Imprimer cet article - Envoyer à un ami

Remise des insignes de chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres à Art Spiegelman à Angoulême

Cher Art Spiegelman,

Si la bande dessinée est devenue un art, si, au-delà des
univers imaginaires et ludiques qu’elle déploie, elle permet
d'éclairer les mystères, le sens ou le non-sens du monde,
de notre monde, elle le doit, en grande partie à vous, cher
Art Spiegelman. Car vous êtes un artiste, un grand artiste
de notre temps. Toujours en avance, et cela dès le
commencement de votre vie artistique.

Très tôt, dans les années soixante-dix, vous avez rejoint le
mouvement underground des comics. Le magazine Raw
que vous avez fondé avec votre femme, Françoise Mouly,
en 1980, restera un exemple de création en mouvement,
d'idées explosives et neuves, de hardiesse imaginative et
de modernité, d'ouverture surtout ; car avec la générosité,
la curiosité ardentes qui vous caractérisent, vous y avez
accueilli, en leur permettant de s'exprimer avec leur
singularité, tous ceux qui innovaient autour de vous (qu'ils
soient Américains comme Mark Beyer, Chris Ware, Dan
Clowes, David Mazzuchelli, ou Européens, comme Ever
Meulen, Pascal Doury ou Jacques Tardi).

Vous êtes un grand artiste, parce que vous avez toujours
eu une conscience très vive, depuis votre premier essai,
paru en 1967, sur L’Esthétique des comics, de la
signification, de la portée de chaque image, de chaque
dessin. Il y a dans vos dessins – et dans vos couvertures
les plus célèbres du New-Yorker – un humour, une
virulence, une ironie aériennes qui, à eux seuls, résument
tant d'articles, d'essais et de commentaires et pourraient
légitimement se substituer à eux.

Ce sont ces scènes à la une, ces traits souvent insolents
et acides que l'on retient à travers le temps. Vous n'avez
jamais eu peur du risque. Vous vous êtes aventuré, avec
un mélange de force, de courage, d'audace et de
fraîcheur, dans tous les domaines de la bande dessinée.

Vous avez épousé aussi, avec une discrétion et une
efficacité lumineuses, d'autres arts.

Vous avez ainsi magnifiquement accompagné, en 1995, Wild
party, le poème de Joseph Mancure March, et, après un
merveilleux livre pour enfants Open me …I'am a dog, vous
vous êtes lancé dans l'aventure insolite de l’Opéra « Comics »
en écrivant le livret et en réalisant le décor de Crime does not
pay.

Vous n'avez cessé de chercher, quitte à bouleverser, à inverser
certains codes picturaux ou narratifs, les formes qui
correspondaient le mieux à ce que vous imaginiez, à ce que
vous désiriez exprimer. Vous cherchez, vous cherchez toujours,
comme un peintre tâtonne pendant des jours et des jours, des
années parfois, pour découvrir la couleur juste, la nuance vraie.

Cette couleur a été pour vous le noir, le fond extrême du noir,
celui de Maus, que vous avez cerné, peu à peu, au fil du temps.

Elles étaient déjà saisissantes, les premières ébauches, les
trois pages, parues en 1972, dans Funny animals, qui
amorçaient votre oeuvre capitale. Oui, il fallait chercher la forme
la plus adéquate, la plus juste possible, pour rejoindre l'histoire
de votre vie, et celle de vos parents, l'abîme de cruauté où ils
furent plongés, pour exprimer l'épouvante nazie.

Car peut-on représenter le Mal absolu, peut-on mettre en
scène, en image la barbarie ? Avec vous, avec un Claude
Lanzmann, je suis de ceux qui pensent que non. Vous, vous
avez trouvé une équivalence inouïe. De quelle partie de votre
cerveau, de votre douleur, de votre imagination, de votre
inspiration a pu surgir l'idée de la confrontation, dans la nuit
absolue du temps, entre barbelés et miradors, des souris et des
chats ? Pourquoi cette transposition dans le monde animal ?

Cette transposition nous fait voir et affronter l’horreur, celle de
ce «monde du mourir » organisé par les nazis dans les camps.

Il y a toujours une double appréhension chez l’individu : celle de
ne pas comprendre, de ne pas réaliser, et celle de trop bien
comprendre, de rejoindre l’extrême souffrance, de franchir la
lisière du cauchemar du monde. Avec vous nous comprenons,
avec vous nous voyons, avec vous nous sommes conduits à
regarder la vérité en face. C’était, il y a soixante ans, la
libération d'Auschwitz. Et aujourd'hui, quand on pense à
Auschwitz, quand on se souvient, ce sont aussi vos dessins,
vos cartes, vos mots qui reviennent en nous. Votre livre noir est
en nous, il fait partie de notre mémoire. De notre devoir de
mémoire. Mais surtout, comme l'écrivait récemment Simone
Veil, de notre devoir d'enseigner et de transmettre. Et quoi de
plus utile, de plus haut, de plus marquant, que les deux tomes
de Maus pour l'enseignement, la connaissance et la
transmission de la Shoah envers les nouvelles générations ?

Il est logique qu'il ait été difficile pour vous de revenir de Maus.

Mais vous n'avez pas oublié le présent ; vous êtes resté attentif,
depuis, aux reflets noirs d'autres cauchemars qui peuvent surgir
dans l'univers. En 2004, dans A l'ombre des tours mortes, ce
livre atypique, offensif et ému, vous avez recréé la tragédie des
tours du World trade center, dont vous avez été l'un des
témoins. Nous avons vu tant de fois, effarés et malheureux, les
images en boucle des tours effondrées ; mais vous racontez
leur chute, vous parvenez à les montrer sous un autre angle,
plus profond, comme si vous les inscriviez non pas seulement
dans notre regard, mais dans l'éternité de notre imaginaire,
dans le ciel gris de nos consciences, dans la pénombre de
notre esprit. Vous êtes très sensible à toutes les menaces
d'attaques et de terreur qui subsistent dans le monde
d’aujourd’hui. Vous êtes un veilleur, un inlassable veilleur. Nous
avons besoin de vous, car les grands artistes, toujours au
croisement entre la mémoire et l'avenir, se souviennent et
annoncent. Nous vous sommes infiniment reconnaissants pour
cette vigilance, pour la beauté, le sens, la noblesse, la gravité
généreuse de toute votre oeuvre.

La France, que vous aimez, vous dit aujourd’hui sa gratitude.

Cher Art Spiegelman, au nom de la République, nous vous
faisons chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres.

Laisser une réponse