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Remise des insignes de Commandeur de la Légion d’Honneur à Rosella Hightower à Cannes

Chère Rosella Hightower,

Quel scénario étonnant, quel magnifique argument de ballet que votre vie !

Vous êtes dans votre enfance cette petite Américaine au beau visage
d’indienne qui danse pieds nus dans la vaste campagne de l’Oklahoma. La
grande dépression arrache votre famille à son univers bucolique. Vous voilà à
Kansas City, ville des chemins de fer. Pour vous, celle de l’apprentissage de la
danse. Là, c’est la rencontre avec Dorothy Perkins, – Perky – figure hautement
romanesque, émule de Diaghilev, ancienne doublure de Mary Pickford à
Hollywood, grande pédagogue, malgré son infirmité, et avant-gardiste éclairée,
– un « génie » à vos yeux et sûrement, avec son audace et son courage, un bel
exemple, car il fut votre premier maître.

Les décors, les rencontres se déroulent alors en un film étonnant au rythme du
lumineux tourbillon qui vous mène jusqu’à nous.

C’est, à 17 ans, l’audition à Saint-Louis devant Léonide Massine, qui vous
invite à rejoindre les Ballets Russes de Monte-Carlo. Ce sont les dames
bienveillantes du club féminin de Kansas City, qui rendent possible le voyage.

C’est le grand paquebot transatlantique qui vous emmène, adolescente, vers la
cité princière, capitale internationale de la danse. Et c’est, tout de suite, le
succès.

Américaine parmi les Russes de la compagnie, maîtrisant le peu de « french
conversation » acquis à Kansas City, qu’importe ! Vous parlez le langage de la
danse. Il vous entraîne, durant cinq ans, avec Léonide Massine, à travers le
monde pour des tournées et des voyages au rythme effréné, quasi-surhumain,
qui sera toujours le vôtre et dont vous dites n’avoir jamais été fatiguée.

Et puis ce sont vos brillantes années à l’American Ballet Théâtre de New-York,
où les jeunes espoirs américains ne sont autres que vous-même, Alicia Alonso
et Jérôme Robbins. Et c’est la fameuse soirée du Met, à New-York, le pari un
peu fou, mais qui vous ressemble tant, de remplacer au pied levé, après
quelques heures à peine de répétition, Alicia Markova, malade, dans
« Giselle ».

Dès lors, vous êtes une étoile, celle que le Marquis de Cuevas, présent dans la
salle, choisit pour le Nouveau Ballet de Monte-Carlo. Il vous ramène en Europe
où vous jetez l’ancre, à Monte-Carlo et à Cannes, pour notre très grand
bonheur, sans jamais cesser de parcourir le monde où les plus grandes
scènes chorégraphiques vous attendent et vous acclament.

Auprès du Marquis de Cuevas, vous êtes la star incontestée d’une compagnie
mythique par son panache et l’éclat de ses chorégraphies. Ceux qui vous ont
alors applaudie dans les merveilleux ballets du répertoire tels que « La
Sylphide » ou « Petrouchka » ou dans les créations également montées pour
vous ne l’oublieront jamais et ceux qui ne l’ont pas fait le regretteront toujours !

Dans votre parcours, chère Rosella Hightower, nous serions tentés de ne voir que légende et magie de la danse là où il y a
aussi et surtout travail et volonté.

Votre technique impressionnante alliée à une expressivité, un talent dramatique et un sens de la composition hors pair ont
fait de vous la première des ballerines modernes.

Si un seul mot devait qualifier votre vie et votre art, je choisirais celui de liberté. Car votre danse, avant tout, est libre, le
mouvement en est ample, la créativité surprenante. On a dit de vous que vous étiez une danseuse du mouvement et non
une danseuse des lignes, tant, même dans l’immobilité, l’on vous sent frémir et vibrer.

Votre extrême curiosité vous a poussée à vous impliquer dans tous les courants de la création chorégraphique et vous avez
mis votre extrême virtuosité au service de tous les répertoires comme de tous les danseurs.

Car la star, l’étoile, que vous êtes, s’est affirmée comme une très grande pédagogue, dont l’influence est profondément
inscrite dans le panorama de l’enseignement supérieur de la danse dans notre pays.

En 1962, après la disparition du Marquis de Cuevas, vous fondez le Centre de Danse classique de Cannes où vous
prodiguez un enseignement à votre image, ouvert et généreux.

Le principe en est de respecter l’individualité de chaque apprenti-danseur, de lui offrir une formation complète et diversifiée
dans le respect de tous ses talents et de toutes ses capacités. Pour vous, chacun doit avoir la chance d’évoluer et de se
dépasser, non par rapport aux critères d’un groupe, que vous considérez avant tout comme un ensemble d’individus, mais
selon ses propres qualités, sa personnalité profonde et la passion qui l’anime.

De nombreux solistes de premier plan sont issus de l’école que vous avez fondée, une école atypique, personnelle et
librement inventée au fil du temps, hors de tout dogme mais infiniment respectueuse de la mémoire même de la danse, de
son patrimoine. Monique Loudières reprend aujourd’hui le flambeau de cette exceptionnelle structure d’enseignement qui est
aussi une belle aventure humaine.

Chère Rosella Hightower, c’est avec beaucoup de bonheur et d’émotion que je vous rencontre aujourd’hui. La danse est à
mes yeux l’une des expressions artistiques les plus accomplies et je m’y suis toujours passionnément intéressé.

Comme vous le savez peut-être, je visite aujourd’hui également le Midem à Cannes.

Pour le Ministre de la Culture, c’est une belle et instructive trajectoire que d’envisager dans une même journée la situation
créée par la dématérialisation des supports musicaux, et d’éprouver auprès de vous toute la portée de ce langage qu’est la
danse, porteuse d’une mémoire et d’un patrimoine immatériels, et d’une grammaire du corps accessible à tous.

Vous êtes une artiste emblématique de la force de ce langage de la danse, de ce qu’il nous apporte, de ce en quoi il nous
construit.

Je tiens à vous exprimer pour cela ma profonde gratitude.

Rosella Hightower, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous
faisons Commandeur de la Légion d’Honneur.

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