10 Ans de la Forêt des livres à Chanceaux-près-Loches
Madame,
Monseigneur,
Monsieur le Président du Conseil régional, Cher Michel Sapin,
Monsieur le Vice-Président du Conseil général, cher Jean-Yves
Couteau,
Monsieur le Maire de Chanceaux,
Monsieur l’Adjoint au Maire de Loches,
Cher Gonzague,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,
Je suis très heureux d’être parmi vous aujourd'hui, à Chanceaux-près-
Loches, pour ce beau rendez-vous littéraire et amical. Je suis d’autant
plus heureux de vous retrouver pour fêter avec vous les dix ans de La
Forêt des livres, que je n’avais pu honorer l’an dernier ce rendez-vous,
car j’étais retenu à Paris par la situation de nos journalistes otages en
Irak.
L’année dernière, c’est Charles Aznavour, invité d’honneur, qui avait
remis en mon nom, les insignes de commandeur dans l’ordre des arts
et des lettres à Gonzague Saint-Bris, le créateur et l’animateur de cette
fête pastorale, littéraire et sylvestre à nulle autre pareille. L’émotion et la
joie de nous retrouver cette année ne doivent pas nous faire oublier les
amis qui ne peuvent les partager avec nous.
Et je pense d’abord, bien sûr, à Jacques Villeret, qui était présent, ici
même, l’an dernier. Lui aussi avait ici ses racines. Je lui ai rendu
hommage le 3 février en l’église de Loches. Je pense que, de là où il
est, il nous regarde, avec son sourire, sa timidité, sa malice et son
ironie. Je suis sensible à l’hommage que vous avez tenu à lui rendre
cette année.
Je tiens aussi à partager avec vous tous, aujourd’hui, une pensée
particulière pour un autre illustre talent du pays, l’écrivain Jeanne
Bourin, disparue le 19 mars 2003, sans nous quitter, puisque son
roman culte, La Chambre des Dames, vient d’être réédité. Et vous
avez, lors de la veillée littéraire d’hier soir, communié dans la passion
de l’histoire, qu’elle n’a eu de cesse de transmettre à ses millions de
lecteurs, et qui est si vivante, en Touraine, et particulièrement ici, à
Loches, où nous avons célébré, le 2 avril dernier, le retour de « La
Dame de Beauté », Agnès Sorel.
Et puisque cette Forêt est si propice à l’évocation de la mémoire des
siècles et des forces vives de la création et de l’imagination, je suis
heureux aussi de commémorer avec vous, en cette année du centenaire
de sa mort, Jules Verne, né en aval de la Loire, le visionnaire, le semeur
de rêves, dont l’oeuvre est un univers qui demeure toujours à explorer et
à redécouvrir. Au sein de cet univers, qui est à lui seul une forêt de
livres, s’étendant depuis le centre de la Terre jusqu’au-delà des mers et
des cieux, je relève le goût de Jules Verne pour les arbres, les totems,
les frondaisons. Il y a cent deux ans, en 1903, l’une de ses oeuvres un
peu oubliée aujourd’hui, Le Village aérien, sous-titré La Grande Forêt,
invente, au coeur de l’Afrique, un peuple des arbres, qui gîte en altitude,
au sommet des tamarins.
Oui, dans le domaine enchanté de la Forêt des livres, au pays d’Alfred
de Vigny, les livres, les écrivains, les arbres et les bois font partie de
notre paysage familier, de notre histoire, de nos racines. La magnifique
exposition « De bois et d’hommes, histoire de forêts en Touraine »,
réalisée par la direction des archives départementales, que je viens de
voir au Logis royal de Loches, illustre les liens féconds tissés au fil des
siècles en Touraine, entre les hommes et les forêts, entre la culture et la
nature. Des liens politiques, économiques, qui ont rythmé la vie
quotidienne des hommes, des liens culturels, sources de contes, de
légendes, d’histoires extraordinaires, d’inspiration, d’imagination, pour
les artistes et les écrivains.
Les livres eux-mêmes, tous les livres, sont issus de la forêt. Grâce à
vous, cher Gonzague, ils y reviennent, bien vivants, avec celles et ceux
qui les ont fait naître, les auteurs, les éditeurs, et celles et ceux qui les
font vivre, les lecteurs que nous sommes, de plus en plus nombreux
chaque année, dans cette forêt où nous puisons aux racines, si solides
et si profondes de la Touraine littéraire.
Car notre patrimoine, dont nous
sommes fiers, et qui attire tant de visiteurs, est aussi littéraire. Cette
forêt d’émeraude, aux essences multiples et vigoureuses, s’épanouit
sous les hautes futaies de Rabelais, Ronsard, Descartes, Balzac,
Anatole France, Jules Romain, Henri Bergson, et de tous les auteurs
d’hier et d’aujourd’hui qui nous permettent de poursuivre, en lisant, cette
« conversation avec les plus honnêtes gens » à laquelle Descartes
assimilait la lecture. Cette magnifique manifestation prolonge en une
multitude de rameaux et de pousses, ces profondes racines. Vous
illustrez ici à merveille cette fonction essentielle de la lecture, qui est
d’inciter à vivre pleinement sa vie, et de stimuler l’esprit, comme l’écrivait
Proust : « La lecture est pour nous l’incitatrice dont les clefs magiques
nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous
n’aurions pas su pénétrer ». Oui, cette belle forêt que vous avez plantée
a grandi, cher Gonzague, dans cette belle vallée de l’Indre, à la veille de
la « rentrée littéraire », foisonnante, qui s’annonce.
Et je suis très
heureux de saluer ici les membres du jury de l’illustre Prix Renaudot, qui
ne pouvaient pas mieux reconnaître l’importance de cet événement
qu’en décidant de rendre publique, ici, la première liste de leur sélection.
Je tiens à saluer aussi tous les écrivains rassemblés dans cette Forêt où
ils sont chez eux, parmi nous, leurs lecteurs, qui partageons leurs
pensées, leurs passions, leurs plaisirs de lire et d’écrire.
Si vous êtes si nombreux à être venus aujourd'hui, c’est parce vous
saviez que vous seriez merveilleusement accueillis, pour passer des
heures sereines, lumineuses, dans un climat authentique de simplicité,
de fraternité, de complicité immédiate avec votre public, loin des
projecteurs, du tapage, des fièvres et des tensions commerciales, des
surenchères, des nécessités de la représentation, de la mise en scène
dont vous vous sentez parfois, à juste titre, les victimes. Non, tout, ici,
est chaleureux, sans fard, sans artifice. Avec une vraie passion, une
formidable énergie, autour de votre talent, dans ce territoire, qui
démontre chaque jour que le patrimoine, qui s’enrichit sans cesse de
vos créations vivantes, la culture, ne sont pas des richesses figées, mais
de véritables atouts de développement, de qualité de la vie, reconnus et
vécus par nos habitants comme par nos visiteurs, comme des éléments
clefs de l’attractivité de notre région, de notre pays.
Oui, la culture est, ici, intimement mêlée à la nature. Elle est aussi
intimement liée à la vie de cette région, à l’aménagement et au
développement du territoire.
C’est pourquoi j’ai tenu à ce que l’Etat apporte son concours à cette
manifestation, aux côtés de toutes les bonnes fées, de tous les mécènes
que Gonzague Saint-Bris a su convaincre. Il ne s’agit pas seulement
d’accompagner ou de reconnaître le succès, qui est évident, et qui s’est
affermi au fil des ans, il s’agit de faire vivre le lien fécond entre la culture
et le territoire. La Forêt des livres n’est pas seulement le fruit d’un
sortilège enchanteur de la forêt de Loches, d’une aventure romanesque
et humaine, elle est une initiative exemplaire de ce que la culture peut
faire pour rassembler les générations, les imaginations, les énergies et
les projets. Je souhaite bon anniversaire à la Forêt des livres, bonne
chance à vous tous qui aimez les livres, notre Touraine, Chanceauxprès-
Loches où il fait si bon vivre et lire ensemble !
Cher Gonzague, dans cette forêt de Chanceaux, nous nous souvenons
que les arbres donnent naissance aux livres, et nous pensons, en
regardant ces feuilles qui frémissent sous une brise imperceptible, aux
pages que les lecteurs seront heureux de tourner à l'infini. L'amour de la
terre, de cette terre que vous entendez mettre en valeur, et dont vous
vous employez à faire fructifier toutes les richesses, avec ce panache
qui n'appartient qu'à vous, cher Gonzague Saint-Bris, c'est ce qui vous
anime depuis toujours.
Nous ressentons tous ici la présence essentielle de la nature, façonnée
par les hommes. De la nature cultivée, au sens premier du terme, et
Cicéron illustrait déjà les liens entre le travail de la terre et le travail des
mots, l’agriculture et la culture, qui sont toutes deux issues du travail des
hommes, l’art aratoire et l’art oratoire.
Cher Gonzague, vous déployez ici votre énergie, votre liberté, vos
racines, votre désir de concilier, d'unir le ciel et les pages, la terre et les mots, dans toutes les animations, à la fois raffinées et champêtres,
subtiles et bucoliques, du Déjeuner sur l'herbe à la Veillée romantique.
Et ce mot de "romantique" prend ici tout son sens car on trouve partout,
dans cette Forêt des livres, cette alliance de sensibilité, d'exaltation, de
rêve, de rigueur enchantée, cet esprit auquel vous tenez tant, et que
vous incarnez vous-même, aussi bien dans vos livres que dans votre
vie. Vous mettez tout votre coeur et toute votre intelligence au service de
cette manifestation, dont le rayonnement vous doit beaucoup.
L’hommage particulier que je vous rends aujourd’hui, à l’occasion de cet
anniversaire, distingue, à côté des cultivateurs et des viticulteurs, l’un
des grands écrivains, parmi tous ceux qui nous entourent, qui labourent
les champs de l'imaginaire aujourd’hui, mais aussi le créateur,
l’animateur, l’âme d’une action exemplaire d’aménagement culturel du
territoire.
C’est pourquoi, cher Gonzague Saint-Bris, je suis particulièrement
heureux de vous remettre les insignes de Chevalier dans l'Ordre du
Mérite Agricole.
