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Remise des insignes de Chevalier dans l'ordre national de la Légion d'honneur à Claude Moliterni

Cher Claude Moliterni,

Je suis très heureux de vous distinguer ce soir. Ancien élève de l’école des Chartes, vous
auriez pu exercer votre curiosité universelle, votre soif de connaissances et de découvertes,
en explorant les archives et les mondes du passé.

Votre savoir encyclopédique, votre passion de la recherche et votre goût de l’exploration,
vous l’avez, pour notre plus grand bonheur de lecteur, porté aussi loin qu’il est possible, en
nous ouvrant les portes des mondes nouveaux de la bande dessinée, qui vous doit d'être,
aujourd'hui, considérée comme un art à part entière, le neuvième, dit-on, sans doute, mais
assurément l'un des plus stimulants et des plus vivants de notre temps.

Avant d’entrer dans ce monde fascinant, vous avez publié pas moins d’une centaine de
romans policiers et d’espionnage sous pseudonyme : Eric Cartier, Cehem, Olivier Fontaine,
Karl Von Kraft, Frank Sauvage, Marc Jourdan, Yves Sainclair. On vous doit notamment les
aventures de L’inspecteur Vitos et du Furet, sous le pseudonyme d’Eric Cartier.

Vous vous êtes aussi consacré à l’écriture de pièces radiophoniques, pour des émissions
comme Allô Police et Les Auditeurs mènent l’enquête. Vous avez aussi conçu et réalisé des
disques, dont les Mémoires du Général de Gaulle avec Jean-Louis Barrault, ainsi qu’une
Histoire de la musique en dix albums.

Et sans doute, est-ce votre talent de défricheur, mais aussi votre esprit pionnier, qui vous
amènent à vous intéresser et à faire connaître la bande dessinée, à une époque, c’était il y a
une quarantaine d’années, où l’on n'avait pas pour elle le même respect, la même admiration
qu’aujourd’hui. Ce n'était, tout au plus, qu'un "genre", à peine admis dans le catalogue des
divertissements, un lieu, plus tout à fait secret, mais encore enfantin, de lecture, de plaisir de
moins en moins solitaire et de plus en plus partagé. C'est vous qui l'avez fait sortir de son
périmètre restreint et ludique. C’est vous qui lui avez donné le rayonnement et l'importance
qu'elle méritait dans nos esprits et dans nos coeurs.

Il fallait, il y a encore quelques années, non seulement qu'elle soit lue, mais surtout qu’elle
soit vue.

Vous avez organisé tant d'expositions et de manifestations, pour témoigner de ses
richesses, de sa diversité, de sa créativité. Personne n'a oublié la célèbre exposition
fondatrice " Bande dessinée et figuration narrative " que vous avez conçue avec Pierre
Couperie, dès 1967, au musée des Arts décoratifs de Paris.

Vous créez ensuite la société française de BD, qui a joué un rôle capital, pour encourager
l'unité de la création dans ce domaine, sa promotion et sa visibilité.

Vous êtes parmi les trois fondateurs du salon international de la bande dessinée
d'Angoulême : c'était, en 1974, une ébauche de rêve ; c'est, aujourd'hui, une référence
mondiale, un phare de la BD française et francophone, où j’ai eu le plaisir de me rendre en
janvier dernier, avant de vous retrouver ici, rue de Valois, le 31 mai dernier, pour la Fête de
la BD. Quant au salon international de Lucca, il vous doit son prestige et sa vitalité.

Oui, vous êtes l’honneur de la bande dessinée, parce que vous l’avez fait connaître au plus
large public. Vous lui avez donné sa place dans la société et l'histoire de la lecture. Comme
tout art en prise sur la société d’aujourd’hui, elle suscite des mouvements, des
commentaires, des analyses, mais c'est vous qui, en créant, dès 1966, Phénix, une revue
d'études sur la bande dessinée, en avez fait une matière à réflexion, un symbole éblouissant
de l'univers, un vecteur essentiel d'interprétation du monde.

La bande dessinée a une histoire, désormais. En réalisant, notamment, L'Histoire mondiale
de la Bande dessinée, non seulement vous démontrez l'évolution de cet art, mais vous
amenez à la lumière des sources d'imaginaire que l'on ne soupçonnait pas. Ainsi, la bande
dessinée arabe ou chinoise nous est, grâce à vous, devenue plus familière.

" Les aventures de la bande dessinée" : oui, vous les avez suivies au plus près, parce que
vous les avez vécues vous-même.

Vous êtes en effet un admirable scénariste, plein d'humour, de souplesse, de gravité, de
souci endiablé du monde. Tous les ouvrages auxquels vous avez travaillé sont merveilleux :
il suffit simplement de rappeler Scarlett Dream, Agar, Taar le Rebelle, mais aussi, Pas de
Sida pour Miss Poireau, et tous les épisodes de la série d'animation Les ailes du dragon.

Car vous êtes un grand artiste, un vrai créateur, vous avez traversé l'intérieur de la bande
dessinée. Vous avez travaillé en son coeur. Mais sans doute parce que vous êtes un homme
éminemment généreux, vous ne vous êtes jamais laissé fasciner par votre propre création.

Vous vous êtes sans cesse engagé à faire connaître le talent des autres, et cela, toute votre
vie, comme si seul comptait pour vous le dévouement à la Bande dessinée.

Et c'est pour cet amour que vous lui portez, que vous avez prouvé, pour lequel vous avez
lutté et que vous nous faites partager, que j'ai le plaisir de vous rendre hommage aujourd’hui.

Claude Moliterni, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous
sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d'honneur.

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