Rubrique ‘Discours rue de Valois’

Remise des insignes d’Officier de la légion d’honneur à Claude Durand

17 mars 2005

Cher Claude Durand,

Je suis très heureux de distinguer en vous une grande figure de l'édition française. Une
homme étincelant et exigeant, soucieux de préserver sa liberté et de lutter pour celle des
autres.

Et la Russie étant mise à l’honneur cette année, je tiens à rendre un hommage tout
particulier au courage et à la détermination, dont vous avez fait preuve, pour publier les
principaux dissidents soviétiques. Vous avez été le premier à veiller sur Soljenitsyne, en
éditant « Août quatorze » puis les trois volumes de l’ « Archipel du Goulag », traduits en 25
langues.

Vous avez toujours l’intuition de vous placer aux côtés des grands écrivains, quand ils sont
encore dans l'ombre du malheur intime et social, dans les ténèbres de l'exclusion, loin
encore des frontières de la reconnaissance.

Le grand éditeur que vous êtes a su se nourrir de ses expériences d’instituteur, d’écrivain, de
traducteur pour révéler au public des textes magnifiques.

Vous avez aimé votre premier métier. Vous l’avez exercé avec votre foi dans l’homme, dans
les vertus de la pédagogie pour l’épanouissement de l’individu.

Puis c'est l'aventure d'"écrire" – quel beau mot, jamais repris, si simple pour désigner une
collection ! – la collection ou plutôt le lieu d'accueil et de découverte, un espace littéraire et
humain, presque affectif, créé aux Editions du Seuil par Jean Cayrol, cet homme si frêle, si
doux, et qui, pourtant, possédait une force incroyable, une lucidité absolue et indulgente à la
fois, celle qui n'appartient qu'à ceux qui sont revenus, un jour, de l'abîme, depuis le fond du
brouillard et de la nuit. Nous venons de perdre avec lui un grand écrivain, un merveilleux
éditeur. Vous l'avez secondé, vous avez accompagné, dans cette ambiance d'avant-garde
stimulante, d'utopie des formes et des codes narratifs, de bouleversement du récit
traditionnel, des écrivains, des pionniers, des éclaireurs, Philippe Sollers, Denis Roche,
Christopher Frank, Jacques Teboul ; et puis surtout, vous avez commencé à écrire vous
même ; vous savez ce que c'est que la décision, l'acte, le geste d'écrire, la souffrance et la
grâce d'écrire, le travail infini de la forme, la recherche extrême de l'exactitude du verbe, du
mot, comme vous l'avez montré dans vos propres romans : « Le Plat du jour », « Le Bord de
la mer » qui obtient le prix Fénéon et plus tard « La Nuit zoologique » couronné par le prix
Médicis, conjuguent la puissance de l'imaginaire et le raffinement du style. Vous connaissez
les tourments et les grâces, les victoires et les attentes de l’écrivain. Et vous pouvez guider
ainsi vos auteurs avec une estime particulièrement complice.

En traduisant avec votre épouse Carmen, l’inoubliable « Cent ans de solitude » de Gabriel
Garcia Marquez, puis d’autres ouvrages comme ceux d'Isabel Allende, vous nous révélez
des univers fascinants, qui charrient les merveilles, les fables et les misères du monde.

Vous avez créé, aux Editions du Seuil, la collection "combats", où se sont exprimées toutes
les contestations, toutes les dissidences, comme si vous aviez saisi vous-même par avance
les feux et les rages qui annonçaient les événements de Mai 1968. Vous avez toujours été
du côté des rebelles, des écrivains et des hommes libres.

Ne jamais s'éloigner des manuscrits et des auteurs : Telle est votre règle. Après avoir été
directeur général des éditions Grasset, vous devenez président directeur général ou plutôt,
comme vous le dites vous-même, toujours lisant, un crayon à la main, président-lecteur
général de la Librairie Arthème Fayard. Vous oeuvrez au rétablissement de la santé
économique de la maison tout en maintenant cette sève artisanale des débuts. Vous
développez plusieurs domaines : de la musicologie au département religieux, en passant par
les collections historiques, de sciences humaines ou de sciences de la vie. "J'aime publier ce
que j'ai envie d'apprendre", dites-vous, et vous avez appliqué cette pensée à la lettre ; c'est
un catalogue éblouissant. On le lira plus tard comme un beau panorama du paysage
intellectuel, moral, littéraire et politique de notre époque.

Vous vous attachez à faire découvrir des auteurs étrangers merveilleux, tel votre ami Ismaïl
Kadaré, sans négliger le secteur essentiel de la littérature française contemporaine. Vous
aimez une littérature du défi, de l'insolence, de la transgression, du soulèvement, qui porte
en elle toutes les « particules élémentaires » de la modernité, une littérature qui sache
analyser les travers de notre société contemporaine, comme l'oeuvre de Michel Houellebecq
dont vous publiez le prochain roman en septembre.

Vous ne transigez pas avec la notion de liberté, vous affirmez courageusement vos choix
éditoriaux, vous n'êtes jamais autant vous-même que dans la prise de risque, dans la
résistance à la facilité et à la médiocrité. C’est plus qu’une image. C’est cette part infiniment
précieuse de vous-même dont vous faites don à tous ceux qui forment la chaîne du livre.

Premier président de l’institut « Mémoire de l'édition contemporaine », créé en 1988, vous
avez donné à l’établissement l'élan nécessaire à son rayonnement. J’ai eu la fierté de vous
nommer président de la commission d'avances sur recettes du Centre national de la
cinématographie. Là encore, vous saurez, je n’en doute pas, reconnaître et aimer des
auteurs d’un cinéma indépendant comme vous l’êtes vous-même, avec cette droiture
vigilante et offensive qui donne sa couleur à la vie, qui lui donne sa lumière. Cette lumière
des Saintes, dans le bleu des Caraïbes, pas très éloignées de Cuba, tournées vers d'autres
continents que vous aimez rejoindre, chaque année.

Etre fier de ce que l'on a réalisé, vérifier tout ce que l'on a parcouru, tous les pas que l'on a
franchis, pouvoir se tourner, avec une fierté juste, vers la mer des livres que l'on a écrits soimême
ou aidés, défendus, comme s'ils étaient les siens, aller vers le calme et la conscience
d'un devoir réalisé tout en demeurant en état d'alerte, de jeunesse, de rébellion du coeur et
de l'esprit devant toutes les injustices et les indignités du monde, c'est ce qu'on appellerait,
au fond, dans un roman, le bonheur ; ce qu'on appelle, dans l'existence, l'accomplissement.

Le vôtre, auquel j’ai plaisir à rendre aujourd’hui l’hommage de la France.
Cher Claude Durand, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui
nous sont conférés, nous vous faisons officier de la Légion d'honneur.

Questions d'actualité à l'Assemblée nationale – Réponse à Madame Corinne Marchal-Tranus, députée de Meurthe et Moselle

15 mars 2005

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs les députés

Madame la Députée Marchal-Tarnus

Comme vous l’avez rappelé, la TNT sera lancée dès la fin de ce mois.

Dans quelques
jours, la Télévision Numérique pour Tous sera une réalité concrète, tangible pour des
millions de foyers français.

Alors, dans cette dernière phase opérationnelle de communication active autour de nos
concitoyens, trois questions se posent pour garantir le succès de l’avènement d’une
offre télévisuelle majeure :

– quand ?

– pour qui ?

– à quel tarif ?

– pour quelle offre de programmes ?


Quand et pour qui ?

Grâce aux tests effectués à travers les pré-déploiements techniques, nous savons
aujourd’hui qu’au soir du 31 décembre, la mise en service des 17 premiers sites
d’émissions permettra de couvrir dès le démarrage 35 % de la population. L’ouverture
d’autres sites permettra de couvrir 50 % de la population en 2005, 65 % à la fin du
premier semestre 2006 et un total de 85 % de la population en 2007. Il s’agit d’un
tournant majeur dans l’histoire de l’audiovisuel.

A quel tarif ?

La question du prix est aussi une donnée essentielle du succès populaire de la TNT. Eh
bien, celle ci, dans sa version gratuite, nécessite le paiement, une fois, d’un adaptateur
pour un prix moyen constaté de 75 euros. Et je peux vous dire aujourd’hui, que les
français ont déjà fait part de leur engouement puisque certains distributeurs sont déjà
en rupture de stocks d’adaptateurs !

Pour quelle offre de programmes ?

Et je ne doute pas que ce succès sera amplifiée si une offre de programmes de qualité
est présente sur les 14 nouvelles chaînes. Pour ma part, je peux vous dire que le
service public de l’audiovisuel sera au rendez vous avec France 5, Arte, et France 4
grâce aux crédits supplémentaires que vous avez votés et qui auront une traduction
tangible pour le téléspectateur. Et je remercie de ce point de le Premier ministre et la
représentation nationale pour leur engagement.

Enfin, deux raisons me réjouissent de l’arrivée de cette nouvelle offre en tant que
ministre de la culture et de la communication :

– l’arrivée de nouveaux débouchés pour l’emploi des artistes, des techniciens et
pour la production audiovisuelle ;

– la plus grande visibilité des deux chaînes parlementaires puisque leurs
programmes permettront d’approfondir les débats qui traversent notre société et
de montrer à nos concitoyens le travail quotidien qui le notre, à leur service, sur
l’ensemble de ces bancs.

A ce titre, et pour ces raisons la TNT contribue à la diversité et au pluralisme de l’offre
de programmes.

Signature de la charte pour le mécénat

15 mars 2005

Mesdames les Présidentes, Messieurs les Présidents,

Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Le métissage des parcours et des fonctions des personnes
rassemblées ici ce soir n’est pas anodin. Il est porteur de
sens.

Car la culture est l’affaire de tous. C’est tous ensemble :
pouvoirs publics, élus locaux, responsables des Chambres
de Commerce et d’Industrie, responsables des institutions
culturelles, dirigeants d’entreprises et étudiants, qui seront
très vite amenés à prendre des responsabilités dans la vie
active, que nous devons travailler pour sauvegarder et
mettre en valeur notre patrimoine culturel, et encourager la
création artistique contemporaine, pour permettre à de
nouveaux projets, à de nouvelles rencontres, de voir le
jour.

La culture est, pour notre pays, à la fois une richesse
spirituelle essentielle, un enjeu économique de taille et un
atout déterminant du rayonnement international de la
France. Les entreprises comprennent peu à peu le rôle clé
qu’elles peuvent jouer pour soutenir et promouvoir cette
diversité culturelle dont nous sommes légitimement fiers et
qui peut, en termes économiques, s’analyser comme un
« avantage comparatif » dans la compétition
internationale. Elles prennent conscience qu’au-delà de la
dimension, par nature désintéressée, du don, le mécénat
est porteur de nombreux avantages pour leur image, leur
culture d’entreprise, voire leur stratégie de développement,
parce qu’il est facteur de compétitivité et d’excellence.

La loi du 1er août 2003, par les avantages fiscaux
consentis au bénéfice des entreprises mécènes, marque
un appel politique fort permettant de lever les derniers
freins. Bien loin d’un désengagement de l’Etat, et j’en veux
pour preuve l’augmentation significative du budget du
Ministère de la Culture et de la Communication en 2005, il
s’agit d’un appel au partenariat et à la complémentarité pour permettre à de nouveaux projets culturels de
se développer.

Le Ministère de la Culture et de la Communication est à l’écoute de
tous ceux qui connaissent particulièrement bien les entreprises et
leurs attentes. Voilà pourquoi j’ai tenu à réunir ici aujourd’hui à la
fois les étudiants d’école de management, décideurs de demain, et
les responsables des Chambres de Commerce et d’Industrie qui
accompagnent les entreprises dans les régions et les
départements, sur l’ensemble de notre territoire. Votre engagement
est significatif d’une évolution des mentalités, riche de promesses
de rencontres fécondes, et je tiens à vous remercier d’être présents
ici ce soir.

Le rapprochement entre les grandes écoles de management et le
ministère de la Culture et de la Communication, grâce au concours
destiné à récompenser les meilleurs mémoires d’étudiants de ces
écoles sur le thème du mécénat culturel, est une première. La
mission mécénat a rassemblé un jury de professionnels dont je
salue l’implication, présidé M. Jacques Rigaud, dont nous savons
tous le rôle qu’il a joué et continue de jouer en faveur de la
promotion et du développement du mécénat en France. Les
étudiants ont véritablement enrichi et nourri notre réflexion par un
regard personnel et pertinent. J’ai aujourd’hui l’honneur de remettre
le « Prix du mécénat culturel des grandes écoles de management »
à Melle Sophie Tuffnell, de l’école supérieure de commerce de
Bordeaux, pour son remarquable travail sur le mécénat viti-vinicole
en Gironde. Je suis heureux de vous remettre ce prix : toutes mes
félicitations !

Le jury a également tenu à attribuer à Karine Lisbonne, étudiante
de l’Ecole des Hautes Études Commerciales, une mention spéciale
pour son mémoire intitulé : « Mécénat d’entreprises : créer une
fondation dans le domaine de l’art contemporain, panorama
européen ». Je suis heureux de vous décerner cette mention
spéciale et je tiens à vous féliciter.

Ces deux jeunes filles sont issues d’une spécialité en management
des arts et de la culture, ce qui en dit long sur les relations
fructueuses qui peuvent naître de deux sphères qu’on a parfois
tendance, de façon un peu sommaire, à opposer, et sur l’ouverture
réciproque qui commence à porter ses fruits, entre le monde de
l’entreprise et celui de la culture. Vos deux mémoires laissent
deviner la richesse des problématiques abordées. Développer le
mécénat en France, c’est en effet savoir s’inspirer des « bonnes
pratiques » de nos voisins, comme le permet la comparaison de
Melle Lisbonne, tout en définissant une voie française originale,
ancrée sur la spécificité de nos régions, et l’observation de terrain
de Mlle Tuffnell est ici passionnante. C’est impliquer les grandes
fondations, mais mobiliser aussi les petites et moyennes
entreprises dans des actions de proximité.

Pour poursuivre le dialogue, un colloque réunira en juin prochain à
l’école du Louvre quelque 600 représentants des milieux culturel,
économique et universitaire, autour du thème : « Le mécénat, une
composante active du management ».

Nous sommes réunis ce soir pour partager une autre grande étape
dans le développement du mécénat culturel des entreprises en
France : la signature de la Charte du Mécénat Culturel entre le
ministère de la Culture et de la Communication et l’Assemblée des
Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie, présidée par M.
Jean-François Bernardin.

Les Chambres de Commerce et d’Industrie n’ont pas attendu ce
texte pour lancer des actions innovantes en régions et je m’en
félicite. Je tiens à saluer ici votre dynamisme et votre engagement.
La première Charte régionale signée en Picardie en février dernier
a fait figure de pionnière et de moteur. De nombreux partenariats
de proximité ont également été facilités par les Chambres de
Commerce et d’Industrie, et je pense par exemple au club
d’entrepreneurs du Limousin, qui soutient l’ensemble baroque de
Limoges, à la soixantaine d’entreprises régionales associée chaque
année aux Eurockéennes de Belfort, ou encore à l’action de
mécénat local lancée autour des statues du parc du château de
Versailles.

La signature de la Charte vise à donner aux Chambres de
Commerce et d’Industrie réparties sur l’ensemble de notre territoire
un véritable rôle de médiation en matière de mécénat culturel, en
mettant l’accent sur trois actions exemplaires :

– la désignation d’un correspondant mécénat au sein de chaque
Chambre de Commerce et d’Industrie, interlocuteur privilégié du
milieu culturel et économique régional ;

– la mise en place de sessions d’information sur la loi « mécénat » du
1er août 2003 et ses applications ;

– l’organisation, enfin, de rencontres entre les responsables de
projets culturels et les chefs d’entreprise.

De nombreux grands groupes ont déjà fait le choix d’un
engagement actif de mécène. Il s’agit à présent de développer
davantage le mécénat de proximité des 2 millions de petites et
moyennes entreprises réparties sur notre territoire. Les enjeux et
les avantages d’un tel engagement ne sont pas toujours, j’en suis
conscient, perçus avec évidence.

Les Chambres de Commerce et d’Industrie départementales et
régionales sont à ce titre des relais et des partenaires essentiels. Je
compte sur vous et je suis sensible au fait que vous soyez, Mme la
Présidente, M.M les Présidents de Chambres de commerce et
d’industrie, aussi nombreux à vous êtres déplacés ce soir.
C’est avec émotion, espoir et confiance que j’ai l’honneur, et le
plaisir, en votre nom à tous, de signer cette Charte avec M.
Bernardin.

Je vous remercie.

Remise des insignes de commandeur dans l'Ordre national du Mérite à Werner Spies

14 mars 2005

Cher Werner Spies,

J’ai l’honneur et le très grand plaisir de vous décerner ce soir, au nom du Président de la
République, la prestigieuse distinction qui récompense un grand Européen, un grand homme
de culture, un grand humaniste.

Européen, vous l’êtes assurément et entièrement ; et pas seulement parce que vous êtes né
et formé à Tübingen, ville de haute tradition universitaire, où, dans les pas de Hegel et de
Hölderlin, vous avez appris, avant l’histoire de l’art, le français, le latin et le grec, c’est-à-dire
tout ce qui vous destinait à ce que l’on appelle en Allemagne la « romanistique ».

Très tôt, vous découvrez et vous vous imprégnez de Flaubert, de Balzac, et surtout de
Stendhal. Plus tard, vous rencontrerez et vous vous lierez d’amitié avec Nathalie Sarraute,
Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Samuel Beckett, Jean Tardieu, parmi
d’autres grands pionniers de la littérature. Vous traduirez leurs oeuvres, vous les convaincrez
d’écrire des pièces pour la radio et la télévision allemandes. Mais, il y a sans doute au fond
de vous-même une certaine ironie souriante, une constante énergie, très stendhaliennes,
transposées en notre XXe siècle, face au roman du monde qui se déroule sous nos yeux. Ce
roman qui, comme l’écrit celui qui se donna comme nom de plume, le nom d’une ville de
Prusse, est aussi comme « un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à
vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route ».

L’art, l’art qui ne cesse d’arracher une part d’éternité à l’histoire, l’art que vous aimez et que
vous faites aimer et découvrir à vos lecteurs, aux visiteurs des expositions que vous
organisez, à vos étudiants, à tous ceux qui ont eu la chance de vous rencontrer, fut ainsi,
tout au long de ce siècle, qui n’a cessé de démontrer combien l’histoire est tragique, et
combien la création artistique, au-delà du reflet et de la mémoire de cette histoire, nous
pousse, de l’individuel à l’universel, pour interpréter et comprendre ce monde, ses tensions,
ses violences, ses rêves et ses projets.

Vous faites partie des rares esprits qui nous invitent à toujours rechercher cette expérience,
aux confluents des eaux souvent agitées, et parfois sereines, de l’art et de l’histoire. Sans
doute, parce que plus que d’autres, vous avez intimement conscience de la vérité du temps.

Comme vous l’avez dit à Claude Lévi-Strauss : « un regard qui est possible aujourd’hui ne
l’était pas hier et sera demain indubitablement perdu ». Et je m’empresse d’ajouter : sauf
dans vos livres et vos articles, dans vos expositions, dans vos cours, et dans les musées,
que vous nous invitez à arpenter, comme le Musée national d’art moderne du Centre
Georges Pompidou, que vous avez dirigé de 1997 à l’an 2000, et où vous avez ouvert, avec
le XXIe siècle, la nouvelle présentation des collections permanentes par le face à face, ou
plutôt le dialogue, entre La Guerre du Douanier Rousseau et La Petite fille sautant à la corde
de Picasso.

Picasso, avec ses grands yeux noirs, est l’un de ces regards si vivants, si profonds, que
vous avez personnellement croisés, scrutés, et que vous nous invitez à partager. Un regard
qui vous attendait, et qui fut sans doute d’abord étonné, surpris, de vous voir arriver un beau
jour, à Mougins, lui présenter une oeuvre que personne ne s’était risqué à entreprendre
avant vous : le catalogue complet de ses sculptures, celles-là mêmes qu’il tenait à garder
auprès de lui, et que vous avez, en dévoilant l’un des secrets les mieux gardés du XXe
siècle, celui de ce Picasso sculpteur, révélé, en rassemblant pour la première fois
l’inépuisable richesse de cette oeuvre plastique, dans une exceptionnelle rétrospective, en
l’an 2000, au Centre Georges Pompidou.

L’autre regard si profond et si puissant que vous nous proposez, c’est celui de Max Ernst,
que vous avez rencontré pour la première fois en 1966, pour préparer son portrait à
l’occasion de son soixante-quinzième anniversaire, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung,
et que vous n’avez plus quitté jusqu’à son dernier souffle. Vous vous êtes lié à lui d’une
profonde amitié, quasi filiale, empreinte de vénération et de respect.

Vous avez exploré tous
les replis de son oeuvre immense, dans ses multiples dimensions prométhéennes, en en
dressant le catalogue, et en organisant de très grandes expositions. La prochaine, qui
s’ouvre à New York le 5 avril, jusqu’à cet été, au Metropolitan, s’annonce d’ores et déjà
comme un très grand événement, presque comme un retour de cet Européen qui dut s’exiler
aux Etats-Unis entre 1939 et 1953, avant de revenir en France, et qui, grâce à vous, a connu
une reconnaissance, certes tardive, mais juste, car c’est une figure dominante, non
seulement du surréalisme, mais de toutes les transgressions du réel et des formes qu’a
inventées l’art au XXe siècle.

Vous avez su décrypter avec une extraordinaire et facétieuse érudition, et au grand
étonnement de Max Ernst lui-même, les collages et les frottages, en retrouvant les sources
iconographiques de son inspiration. Car telle fut toujours votre méthode, comme
commissaire d’exposition, comme directeur de musée, comme professeur titulaire de la
chaire d’histoire de l’art à la Kunstakademie de Düsseldorf, comme critique d’art, comme
journaliste, essayiste, chroniqueur de l’époque contemporaine : revenir aux repères les plus
solides, les plus rigoureux, ceux du temps et de l’image, de l’histoire et de l’iconographie.

C’est également de cette façon que vous avez situé toute l’importance de la « révolution
surréaliste » dans l’histoire de l’art.

Au-delà de cette magnifique exposition présentée en 2002 au Centre Georges Pompidou, il y
a dans le merveilleux, dans la liberté, dans l’émancipation surréalistes, une étape aussi
fondamentale pour le XXe siècle que le fut, par exemple – et quel exemple ! –
l’impressionnisme au XIXe siècle, dans ce grand mouvement de l’art qui ne cesse de se
réinventer en autant d’éclats infinis.

Votre humanisme permet à votre sens de l’histoire et à votre science de l’image de rejoindre
ce qu’André Malraux appelait « l’Intemporel », ou « l’anti-destin ». Car, en dépassant votre
sens de l’humour et de la distance, en chevauchant les épaules des géants de la modernité,
vous démontrez qu’il faut prendre la culture au sérieux, au sens où l’entendait Hannah
Arendt. Oui, vous incarnez ce qu’une personne cultivée devait être selon elle : « quelqu’un
qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent
comme dans le passé ». Tel est votre « parti pris », comme le disait Francis Ponge, que
vous avez connu et traduit. Tel est votre « Règle du jeu », pour reprendre une expression
chère à cet autre ami, Michel Leiris. Tel est votre art poétique, votre manifeste. Car vous
êtes avant tout un passeur de culture. Un traducteur, au sens le plus complet et le plus fort,
le plus beau.

Et les insignes que je vais dans un instant vous remettre, n’ont évidemment pas pour but de
vous ériger en statue du commandeur. Car nous avons, aujourd’hui plus que jamais, et je
tenais à vous le dire ce soir, besoin de vous, besoin de votre talent de passeur de culture. Je
veux en donner deux exemples très concrets. Le premier me tient particulièrement à coeur. Il
concerne l’identité européenne qui est, me semble t-il, la question décisive de ce temps.

Vous savez sans doute que le Président de la République m’a demandé d’inviter les plus
grands penseurs, intellectuels et artistes de toute l’Europe à venir y réfléchir ensemble, non
seulement d’un point de vue philosophique, mais aussi de façon très pragmatique, très
concrète, pour faire des propositions aux responsables politiques de l’Union européenne .

Tel est l’objet des Rencontres européennes de la culture que j’organise les 2 et 3 mai
prochains, ici, au Palais Royal, à la Comédie Française, et je souhaiterais que vous
acceptiez de faire partie des personnalités que j’inviterai à s’exprimer à cette occasion. Car
vous êtes, indéniablement, l’un de ceux qui peuvent aujourd’hui nous aider à poser et à
mettre en oeuvre les fondements culturels de l’Europe « unie dans la diversité ».

Je pense en particulier à l’apport décisif qui a été le vôtre lors de cette exposition Paris-Berlin
en 1978 au Centre Georges Pompidou qui a, pour la première fois, montré l’importance de
l’art allemand et de ses rapports avec l’art français, dans les trente premières années de ce
siècle. Lorsque l’Europe dansait sur un volcan et que la renommée de Weimar surpassait
celle de Buchenwald, qui n’était encore que la « forêt de hêtres » chère à Goethe et à
Schiller. Cette exposition a eu un impact considérable, non seulement sur la conception
muséographique, puisqu’elle rassemblait, tous les arts, tous les regards au-delà des clivages
traditionnels entre les disciplines. Elle a aussi éveillé bien des vocations et bien des
consciences. Elle a créé de nouveaux dialogues, conformes à la vocation du Centre
Georges Pompidou et au rôle de la culture dans la construction européenne. Elle a joué, je le
crois sincèrement, un rôle fondateur, dans l’histoire culturelle de l’Europe contemporaine. Je
sais que, parmi vos nombreux projets, il en est un qui vous tient particulièrement à coeur,
celui d’une nouvelle exposition, qui prendrait en quelque sorte le relais de Paris-Berlin, pour
illustrer aujourd’hui le dialogue entre les oeuvres et les artistes allemands en France et les
artistes français en Allemagne. Je tenais à vous dire ce soir que vous pourrez compter sur
moi, si vous le souhaitez, pour vous aider à faire d’un tel projet une réalité.

Aussi est-ce non seulement pour les services éminents que vous avez rendus que je vous
rends hommage au nom de la France, mais aussi pour les services que nous continuons à
attendre de vous.

Cher Werner Spies, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui
nous sont conférés, nous vous faisons Commandeur dans l’ordre national du Mérite.

Médaille d’or de Grand Donateur de l’Etat à Madame Rosekrans

10 mars 2005

Madame, chère Dodie Rosekrans,

Mesdames, Messieurs,

C’est un honneur et un plaisir de vous recevoir aujourd’hui au Palais Royal.

San Francisco, Venise, Paris : vos trois ports d’attache sont symboliques des liens étroits et
profonds, fondés sur les sentiments, l’amitié et la culture, que vous entretenez avec le
dynamisme artistique contemporain.

Cette culture que vous aimez, que nous aimons, jette des ponts entre les pays et les
peuples. D’une diversité artistique riche et primordiale, naît un patrimoine commun des
hommes, renouvelé par les apports de la création contemporaine, qui vient les réunir et les
élève, au-dessus des frontières du temps et de l’espace. L’histoire d’amour qui vous lie à la
France en est un bel exemple.

Les relations franco-américaines, forgées par les liens du sang et de l’histoire, se renforcent
des courants d’échanges intellectuels et artistiques qui ne cessent de circuler entre les deux
rives de l’Atlantique, activés par une admiration et une curiosité réciproques.

L’anecdote vous fera peut-être sourire, mais voir sur votre papier à lettres les drapeaux de
nos deux pays côte à côte, me comble de joie.

Et nous avons reçu les sept sculptures dont vous venez de faire don au Centre Georges
Pompidou, en mémoire de votre époux, John N. Rosekrans Jr., lui aussi fervent amoureux
de l’art et de la France, comme un cadeau personnel, intime même, extrêmement précieux
et touchant. Glanés aux quatre coins du monde aux côtés de votre mari, ces oeuvres
monumentales, empreintes de mystère, d’Anthony Cragg, de Mimmo Paladino, de Tom
Sachs, et de William Turnbull, sont très bien reçues par le public français.

Elles continueront
à vivre dans ce lieu unique, que votre mari aimait tant, et qui est pour nous l’épicentre du
rayonnement international de l’art moderne. Votre mari aurait été si fier de voir la salle
consacrée à votre donation au Centre Georges Pompidou, lors de la récente exposition des
acquisitions récentes d’oeuvres contemporaines.

Il est vrai que cet amour de l’art et cet attachement à la France, s’inscrit dans une très forte
tradition familiale. La grand-mère de votre mari, Alma de Bretteville Spreckles, était déjà très
proche de notre pays. Si proche, à vrai dire, que, fascinée par le palais de la Légion
d’honneur à Paris, elle l’a fait reproduire pierre par pierre à San Francisco. Elle l’a peuplé de
sa superbe collection de sculptures originales de Rodin, montrée en permanence au public,
en signe de son attachement à la France. Puis, avec cette générosité incroyable qu’elle a su
vous transmettre, elle a fait don du musée et de ses trésors à la ville.

Vous avez, avec la
même passion, réuni et présenté une superbe collection de quelque 160 sculptures d’artistes
contemporains dans le parc de votre propriété de Woodside, en Californie, non loin de San
Francisco.

Votre rôle au sein du Club international des Amis du Centre Pompidou est essentiel. Vous
savez combien le Centre a besoin de votre soutien, de votre amitié, de votre constance, pour
mener à bien ses missions.

Cette action exemplaire ne doit pas effacer vos nombreux autres engagements en faveur de
l’art vivant. Je pense en particulier au théâtre du Châtelet et au festival d’art lyrique d’Aix-en-
Provence dont vous êtes l’une des plus éminentes American Friends.

Vous savourez la culture française dans toute sa diversité, des arts plastiques à l’opéra, et
vous contribuez à son dynamisme et à son rayonnement. Ce patrimoine, cette création que
vous soutenez avec passion, s’accommodent mal des notions de frontières. Ils sont, avant
tout, vecteurs de rencontres et de rassemblement, comme en témoigne votre présence à
nos côtés aujourd’hui.

Vous montrez que votre sens des valeurs esthétiques dépasse le cadre de nos musées pour
s’immiscer dans la vie même. Je pense à votre soutien à la présentation de la première
collection de John Galliano, mais aussi, tout simplement, à votre élégance et au goût dont
vous faîtes preuve au quotidien.

Chère Dodie Rosekrans, vous êtes à Paris non pas « comme » chez vous, mais vous êtes ici
chez vous. Vous y serez toujours accueillie comme une très grande dame. Nous espérons
vous croiser souvent dans les allées de nos musées et dans les travées de nos salles de
spectacles. C’est, en honorant la mémoire de votre époux, avec une grande émotion et une
réelle admiration, que je vous remets aujourd’hui ce témoignage de reconnaissance de la
France et des Français, qui est avant tout un témoignage d’amitié. Je suis très heureux de
vous décerner la médaille d’or de grand donateur de l’Etat.

Remise des insignes d'officier dans l’ordre des Arts et des Lettres à Alan Parker

9 mars 2005

Cher Alan Parker,

Vous venez de nous offrir un roman tendre et cinglant, Le baiser du voleur, qui
dépeint avec brio l’Amérique du début du XXe siècle, vue et vécue par un
artiste dans son genre, un très jeune pickpocket, qui comprend, en rencontrant
l’amour de sa vie, « que le mot avenir a un sens et que l’on n’est pas
condamné à vivre au jour le jour ».

Vous êtes également l’auteur de nombreux dessins satiriques.

Votre moyen d’expression privilégié, pour le plus grand bonheur d’un très large
public, reste, bien évidemment, le cinéma. Vous en avez exploré les
possibilités avec un immense talent. D’abord, celle du cinéma plaisir qui
entraîne le spectateur dans le tourbillon de la musique et de la danse ; mais
aussi, le cinéma responsable, porteur de messages politiques et sociaux
puissants. Vous avez effet braqué votre caméra sur certaines périodes
sombres de l’histoire. Vous nous avez livré des images qui sont avant tout des
interrogations sur le monde et une invitation à continuer à l’interroger et à
débattre.

Et le succès, bien évidemment, est là pour suivre vos regards et vos questions,
vos croquis multiformes, sculptés dans l’espace et dans le temps, et toujours,
dans le mouvement de la création artistique, dont vous nous montrez qu’elle
est, par essence, métamorphose.

« On a créé un monstre, le public, nourri par des films qui se ressemblent tous,
sans aucune créativité. Et moi j’aime la polémique », déclariez-vous
récemment à un quotidien français. Vos films ont parfois la force d’un violent
coup de poing, l’élan d’une provocation, qui vient éveiller la conscience du
spectateur.

Votre premier long métrage, Bugsy Malone, est à la fois une parodie et un
hommage aux films de gangsters des années vingts. C’est aussi le premier film
de ce genre, exclusivement joué par des enfants, et qui se termine par une
gigantesque bataille de tartes à la crème.

Ce premier succès critique est suivi, deux ans plus tard, par Midnight Express,
qui fut un immense succès en France. Six millions de personnes se déplacent
dans les salles pour voir cette histoire terrible, qui raconte l’aventure vécue
d’un jeune Américain, arrêté en Turquie, pour avoir été trouvé porteur de
hachisch. Au-delà de la prison de Sagmalcilar, c’est le système carcéral que
vous dénoncez. Le film émeut, dérange, essuie aussi de virulentes critiques.

Mais cela ne vous déstabilise pas, bien au contraire, car vous êtes un artiste
engagé et vous savez que de la polémique naissent des idées constructives.

La musique filmée et mise en scène, comme vous nous le prouvez avec Fame,
Pink Floyd The Wall, The Commitments ou Evita, est un parti pris esthétique
sans égal, pour susciter l’émotion, la réflexion, et redonner chair à des aventures
collectives et à des personnages historiques fascinants.

Ainsi, Fame est l’archétype du film culte. Il a été suivi d’une série télévisée très
populaire en France. Ce film est beaucoup plus qu’un divertissement, sans doute
précurseur, à bien des égards, des clips d’aujourd’hui. C’est aussi un hymne au
courage et à la vertu d’une jeunesse qui refuse la fatalité et se bat pour réussir.

C’est l’illustration de la force du spectacle, des rencontres qu’il permet.

Vous nous faites partager vos convictions humanistes de citoyen militant des droit
civiques et des libertés dans Mississipi Burning et sa dénonciation du racisme,
dans le sud des Etats-Unis, mais aussi dans Bienvenue au Paradis.
Votre dernier film, La vie de David Gale, est un véritable engagement artistique
contre la peine de mort. Il s’inscrit pleinement dans cette cinématographie
courageuse que vous construisez à partir de vos convictions.

Vous nous entraînez dans les relations denses et ambiguës que vous avez
toujours entretenues avec les Etats-Unis, entre fascination et répulsion. Dans
votre dernier roman, vous faites dire à votre personnage : « il n’y a qu’une seule
carte de l’Amérique, elle est verte et porte l’effigie d’un Président mort ». Etre un
Britannique à Hollywood, c’est justement pouvoir porter un regard distancié et
décapant sur ce pays qui vous intrigue autant par sa magnificence que par ses
failles.

Je sais que votre engagement ne vous conduit pas seulement derrière la caméra.

Cofondateur de la Directors Guild of Great-Britain, vous avez été nommé en
janvier 1998 directeur du conseil d'administration du British Film Institute et vous
occupez, depuis août 1999, le fauteuil de Président du Film Council. Et vous êtes
attaché à la transmission de votre art, puisque vous tenez à consacrer du temps
aux cours que vous donnez dans de nombreuses écoles de cinéma.

Par vos oeuvres, par vos combats, vous nous montrez combien l’artiste occupe
une place essentielle au coeur de nos sociétés contemporaines. Par les rêves
que vous proposez, par les liens que vous tissez, vous questionnez le monde au
miroir de votre oeuvre. Créateur de songes et de mythes, éveilleur de conscience,
vous nous parlez une langue universelle, qui, dans l’ordre de l’esthétique et des
images, du coeur et de l’esprit, parvient parfois à nous dire ce que les mots,
d’ordinaire, ne nous disent pas.

C’est pourquoi je tenais à vous rendre ce soir cet hommage, au nom de la
France.

Cher Alan Parker, au nom de la République, nous vous faisons officier dans
l’ordre des Arts et des Lettres.

Remise des insignes d’officier dans l’ordre des Arts et des Lettres à Philolaos Tloupas

4 mars 2005

Cher Philolaos Tloupas,

Vous venez d’une contrée où la culture est reine et la sculpture majestueuse.

De la pierre antique s’échappe encore aujourd’hui un souffle créatif qui inspire,
une beauté énigmatique qui fascine. Ces statues grecques, que le temps a poli
d’une blancheur idéelle, s’inscrivent en filigrane dans vos souvenirs.

Votre
oeuvre s’en émancipe pourtant radicalement, en mariant cet héritage de formes
archaïques et millénaires à des formes inédites, issues du lexique moderne.

Né en 1923 à Larissa, en Thessalie, au pied de l’Olympe, les dieux ont sans
aucun doute jeté sur vous un regard attentif et plein d’espoir. Dès le plus jeune
âge vous manifestez un penchant pour la peinture et la sculpture que vous
découvrez dans l’atelier de votre père ébéniste. En 1944, quelques mois après
la libération et alors que la guerre civile est sur le point d’éclater, vous préparez
l’entrée à l’Ecole des Beaux-Arts d’Athènes. Après l’interruption des troubles
politiques, vous entrez en 1945 à l’atelier de sculpture. Vous retrouvez Larissa
pour votre service militaire : déjà vos talents artistiques vous valent d’être
affecté au projet de construction de la nouvelle église de la caserne. Vous
rejoignez ensuite Athènes et l’atelier d’Apartis, élève de Bourdelle.

Dans les années 50, l’avenir semble plus prometteur en France que dans une
Grèce encore épuisée par la guerre civile. Arpatis vous convainc de faire vos
valises pour rejoindre Paris. Vous suivez ses conseils et commencez à
travailler à la Grande Chaumière et dans l’atelier du sculpteur Marcel Gimond à
l’Ecole des Beaux-Arts. C’est un grand bonheur pour nous de savoir que vous
avez trouvé ici comme un second foyer, et un honneur de voir vos oeuvres
s’épanouir sur notre territoire. Vous vous installez ensuite dans la vallée de
Chevreuse et y enseignez la poterie. C’est d’ailleurs là que vous choisissez de
construire votre atelier en prenant en charge sa réalisation depuis la
maçonnerie jusqu’à la fabrication des meubles.

Peu à peu vous vous construisez une solide réputation. La première
commande qui vous est passée, un bas-relief pour le Café restaurant La
Régence, place du théâtre français, inscrit d’emblée votre oeuvre au coeur du
Paris des artistes et des penseurs. Vous manifestez très tôt ce désir d’ancrer
votre travail dans l’espace public, allant jusqu’à adopter les matériaux des
villes modernes, l’acier inoxydable ou le béton lavé.

C’est cette envie de faire un art vivant, un art qui s’exprime hors des vitrines
des musées, qui vous mène par exemple à accepter de collaborer avec le
Théâtre National Populaire de Jean Vilar pour créer des bijoux pour des pièces
classiques.

Mais c’est surtout au coeur des villes, dans leurs jardins ou leurs places
publiques, que vous souhaitez inscrire votre oeuvre. Vous travaillez ainsi souvent
en collaboration avec des architectes, comme Michel Andrault ou Pierre Parat, en
milieu urbain. Je pense bien entendu aussi à André Gomis qui vous accompagne
sur les projets de Bagneux, Balaruc-les-Bains ou Valence. Votre travail sur les
châteaux d’eau est salué par toute la presse spécialisée et vous obtenez le
premier prix de la société COGEDIM pour la meilleure réalisation sculpturale en
milieu urbain de la décennie 70-80. Lyon, Créteil, Evry, accueillent également
certains de vos chefs d’oeuvre. Vous souhaitez que vos sculptures s’insèrent
harmonieusement dans un environnement ou un paysage donnés, expliquant que
l’oeuvre n’a pas à être plaquée artificiellement sur la ville comme un luxe
décoratif. Vous avez ainsi une préférence marquée pour ces formes nongéométriques
qui rejoignent celles de la nature. Lorsque l’on fait appel à vous
pour esthétiser le quartier de la Défense, ce sont les ailes d’un oiseau d’acier que
vous choisissez de déployer, les pétales de nymphéas métalliques que vous
faites fleurir.

Votre renommée a depuis bien longtemps rayonné hors de France. Vous
participez régulièrement à des expositions collectives et personnelles à travers le
monde. Vous retrouvez aussi souvent la Grèce, l’été pour y réaliser notamment
de nombreux cadres en bois flotté, mais aussi pour des projets de grande
envergure, à Volos, à Larissa pour un monument à la Résistance grecque, ou à
Salonique à l’entrée du musée d’art contemporain.

Vos oeuvres sont sous nos fenêtres et sur nos pas quotidiennement, elles auront
en un sens accompagné un moment de notre existence par cette installation dans
les jardins du Palais Royal. C’est ainsi avec la sensation d’accueillir un ami de
longue date, dont l’oeuvre m’est devenue intime, que je vous décore ce soir.

Cher Philolaos TLOUPAS, au nom de la République, nous vous faisons officier
dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Je vous remercie.

Signature de la convention de développement culturel entre la ville de Millau et l'Etat

3 mars 2005

Messieurs les Ministres,

Monsieur le Député-Maire de Millau, Cher Jacques Godfrain,

Monsieur le Président, Cher Jean Puech,

Madame la Préfète,

Monsieur le Directeur régional des Affaires culturelles,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires et les Elus,

Mesdames et Messieurs,

Je suis particulièrement heureux d’être aujourd’hui avec vous à Millau et d’y signer cette
convention de développement culturel entre l’Etat et la ville de Millau.
Votre ville est devenue exemplaire de « l’image d’une France moderne et conquérante »,
comme l’a déclaré Jacques Chirac, en inaugurant, le 14 décembre dernier, le viaduc, ce
prodige d’art et d’architecture, qui est devenu dans le monde entier le nouvel emblème du
génie civil français.

La construction du viaduc a joué un rôle moteur dans l’activité économique de Millau. Il
suscite d’ores et déjà la curiosité et l’admiration de très nombreux visiteurs. Il ajoute à l’attrait
d’une ville d’art, d’histoire et de culture.

J’ai visité ce matin le site archéologique de la Graufesenque, où, dès le premier siècle de
notre ère, plus de cinq cents potiers exportaient des vases par milliers dans tout l’empire
romain. Millau et sa région sont riches d’un patrimoine historique, architectural, culturel et
naturel tout à fait exceptionnel, qui complète l’attrait de son artisanat mondialement réputé,
avec les produits du terroir, issus de l’élevage de la brebis, depuis des siècles : et
notamment, le Roquefort et l’industrie du gant, dont Millau est la capitale, et que célèbre le
musée de France le plus fréquenté de l’Aveyron, situé dans l’un des plus beaux hôtels du
XVIIIe siècle de Millau. C’est cette mémoire des hommes, au carrefour des plateaux
agricoles et des vallées industrieuses, qui fait votre identité et votre fierté, et que le musée et
l’ensemble de votre patrimoine permet de découvrir et de faire partager.

L’Etat soutient vos efforts en ce sens, qu’il s’agisse de ce patrimoine monumental et
historique, ou de la création et de la diffusion du spectacle vivant, et la pose de la première
pierre du théâtre de la Maison du Peuple ce matin marque une étape déterminante pour
sceller cette alliance féconde du patrimoine et de la création, qui contribuera au
rayonnement accru de votre ville.

Oui, cette convention exprime une grande ambition culturelle et permet de vous en donner les
moyens. Car l’Etat se tient à vos côtés pour mener une politique culturelle à la hauteur de
votre ambition, autour d’objectifs partagés, qui sont détaillés dans cette convention.

L’Etat, loin de se désengager, vous accompagne, y compris pour vous permettre de prendre
la responsabilité, comme la loi le permet désormais, du site archéologique de la
Graufesenque, un site unique, d’un intérêt majeur, et où les chercheurs continuent de faire
des découvertes chaque jour. Des découvertes à faire partager aux habitants de Millau et de
sa région, et à tous ceux qui empruntent aujourd’hui cette grande route qui reliait, depuis les
Romains, Millau à Marseille et à la Méditerranée. C’est dans ce même esprit, que la diffusion
au grand public des résultats des fouilles effectuées à l’occasion de la construction du
viaduc, qui confirme la continuité des activités humaines autour de Millau depuis le
Néolithique, ainsi que la formation pédagogique, grâce notamment à la classe patrimoine,
font partie des actions couvertes par cette convention, conclue pour les trois ans à venir, et
qui prolonge celle qui avait été signée en 2002.

Je me réjouis enfin que cette convention permette à la ville de mieux préserver, et de rendre
accessible, grâce au soutien de l’Etat, votre patrimoine écrit, d’une inestimable richesse, et
encourage vos efforts en faveur du développement de la lecture publique, qui est au coeur
de l’accès de tous les publics, de tous âges, à la culture, aux connaissances, aux
découvertes provoquées par la rencontre avec les oeuvres et les artistes du passé comme
du présent.

Le viaduc de Millau est un atout considérable pour l’aménagement de notre territoire. Cette
convention de développement culturel vous apporte un atout complémentaire, décisif pour le
rayonnement de votre cité et de votre si belle région.

Je vous remercie.

Signature de la convention entre le département de l'Aveyron et l'Etat à Sainte-Eulalie-de-Cernon

3 mars 2005

Monsieur le Président, Cher Jean,

Madame la Préfète,

Monsieur le Directeur régional des Affaires culturelles,

Monsieur le Maire,

Mesdames et Messieurs les Elus,

Mesdames, Messieurs,

Dans cette magnifique vallée du Cernon, au coeur du parc naturel régional des Grands
Causses, dans ce village authentique et fortifié, dans cette commanderie qui a, dès le XIIe
siècle, abrité les premiers templiers du Larzac, je suis très heureux de venir signer avec vous
la convention entre l’Etat et le Conseil général de l’Aveyron, qui fixe les objectifs partagés de
notre politique commune en faveur du développement culturel de votre territoire.

Je ne reviendrai pas en détail sur l’ensemble des dispositions de cette convention qui décline
à l’échelle de votre département si vaste et au si riche patrimoine culturel et naturel les
priorités qui sont les miennes au niveau national et que je résumerai ainsi : l’alliance de la
création et du patrimoine au bénéfice des habitants et des visiteurs de votre si beau
territoire.

Je retiens en particulier les trois axes forts qui sont si importants au niveau national : le
développement du spectacle vivant, pour faire vivre la création et l’apport des artistes à
l’attractivité de votre territoire ; l’éducation artistique et culturelle, pour former les citoyens,
les publics et les artistes de demain ; l’accent très fort que vous avez mis sur la valorisation
de votre patrimoine, qui contribue de manière décisive au rayonnement de votre
département, bien au delà de nos frontières, puisque j’ai demandé, avec mon collègue Serge
Lepeltier, ministre de l’écologie et du développement durable, l’inscription des Causses et
Cévennes, dont le périmètre est en grande partie situé sur votre territoire, sur la liste du
patrimoine mondial destiné à recenser ces biens qui sont des biens communs de l’humanité,
et selon les termes mêmes de la convention adoptée en 1972 dans le cadre de l’Unesco, «
des biens culturels et naturels considérés comme étant de valeur universelle exceptionnelle
».

La France fait déjà partie des Etats bien représentés sur cette liste, avec des monuments,
comme la cathédrale de Chartres, inscrite en 1979, ou des ensembles patrimoniaux, comme
le Val de Loire, inscrit en 2000. Ces Etats ont limité volontairement leur proposition à une
seule par an.

C’est dire l’importance que l’Etat accorde à votre magnifique région, c’est dire l’enjeu de la
démarche que vous avez engagée pour que les sites remarquables du Larzac templier et
hospitalier, patrimoine unique en Europe, soient eux-mêmes inscrits dans ce grand projet
fédérateur : fédérateur des deux forces que l’on retrouve présentes dans l’ensemble de votre
département, la valeur de votre patrimoine historique et monumental d’une part, et la qualité
de votre patrimoine naturel d’autre part ; fédérateur des énergies des hommes, des
territoires et des collectivités concernés : depuis les communes jusqu’aux cinq départements
et aux trois régions, dans un projet d’aménagement du territoire cohérent porté par les
structures de gestion existantes (le parc national des Cévennes, le parc naturel régional des
Grands Causses, le centre d’initiation des SIVOM). Ces structures seront réunies autour
d’une charte d’engagement qui permettra de faire converger toutes les énergies vers une
action commune coordonnée, efficace et de qualité.
Je tiens à rendre un hommage particulier aux élus qui se sont mobilisés avec persévérance
autour de ce grand et beau projet. Et je tiens à rendre un hommage particulièrement
chaleureux à Jean Puech, qui a remarquablement bien défendu l’inscription de votre
département dans ce projet.

Je me souviens en cet instant, avec émotion, de ce moment, c’était il y a un mois, le 1er
février exactement, juste avant que ne commence le débat d’orientation au Sénat sur le
spectacle vivant, où Jean Puech m’a accueilli en haut de l’escalier d’honneur du palais du
Luxembourg, pour me remettre, non pas le dossier des Grands Causses et des Cévennes,
mais la somme et l’aboutissement de dix années de travail et d’efforts pour faire progresser
cette belle cause, qui réussira, j’en suis sûr, lorsqu’elle sera examinée par le comité du
patrimoine mondial en juin de l’année prochaine.

Vous savez que je vous soutiens de toute mon énergie dans cette démarche dont vous
pouvez être fiers. Car elle exprime à merveille combien reconquérir son propre patrimoine,
ses racines et son identité, c’est d’abord les faire connaître, les faire aimer, les faire partager.

Oui, vous illustrez avec force la détermination qui doit être la nôtre aujourd’hui, dans la
fidélité à l’esprit de Malraux : « la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ».

Je vous remercie.

Remise des insignes de Chevalier dans l'Ordre des Arts et Lettres à Raymond Laurière à Villefranche-de- Rouergue

2 mars 2005

Votre nom résonne de façon plus que familière ici à Villefranche-de-Rouergue. Sur les
terrains de tennis, devant les tables de bridge : vous n’avez pas été un médecin casanier,
vous n’êtes pas un retraité inactif ! Vous aimez votre ville, son animation et son
rayonnement. Mais si l’on veut être sûr de vous trouver, c’est plutôt du côté des vieilles
pierres qu’il faut vous chercher. Et si l’expression prend parfois une connotation passéiste,
vous êtes de ceux qui lui rendent toute sa noblesse et lui enlèvent toute nostalgie, pour la
tourner résolument vers l’avenir.

Marguerite Yourcenar exprimait la force de cette quête lorsqu’elle écrivait, dans Les Yeux
ouverts : « quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a
survécu dans la mémoire humaine ».

Ces vestiges archéologiques qui vous passionnent sont à la fois fascinants et essentiels.

Mémoires et traces de notre passé, ils portent aussi en eux une réelle valeur esthétique. A la
croisée de l’histoire et de l’art, ils nous parlent à travers les siècles. Et c’est ce message et
cette beauté que vous recueillez toujours avec la même curiosité et le même appétit de
découverte.

Médecin, formé à Toulouse, interne à l’hôpital de Nice avant d’installer ici votre cabinet en
association, vous ne prenez pas à la légère votre violon d’Ingres. L’amateur devient vite
érudit. Vous reprenez des études universitaires d’histoire de l’art avec votre épouse,
professeur de mathématiques, qui partage votre passion. Sensible à la richesse du
patrimoine de votre territoire, vous soutenez votre thèse de doctorat sur la Chartreuse de
Villefranche-de- Rouergue. Fort d’un bagage académique solide, vous cherchez à vous
investir sur le terrain, en participant à des fouilles et à des sondages, vous tenez à faire
partager votre passion au plus grand nombre.

Membre du conseil d’administration de la Société des amis de Villefranche et du Bas-
Rouergue, vous y occupez le poste de délégué auprès du conservateur du musée de la ville
puis de bibliothécaire archiviste de la société. Vous vous impliquez dans les structures les
plus reconnues en matière de patrimoine archéologique local : l’association de sauvegarde
du patrimoine archéologique aveyronnais, le conseil scientifique du musée archéologique du
Rouergue, la société archéologique du Midi de la France. Vous présidez depuis 1986 la
société archéologique de Villefranche-de-Rouergue. Vous êtes également membre de la
société des lettres, sciences et arts de l’Aveyron.

Loin de vouloir collectionner les titres honorifiques, vous cherchez en toute simplicité à
transmettre une passion que vous savez rendre communicative.

Ce sont vos parents qui vous ont donné ce goût de l’art et de la culture ; à votre tour, vous
avez eu à coeur d’entraîner vos trois filles sur la trace des plus beaux monuments et sites
archéologiques du monde.

Vous savez partager au delà du cercle familial. Vous contribuez à des revues scientifiques et
chaque année votre participation aux journées du patrimoine est très attendue.

Ces actions de proximité et cette implication de chacun sont essentielles à la vitalité de nos
régions. Qui peut mieux veiller au patrimoine local que ceux qui le côtoient au quotidien ?

Qui peut mieux défendre les monuments de nos terroirs que ceux qui entretiennent avec eux
une relation intime et personnelle ?

Votre enthousiasme invite tous les acteurs et partenaires du patrimoine à vous suivre dans
votre action de préservation et de transmission.

Raymond Laurière, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans l’Ordre des
Arts et des Lettres.