Imprimer cet article - Envoyer à un ami

Remise des insignes d’Officier dans l’Ordre des Arts et des Lettres à Irina Chostakovitch

Chère Irina Chostakovitch,

Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui au ministère de la
Culture et de la Communication, pour rendre hommage à l’action que vous
menez pour préserver et mettre en lumière l’oeuvre et la mémoire de Dimitri
Chostakovitch, dont nous fêtons cette année le centenaire de la naissance.

C’est en 1962, alors rédactrice littéraire dans l’édition musicale, que vous
épousez celui qui figure, dans toutes nos mémoires, comme l’un des plus
grands génies du XXe siècle. Il disparaît treize ans plus tard, en nous
léguant une oeuvre considérable, énigmatique, que le public du XXIe siècle
ne cesse de redécouvrir, dans le monde entier. La Biennale « Classique en
images », à l’auditorium du musée du Louvre, lui rend en ce moment même
un brillant hommage. « Pourquoi joue-t-on autant la musique de
Chostakovitch aujourd’hui ? » feint de se demander le grand pianiste et
chef d’orchestre Vladimir Ashkenazy : « c’est que son art se réfère
directement à la vie, qu’il exprime des sentiments très forts, ce dont ont été
incapables de nombreux compositeurs du XXe siècle. »

La vie d’un compositeur génial, atypique, vrai résistant intérieur, étouffant
dans les carcans de l’idéologie stalinienne et des canons jdanoviens. A
l'époque si cruelle du stalinisme et du nazisme, Dimitri Chostakovitch a eu
le courage d’ériger son art en rempart contre la barbarie totalitaire, de
chanter le malheur des peuples opprimés. Il a fait résonner ses hymnes à
la paix et à la liberté jusqu’en Amérique, faisant notamment de sa septième
symphonie, dédiée à Leningrad, le symbole de la résistance au joug nazi,
et confirmant son succès international avec sa huitième symphonie, dédiée
à toutes les victimes de la guerre, y compris du stalinisme.

Persécuté par le Parti, il a livré des oeuvres alternant, parfois au sein d’un
même morceau, des danses lentes, émouvantes, poignantes, et des
dissonances à l’ironie cinglante, avec des faux hommages à la musique du
XVIIIe siècle, en réponse à l’absurdité du régime. Sa neuvième symphonie,
censée exalter la gloire et la victoire du Petit Père des peuples, en est
probablement l’un des plus beaux exemples. « Ceux qui ont vécu en
URSS, écrivez-vous, Madame, savent quel courage il fallait pour défendre
dans ce contexte ses propres convictions. […] Face à l’Etat oppresseur,
Chostakovitch était comme nous tous : sans défense. Et lui risquait plus
gros que d’autres, car au-delà de son bien-être ou de sa liberté, il y avait
son oeuvre que l’on malmenait, et son talent que l’on bradait. Or il le plaçait
bien plus haut que son destin personnel. »

Oui, l’oeuvre de Dimitri Chostakovitch, tout comme sa personnalité, à la fois
lumineuse et sombre, reste encore énigmatique, et je suis très heureux que
vous ayez choisi de créer un Centre de documentation de musique
contemporaine en sa mémoire. Je souhaite qu’il permette à tous les
chercheurs, les musiciens, les étudiants, et tous les mélomanes de percer
plus avant les secrets de ce compositeur, qui, comme tous les génies
confrontés à la censure d’un régime totalitaire, devait parfois avancer
masqué.

La France a toujours aimé et admiré le talent de votre époux. Dimitri
Chostakovitch a été le premier étranger à devenir Commandeur dans l’ordre
des Arts et des Lettres, et c’est à Paris qu’il a donné son dernier concert en
tant que pianiste, alors qu’il souffrait d’un début de paralysie des membres.

C’est un honneur immense, pour tous les Français, que vous ayez fait de
notre capitale le berceau de l’Association Internationale Dimitri
Chostakovitch, vouée à perpétuer et à mettre en lumière son oeuvre et son
héritage, à travers de nombreuses manifestations, mais aussi des concours
mettant en avant de jeunes talents contemporains.

Vous accomplissez un travail remarquable, une oeuvre admirable, de
véritable passeur, entre les époques, entre les générations, entre les
continents, également, puisque vous tissez, à partir de la rue des Saints-
Pères, au coeur de Saint-Germain des Prés, un réseau solide dans de
nombreux pays du monde qui partagent le même amour pour la musique de
Dimitri Chostakovitch.

Les morts sont-ils sans défense ? vous demandez-vous dans un article
publié sur le site de votre association. Votre dévotion, votre enthousiasme,
les actions que vous menez, montrent plutôt que « le vrai tombeau des
morts, c’est le coeur des vivants ». Et votre coeur, chère Irina Chostakovitch,
est immense.

Irina Chostakovitch, au nom de la République, nous vous remettons les
insignes d’Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Laisser une réponse