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Remise des insignes d'officier dans l’ordre des Arts et des Lettres à Alan Parker

Cher Alan Parker,

Vous venez de nous offrir un roman tendre et cinglant, Le baiser du voleur, qui
dépeint avec brio l’Amérique du début du XXe siècle, vue et vécue par un
artiste dans son genre, un très jeune pickpocket, qui comprend, en rencontrant
l’amour de sa vie, « que le mot avenir a un sens et que l’on n’est pas
condamné à vivre au jour le jour ».

Vous êtes également l’auteur de nombreux dessins satiriques.

Votre moyen d’expression privilégié, pour le plus grand bonheur d’un très large
public, reste, bien évidemment, le cinéma. Vous en avez exploré les
possibilités avec un immense talent. D’abord, celle du cinéma plaisir qui
entraîne le spectateur dans le tourbillon de la musique et de la danse ; mais
aussi, le cinéma responsable, porteur de messages politiques et sociaux
puissants. Vous avez effet braqué votre caméra sur certaines périodes
sombres de l’histoire. Vous nous avez livré des images qui sont avant tout des
interrogations sur le monde et une invitation à continuer à l’interroger et à
débattre.

Et le succès, bien évidemment, est là pour suivre vos regards et vos questions,
vos croquis multiformes, sculptés dans l’espace et dans le temps, et toujours,
dans le mouvement de la création artistique, dont vous nous montrez qu’elle
est, par essence, métamorphose.

« On a créé un monstre, le public, nourri par des films qui se ressemblent tous,
sans aucune créativité. Et moi j’aime la polémique », déclariez-vous
récemment à un quotidien français. Vos films ont parfois la force d’un violent
coup de poing, l’élan d’une provocation, qui vient éveiller la conscience du
spectateur.

Votre premier long métrage, Bugsy Malone, est à la fois une parodie et un
hommage aux films de gangsters des années vingts. C’est aussi le premier film
de ce genre, exclusivement joué par des enfants, et qui se termine par une
gigantesque bataille de tartes à la crème.

Ce premier succès critique est suivi, deux ans plus tard, par Midnight Express,
qui fut un immense succès en France. Six millions de personnes se déplacent
dans les salles pour voir cette histoire terrible, qui raconte l’aventure vécue
d’un jeune Américain, arrêté en Turquie, pour avoir été trouvé porteur de
hachisch. Au-delà de la prison de Sagmalcilar, c’est le système carcéral que
vous dénoncez. Le film émeut, dérange, essuie aussi de virulentes critiques.

Mais cela ne vous déstabilise pas, bien au contraire, car vous êtes un artiste
engagé et vous savez que de la polémique naissent des idées constructives.

La musique filmée et mise en scène, comme vous nous le prouvez avec Fame,
Pink Floyd The Wall, The Commitments ou Evita, est un parti pris esthétique
sans égal, pour susciter l’émotion, la réflexion, et redonner chair à des aventures
collectives et à des personnages historiques fascinants.

Ainsi, Fame est l’archétype du film culte. Il a été suivi d’une série télévisée très
populaire en France. Ce film est beaucoup plus qu’un divertissement, sans doute
précurseur, à bien des égards, des clips d’aujourd’hui. C’est aussi un hymne au
courage et à la vertu d’une jeunesse qui refuse la fatalité et se bat pour réussir.

C’est l’illustration de la force du spectacle, des rencontres qu’il permet.

Vous nous faites partager vos convictions humanistes de citoyen militant des droit
civiques et des libertés dans Mississipi Burning et sa dénonciation du racisme,
dans le sud des Etats-Unis, mais aussi dans Bienvenue au Paradis.
Votre dernier film, La vie de David Gale, est un véritable engagement artistique
contre la peine de mort. Il s’inscrit pleinement dans cette cinématographie
courageuse que vous construisez à partir de vos convictions.

Vous nous entraînez dans les relations denses et ambiguës que vous avez
toujours entretenues avec les Etats-Unis, entre fascination et répulsion. Dans
votre dernier roman, vous faites dire à votre personnage : « il n’y a qu’une seule
carte de l’Amérique, elle est verte et porte l’effigie d’un Président mort ». Etre un
Britannique à Hollywood, c’est justement pouvoir porter un regard distancié et
décapant sur ce pays qui vous intrigue autant par sa magnificence que par ses
failles.

Je sais que votre engagement ne vous conduit pas seulement derrière la caméra.

Cofondateur de la Directors Guild of Great-Britain, vous avez été nommé en
janvier 1998 directeur du conseil d'administration du British Film Institute et vous
occupez, depuis août 1999, le fauteuil de Président du Film Council. Et vous êtes
attaché à la transmission de votre art, puisque vous tenez à consacrer du temps
aux cours que vous donnez dans de nombreuses écoles de cinéma.

Par vos oeuvres, par vos combats, vous nous montrez combien l’artiste occupe
une place essentielle au coeur de nos sociétés contemporaines. Par les rêves
que vous proposez, par les liens que vous tissez, vous questionnez le monde au
miroir de votre oeuvre. Créateur de songes et de mythes, éveilleur de conscience,
vous nous parlez une langue universelle, qui, dans l’ordre de l’esthétique et des
images, du coeur et de l’esprit, parvient parfois à nous dire ce que les mots,
d’ordinaire, ne nous disent pas.

C’est pourquoi je tenais à vous rendre ce soir cet hommage, au nom de la
France.

Cher Alan Parker, au nom de la République, nous vous faisons officier dans
l’ordre des Arts et des Lettres.

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