Remise des insignes de Chevalier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur à Daniel Roth
Cher Daniel Roth,
Je suis très heureux de distinguer en vous un homme qui a toujours été,
dussé-je heurter sa discrétion et sa modestie, l'un des plus grands artistes
de l'orgue que connaisse notre époque, et parmi les contributeurs les plus
importants à la vie et au renouvellement de cet art si particulier.
Permettez au Tourangeau que je suis de citer Balzac, dans La Duchesse
de Langeais : " l’orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus
magnifique de tous les instruments créés par le génie humain. Il est un
orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander, il peut tout
exprimer. "
Votre passion pour l'orgue est née très tôt : c'est entre autres par
admiration pour la grande figure d'Albert Schweitzer, que vous avez choisi
d'emblée de mener des études de piano, d’orgue et d’écriture au
Conservatoire de Mulhouse, votre ville natale. Elles se poursuivront au
Conservatoire national supérieur de musique de Paris, où vous obtenez
cinq premiers prix, dans les classes, par exemple, de Maurice Duruflé, de
Marcel Bitsch, ou encore de Rolande Falcinelli. En 1963, vous devenez
d'ailleurs le suppléant de cette dernière au Grand-Orgue de la Basilique du
Sacré-Coeur, et vous lui succèderez comme titulaire en 1971. Entre temps,
votre travail sur l’interprétation de la musique ancienne vous vaut plusieurs
prix très prestigieux ; vous préparez les concours internationaux, souvent
avec Marie-Claire Alain et, en 1971 vous obtenez le premier grand prix de
Chartres en interprétation et improvisation.
Mais pour un organiste, au-delà de toutes les récompenses, le vrai
bonheur se trouve dans la relation nouée avec un instrument, relation
toujours riche et féconde. Votre plus grande récompense sera donc, sans
aucun doute, d'être nommé, en 1985, organiste titulaire des Grandes
Orgues de l’église Saint-Sulpice à Paris. Chef-d'oeuvre du célèbre facteur
Aristide Cavaillé-Coll, construit initialement par Cliquot, cet instrument
classé monument historique est célèbre dans le monde entier pour ses
"cent-jeux" qui lui confèrent une richesse d'interprétation et une harmonie
extraordinaires. En devenant titulaire de cet orgue exceptionnel, vous
succédez à une lignée impressionnante de très grands noms, depuis
Charles-Marie Widor et Marcel Dupré jusqu'à Jean-Jacques Grunenwald,
virtuoses et pédagogues qui ont su illustrer et faire rayonner l’Ecole
d’orgues française.
Soucieux de transmettre votre art, vous vous êtes, à leur suite, beaucoup
investi dans l'enseignement : en 1995, vous avez succédé à Helmut
Walcha et Edgar Krapp à la Musikhoschule de Francfort-sur-le Main. Vous
avez poursuivi une carrière internationale exceptionnelle, jalonnée de
récitals, d'inaugurations d'instruments, de concerts en soliste au sein de
grands orchestres, ou encore d'enregistrements exceptionnels, qui vous
ont valu de nombreuses récompenses ; mais malgré les contraintes de
votre charge et de votre carrière, vous avez toujours gardé cette volonté
d'enseigner, à travers des cours réguliers, de très nombreuses
masterclasses, et des conférences au Japon, en Australie, en Europe et
aux États-Unis, d'où vous revenez tout juste. Vous travaillez ainsi à
transmettre votre talent et votre passion, devenant, comme Cavaillé-Coll
le disait de son orgue, "un trait d'union entre l'art d'hier et l'art de demain."
Vous contribuez également à enrichir le patrimoine de la musique d'orgue
par vos oeuvres, qui développent un langage modal qui vous est propre,
inscrit dans la tradition des Duruflé et pétri de l’influence des Honegger,
Ravel, Milhaud. A travers ces oeuvres nombreuses et très variées, vous
continuez de faire partager une passion contagieuse pour la musique ;
ainsi, je ne citerai que votre composition pour orchestre intitulée Licht im
Dunkel, dont la création a été assurée par votre fils François-Xavier, qui
dirigeait l’Orchestre des Siècles. Pourrait-on trouver plus bel image de ce
désir profond de transmission qui vous anime ?
C'est votre passion, autant que votre talent, qui vous vaut d'être
particulièrement impliqué dans l’action en faveur de la connaissance et de
la mise en valeur du patrimoine des orgues du XIXe siècle. Vous êtes
d'ailleurs membre, depuis 1985, en qualité de personnalité qualifiée, de la
5e section de la commission nationale des monuments historiques.
Cher Daniel Roth, vous avez déclaré un jour que, "à Saint Sulpice, vous
étiez au ciel" ; et je sais que vous ne vous êtes jamais contenté de jouir de
ce bonheur d'artiste, que vous cherchez sans cesse à le communiquer, à
le faire partager, à vos élèves, à votre public, et, très largement, à tous les
passionnés de musique. C'est au nom de tous ceux que vous avez su
hisser au ciel à votre suite que je veux vous dire toute mon admiration et
toute ma reconnaissance.
Daniel Roth, au nom du Président de la République et en vertu des
pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion
d’Honneur.
