratoires du futur ». Oui, nos Maîtres d’art sont
comparables aux « trésors nationaux vivants » du Japon, parce qu’ils
sont porteurs de notre culture, de notre patrimoine, et même s’ils
demeurent souvent anonymes et parfois en retrait par rapport aux
artistes, il y a dans leur confrontation quotidienne entre la matière et
l’art, une exigence qui est une véritable vision du monde, enracinée,
comme ici, dans un territoire, dans une région, qui favorisent leur
expression.

Vous avez choisi ici, à Evian, magnifique ville d’art et d’eau, de mettre en
valeur le métal où Messieurs, Maîtres Pierre Gaucher, nommé Maître d’art
par le ministère en 1996, et Jean-Louis Hurlin, nommé en 2000, se sont
particulièrement illustrés par leur talent créateur. Et je me réjouis de
l’initiative du groupe Danone et de l’hôtel L’Ermitage, qui permet de
valoriser et de faire connaître leur travail et leurs créations. Je me réjouis
aussi qu’ils soient associés ici à un grand artisan d’art, Claude Bétemps,
qui se qualifie lui-même, à juste titre, d’artiste-ferronnier.

La Région Rhône-Alpes a joué un rôle pilote dans le domaine des métiers
d’art et dans l’association des professionnels en particulier, à laquelle
j’attache une grande importance, parce qu’elle permet de faire le lien entre
la dimension artistique et culturelle d’une part, et le développement de
l’emploi et des activités économiques d’autre part.
Votre région pourra, dans ce domaine, communiquer l’expérience acquise
depuis l’an 2000 aux autres régions et organiser un réseau de
compétences inter-régionales.

En suivant votre exemple, chaque région pourra être identifiée plus
particulièrement à un matériau ou à une technique. Par exemple, à partir
de 2005, la Lorraine sera associée au verre, l’Alsace, aux métiers du livre
et de l’estampe, les Pays-de-Loire aux métiers attachés aux monuments
historiques, la Picardie à la nacre.

J’ai chargé, dans chaque région, un comité de pilotage de veiller aux
orientations et au suivi de ce dispositif. Les organismes de formation sont
choisis parmi les écoles relevant des ministères de l’Education nationale
et de la Culture.

Je tiens beaucoup à cette relation entre les écoles des beaux-arts, d’arts
décoratifs, d’arts appliqués et les métiers d’art. Ces échanges sont
enrichissants et maintiennent le lien entre les formations et les activités
professionnelles de terrain.

Je souhaite étendre ces dispositifs à de nombreuses régions, pour enrichir
les connaissances et redonner une véritable dynamique à des secteurs
dont je suis convaincu qu’ils sont déterminants pour l’avenir.

Je tiens à féliciter tous ceux qui se sont engagés pour la réussite de ces
rencontres de l’artisanat d’art, au carrefour de l’économie et de la culture,
des traditions et de la modernité, des héritages et de l’ouverture. Je
souhaite que vous fassiez école, non seulement dans d’autres régions de
France, mais aussi, bien sûr, et Evian est à cet égard remarquablement
située, en Europe. Car vous avez toute votre part, par les échanges, les
découvertes, les curiosités que vous allez susciter, dans la construction
d’une Europe de la culture, qui a besoin de votre savoir-faire et de cette
alliance nécessaire entre la tradition, le patrimoine et la création.

Je vous remercie.

Remise des insignes de Chevalier dans l'ordre des Arts et Lettres à Philippe Zdar, à Dimitri from Paris, à Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin

17 février 2005

Chers amis,

Je suis très heureux de vous accueillir ici à une heure tout à fait inhabituelle
pour une cérémonie de remise de décoration, qui a d’ordinaire lieu plutôt en fin
d’après-midi qu’en tout début de soirée. Toutes les musiques, et en particulier
les musiques actuelles, ont, vous le savez, droit de cité rue de Valois.

Certains
d’entre vous sont déjà venus, le 15 septembre dernier. Je crois que vous avez
aimé l’atmosphère de cette soirée. Je vous avais prévenu que cette première
aurait une suite et que ce monument historique, emblématique de notre
patrimoine, vous serait ouvert à nouveau.

J’ai voulu ce soir rendre hommage aux meilleurs talents de la French touch, à
leurs succès. Ils les ont conquis à la force de leurs créations, de leur élégance,
et de leur esthétique. Tous les quatre, vous incarnez, par vos oeuvres, non
seulement le partage du plaisir et de l’émotion, qui marquera l’ambiance de ce
soir, mais aussi la diffusion de la diversité culturelle et le rayonnement de la
France dans le monde entier.

L’ordre des Arts et Lettres est destiné à récompenser les personnes qui se
sont distinguées par leurs créations dans les domaines artistiques et culturels
et par leur contribution au rayonnement des arts et des lettres en France et
dans le monde.

Voilà pourquoi j’ai tenu à vous distinguer ensemble aujourd’hui.

Cher Philippe Zdar,

Très jeune, vous vous essayez à la batterie tout en arpentant quotidiennement les couloirs
des studios d’enregistrement. Assistant au sein des célèbres studios parisiens Plus trente,
vous faites la connaissance de votre futur associé de Cassius, de votre alter ego, Hubert
Blanc-Francard avec qui vous allez faire vos première armes. Dès 1991, vous collaborez
notamment avec MC Solaar pour ses premiers disques, Etienne Daho, Vanessa Paradis
Phoenix et beaucoup d’autres…

Producteur et remixeur oeuvrant dans l’ombre des studios, votre duo s’oriente rapidement
vers le hip hop avec le maxi Tribulations sensorielles paru sous le nom de la Funk mob et
votre participation aux compilations Source Lab.

S'ensuivent des remixes remarqués où votre brio de jeune musicien se conjugue
parfaitement aux talents des plus grands artistes internationaux comme Björk, Depeche
Mode ou encore Neneh Cherry.

En 1995, la funk prend alors l’allure, minimaliste et noctambule de la house avec votre album
Pansoul, sous le nom de motorbass avec Etienne de Crécy, il crée l’évènement house de
l’année. C’était, il y dix ans, la naissance de la French touch.

Cassius, avec votre complice devenu Boom Bass, va faire de vous l’une des figures clé de la
scène électronique française et internationale.

Le premier album de Cassius en 1999 étincèle, avec son hip-hop festif aux sonorités soul et
électronique, à la fois sensuelle et frénétique, impossible à écouter sans se mettre à danser.

Résultat de dix années passées d’écoute, des rythmes hip-hop jusqu'aux grosses
productions house, cet album s'est s'imposé comme un classique du genre.

A la rentrée 2002, votre duo avec Hubert Blanc Franquart est de retour avec un second opus
Au Rêve. Ce nouvel album exaltant et magnétique est sollicité comme le premier par les
noctambules du monde entier.

Pionnier de la house française, précurseur dans l’art de marier les sonorités les plus actuelles
aux classiques du genre, vous avez toujours su vous préserver, préférant éviter de « jouer les
héros » selon votre propre expression.

En marge des médias, vous avez pris toute votre place sur la scène électronique française,
une scène dont je suis très fier aujourd’hui, et dont vous êtes l’un des plus brillants artisans.

C’est à votre dynamisme, à votre passion, et à votre talent de créateur, que je suis heureux
de rendre hommage ce soir.

Philippe Zdar, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans l’ordre des Arts et
des Lettres.

Cher Dimitri from Paris,

Avec vous, nous continuons à nous élever, dans la fluidité la plus aérienne. Vous incarnez
l’élégance française, le rayonnement d’un style.

Figure de proue de la scène électronique française, vous êtes l’un des DJs les plus demandés
sur les plus grands et les plus sélects des dance-floors. Et pas seulement parce que vous avez la
réputation d’être le DJ le mieux habillé du monde !

Votre musique, empreinte tant des années 50 que du disco des années 70, est une vraie
référence internationale. Il est vrai que vous êtes polyglotte.

Né en Turquie de parents grecs, vous grandissez en France et votre famille fut le lieu privilégié
de votre première éducation musicale. Votre mère berce votre enfance de variétés et de
classiques américains, de Frank Sinatra à Miles Davis.

Très attaché aux années 50 tant sur le plan musical que cinématographique, vous avez très
rapidement cherché votre inspiration dans les années disco et le hip hop américain.

Vous faites partie de cette génération d’artistes qui a su forger sa propre culture musicale en
s’inspirant de l’air du temps, des séries cultes comme Chapeau melon et bottes de cuir, en
passant par des bandes originales de films de Blake Edwards, comme Breakfeast at Tiffany's ou
The Party.

Vous découvrez le DJing [di djé ing] chez vous avec les moyens du bord, remixant, en
coupant/collant des extraits de bandes de tubes disco que vous enregistrez à la radio.

Puis vous débutez en 1986 sur une radio FM française, Skyrock, en commençant à mixer du funk
avec une musique plus électronique et fraîchement arrivée en France, la House. Sur NRJ, à
partir de 1987, vous animez la première émission consacrée à la house en France.

C’est le portier du Sound Factory bar, club mythique new yorkais qui vous baptisera Dimitri From
Paris, vous êtes désormais l’emblème musical d’une capitale.

Puis, c’est auprès des plus grands artistes de la scène internationale, comme Björk, Quincy
Jones et Brand New Heavies que votre nom de scène prend toute sa valeur.

A partir de 1990, vous associez votre créativité aux noms les plus prestigieux du patrimoine et de
l’image de la mode française : Chanel, Jean-Paul Gaultier et Yves Saint Laurent.

C'est en 1996, avec la sortie de votre premier album, que vous allez conquérir votre réputation
internationale. Classé dans le top 10 des « meilleurs albums de l’année », « Sacrebleu » se vend
à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires dans le monde entier, notamment au Japon, en
Angleterre et aux Etats Unis, qui furent les premiers pays à miser sur votre talent. « Sacré
Français », premier titre léger et enivrant, invite les jeunes dandys du monde entier à venir
danser autour d’une piscine de la côte d’Azur plutôt que dans les clubs branchés Londoniens.

De Tokyo à New York, Londres et Paris, Les clubs les plus réputés, vous célèbrent et veulent
danser sur votre musique, fusion nonchalante de groove house, de disco funk, et d’easy listening
à la française.

En 2000 vous imaginez à quoi ressemble les gigantesques fêtes organisées par Hugh Heffner et
vous composez plusieurs compilations de tubes aux influences soul, disco et house : les
fameuses « A night at the Playboy Mansion » et « Disco Forever » qui remportent un immense
succès.

Vos atmosphères font mouche. C’est ensuite « After the Playboy Mansion » en 2002, hymne
house, sensuel de classique soul et disco. Enfin c’est « Cruising attitude », votre dernier opus qui
est publié en 2003 d’abord au Japon, c’est tout de suite un succès Un nouvel album intimiste et
intemporel.

Dimitri Yerasimos, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans l’ordre des Arts et
des Lettres.

Cher Jean-Benoît Dunckel,
Cher Nicolas Godin,

Vous avez créé le groupe « AIR » il y a dix ans. Très vite, votre respect de la forme, votre amour
du son et de la mélodie, votre grâce aérienne presque irréelle, ont fait le tour du monde. Vous
avez vendu plusieurs millions de disques aux quatre coins de la planète.

Parce que vous avez su
définir un style unique que l’on retrouve dans tous vos albums, vos créations musicales et vos
concerts.

Votre succès n’est évidemment pas le fruit du hasard, mais d’une belle histoire que vous avez
vécue ensemble.

Vous vous êtes connus très jeunes, dans les années 80, sur les bancs du Lycée Jules Ferry à
Versailles. Avec Alex GOFER et Etienne de CRECY, vous formez le collectif « Orange », vous
donnez plusieurs concerts et enregistrez plusieurs titres. Vous présentez quelques démos aux
maisons de disque, mais votre cassette ne trouve aucun acquéreur.

Nicolas, vous vous lancez alors dans des études d’architecture et en 1995 vous présentez à
Virgin music « Modulor », un titre instrumental pour la compilation « Source Lab », qui est un
hommage à Le Corbusier.

Il ressortira en 1996 sur le célèbre label anglais de James Lavelle Mo Wax avant de passer sur
la BBC qui l’intègre à sa programmation.

Jean Benoit, vous passez de votre côté de nombreuses années au conservatoire de Versailles,
où vous suivez une solide formation classique, avant de retrouver votre ami du lycée Jules Ferry
et de vous lancer avec lui dans l’aventure de AIR.

En juillet 1996, vous proposez « Casanova 70 », un titre très influencé par la variété des années
Polnareff, revisitée par la musique électronique.

Puis, en janvier 1998, vient la publication du premier album, « Moon Safari », essentiellement
instrumental.

Vos compositions sont fulgurantes et lumineuses ; vos pistes instrumentales sont très travaillées ;
les couleurs sont excellemment dans tout leur éclat.

Cet album diffusé dans quarante pays obtint tout de suite un succès considérable, d’abord en
Grande Bretagne, où vous avez été propulsés immédiatement dans la célèbre émission « Top of
the Pops », ensuite aux Etats-Unis, où des foules d’Américains extatiques sont galvanisés par
ces artistes français tout de blanc vêtus, au cours d’une série triomphale de concerts, en octobre
1998. Les Victoires de la Musique vous récompensent à la Cigale en 1999.

Sofia Coppola vous demande de composer la bande-son originale de son premier long métrage,
Virgin Suicides , cette bande originale est un immense succès.

Vous créez votre propre label « Record makers » en 2000, pour y signer vos coups de coeur, de
l’électro, du hip hop et de la chanson française.

En 2001, votre deuxième album « 10.000 herz Legend », nous éblouit par l’intelligence des
mariages sonores, la finesse des arrangements, et votre façon unique de ciseler un héritage
psychédélique, disco, folk, rock, puisées dans vos souvenirs d’enfance et dans l’histoire musicale
des quarante dernières années.

En 2003, « City reading » illustre les textes de l’écrivain italien, Alessandro BARRICO.

En mai, la même année, vous créez la musique du ballet « Near life experience » du
chorégraphe Angelin PRELJOCAJ.

Au début de l’année 2004, votre 3ème album, « Talkie Walkie » prend une nouvelle portée,
véritablement universelle, d’une clarté inouïe.

Vous écrivez le si célèbre titre « Alone in Kyoto » pour le 2ème film de Sofia Coppola, le
magnifique « Lost in translation », dont vous réalisez la bande originale.

Vous ne cessez de franchir de nouvelles étapes, toujours plus haut, vers de nouvelles échappées
vibratoires et magnétiques. Vous êtes le plus lumineux des sculpteurs de son.

Jean-Benoît DUNCKEL, au nom de la République, je vous fais chevalier dans l’Ordre des Arts et
des Lettres.

Nicolas GODIN, au nom de la République, je vous fais chevalier dans l’Ordre des Arts et des
Lettres.

Hommage à Madeleine Reberioux – Message de M. Renaud Donnedieu de Vabres lu par M. Serge Lemoine, Président du musée d’Orsay

16 février 2005

Monsieur le Ministre,

Madame la Présidente, Messieurs les Présidents,

Mesdames, Messieurs les Professeurs,

Mesdames, Messieurs,

Madeleine Réberioux illustre l’irruption de la pensée dans l’action. Elle a perpétué la tradition
française de l’intellectuel en élargissant sans cesse ses domaines d’intervention, en
enracinant sans relâche sa légitimité, en lui imprimant les contours et la couleur du
mouvement social.

Son travail le plus symbolique demeure, à mes yeux, son immense contribution au
Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier plus connu sous le nom de « Maitron ». Le
Dictionnaire est l’oeuvre désintéressée par excellence, un véritable chant choral, où l’auteur
disparaît, s’efface, enfin happé, fondu dans un tout légué à la postérité de tous. Cet élan
altruiste et collectif traverse toute son oeuvre, de ses contributions les plus hautes aux plus
subtiles. Et Madeleine Rébérioux aura sans doute sacrifié à cet altruisme brûlant jusqu’à un
« Grand livre » sur Jaurès, qui nous fait défaut à jamais. Il y a aussi tous ceux qu’elle a aidés
à s’élever et qui aujourd’hui forment le rameau le plus solide de notre recherche historique. Il
vous reste, Mesdames et Messieurs, à reprendre ce flambeau.

Madeleine Réberioux nous laisse en héritage cette vision du collectif dont la période 1870-
1914 a été l’âge d’or. Il n’est pas surprenant que son nom ait été associé à la grande
expérience humaine et culturelle du Musée d’Orsay. Cette institution, en demeurant fidèle à
sa vocation d’offrir au public le reflet de cette période, reste marquée par son legs à l’action
culturelle publique. Dans les veines de cet enfant qui, comme tous les enfants, ne sont pas
toujours comme les parents les rêvent, il coule beaucoup de sa chaleur, de son dynamisme
et de son rayonnement.

Hommage à Humbert Balsan

16 février 2005

Humbert Balsan, c’est d’abord un visage, un sourire extraordinaire. C’est la lumière et le
verbe, la chaleur et l’amitié, l’ouverture et le rayonnement, l’exigence et le risque,
l’intelligence et la curiosité, la découverte et l’échange, l’audace, le courage et la conviction.

Et aussi, l’insatisfaction de ce qui est, pour faire toujours mieux. Il nous laisse sa famille, son
épouse, Donna, et ses filles, Louise et Camille. Il nous laisse une vision ambitieuse du
cinéma. Une vision internationale, européenne et Berlin, où j’étais hier et avant-hier, lui a
rendu un hommage particulièrement significatif. Il s’était investi comme personne dans
l’académie européenne du cinéma et il nous manquera beaucoup pour préparer les
rencontres européennes de la culture. Il nous laisse une oeuvre extraordinairement riche
pour un homme de son âge. Il était un découvreur de talents particulièrement doué,
d’immenses talents, venus de tous les horizons. Il avait le souci constant, non seulement de
l’oeuvre en train de se faire, mais aussi de la mémoire.

Je lui suis particulièrement reconnaissant d’avoir déployé tant d’énergie au service de la
nouvelle cinémathèque française, lien entre cette mémoire et les créateurs des jeunes
générations. Puissent son oeuvre et sa personnalité flamboyantes nous éclairer aujourd’hui
et demain, pour que nous restions tous fidèles à sa mémoire et à son inspiration. Avec la
force éclatante de son sourire, pareil au soleil du Sud, qui ne nous quitte pas.