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Tours – Restera-t-elle à gauche ? par Romain Rosso

Elu en 1995 grâce à la division de la droite, Jean Germain affrontera en 2001 une opposition unie. Mais le sortant ne sera pas si facile à déloger…

Ponctuel, il vous attend à l’heure dite, derrière la porte de sa petite maison de ville. Costume gris clair, cravate rose à motifs et boutons de manchette dorés, il vous conduit ensuite d’un pas lent vers la bibliothèque, où doit se dérouler l’entretien qu’il a bien voulu accorder à l’Express. Cela lui rappelle des souvenirs, qu’il vous narre avant toute chose, ressortant un vieux numéro de l’hebdomadaire où il est en couverture. A haute voix, il relit même quelques paragraphes de l’éditorial que lui avait consacré Jean-Jacques Servan-Schreiber, alors directeur de la rédaction. C’était en 1973. La grande époque où, ministre du Commerce et de l’Artisanat, il imposa une loi qui porte encore son nom. C’était juste avant sa candidature inoubliable à la présidence de la République.

A 80 ans, Jean Royer n’a pas changé. Fidèle à lui-même, l’ancien instituteur, hussard noir de la République aux yeux perçants et à la voix grave, ne déroge pas à ses principes. « Ce n’est pas mon rôle de commenter les enjeux de la droite ou de la gauche », dit-il en préambule. Seuls les intérêts de la cité, dont il fut le premier magistrat pendant trente-six ans, intéressent ce gaulliste intransigeant et farouchement indépendant : « Je voudrais laisser l’image d’un maire bâtisseur. Avec l’ensemble des forces vives de la ville, nous lui avons donné un rang en France. » Alors, il évoque ses expériences passées, livre ses réflexions sur la densification, le bruit et la pollution dans les villes, glisse son antienne sur la « décadence sociale » qui, d’après lui, gangrène la « civilisation ». Quand il aborde, enfin, son engagement personnel pour Tours, une tristesse contenue envahit tout à coup le vieil homme. Douloureusement, un demi-siècle d’histoire tourangelle se referme.

Malgré le respect dont ils font preuve à l’égard de leur ancien maire, les Tourangeaux, eux, ont déjà tourné la page. Pour la première fois depuis 1959, les prochaines élections municipales se feront sans Jean Royer. Battu en 1995 à cause du maintien au second tour de son ancien premier adjoint, Michel Trochu, il a cédé son fauteuil à son habituel concurrent, le socialiste Jean Germain. Or un débat agite les états-majors politiques, qui ont placé la cité et ses 132 000 habitants dans leurs viseurs. La « capitale » de la Touraine est en effet l’une des rares villes que la droite espère reconquérir en mars 2001. Pour effacer le mauvais souvenir de 1995, elle a fait l’union derrière le député de la 1ère circonscription d’Indre et Loire – qui recouvre presque toute la ville – l’UDF Renaud Donnedieu de Vabres.

L’équation se révèle cependant plus complexe qu’il n’y paraît. Sous prétexte qu’elle s’est donnée si longtemps à Royer, personnage réactionnaire mais atypique, Tours est-elle une ville de droite ? A y regarder de plus près, rien n’est moins sûr. « L’Histoire plaide le contraire, explique un connaisseur de la vie locale. Depuis Camille Chautemps, Tours a toujours eu un fond radical-socialiste et franc-maçon. Royer lui-même, dont les choix, clairement à droite, à l’Assemblée Nationale étaient pourtant connus, se faisait élire sur des programmes sociaux. Sa véritable assise était populaire. » La fascination des Tourangeaux pour son prestige était très perceptible dans les nouveaux quartiers qu’il avait érigés, où résident nombre d’ouvriers et d’employés. Réélu tous les six ans dès le premier tour, l’édile lançait, à chaque mandat, un programme de grands travaux urbains, posant, sur ses affiches de campagne, juché sur un bulldozer ou la main tendue vers une maquette. Comment cet électorat va-t-il se reclasser ?

En 1995, Jacques Chirac a devancé Lionel Jospin, mais de peu. Auparavant, Tours votait majoritairement pour François Mitterrand. Or, depuis sa victoire municipale, la gauche ne cesse de gagner des positions dans la ville – où elle détient quatre des sept cantons – le département et la région, qu’elle contrôle depuis 1998. Si bien qu’il sera difficile de déloger le nouveau « roi Jean » – Germain – du grandiose palais municipal, édifié par l’architecte Victor Laloux entre 1897 et 1903.

La première raison est d’ordre psychologique. Vainqueur par surprise – lui-même, dit-on, ne s’y attendait pas – l’actuel tenant du titre bénéficie d’une image aux antipodes de celle de son illustre, mais austère, prédécesseur. A la fin de son mandat, « Jean Royer le bâtisseur » était devenu le symbole de l’autocratie et de l’incommunicabilité. N’écoutant que lui, il commit de graves erreurs de gestion, endettant la ville plus que de raison. Fils d’un pâtissier-restaurateur de Bourgueil, devenu président de l’université de droit de Tours, Jean Germain, 53 ans, est plutôt du genre rond et placide. Ni trop grand ni trop petit : dans la moyenne. « Il correspond parfaitement au caractère tourangeau », dit-on volontiers. Simple et discret en public comme en privé, sans emphase ni figures de style, l’homme n’a pas le profil d’un coléreux ou d’un dogmatique. Quand on évoque son appartenance politique, l’ancien directeur de cabinet du redoutable André Laignel, socialiste pur et dur, préfère se définir aujourd’hui comme un « social-démocrate ».

« Ces côtés positifs du personnage sont bonifiés par le contraste avec Royer, explique un observateur du cru. Du coup, ce qui n’a jamais été possible durant trente-six ans l’est devenu. » Dans une espèce de surenchère absurde consistant à refuser toute collaboration avec les autres collectivités territoriales, l’ancien maire, indépendant forcené, avait fini par isoler la ville du reste de la Touraine. Dès son arrivée aux commandes, Germain s’est employé à faire le contraire. Ce rapprochement a donné naissance le 1er janvier dernier à une communauté d’agglomérations de 288 000 habitants, dont Tours est la locomotive. Présidée par le maire de la cité tourangelle, elle a été votée à l’unanimité par les 14 communes de toutes tendances qu’elle regroupe. Chaque année, près de 40 millions de francs sont injectés par la région dans des projets municipaux, depuis que Germain en est le premier vice-président. « Jamais la droite n’en avait fait autant », grince un chef d’entreprise.

Le bilan du maire semble également avoir bluffé plus d’un membre de l’opposition. « Qu’elles soient appréciées ou non, il a fait des choses », admet un responsable. Deux réalisations sont principalement portées à son actif. Elles constitueront, à coup sûr, la vitrine de l’action municipale. Malgré les grognements des commerçants, la transformation de la rue Nationale a assurément changé la vie des Tourangeaux – pas seulement en bien, car l’interdiction de circuler dans sa partie basse pose de gros problèmes non résolus : la moitié du trafic automobile s’est notamment détournée vers l’étroite rue George Sand. La municipalité a d’autre part débourbé le quartier des Deux Lions, dans la vallée du Cher, en remplaçant le ruineux projet de technopole, mis en route par Royer, par une zone diversifiée d’entreprises (Bouygues Télécom), d’équipements de loisirs (salles de cinéma multiplexes) et d’habitations, notamment pour les étudiants de l’université de droit installée là aussi. Moins visible, bien que plus important : facilité par une baisse des taux d’intérêt à moyen et à long terme, le désendettement de la ville a été amorcé sans alourdir la pression fiscale. « Nous avons retrouvé une épargne nette positive, ce qui nous permet d’autofinancer une partie de nos investissements », se réjouit le maire.

La méthode, en revanche, est plus critiquable. La diplomatie ne semble pas plus être le fort de l’actuelle municipalité qu’elle ne l’était de l’ancienne. En témoigne la floraison de collectifs de riverains dans le centre-ville, qui se plaignent d’être traités par le mépris. « Le maire pense sans doute que nous ne sommes pas ses électeurs », s’insurge Colette Pesme, présidente du collectif de la rue George Sand. Dans les quartiers périphériques, la mairie a voulu prendre le contrôle des foyers socio-éducatifs mis en place sous Royer. Refusant de les dissoudre, plusieurs directeurs ont porté l’affaire devant la justice. Alors que la Cour de cassation vient de remettre en cause la légalité de l’assemblée générale fondatrice de la structure municipale ayant pris le relais, c’est au tour des personnels de se plaindre d’une dégradation des conditions de travail et des prestations. Devant l’urgence de la situation, Germain a fini par recevoir les salariés en grève et il a annoncé la nomination d’un médiateur. Le maire ne répond pas au courrier, ou bien avec six mois de retard, et laisse ses adjoints recevoir les administrés. Cela se dit beaucoup en ville, y compris chez les électeurs de gauche. Malgré ses mauvais côtés, Jean Royer, lui, était omniprésent, à la mairie comme sur les chantiers.

Tout comme Renaud Donnedieu de Vabres. Qu’il pleuve ou qu’il vente, les Tourangeaux ont pris l’habitude de le voir « sur les trottoirs », comme le dit son slogan. Depuis son élection au Parlement, en 1997, cet ancien sous-préfet d’Indre et Loire de 46 ans n’a pas ménagé sa peine pour remobiliser une droite traumatisée par la déchirure de 1995 et pour s’imposer dans son camp. Investi par l’UDF, le RPR et Démocratie Libérale, le député de Tours apparaît, malgré sa mise en examen dans le financement du Parti républicain et son côté « parisien », comme un homme neuf, sympathique et brillant. Fils d’un grand commis de l’Etat, cet énarque a forgé son expérience aux côtés de François Léotard, dont il est proche et qu’il conseillait aux ministères de la Culture puis de la Défense. Célibataire, souriant, il n’a pas qu’un profil de jeune premier, c’est aussi un battant et un leader.

Du coup, toute la droite a recommencé à y croire – seul Michel Trochu joue les Cassandre, mais il est isolé. « La candidature de Renaud est fédératrice parce qu’il n’est pas impliqué dans les querelles précédentes », indique Patrice Baleynaud, ancien adjoint de Royer et président du groupe de l’opposition municipale. « Il y a un an et demi, on partait battus d’avance. Aujourd’hui, on ne se pose plus de questions », confirme Bruno Lavillatte, secrétaire départemental adjoint du RPR. « Si le maire avait eu un engagement humain et une action flamboyante, je ne penserais pas avoir des chances de gagner », souligne le candidat. Reste, maintenant, à convaincre aussi les électeurs. En proposant d’abord un projet solide pour la ville – des milliers de questionnaires ont été distribués pour recueillir l’avis des Tourangeaux – puis une liste qui soit à la fois innovante et acceptable par tous : c’est le plus délicat. « Renaud a mangé son pain blanc, car il va devoir choisir, donc mécontenter des gens », glisse un responsable. « Le succès du 15 juin, quand 1 200 personnes se sont rassemblées autour de ma candidature, c’est ma liberté », lance Donnedieu de Vabres.

Pour faire la différence, ce dernier compte capitaliser son travail de proximité grâce à sa bonne image nationale, qui, elle, fait totalement défaut à Germain. Le maire, de son côté, fait valoir qu’il a refusé la présidence du conseil régional du Centre, lors de la nomination de Michel Sapin au gouvernement, pour se consacrer à Tours. Deux personnalités, deux styles, mais aussi deux conceptions qui s’affrontent. Pour l’un, la ville manque de vision, de souffle et d’ambition : elle a besoin d’un représentant dont on parle. Pour l’autre, le rythme de la Loire garantit un long fleuve tranquille, qui sied à la Touraine. « Si l’on veut attirer des activités de haut niveau, il faut rejouer en première division », clame Donnedieu de Vabres. « Tours n’est pas dans la même catégorie que Bordeaux ou Nantes. Il faut des projets publics pas trop chers et qui servent », corrige Germain. Quelle logique va l’emporter ?

Dans ce duel, toutes les voix compteront. Alors que Royer rassemblait large, Germain comme Donnedieu devront faire face à leurs extrêmes au premier tour – Lutte ouvrière, le Front national et le Mouvement national républicain ont annoncé des listes. Les socialistes ont fait alliance avec les communistes, mais les Verts font monter les enchères. Le maire bénéficiera sans doute de la prime accordée traditionnellement au sortant. Néanmoins, il aurait tort de laisser le champ libre à son adversaire. « Les Tourangeaux ne sont pas des girouettes, explique un habitant. S’ils ont pris un tournant la dernière fois, ce n’est pas pour changer demain. Mais Germain ne pourra pas rester à l’écart jusqu’au bout. » D’autant que sa victoire de 1995 n’a été acquise qu’à la faveur d’une triangulaire. Les 11 et 18 mars 2001, la droite ne lui fera pas ce cadeau.

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