Remise des insignes de Commandeur dans l’ordre des arts et lettres à Hugues Quester
Cher Hugues Quester,
Vous n’avez jamais cessé, durant toute votre carrière, de répondre aux sollicitations des plus grands
auteurs et metteurs en scène. Sensibles à votre charisme, à vos dons, à votre quête inlassable,
rigoureuse, et peut-être pirandellienne, d’auteurs et de personnages, ils vous ont très tôt entraîné dans le
cercle magique du meilleur et du plus audacieux de notre scène.
Très jeune, assidu mais timide, vous suivez à Malakoff le cours gratuit d’art dramatique de Guy Kayat et
vous pressentez déjà que la scène sera le véritable théâtre de votre vie. Pour Roger Blin, lorsqu’il vous
découvre par hasard, c’est, d’emblée, une évidence. « Tu as quelque chose », vous dit-il. Il vous
encourage à passer des auditions, au T.N.P. par exemple, où Georges Wilson montait Early Morning
d’Edward Bond avec Maria Casarès.
Au cours de l’audition, vous reprenez une tirade quand, de la salle, Maria Casarès s’écrie : « ça suffit de
torturer ce môme ! C’est lui, Georges…». Quelques semaines plus tard, vous êtes son partenaire dans la
Cour d’Honneur du Palais des Papes, puis au T.N.P. C’est elle qui vous a choisi, qui vous a guidé sur la
grande scène professionnelle. Vous n’avez alors que 22 ans.
Peu après a lieu votre rencontre avec Patrice Chéreau, dont vous êtes devenu un acteur emblématique.
Entre vous se construit une de ces très belles et très subtiles ententes d’acteur à metteur en scène.
« Avec lui, deviez-vous dire, il n’y a pas de clivage entre un metteur en scène qui saurait tout et un acteur
qui ne saurait rien. » En 1970, déjà, il vous engage dans Richard II de Shakespeare, puis dans Toller de
Tankred Dorst. Et c’est encore avec lui, en 1974, que vous donnez cette admirable et inoubliable Dispute,
où vous incarnez Azor, l’enfant sauvage qui découvre, dans le plus pur du raffinement et de la cruauté de
Marivaux, le langage et l’amour, – rôle qui vous permet d’affirmer ce mélange de violence, de sensualité,
d’intelligence et de goût des mots, qui a toujours caractérisé votre jeu.
Autre consécration, en 1975 : La Mouette de Tchékhov, montée par Lucian Pintilié, qui vous permet
d’obtenir le Grand Prix Gérard Philipe de la Ville de Paris.
Dès lors, vous ne cesserez d’enrichir la scène de notre pays et le théâtre de notre temps de votre intense
présence physique et de votre inlassable travail sur des textes que vous fouillez jusqu’à l’âme.
Ensuite, se succèdent avec bonheur des spectacles avec les plus grands metteurs en scène : Pétrika
Ionesco, Roger Planchon, Marcel Maréchal, Robert Hossein, Jorge Lavelli, Gabriel Garran. En 1985, le
maître Giorgio Strehler vous dirige dans l’Illusion de Corneille, et vous offre un beau passage de témoin,
avec cette phrase de Brecht, qui ne cessera de vous accompagner : « L’art du jeu, c’est l’engagement du
comédien dans le total détachement ».
Vous travaillez aussi avec Bernard Sobel et Jacques Lassalle et je n’oublierai pas les personnalités de la
nouvelle génération qui vous ont également marqué : Pascal Rambert, Jean-Luc Lagarce, qui a parlé à
votre sujet « d’érotisme noir », Jean-François Peyret et cette saison, Stéphane Braunschweig, ainsi que,
ces dernières années, Emmanuel Demarcy-Mota. Avec lui, vous jouez Six personnages en quête
d’auteur, où vous apportez au personnage du père une densité et une mise en perspective rarement
atteintes ; et Le Rhinocéros de Ionesco que vous interprétez, ce soir même, au Théâtre de la Ville.
Avec tant de rôles majeurs pour lesquels je salue votre aisance à illustrer aussi bien Hugo von
Hofmanstahl qu’Euripide ou Nathalie Sarraute, dont on n’oublie pas votre Pour un oui ou pour un non,
vous avez contribué à faire de nos souvenirs de théâtre, dont je me plais souvent à dire que c’est un art
très peu éphémère, des moments impérissables.
Sur scène, vous puisez la force que vous consacrez aussi à votre carrière cinématographique, où vous
apportez une palette de jeu tout aussi étendue, avec à votre actif près d’une trentaine de films signés de
réalisateurs prestigieux : Patrice Chéreau, Serge Gainsbourg, Jacek Gasorowski, qui vous permit
d’obtenir le « Prix Perspectives du Cinéma français » au Festival de Cannes pour Visage de Chien, Raoul
Ruiz, Alain Tanner, Eric Rohmer, Monteiro, dont le film Le Bassin de John Wayne vous a valu récemment
le « Grand Prix de la Critique » de Mar del Plata. Vous avez tourné avec Ettore Scola, Jean-Jacques
Tacchella, Martine Dugowson, Sophie Fillières…. et toujours témoigné d’une remarquable ouverture à
toutes les esthétiques, voire à toutes les aventures artistiques.
Je rappelle enfin, que vous êtes impliqué personnellement dans la mise en oeuvre du beau projet qui se
développe actuellement autour de la Maison de Maria Casarès.
Ainsi, Hugues Quester, vous illustrez de façon exemplaire ce qu’est un acteur : un coeur, une voix, une
présence sur une scène ou à l’image, pour approcher une vérité, ou la révéler au-delà des apparences.
Cher Hugues Quester, au nom de la République, nous vous faisons Commandeur dans l’ordre des Arts et
des Lettres.
