Remise des insignes de Chevalier de la légion d’honneur à Teresa Berganza
Teresa Berganza,
Vous êtes l’une des plus grandes, l’une des plus rares, l’une des plus émouvantes artistes
lyriques de notre temps. Vous venez de nous le prouver, une fois de plus, de façon
éblouissante, pour cet unique récital à Paris. Je tiens à vous rendre hommage et à vous
remercier pour ce moment exceptionnel d’intensité, que vous venez de nous offrir ce soir. Le
triomphe que vient de vous réserver le public du théâtre des Champs-Elysées montre à quel
point nous avons besoin de votre énergie, de votre équilibre, de votre force.
Ce soir, vous nous avez transporté dans ce Teatro Ateneo de Madrid, dont le directeur,
frappé par la beauté de votre voix, vous engage aussitôt, lors d’un enregistrement de
zarzuelas. Il est vrai que vous avez probablement toujours chanté, dès l’enfance, où vous
vous vous mettiez au piano avec votre père, qui vous a fait comprendre et aimer la musique.
Si certains chanteurs et si certaines cantatrices ont parfois cherché, au cours de leur
apprentissage, la couleur exacte de leur tessiture, vous avez été, dès le départ, une mezzo.
C’est ainsi que vous avez chanté Mozart et Haendel, Bach et Gluck. Le « voi che sapete »
des Noces de Figaro, qui enchanta Aix-en-Provence, lors de vos débuts, a été le premier air
que vous ayez appris à l’école.
Vous lui avez été fidèle, comme à chacun de vos rôles, à votre répertoire, aux musiciens, à
votre famille, à votre immense public.
Votre voix de véritable mezzo aux aigus clairs et fermes nous a fait redécouvrir tout un pan
de l’opéra du XVIIIe, de Haendel à Vivaldi, de Mozart à Haydn, et du premier XIXe de
Rossini à Bellini. Personne n’a incarné mieux que vous Dorabella et Isabella, Angelina,
Chérubin et Rosine, à Aix, à Glyndebourne, à la Scala, à Florence, à Edimbourg, à Vienne, à
travers toute l’Europe, mais aussi en Amérique, où vous êtes engagée très tôt , dans le tout
nouvel opéra de Dallas, pour Neris de Médée, aux côtés de Maria Callas, qui fut votre
partenaire et votre amie, comme le fut aussi Elisabeth Schwarzkopf.
Vous vous êtes produite sur les plus grandes scènes du monde et, partout, vous avez
obtenu la consécration.
Il a fallu attendre Rolf Liebermann pour que vous débutiez à l’Opéra de Paris, d’abord dans
Chérubin des Noces, dans la poétique production de Giorgio Strehler, puis dans une
inoubliable et éternelle Cenerentola, qui a comblé, à chaque reprise, tous les amateurs
émerveillés de la sérénité vraie que, conformément aux voeux de Rossini, vous avez
conférée au rôle d’Angelina. C’est aussi avec l’orchestre de l’Opéra de Paris, dirigé par Lorin
Mazel, que vous avez incarné Zerline à l’écran, pour l’une des plus belles réalisations
d’opéra, le Don Giovanni de Joseph Losey. Récemment encore, vous avez honoré l’Opéra
national de Paris en y tenant des masterclasses dont les séances publiques se sont
rapidement transformées en évènements de la vie musicale parisienne.
Adulés dans vos rôles mozartiens et rossiniens, votre voix, votre couleur, votre présence,
votre charme, explosent, dans Carmen et dans son cri de liberté.
Nous vous vîmes pour la première fois dans ce rôle, dans cette distribution mythique, à
Edimbourg, où, sous la baguette de Claudio Abbado, avec Domingo et Raimondi, vous avez
su transformer cet opéra en un drame d’une immense profondeur, entre ironie et gravité, en
jouant jusqu’au paroxysme le jeu de l’amour et de la mort, et en menant jusqu’au bout,
l’extraordinaire beauté du contact affectif qui s’établit entre vous et le public pendant que
vous chantez.
Je tiens à vous dire ce soir toute mon admiration pour nous avoir à nouveau comblé de joie
et de plaisir.
Le programme de ce soir, le voyage que vous nous avez offert, illustre la richesse de cette
Europe des arts et de la culture que vous avez fait vibrer dans cette salle, avec la volupté et
la simplicité du cante jondo, auxquelles vous donnez une âme.
Vous avez été la première cantatrice à devenir membre de l’Académie Royale des Beaux-
Arts San Fernando de Madrid et vous avez été comblée d’honneurs et de distinctions dans le
monde entier.
Je suis fier et heureux, à mon tour, de vous distinguer ce soir, au nom de la France.
Teresa Berganza, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous
sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d’Honneur.
