Ne contemplez pas la France de loin et de haut, Nicolas Baverez !
22 septembre 2003Faire du Jospin, du géométrique, du décalé du terrain, de l’incantatoire sans lendemain, c’est cela qui fait s’abstenir ou choisir les extrêmes… La mode est aux “rugueux” !
Dénoncer, critiquer, apostropher, jouer contre son camp sont des recettes classiques et habituelles de la réussite et du vedettariat. Avec en prime maintenant la délation…qui vient de faire son apparition !
Parfois certains auteurs y ajoutent la calomnie et le sensationnel, flirtant avec un populisme à la mode où le désir de choquer est plus fort que celui d’informer, où la volonté de contester l’ordonnancement de notre République et de notre système public est plus facile que celle de le faire évoluer avec mesure et intelligence.
Ces auteurs alimentent les rangs déjà bien trop importants des extrêmes, de gauche comme de droite, qui mobilisent sur le dégoût et les peurs inconscientes des Français.
Il faut reconnaître au livre de Nicolas Baverez d’avoir évité ces écueils.
Mais force est aussi de constater qu’il n’a pas évité un autre récif qui est celui de l’incantation et de l’auto-flagellation, toutes deux stériles et inutiles.
Il agite ainsi le chiffon rouge du déclin brandi maintes et maintes fois en d’autres temps. La France “fout le camp” entendions-nous des néo-conservateurs incapables de s’adapter à un monde moderne.
L’apologie du déclin est un thème récurrent de la littérature politique ; c’est peut-être au fond comme le dirait Nietzsche, la morale de l’impuissant, l’expression du ressentiment, d’une certaine aigreur.
Le livre de Nicolas Baverez “la France qui tombe” est intellectuellement brillant, mais politiquement erroné. Et totalement partial, tant la charge est violente.
“ Les vents empêchent les eaux du lac de pourrir” disait Thucydide ! Il est donc toujours légitime et revigorant d’être confronté à l’oxygène pur qui décape l’esprit et cingle le visage. Ouvrir et nourrir un débat est toujours vivifiant.
Mais trop de virulence tue, à un certain stade, l’efficacité de la démarche…
L’auteur a cru prendre sa plume pour une épée mais sa critique relève davantage de la hache que du fleuret.
Il n’est pas besoin d’invoquer un pseudo déclin de la France pour considérer que l’Etat doit se réformer pour être plus efficace et moins coûteux, pour constater que notre économie ne crée pas durablement assez de richesses et d’emplois, pour considérer que l’attractivité de notre territoire n’est pas suffisante, pour s’alerter du vieillissement de notre population, pour rendre au secteur privé des entreprises qui n’auraient jamais dû le quitter en1982.
L’hymne à l’action et à la réforme, n’en déplaise à Nicolas Baverez, c’est le nôtre, nous qui, face au défaitisme contemplatif de certains, sommes jour après jour au contact des réalités dans les permanences de quartier, dans la rue, confrontés au scepticisme, à la vraie détresse humaine et parfois à l’agressivité de nos concitoyens.
Mais sans faire de triomphalisme prématuré les choses changent : Au “ tenez-bon” du clin d’œil complice d’il y a quelques mois (avant la réforme des retraites), succède maintenant “continuez ! nous sommes avec vous”, sans oublier le “faites vite”…
Ces encouragements ne sont pas suffisamment légions pour nous abstraire de l’obligation de convaincre. C’est même un préalable absolu à toute décision, si on veut qu’elle puisse résister à l’avalanche de contradictions et de coups de boutoir corporatistes.
Cette dimension de l’action politique quotidienne, réelle, échappe totalement à l’auteur de “la France qui tombe”. De même que lui est étranger le souci de véritablement entraîner vers un objectif, en se donnant les moyens d’être précis, concret, proche. Attentif à chacun. Résolu à faire marcher le plus possible au même rythme tout un peuple.
Faire du Jospin, du “géométrique”, du décalé du terrain, de l’incantatoire sans lendemain, c’est cela qui fait s’abstenir ou choisir les extrêmes…
Oui, vous avez raison Nicolas Baverez d’insister sur le 21 avril 2002, où plus d’un Français sur deux a choisi de faire grève ou d’entrer en rupture.
Mais pour sortir de cette ornière, vous êtes aussi pédagogue que la personne qui dirait la veille d’un examen ou d’un concours au candidat : la barre est trop haute, renoncez sans livrer la bataille ! Vous savez que la clé de la reprise, c’est la confiance des ménages, la foi en l’avenir. Alors pourquoi alimenter la crainte et créer artificiellement le catastrophisme ?
Les Français sont plus intelligents que vous ne le pensez, même s’ils sont prompts à la révolte ou enclins au conformisme douillet et conservateur.
La polémique politique peut être un art, supposer beaucoup de talent littéraire et vous n’en manquez pas. A César ce qui est à César !
Mais être un chef politique, un amiral à la passerelle, qui scrute l’horizon, évite les écueils, donne le cap et règle l’allure, implique d’être un stratège et un être humain. De sortir des lambris, quels qu’ils soient, où l’air ne se renouvelle guère pour tout simplement aller à la rencontre de son prochain.
Afin de mesurer avec précision les priorités, les urgences et de définir une méthode pour parvenir à de vrais résultats.
Oui, l’air du temps est électrique. Vous avez raison de parler de chaos, d’une rupture dans la vie internationale et nationale.
Vous seriez dans votre droit de nous secouer, de nous réveiller, de nous provoquer même, si nous étions endormis, sourds, aveugles.
Mais, les craquements du monde extérieur et de la vie dans nos immeubles et nos écoles, nous les recevons 5 sur 5. Et cela nous mobilise beaucoup plus que vous l’imaginez.
L’équation à résoudre est davantage d’aménager la faible marge de manœuvre budgétaire dont nous disposons, que de rendre des arbitrages idéologiques pour tracer un cap qui a été déjà fixé afin de moderniser notre économie, notre organisation territoriale, nos retraites, notre éducation nationale, notre sécurité extérieure et intérieure…
Vous auriez dû écrire votre plaidoyer des années auparavant pour alerter Lionel Jospin sur des graves erreurs qu’il commettait en “plombant” la croissance de mesures contre performantes. Vous l’auriez mis face à sa grave responsabilité dans le recul de notre pays, car c’est bien plus d’un recul dont il s’agit que d’un effondrement de la France.
Contre la torpeur, la facilité, la démagogie issues de la gauche socialiste – que vous semblez avoir totalement disculpée – nous avons le courage de la vérité et de l’appel à la responsabilité individuelle.
Au moment de la réforme des retraites – dont il faudra, certes, parfaire le financement – nous avons opéré un changement total de perspective, une vraie révolution culturelle !
Nous avons dit tout simplement la vérité aux Français, c’est à dire : “pour avoir presque autant, il faut travailler plus longtemps” ; c’est le contraire absolu de la logique démagogique des 35 heures et du “on rase gratis”…
Nous faisons confiance aux Français, mais nous cherchons à les mobiliser : à leur faire comprendre que c’est l’effort, l’engagement, l’application de chacun qui fera de notre pays une grande puissance. Une nation où se retrouvent et se conjuguent enfin harmonieusement le respect absolu de la liberté de la personne et la mise en œuvre des règles et principes nécessaires à la vie en société.
Nous n’avons plus peur d’interdire et nous n’avons pas non plus peur de consacrer les droits de l’homme et du citoyen, la liberté de chacun à vivre sa vie.
Nous n’avons pas eu non plus peur de dire haut et fort à la face du monde que dans un monde dangereux, où prolifèrent les nouvelles menaces terroristes, le droit n’est pas un détour, une manœuvre, mais un impératif pour sauver tant qu’il est encore temps la paix.
Où étiez-vous Monsieur Baverez en ce vendredi de février où Dominique de Villepin à New York à l’ONU a trouvé les mots simples mais forts qui ont retenti dans l’ensemble des opinions publiques du monde comme une belle maxime française ?
Où étiez-vous cet été pour oser parler de “vague sentimentalisme humanitaire” en expliquant même que “la véritable corruption d’un système politique intervient lorsque l’action est évincée par la communication, que la compassion se substitue à la décision” ?
Pour que la France et les Français réussissent dans cet univers dangereux et dur, nous n’avons pas besoin de faux prophètes apocalyptiques.
Chacun a parfaitement compris les risques et les dangers de la paralysie, de la lâcheté, de l’immobilisme.
Nous avons besoin d’une équipe au grand complet, à tous les postes de combat. Résolue et généreuse. Ouverte et volontaire.
Ne vous trompez ni de cible, ni de cap. Aidez-nous à mettre tout le charbon nécessaire dans la chaudière pour faire avancer le navire.
Ce n’est pas en croyant contempler et en caricaturant le déclin français, la panne de volonté et de clairvoyance de notre pays, que vous serez un artisan du redressement.
Vivez avec chacun de nous la réforme, le débat, la discussion, le contact simple et direct, la difficulté à comprendre puis à agir.
Votre talent que chacun reconnaît sera transfiguré.
Au lieu d’être un venin destructeur, il sera un fer de lance et un aiguillon toujours salutaires.
Nous n’avons pas besoin de chantres du déclin, mais de bâtisseurs de rêves fondés et construits sur les exigences de la réalité.
Bienvenue à bord pour écrire de nouvelles pages qui rassembleront positivement les Français. Enfin !
PS: Comme je ne voudrais pas être taxé de censure ou de solidarité hagiographique en faveur du Président de la République, du Premier Ministre ou du Ministre des Affaires Etrangères, voici quelques saillies parmi les plus brutales ! A vous de juger librement :
« Cet immobilisme politique, économique et social, mais aussi intellectuel et moral, plonge désormais la France dans le déclin. L’autisme d’une classe politique rivée aux modèles des années 1960 et 1970 a entretenu le désarroi des citoyens jusqu’à transformer l’accélération de l’histoire en déclassement de la nation »
« Le mandat réformateur impératif donné par les Français est resté au stade du service minimum ».
« Le gouvernement ne dirige pas la politique de la nation mais fonctionne comme une cellule de soutien psychologique, aussi prompte à entrer en empathie avec les victimes de son incurie que réticente à envisager tout remède à leur situation ».
« La France a choisi d’ignorer la grande transformation du XXIè siècle, en cultivant le statu quo et la rigidité. Ce déni débouche sur une position qui oscille entre l’opposition frontale et l’abstention, interdisant toute proposition positive pour se cantonner à la dénonciation où à la négation ».
« La France évolue à contre-courant du monde. La géopolitique du chaos impose de la part des démocraties à la fois une réponse commune aux nouveaux risques et un principe de coordination afin de freiner l’emballement des tensions et de la balkanisation de la planète. Or la diplomatie française a entrepris de démultiplier la fracture de l’Occident et de dupliquer l’unilatéralisme américain à l’échelle de l’Europe, notamment pas l’admonestation hautaine des nouvelles démocraties ».
« La France court aujourd’hui un risque de marginalisation en Europe et dans le monde d’autant plus grand qu’elle maintient un discours de la puissance déconnecté de ses moyens d’influence et d’actions réels. »
« Elle a pensé la chute du mur en 1989 puis les attentats du 11 septembre 2001 non comme des évènements révolutionnaires qui changeaient le monde, mais comme la continuation de la géopolitique du XXè siècle, avec l’URSS en moins et Ben Laden en plus ».
« La crise irakienne a cristallisé les contradictions de la diplomatie française, dont l’action est tout entière contenue dans le slogan « beaucoup de bruit pour rien ».
« Pour avoir cédé à la passion, la diplomatie française sort exsangue du duel lancé aux Etats-Unis à propos de l’Irak, tout comme elle s’est couverte de ridicule en se lançant dans une expédition barbouzarde avortée au cœur de l’Amazonie pour libérer Ingrid Betancourt, prisonnière des FARC en Colombie ».
« Paris vaut bien une messe, avait tranché Henri IV en acceptant de se convertir au catholicisme pour accéder au trône de France ; “Evian vaut bien une résolution de l’ONU” a dû se résoudre à conclure Jacques Chirac en s’alignant sur la proposition américaine au sein du Conseil de Sécurité, lors de l’examen de la résolution 1483 ».
« En Europe, la France a aussi brillamment compromis deux décennies de patients progrès en matière de politique extérieure et de sécurité Commune en faisant éclater l’Union en deux blocs autour de la réactivation du clivage atlantique. Elle a aussi dégagé un voie royale à la diplomatie britannique ».
« Il reste très difficile de plaider de manière convaincante contre la guerre, quand on ne dispose plus des moyens à le faire. Aussi la France illustre-t-elle aujourd’hui la maxime d’Elie Halévy selon laquelle « sans la menace de la force armée, la diplomatie n’est que jappements de roquet » !
« Au lieu d’expliquer la situation réelle de la France , de favoriser la prise de conscience des citoyens pour les convaincre de la nécessité du changement, l’essentiel du discours politique a été consacré à l’éloge de l’immobilisme au nom de l’excellence de l’exception française. La préférence pour la démagogie est la chose la mieux partagée entre majorité et opposition, quelle que soit la configuration ».
« Le seul service minimum qui fonctionne est celui de l’action gouvernementale. En réalité le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin n’est pas celui de la France d’en bas mais bien celui de « la France qui tombe » ».
« La rétroaction du politique dans la démagogie et la communication, au triple détriment du projet, de la pédagogie et de l’action, jointe à la montée de l’individualisme, provoque un formidable appel d’air dans lequel s’engouffrent l’extrémisme politique et la nihilisme social».
« Au gouvernement, comme dans l’opposition, chacun doit désormais choisir son camp : soit la thérapie de choc pour moderniser le pays à marche forcée, en prenant le risque d’affronter les corporatismes, soit la poursuite d’un déclin pas si tranquille, car débouchant inéluctablement sur une nouvelle progression, voire l’accession au pouvoir, de l’extrême droite, avec pour pendant la radicalisation accélérée de la violence sociale. »
