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Remise des insignes de Commandeur dans l’ordre des arts et lettres à Lucien Attoun

Cher Lucien Attoun,

Je suis très heureux de vous accueillir rue de Valois. Vous avez
largement contribué à écrire les plus belles pages de notre théâtre
contemporain en consacrant votre vie à la découverte et à la
reconnaissance de ses auteurs. Vous êtes un artisan exemplaire, un
« passeur » inspiré, et un précurseur engagé de l’art dramatique.

Comment d'ailleurs dénouer le fil de votre vie de celui du texte théâtral
contemporain ? Vous le dites vous-même : « Aussi loin que je me
souvienne, je suis né dans le théâtre ».

Né à La Goulette, en Tunisie, vous suivez les traces de votre père, luimême
musicien, compositeur et homme de théâtre, fondateur d’une
troupe animée de la noble ambition de rapprocher les communautés
juives et musulmanes, de faire dialoguer leurs expressions artistiques et
de faire entendre l'arabe dialectal, le luth et les chants traditionnels au
sein des manifestations de la langue et de la culture françaises.

Tout jeune homme, vous arrivez à Paris, un certificat d’études littéraires
générales en poche, et si vous devenez tout d’abord professeur de
lettres – et quel professeur deviez-vous être, alliant la fougue de la
jeunesse à ce don incomparable pour la transmission qui est le vôtre ! –
c'est le théâtre qui, très vite, vous accapare tout entier.

Vos premiers terrains d'action sont le Groupe de Théâtre Antique de la
Sorbonne, puis, sous l'égide du Théâtre des Nations, le Cercle
International de la Jeune Critique, dont vous êtes successivement cofondateur,
secrétaire général et président.

Critique dramatique, vous écrivez à la revue Europe, aux Nouvelles
Littéraires, à Témoignage Chrétien, à La Quinzaine Littéraire.

Vous publiez, dans la revue Tréteaux 67, dont vous êtes co-fondateur,
des articles marquants sur le jeune théâtre. Claire Jordan, séduite par
l'acuité de votre regard, vous invite, dès cette année 1967, à participer
aux matinées qu'elle anime sur France Culture, pour y parler, justement,
des nouvelles plumes. C'est pour vous le début de 36 années de
passion radiophonique et d'un brillant et fructueux compagnonnage avec
France Culture, que vous enrichissez de votre personnalité et de vos
choix.

Le théâtre et la radio sont, dès lors, les axes majeurs de votre parcours
exemplaire.

Pour vous, la parenté entre les deux disciplines est évidente. Vous êtes, je
crois, le seul dans notre vaste paysage radiophonique et dramatique à en
avoir, avec une intuition et une créativité non pareilles, à ce point exploré
les ressources et repoussé les limites, avec la minutie d'un artisan et le
brio d'un conteur. N’avez-vous pas un jour déclaré : « Je crois que le
théâtre, et la radio plus encore, c'est raconter des histoires » ?

A la radio en réalité, cher Lucien Attoun, bien plus que « raconter des
histoires », vous n’avez cessé d’écrire de nouvelles pages de l'histoire du
théâtre contemporain.

Vous produisez, créez et collaborez en effet à de nombreuses émissions,
parmi lesquelles La Matinée des Arts du Spectacle, Les Chemins de la
Connaissance, Le Panorama Culturel de la France, Le Nouveau
Répertoire Dramatique, On commence, Mégaphonie, Profession
Spectateur, Passage du témoin. Vous apportez également votre
concours à France Inter en produisant et présentant l’émission Spot, et à
Antenne 2 pour l'émission Théâtre, théâtres.

Défricheur et découvreur dans l'âme, vous êtes sur les ondes le premier à
consacrer de longues interviews à celles et ceux qui deviendront les plus
grands noms de la scène de notre pays : Patrice Chéreau, Antoine Vitez,
Jean-Pierre Vincent, Ariane Mnouchkine et bien d’autres.

En 1970, Jean Vilar fait appel à vous pour faire entendre la voix des
auteurs contemporains au Festival d'Avignon. C'est d'abord « Le
Gueuloir », où vous inventez la notion de « mise en espace », dont on sait
combien, depuis, elle a fait école. Tous les amoureux et fidèles d'Avignon
gardent le souvenir ému de cette tentative expérimentale, dans la petite
Chapelle des Pénitents Blancs mise à votre disposition, à l'entrée de la
rue des Teinturiers, que l'animation du Festival n'avait pas encore gagnée.

C'est que, véritablement, cher Lucien Attoun, vous êtes bien l'homme des
limites à franchir et des territoires à conquérir ! D'abord ponctuelle, en
Avignon, puis itinérante à partir de 1976 et enfin permanente dès 1980 au
Jardin d'Hiver à Paris, l'aventure du « Théâtre Ouvert » que vous avez
menée, depuis le début, avec votre épouse Micheline, que je tiens
aujourd’hui à associer à l’hommage que je vous rends, n'a, depuis lors,
jamais cessé d'interroger et de nourrir la création dramatique
contemporaine. Le 1er janvier 1988, « Théâtre Ouvert » devient le premier
Centre Dramatique National installé à Paris, avec pour vocation : les
auteurs.

Depuis votre entrée en théâtre, vous avez su poser la question essentielle
: « Que peut-on faire pour la nouvelle création dramatique et les auteurs
contemporains ? ». Vous avez su inventer de nouvelles façons d’y
répondre : « Théâtre ouvert », c’est aussi cette collection que vous créez
puis dirigez chez Stock à partir de 1970, et qui porte haut la bannière de la
nouvelle aventure que vous poursuivez en 1980 avec les « Tapuscrits ».

Une aventure, ou plutôt une exploration qui vous a permis de révéler les
plus puissantes et les plus neuves des écritures dramatiques de la fin du
XXe et du début du XXIe siècles, celles de Bernard-Marie Koltès, Louis
Calaferte, Serge Rezvani, Jean-Luc Lagarce, Jean-Claude Grumberg,
Jean-Paul Wenzel, Philippe Minyana, Michel Vinaver, Eugène Durif, Christine Angot, François Bon, Laurent Gaudé, Daniel Danis et tant
d’autres encore.

Oui, vous êtes un découvreur passionné, un visionnaire inspiré et un
amoureux de la plume et de la scène. Votre engagement exemplaire aux
côtés de nos plus grands auteurs contemporains, votre enthousiasme et
votre courage dans la défense des nouvelles écritures, des nouveaux
génies du verbe que vous avez su déceler et révéler, ont largement
contribué à écrire l’histoire du théâtre de notre temps.

Cher Lucien Attoun, au nom de la République, nous vous faisons
Commandeur dans l'Ordre des Arts et des Lettres.

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