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Hommage à Philippe Léotard à Fréjus

Monsieur le Ministre, Cher François,

Monsieur le Maire,

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Depuis plus de deux mille ans, le théâtre romain de cette ville à la généalogie enchantée,
fondée, dit-on, par Jules César, est un temple de l’éloquence, de la parole, du verbe haut et
chaud qui s’épanouit à la lumière de la Mère Méditerranée.

Aussi est-ce un dieu de l’antiquité que je voudrais invoquer en cet instant : Harpocrate, le dieu
du silence. Honoré en Grèce et à Rome, placé à l’entrée des temples, il tient l’index sur la
bouche, pour recommander le silence et la discrétion. La chouette, symbole de la nuit, se tient
au pied de sa statue. Parmi les arbres, le pêcher lui est particulièrement consacré, parce que,
dit Plutarque, la feuille du pêcher a la forme d’une langue, et son fruit celle du coeur :
emblème du parfait accord qui doit exister entre la langue et le coeur.

Eh bien, c’est avec le coeur que je veux vous dire quelques mots, devant le buste de Philippe,
ton frère, dans cette ville aimée. Certainement pas pour prononcer une oraison funèbre !

Bossuet l’avouait déjà : « nous ne pouvons rien pour la gloire des âmes extraordinaires…
leurs seules actions les peuvent louer, toute autre louange languit auprès des grands noms ».

Mais pour vous dire mon émotion.

Emotion de prendre la parole après toi, François. Lorsque je travaillais à tes côtés, au
ministère de la culture et de la communication, combien de fois n’as-tu pas souffert de ne pas
pouvoir écarter le silence du coeur et le recueillement simple, pour devoir céder au devoir de
la « parole d’Etat », quand le ministre « doit » parler ? Et pourtant, ton éloquence est
nonpareille.

Dans le livre où tu as voulu faire partager ton expérience de ce beau ministère, Culture, les
chemins de la liberté, tu ajoutes ces mots que ton frère, l’acteur, le poète, le chanteur, aurait
pu faire rouler de sa voix « râpe et scie » : « Mais qui s’est tu exactement ? »

Et tu cites ce beau vers d’Hölderlin : « nous ne sommes rien, c’est ce que nous cherchons qui
est tout ».

Aujourd’hui, sous le soleil de Fréjus, ce n’est pas ton successeur qui parle, c’est l’ami. Et
l’ami cherche ton frère.

Ton frère ne cherchait pas les honneurs.

Ton frère avait le culte de l’Amitié. Une amitié exigeante et rare.

Ton successeur doit faire preuve d’humilité.

Ton ami sait que tu comprendras sa pudeur.

Que puis-je ajouter à l’hommage vibrant que tu viens de rendre à Philippe, ton frère, pour dire
mon respect, pour honorer sa mémoire ?

Pour tenter d’être fidèle à l’une de ses plus belles qualités, la générosité, je veux simplement
vous faire partager deux de ses textes que j’aime.

Philippe Léotard, notre frère en humanité, n’est pas mort. Il nous a quitté. La magie de ses
mots demeure. Il nous l’a donnée en partage. Elle nous appartient à tous, désormais.

J’ai donc choisi un texte en prose, extrait de La clinique de la raison close (Les Belles Lettres
– 1997)

« Je n’ai jamais pu faire que mes mains se croisent, sans que mes doigts se perdent.

Parfois… Soudain… L’instant est comme un coeur ivre de jeune fille, une tiédeur de cuisses
sous la soie, un son tendre de bois, même froid, contre la brûlure des pierres, ou la fraîcheur
des robes associées au feu, aux parfums qui s’absentent, aux cheveux qui caressent des
épaules innocentes, ou seulement coupables d’oublis frissonnants…

… Ou ces interminables fuites du Temps, qui s’efforcent, à notre place, de séduire sans dire,
comme un été…

Je comprends la vocation tardive de l’enfance.

Bien sûr ! On doit tout mettre entre toutes les mains ! Serrer ! Oui ! Et aussi, étreindre la
lumière, en exciter la nuit, la baiser, la frotter jusqu’à l’incandescence indécente, lui donner
faim, multiplier des pains, longs, longs comme les jours sans crime.
Saler, sans le salir, le sang de la Source. »

Et l’un des poèmes de Pas un jour sans une ligne (Les Belles Lettres – 1992)

« Brave Blue World »

« Et si la Nature était bleue,
Et les forêts faites de ciel,
Sur les plages de l’horizon,
On aurait toujours les yeux
Remplis de lointains et de Vosges,
De Voix lactées, d’étoiles bées,
Sous nos paupières closes,
Et d’autres dieux, d’autres démons,
Professionnellement profonds,
Comme la gorge d’un Mystère,
Et des Barbares vieux,
Et des Don Juan veufs,
Pourquoi pas : des tabliers neufs,
Pour étudiantes militaires,
Aux joues de flamme,
Au cul de feu,
Aux airs de baptême,
Fuyant les matins blêmes,
Les onctions extrêmes,
N’aimant des mots que les poèmes,
De la vie, que le bleu
De son Jeu…
Et si la nature était noire,
Comme une orange sans espoir,
Sans Gagarine,
Sans Eluard… »

Je vous remercie.

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