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"LES FEMMES ET LES PATRONS D’ABORD" Invite : Renaud DONNEDIEU de VABRES

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : j’ai beaucoup de contraintes sur les épaules, mais je suis un être libre et c’est ma fierté d’essayer d’aller jusqu’au bout des choses, d’être maintenant apte à la violence. Paix à Jacques DERRIDA parce que voilà, c’est quelqu’un qui nous a quitté, c’est quelqu’un qui a été d’une dureté extrême vis-à-vis de moi lorsque j’ai pris mes fonctions, eh bien c’est ça la vie. Et ma liberté si vous voulez, c’est de penser ce que je veux, mais de continuer à avancer et à transmettre de l’énergie… ALEXANDRA GOLOVANOFF : Monsieur le ministre, bonjour et bienvenue.

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : Bonjour.

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Vous m’excuserez, mais ma première question est pour Catherine. Comment devient-on ministre ?

CATHERINE PEGARD : Si l’on regarde le moment de la formation du gouvernement, on croit toujours que c’est complètement par hasard, parce qu’on a devant soi des gens qui sont enroulés dans le fil de leur téléphone, à attendre de savoir s’ils vont être nommés ou pas. Et puis parfois, à minuit ils sont garde des Sceaux, et puis à 4 heures du matin ils ne sont plus que “ sous-secrétaire d’Etat aux Choux Farcis ”. Alors si on regarde tout ça, on se dit “ ça se fait dans l’improvisation la plus parfaite ”, en fait ça n’est pas ça du tout. Je crois que la formation d’un gouvernement obéit à des codes, à des règles, et que rien de tout ça ne se fait vraiment dans l’improvisation. Il  y a d’abord une part de négociations politiques, c’est une forme de cocktail, donc il y a un dosage politique, il faut être là au bon moment dans le bon dosage, ce n’est pas le cas de tout le monde. Il y a aussi la reconnaissance du travail qui a été effectué par celui que l’on va nommer…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : C’est-à-dire un peu une récompense.

CATHERINE PEGARD : Un peu une récompense, bien sûr une récompense, la récompense d’un travail qui souvent – on en reparlera – remonte à des années. Et puis je crois qu’il y a aussi la volonté de celui qui veut être ministre, je crois que… vous savez, on ne s’improvise pas homme politique, on ne s’improvise pas ministre. On veut le devenir, on veut faire de la politique, et puis parce qu’on va faire une transition sur le destin de Renaud DONNEDIEU de VABRES, alors lui il a eu aussi les bonnes fées sur son berceau, parce qu’il appartient à la promotion VOLTAIRE. Et alors dans notre petit milieu, dans le jargon on dit “ la promotion VOLTAIRE de l’ENA…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Alors VOLTAIRE, c’est une promotion à l’ENA ?

CATHERINE PEGARD : C’est aujourd’hui la promotion des ministres, il faut en être, qu’on soit de gauche ou de droite. Vous avez Renaud DONNEDIEU de VABRES, vous avez Dominique de VILLEPIN, et puis à gauche vous avez François HOLLANDE, Ségolène ROYALE. C’est la promotion phare du moment. Alors si on est méchant, on dira que c’est la promotion des quinquagénaires, de ceux qui arrivent aujourd’hui au pouvoir.

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Alors monsieur le ministre, on a relu pour vous tout CHATEAUBRIAND, non j’exagère, on a trouvé une phrase qui nous a fait penser à vous, et on voudrait vous y faire réagir : tout homme qui a été ministre le redevient, il reste sur celui qui a porté l’habit, une odeur de portefeuille qui le fait retrouver. Quand on a été ministre, est-il plus facile de le redevenir ?

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : Je ne sais pas, je crois que la première fois qu’on est nommé, c’est évidemment un moment très important. En fait par rapport à ce que vous venez de dire, il y a quelque chose ou quelqu’un que vous avez fondamentalement oublié, ce sont les citoyens, parce que je me sens l’enfant du suffrage universel, je le dis parfois comme ça sous forme d’humour, je suis l’enfant du trottoir. C’est-à-dire que si je suis aujourd’hui ministre, c’est parce que j’ai été parlementaire, parce que j’ai été élu local, et ce n’est pas mes diplômes qui me font occuper aujourd’hui cette fonction. La première fois que j’ai été nommé, c’était donc dans le 1er gouvernement de Jean-Pierre RAFFARIN, j’étais nommé ministre des Affaires européennes, et les circonstances ont été un peu cocasses dans lequel cela m’a été officiellement dit par le Premier ministre, parce que je commençais à comprendre que ça allait se faire, j’avais même eu une information très directe, et puis j’étais….

ALEXANDRA GOLOVANOFF
: Un coup de fil.

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : A l’époque de Dominique de VILLEPIN. Et puis je m’étais dit donc qu’il fallait que je rentre de ma permanence à Tours, pour être sagement à mon bureau à l’Assemblée nationale…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Prêt à réagir.

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES
: Prêt à réagir évidemment, j’étais donc dans le train…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Près du téléphone.

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : Et j’étais dans le train avec mon portable, et j’étais dans la voiture-bar où il  n’y avait pratiquement personne. Et puis j’ai le Premier ministre au téléphone, qui m’annonce qu’il m’avait choisi et qu’il allait proposer ma nomination au président de la République. Et donc vous savez dans le TGV, le téléphone… dans le bar d’abord on n’a pas tellement le droit…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Ca passe, ça ne passe pas…

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : Et deuxièmement, ça passe, ça coupe, etc…, je me suis dit que c’était une vraie catastrophe d’avoir le téléphone dans ce genre de circonstance. Et puis comme il n’y avait personne dans le wagon, je me suis retourné vers le responsable du bar, et je lui ai dit “ vous savez… certainement vous ne savez pas qui je suis ”, il m’a dit “ si, si, je suis de Tours ”, “ ah bon d’accord, eh bien voilà, on vient de m’annoncer que je suis ministre des Affaires européennes ”, donc si vous voulez bien, je ne sais pas, on va prendre un petit verre de quelque chose ”, donc vous savez ce qu’il y a dans les wagons du train, donc on a dû prendre un verre de whisky, voilà. Et donc, ça a été pour moi la première étape. Donc on ne sait jamais comment les choses vont se passer, et dans un premier temps en fait, malgré l’honneur extraordinaire, on n’est pas vraiment heureux, parce qu’on a immédiatement le sentiment… une espèce de chape de soucis qui s’abat sur vous, mais c’est un défi évidemment grisant, donc j’ai beaucoup de chances.

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Alors Catherine, Monsieur le ministre Renaud DONNEDIEU de VABRES a été nommé en 2002, après avoir été balladurien en 95, est-ce que ce n’est pas une promotion très rapide ?

CATHERINE PEGARD : Non, je crois qu’il a répondu à  cette question, il a fait tout le parcours initiatique avant. Alors après, les étiquettes balladurien, pas balladurien, il n’était pas lui-même l’emblème du balladurisme à l’époque…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : C’est dans ce sens-là ma question.

CATHERINE PEGARD : L’emblème du balladurisme, c’était le patron de son parti, c’était François LEOTARD, ce n’était pas lui. Et puis je crois que Renaud DONNEDIEU de VABRES a fait très vite le choix après de l’UMP, il en a été le porte-parole, et donc très vite il a tiré les conclusions, peut-être nous le dira-t-il, d’un échec, et il a pensé que l’union de la majorité serait ce qui pourrait faire gagner cette majorité la fois suivante. Donc, je crois qu’il a effacé très vite cette période-là, sans perdre nullement la loyauté qu’il pouvait avoir eu à l’égard d’Edouard BALLADUR dans le passé.

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES
: Il y a eu un moment très solennel pour moi, c’est un dimanche soir de janvier je crois, là pour la dernière élection présidentielle de 2002, où un certain nombre de gens qui n’étaient pas issus directement de la famille gaulliste, se sont engagés dès le 1er tour pour Jacques CHIRAC. Et ce n’était pas manœuvre, ce n’était pas comme ça des espèces de jeu d’appétit, de pouvoir, de tout ce que vous voulez. Ma famille politique c’était le rassemblement des libéraux, des chrétiens démocrates, des radicaux, cette famille avait éclaté, et donc tout le monde était un peu… comment vous dire, comme ça en phase de réflexion sur soi-même. Et donc avec d’autres, j’ai pris la décision de soutenir dès le premier tour Jacques CHIRAC à l’élection présidentielle. Vous savez, on a des parcours qui ne sont  pas liés aux ambitions conjoncturelles. Mon premier engagement politique, ça a été pour soutenir… j’étais tout jeune, j’étais étudiant, Jacques CHABAN DELMAS dans sa campagne présidentielle, parce qu’au fond le thème de la nouvelle société, la réconciliation entre la liberté individuelle et puis un système collectif ou une forme d’humanisme social semblait possible. Donc voilà, en fonction d’un certain nombre d’étapes dans sa vie, on fait des choix, des choix qu’il faut assumer dans la clarté, qui ne sont pas des choix de soupente, qui ne sont pas des petits arrangements, qui sont des moments où on fait équipe avec quelqu’un, et où… à un niveau qui est modeste, on annonce qu’on va essayer de soutenir et engager ses forces. C’est ce que j’ai fait au moment de l’élection présidentielle pour Jacques CHIRAC, j’étais parlementaire à ce moment-là.

ALEXANDRA GOLOVANOFF
: Alors si on revient à aujourd’hui, et qu’on fait référence un petit peu au sujet et à ce que dit François LEOTARD, pourquoi est-il si difficile d’être de droite et ministre de la Culture ?

CATHERINE PEGARD : Ca c’est une vieille histoire, il y a une espèce de malédiction qui pèse sur la droite… on peut dire depuis l’après-guerre peut-être, et puis renforcée par la période 68, où intellectuel de droite ça semblait totalement antinomique, parce que si vous êtes de droite vous êtes conservateur, vous êtes bourgeois, donc vous ne comprenez rien à la création, donc vous aimez l’opéra et pas le hip-hop. Tout ça c’est…

ALEXANDRA GOLOVANOFF
: C’est-à-dire, de droite on n’est pas rock’n roll.

CATHERINE PEGARD : Non, ce n’est pas rock’n roll, c’est que de droite au fond on ne comprend pas la modernité, l’évolution du monde, enfin voilà, ça c’est les stéréotypes qui sont véhiculés depuis des années. Alors en plus, je crois qu’il est honnête de dire que Jack LANG a inhibé des générations de ministre de la Culture, par la force avec laquelle il avait pris ce ministère, et donc il y a une autre époque qui s’ouvre aujourd’hui. Je crois qu’aussi tout change, mais il est vrai que le ministre de la Culture, il se doit d’être partout. Et Jack LANG, il avait réussi ce prodige étonnant, c’est qu’il donnait le sentiment d’être partout, même quand il n’était pas là. Alors je ne sais pas la leçon que peut en tirer l’actuel ministre de la Culture ou pas, mais plus sérieusement je crois qu’effectivement il y a aujourd’hui la démonstration à faire que la droite n’est pas forcément la plus bête du monde, pour reprendre une expression lointaine.

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Alors je vous propose tout de suite de regarder un petit reportage, qui fait un peu le point sur la crise des intermittents.
(…)

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Alors Renaud DONNEDIEU de VABRES, est-ce que ce dossier des intermittents est en passe d’être réglé ?

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES
: Ecoutez, je pense qu’il y a eu un travail d’écoute, de dialogue, de mesures que j’ai prises qui, dans un premier temps avaient un caractère provisoire, et puis on est maintenant en train de se coltiner la réalité pour bâtir un système définitif. Je crois qu’il y avait beaucoup de questions qui se trouvaient posées, il n’y avait pas que la question de l’indemnisation du chômage, il y avait aussi tout simplement la reconnaissance de la nature du métier d’artiste ou de technicien, dans les différents domaines qui sont très différents d’ailleurs les uns des autres, le spectacle vivant, le cinéma ou l’audiovisuel. Donc ma première attitude a été une attitude d’écoute, ce n’était pas une ruse, je pense que c’est ma manière d’être permanent parce que c’est une nécessité dans la France d’aujourd’hui, les gens ils ont besoin d’être reconnus…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Oui, ça je crois que ça a été très bien compris que vous écoutiez.

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : Et on est dans une situation un peu d’antagonisme, où ma principale préoccupation elle a été aussi que l’ensemble de mes concitoyens, qui n’était pas au fait de la réalité du métier d’artiste ou de technicien, comprenne mieux. Et dans cette période, que j’ai définie parfois d’un peu “ poujadiste ”, c’était pour moi très important d’être une sorte d’interface, et de faire en sorte que les logiques se comprennent. Donc, j’ai annoncé un certain nombre d’étapes, c’est des problèmes qui sont aujourd’hui définitivement réglés, tous ne le sont pas. Et puis au-delà de ça, plus on avance, plus on s’aperçoit que se pose le problème de l’accès dans le métier, des lieux de diffusion, du public, enfin toutes sortes de questions qui sont évidemment très importantes. Le seul rapport d’étape que je puisse dire, c’est que je crois que la confiance est à peu près établie entre nous.

ALEXANDRA GOLOVANOFF
; Et votre arrivée à ce ministère, comment vous l’avez vécu, parce que quand même on vous a traité d’une façon un peu limite, parfois sous les quolibets.

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : Oui mais vous savez, comme un immense honneur parce que c’est un lieu très particulier, parce que c’est un lieu des symboles, ce n’est pas un lieu technique au sens classique du terme…

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Ce n’est pas Bercy ou la Défense ?

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : C’est une très belle fonction, mais ce n’est pas ça, là c’est un endroit très particulier parce que, comme je le dis parfois avec humour, je ne suis pas le ministre “ des vieilles pierres et des troubadours ”, même si j’ai beaucoup d’affection pour les uns et les autres. Tout ce que je fais, je veux que ça soit au service d’une vraie cause. Un exemple, quand dans la même foulée je vais assister à un spectacle de hip-hop, que le lendemain j’ouvre un centre de spiritualité à Port-Royal, que j’accueille pour la première fois l’ensemble de la musique techno et électronique rue de Valois, quand je dis la première fois c’est que personne ne l’avait fait avant, et que le samedi qui suit, je mets à la disposition de mes concitoyens l’original de l’Edit de Nantes, ce texte extraordinaire sur la liberté religieuse, je ne suis pas une espèce de ministre en train de faire des coups, cherchant à exister, c’est pour moi le symbole tout simplement de la diversité, de la reconnaissance de l’identité de chacun. C’est aussi bien une valeur importante sur la situation intérieure française, avec les violences que l’on connaît, que sur la scène internationale. Donc c’est pour moi un lieu si vous voulez très très particulier, j’ai une chance extraordinaire d’avoir été nommé à cette fonction, pas parce que les circonstances étaient difficiles et électriques, parce que c’est un lieu symbolique.

ALEXANDRA GOLOVANOFF : Alors Catherine, ça devient un peu notre tradition, votre dernière question au ministre.

CATHERINE PEGARD : Ecoutez, j’ai lu récemment une citation de Jacques DERRIDA, le philosophe qui vient de mourir, qui m’a beaucoup intriguée, et qui disait à propos des hommes politiques : personne n’est moins libre que ces gens-Là. Alors je voulais savoir si Renaud DONNEDIEU de VABRES se sentait esclave d’une machinerie qui le dépasse un peu, comme le faisait remarquer ailleurs le même Jacques DERRIDA ?

RENAUD DONNEDIEU DE VABRES : Non, j’ai beaucoup de contraintes sur les épaules, mais je suis un être libre et c’est ma fierté d’essayer d’aller jusqu’au bout des choses, d’être maintenant apte à la violence. Paix à Jacques DERRIDA parce que voilà, c’est quelqu’un qui nous a quitté, c’est quelqu’un qui a été d’une dureté extrême vis-à-vis de moi lorsque j’ai pris mes fonctions, eh bien c’est ça la vie. Et ma liberté si vous voulez, c’est de penser ce que je veux, mais de continuer à avancer et à transmettre de l’énergie. Je pense qu’on est dans une période où il faut essayer de faire bouger un peu les lignes, et donc ma liberté c’est de croire qu’on peut les faire avancer.

ALEXANDRA GOLOVANOFF : C’est un bon mot de la fin, je vous remercie.

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