Remise des insignes d’Officier de la légion d’honneur à Claude Durand
17 mars 2005Cher Claude Durand,
Je suis très heureux de distinguer en vous une grande figure de l'édition française. Une
homme étincelant et exigeant, soucieux de préserver sa liberté et de lutter pour celle des
autres.
Et la Russie étant mise à l’honneur cette année, je tiens à rendre un hommage tout
particulier au courage et à la détermination, dont vous avez fait preuve, pour publier les
principaux dissidents soviétiques. Vous avez été le premier à veiller sur Soljenitsyne, en
éditant « Août quatorze » puis les trois volumes de l’ « Archipel du Goulag », traduits en 25
langues.
Vous avez toujours l’intuition de vous placer aux côtés des grands écrivains, quand ils sont
encore dans l'ombre du malheur intime et social, dans les ténèbres de l'exclusion, loin
encore des frontières de la reconnaissance.
Le grand éditeur que vous êtes a su se nourrir de ses expériences d’instituteur, d’écrivain, de
traducteur pour révéler au public des textes magnifiques.
Vous avez aimé votre premier métier. Vous l’avez exercé avec votre foi dans l’homme, dans
les vertus de la pédagogie pour l’épanouissement de l’individu.
Puis c'est l'aventure d'"écrire" – quel beau mot, jamais repris, si simple pour désigner une
collection ! – la collection ou plutôt le lieu d'accueil et de découverte, un espace littéraire et
humain, presque affectif, créé aux Editions du Seuil par Jean Cayrol, cet homme si frêle, si
doux, et qui, pourtant, possédait une force incroyable, une lucidité absolue et indulgente à la
fois, celle qui n'appartient qu'à ceux qui sont revenus, un jour, de l'abîme, depuis le fond du
brouillard et de la nuit. Nous venons de perdre avec lui un grand écrivain, un merveilleux
éditeur. Vous l'avez secondé, vous avez accompagné, dans cette ambiance d'avant-garde
stimulante, d'utopie des formes et des codes narratifs, de bouleversement du récit
traditionnel, des écrivains, des pionniers, des éclaireurs, Philippe Sollers, Denis Roche,
Christopher Frank, Jacques Teboul ; et puis surtout, vous avez commencé à écrire vous
même ; vous savez ce que c'est que la décision, l'acte, le geste d'écrire, la souffrance et la
grâce d'écrire, le travail infini de la forme, la recherche extrême de l'exactitude du verbe, du
mot, comme vous l'avez montré dans vos propres romans : « Le Plat du jour », « Le Bord de
la mer » qui obtient le prix Fénéon et plus tard « La Nuit zoologique » couronné par le prix
Médicis, conjuguent la puissance de l'imaginaire et le raffinement du style. Vous connaissez
les tourments et les grâces, les victoires et les attentes de l’écrivain. Et vous pouvez guider
ainsi vos auteurs avec une estime particulièrement complice.
En traduisant avec votre épouse Carmen, l’inoubliable « Cent ans de solitude » de Gabriel
Garcia Marquez, puis d’autres ouvrages comme ceux d'Isabel Allende, vous nous révélez
des univers fascinants, qui charrient les merveilles, les fables et les misères du monde.
Vous avez créé, aux Editions du Seuil, la collection "combats", où se sont exprimées toutes
les contestations, toutes les dissidences, comme si vous aviez saisi vous-même par avance
les feux et les rages qui annonçaient les événements de Mai 1968. Vous avez toujours été
du côté des rebelles, des écrivains et des hommes libres.
Ne jamais s'éloigner des manuscrits et des auteurs : Telle est votre règle. Après avoir été
directeur général des éditions Grasset, vous devenez président directeur général ou plutôt,
comme vous le dites vous-même, toujours lisant, un crayon à la main, président-lecteur
général de la Librairie Arthème Fayard. Vous oeuvrez au rétablissement de la santé
économique de la maison tout en maintenant cette sève artisanale des débuts. Vous
développez plusieurs domaines : de la musicologie au département religieux, en passant par
les collections historiques, de sciences humaines ou de sciences de la vie. "J'aime publier ce
que j'ai envie d'apprendre", dites-vous, et vous avez appliqué cette pensée à la lettre ; c'est
un catalogue éblouissant. On le lira plus tard comme un beau panorama du paysage
intellectuel, moral, littéraire et politique de notre époque.
Vous vous attachez à faire découvrir des auteurs étrangers merveilleux, tel votre ami Ismaïl
Kadaré, sans négliger le secteur essentiel de la littérature française contemporaine. Vous
aimez une littérature du défi, de l'insolence, de la transgression, du soulèvement, qui porte
en elle toutes les « particules élémentaires » de la modernité, une littérature qui sache
analyser les travers de notre société contemporaine, comme l'oeuvre de Michel Houellebecq
dont vous publiez le prochain roman en septembre.
Vous ne transigez pas avec la notion de liberté, vous affirmez courageusement vos choix
éditoriaux, vous n'êtes jamais autant vous-même que dans la prise de risque, dans la
résistance à la facilité et à la médiocrité. C’est plus qu’une image. C’est cette part infiniment
précieuse de vous-même dont vous faites don à tous ceux qui forment la chaîne du livre.
Premier président de l’institut « Mémoire de l'édition contemporaine », créé en 1988, vous
avez donné à l’établissement l'élan nécessaire à son rayonnement. J’ai eu la fierté de vous
nommer président de la commission d'avances sur recettes du Centre national de la
cinématographie. Là encore, vous saurez, je n’en doute pas, reconnaître et aimer des
auteurs d’un cinéma indépendant comme vous l’êtes vous-même, avec cette droiture
vigilante et offensive qui donne sa couleur à la vie, qui lui donne sa lumière. Cette lumière
des Saintes, dans le bleu des Caraïbes, pas très éloignées de Cuba, tournées vers d'autres
continents que vous aimez rejoindre, chaque année.
Etre fier de ce que l'on a réalisé, vérifier tout ce que l'on a parcouru, tous les pas que l'on a
franchis, pouvoir se tourner, avec une fierté juste, vers la mer des livres que l'on a écrits soimême
ou aidés, défendus, comme s'ils étaient les siens, aller vers le calme et la conscience
d'un devoir réalisé tout en demeurant en état d'alerte, de jeunesse, de rébellion du coeur et
de l'esprit devant toutes les injustices et les indignités du monde, c'est ce qu'on appellerait,
au fond, dans un roman, le bonheur ; ce qu'on appelle, dans l'existence, l'accomplissement.
Le vôtre, auquel j’ai plaisir à rendre aujourd’hui l’hommage de la France.
Cher Claude Durand, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui
nous sont conférés, nous vous faisons officier de la Légion d'honneur.
