Remise des insignes d’Officier dans l’ordre des arts et des lettres à Monsieur Denis Mollat
Cher Denis Mollat,
Je suis particulièrement heureux de vous honorer ici, dans ce salon Albert Mollat, qui porte le
nom de votre illustre arrière grand-père, fondateur, il y a maintenant cent dix ans, de ce
temple de la culture et de l’amour des livres que vous dirigez aujourd’hui d’une main de
maître. Montaigne et Montesquieu ont concouru à la gloire de Bordeaux, vous leur assurez
l’éternité, à eux et à tous les écrivains, penseurs, philosophes, hommes de lettres qui
peuplent votre incroyable librairie, la première de France. Vous exercez, cher Denis Mollat,
l’un des plus beaux métiers du monde et vous l’exercez avec énormément de talent,
d’énergie et d’intelligence.
Depuis quatre générations, votre famille s’est dévouée corps et âme à votre librairie, et l’a
élevée au rang de véritable institution, tant au niveau régional que national.
Et pourtant, vous vous destiniez à une toute autre carrière, puisque, après vos études à
Talence puis à Bordeaux, vous obtenez le diplôme de docteur d’Etat en médecine. En 1982,
vous vous écartez de la science des corps pour vous dévouer aux sciences de l’âme, en
vous lançant dans la prestigieuse entreprise familiale. « Je me considère comme un élément
greffé sur une profession », avez-vous déclaré il y a peu. Puissent toutes les greffes prendre
aussi bien que la vôtre !
Votre arrivée à la tête de la librairie en 1989 marque un tournant
fondamental : vous vous attachez, avec tout le succès que l’on connaît, à faire de ce temple
des lettres un « résonateur de ce qui se passe dans la vie », pour reprendre vos propres
mots.
Vous refusez de faire de la librairie un monde clos, exclusivement réservé aux érudits, et
vous vous efforcez de l’ouvrir sur le monde et d’attirer chaque jour de nouveaux lecteurs. Il
vous plaît de dire « qu’il faut dédramatiser la librairie ». Pour attirer ceux que vos vitrines
pourraient intimider, vous ne ménagez pas vos efforts et faites preuve d’une inventivité
exceptionnelle : vous nouez des partenariats avec des musées, avec des associations
culturelles, vous lancez le concept des « siestes musicales », en installant des chaises
longues dans la librairie, vous créez également l’heure du conte pour enfants. Pour résonner
encore plus au son de ce monde qui vous inspire et vous fascine, vous propulsez la librairie
dans le XXIe siècle en lançant le site internet Mollat.com, « la plus réelle des librairies
virtuelles ».
Mais vous refusez de verser dans une logique purement commerciale : la librairie Mollat est,
et restera, nous le souhaitons tous, et vous le premier, le rendez-vous des amoureux de la
littérature. Vos cinquante-cinq libraires – et non vendeurs, vous y mettez un point d’honneur
– sont réputés pour la qualité de leurs conseils et votre magasin pour la chaleur de son
accueil, mais aussi pour les quelque 140 000 titres qu’il propose.
Vous distillez un savant mélange de marketing de pointe et d’érudition, de best sellers et de
livres rares. Christine de Rivoyre, romancière née ici-même, à Bordeaux, raconte qu’elle a
finit par découvrir dans vos innombrables rayons un chef d’oeuvre introuvable à Paris et
qu’elle pensait perdu. Pour combler les amoureux des beaux livres, vous créez la Galerie
Mollat, lieu dédié aux livres d’artistes, aux estampes et aux gravures, au coeur de votre
magasin. Esprit curieux, avide et gourmand, vous dégustez la littérature comme vous
appréciez le bon vin : puisqu’à l’Académie du vin de Bordeaux, dont vous êtes membre, vous
mêlez art des mots et art de vivre.
Vous auriez pu vous contenter de vos lauriers de libraire, mais vous y avez ajouté le succès
de vos activités d’éditeur en 1990, en publiant notamment le fac-similé de L’Esprit des Lois
et de nombreux titres consacrés à l’histoire et à cette ville que vous adorez, et à laquelle
vous avez tant donné.
Vous avez beaucoup donné à Bordeaux, mais vous avez aussi offert énormément à notre
pays, en acceptant des responsabilités nationales. C’est ainsi qu’en 2003, vous succédez à
Charles-Henri Flammarion comme président du Cercle de la Librairie, où votre énergie fait
merveille. La profession peut à juste titre se féliciter des développements importants que
vous souhaitez apporter à la base Electre et de la création du Fonds de soutien à
l’informatisation de la Librairie si joliment dénommé « PISTIL ».
Parce que vous avez compris que l’on ne partage pas la culture en l’abaissant, parce que
vous avez compris que tous les Français ont droit à une littérature de qualité, vous incarnez
aujourd’hui l’image du libraire et de l’éditeur passionné et moderne, qui fait vivre, vibrer,
palpiter le coeur de sa ville et amène chaque jour de nouveaux citoyens à devenir lecteurs.
Vous incarnez la figure de l’honnête homme, de notre temps, dans la grande tradition de
notre cher Montaigne.
Cher Denis Mollat, au nom de la République, nous vous faisons officier dans l’ordre des Arts
et des Lettres.
