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Remise des insignes de Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres à Nan Goldin

Chère Nan Goldin,

Je suis très heureux et très fier de vous recevoir rue de Valois, pour
distinguer en vous l’une des plus grandes figures de la photographie et
de l’art contemporain. Et puisque votre oeuvre est indissociable de
votre vie, puisqu’elle est le fruit de votre expérience de l’amour et de
l’amitié, puisqu’elle propose au public de croiser votre regard en
cheminant avec vous le long de rencontres, profondes, authentiques,
sincères, et puisque vous avez choisi Paris pour y vivre et y exercer
votre immense talent, en vous rendant hommage ici aujourd’hui, je tiens
d’abord à vous dire combien les Français vous aiment.

Sans doute parce qu’en regardant vos photographies, vos diapositives,
vos installations, en s’interrogeant sur les questions que vous posez à
travers elles, en vous suivant dans le dédale d’un parcours au-delà des
situations, des personnes, des objets, des regards, jusqu’au tréfonds de
l’âme, ils ont le sentiment, ne fût-ce qu’un instant, de faire partie de ce
que votre ami Guido Costa appelle, dans l’ouvrage qu’il vous a
consacré, votre « famille », votre « grande famille », « faite de
nombreux amis éparpillés dans le monde entier ».

Sans doute pour expliquer à quel point le public se reconnaît dans le
regard que vous portez sur le monde, dans votre « écriture de
lumière », pour reprendre la signification littérale du mot
« photographie », à quel point nos vies, nos relations, se reflètent dans
les images que vous proposez, faut-il revenir sur votre parcours, votre
quête artistique et personnelle, qui est un immense hommage à la
beauté des gens qui vous entourent, dans ces moments intimes que
vous savez sans doute mieux que personne rendre universels, par ces
identités en mouvement qui nous happent au passage, en nous
emportant dans un tourbillon de vie.

Dans l’émouvant hommage que vous rendez à votre ami Cookie
Mueller, en exergue du portfolio que vous lui consacrez en 1990, vous
révélez que votre photographie est à la fois une lutte permanente contre
la fuite du temps qui nous échappe, et l’expression, brillante et tragique
de cette perte irrémédiable.

Cette conscience du temps perdu et retrouvé est sans doute l’une des
clés de votre oeuvre, l’un des axes de votre inspiration et l’une des
raisons pour lesquelles elles nous touchent si profondément.

L’ensemble de votre oeuvre fait référence à ces êtres de chair et de
sang, de corps et d’esprit, que vous avez approchés, rencontrés,
connus, aimés. Vous avez partagé leurs vies, leurs espoirs et leurs
désespoirs, situés dans un espace-temps délimité, comme la scène
underground de New-York, avec ses aspects à la fois glauques et
sublimes. Je pense à l’ambiance du Tin Pan Alley, le club de nuit où
vous avez travaillé un temps comme serveuse, que vous nous rendez
familier. Mais aussi votre chambre, votre lit, votre miroir, ceux de vos
amis, avec leurs baisers fougueux, leurs sourires éclatants, leurs larmes
de joies et de peines, leurs coiffures incroyables, leurs maquillages
extravagants, leurs nudités, leurs tendresses, leurs dépendances,
exprimées notamment dans La Ballade de la dépendance sexuelle.

Votre monde, c’est New-York bien sûr, mais aussi Boston, ville de votre
enfance où, dès vos premiers Polaroïd, la photographie s’impose à vous
avec la force évidente de sa dimension salvatrice et de sa liberté
expressive, qui vous permet de communiquer, là où vous ne pouviez
sans doute pas le faire avec de simples, de trop simples mots. Car votre
photographie sait toujours saisir les instants de la vie les plus étincelants
comme les plus sombres, je pense à ce ciel rouge sang dans le
crépuscule de Winterthur en Suisse, je pense au bras inerte de Gilles,
d’une densité et d’une intensité rares, exceptionnelles.

Votre
photographie est une vocation au sens le plus fort du terme. Elle naît
d'un drame intime, familial ; qui vous fait basculer dans un nouveau
monde. Ce fut, dites-vous « ce moment de clarté qui décida de votre vie
; la rupture avec la famille ». Drame, rupture, absence insoutenable de
l’être cher, de l’âme soeur, et puis ces retrouvailles que vous avez
magnifiquement évoquées, il y a deux ans, à la Chapelle Saint-Louis de
la Salpétrière, avec cette installation qui a fait sur beaucoup d’entre nous
l’effet d’un coup de tonnerre, Soeurs, Saintes et Sybilles.

Votre univers, c’est donc aussi bien celui de Paris, où le Centre Georges
Pompidou vous a consacré une inoubliable exposition, intitulée « le feu
follet », et la Galerie Yvon Lambert a présenté, il y a deux ans
également, une très belle exposition, « le miel sur une lame de rasoir ».

Ce titre exprime si bien ce que l’on ressent en voyant certaines de vos
oeuvres. Ce serait également une définition bouddhiste de la vie. Votre
monde, c’est aussi Venise, l’Italie et ces photos cultes que vous y avez
prises, Bruce dans la fumée ou Guido sur les quais. C’est aussi
Stockholm et ce portrait magique d’Ulrika, la fille de la galeriste qui vous
expose en Suède. C’est l’Angleterre, Brighton et cet homme intemporel
qui regarde la mer. C’est l’Allemagne que vous regardez depuis la
fenêtre d’un train ou la chambre de David.

Votre monde, et il n’y a pas là
de quoi nous étonner, car votre oeuvre, dans son humanité profonde,
exprime aussi une quête spirituelle, c’est encore le Portugal et les
cierges de Fatima, que vous avez exposés notamment au Palais de
Papes à Avignon, non loin de Châteauneuf-de-Gadagne, ces flammes
fragiles et subtiles qui font revivre vos amis, vos proches, nos prochains,
décimés par le SIDA. Si vous ressentez et exprimez une profonde
affinité artistique et intellectuelle avec le continent européen, votre
monde c’est aussi le Japon, où vous êtes adulée, et ses tempêtes de
cerisiers en fleur. C’est l’immense Amérique, bien sûr, depuis le foyer
new-yorkais et surtout Boston, où vous avez fait vos études, où vous
avez rencontré David Amstrong, ainsi que Marck Morrisroe, Jack Pierson et Philip-Lorca diCorcia, avec qui vous formez le fameux groupe
de compagnonnage artistique et amical dit des « Cinq de Boston ».

Oui, à travers l’ensemble de votre oeuvre, les identités multiples qui s’y
cherchent, s’y guettent et s’y croisent, c’est dans cette rencontre des
regards, sur la surface des corps que vous caressez de votre objectif,
dans les espaces que vous ouvrez, sur ces seuils que vous franchissez
et où vous nous laissez parfois, dans cette ouverture, dans cette
suspension du passage, en contemplant Joana de dos dans
l’encadrement de la porte, que vous nous touchez le plus. Comme l’ont
écrit Federico Ferrari et Jean-Luc Nancy, « votre photographie est un
pas suspendu ».

C’est ce pas, ce chemin, un pas après l’autre, qui ouvre en chacun de
nous des voies, que sans vous, nous n’aurions sans doute pas osé
explorer. Ce déclic, que vous déclenchez en chacun de nous, cette
présence, ce partage, sont au coeur de ce que l’art peut apporter de plus
précieux.

Pour la contribution exceptionnelle de votre oeuvre au rayonnement des
arts, en France et dans le monde, Nan Goldin, au nom de la République,
nous vous faisons Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

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