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Remise des insignes de Commandeur dans l’Ordre national de la Légion d’honneur à Jerry Lewis

Cher Jerry Lewis,

C’est un très grand plaisir et un grand honneur pour moi de vous rendre
aujourd’hui, rue de Valois, l’hommage de la France. La foule rassemblée
ici est à l’image de l’amour que les Français vous portent et de l’accueil
qu’ils ont toujours réservé à vos films, à vos spectacles, à vos oeuvres, à
votre talent, à votre énergie, à votre humour incomparables. C’est cet
amour des Français pour votre talent que le Président de la République
a voulu consacrer en vous décernant la dignité que je vous remets
aujourd’hui.

Pourquoi un tel amour ? Sans doute parce que vous nous rappelez cette
solide vérité, cette antique sagesse, ce gai savoir, jadis énoncés à
l’adresse des lecteurs de Gargantua par Rabelais – si cher au coeur des
Tourangeaux et de tous les Français – qui, s’ils n’ont pas tous lu
Gargantua, ont tous vu l’un de vos films : « le rire est le propre de
l’homme ». Peut-être aussi parce que les personnages que vous
incarnez, en mêlant constamment, avec un à-propos déconcertant,
spontanéité et naïveté, rencontrent un écho profondément ancré dans
l’esprit français, dans une tradition qui, au-delà du rire, a fait du regard
pur des naïfs et des candides, l’une des meilleures clefs de
compréhension des travers de la société, de l’étonnement, toujours
renouvelé, devant les absurdités, les ridicules, les incongruités du
monde.

Sans doute aussi parce que nous sommes particulièrement
sensibles en France, comme en Europe, à ce comique irrésistible dont
vous perpétuez l’esprit, avec, entre autres, Charlie Chaplin et Woody
Allen, de ces personnages franchement maladroits et vaguement
inadaptés, dont on sait que si quelqu’un porte une soupière et en
renverse le contenu, c’est toujours sur eux que tombe la soupe, et que
l’on ne peut mieux nommer qu’en yiddish, Schemiel ou Schlimazel.

Je suis heureux d’honorer aujourd’hui un grand humaniste, un homme à
qui rien de ce qui est humain n’est étranger, puisque le rire est
assurément un langage universel. Il rapproche davantage qu’il sépare
les humains que nous sommes, parce que, comme l’écrivait
sentencieusement ce grand connaisseur de l’espèce humaine, Charles
Darwin, « le fou rire excite la sécrétion lacrymale plus énergiquement
que toute autre cause, la souffrance exceptée ».

Oui, nous sommes tous semblables, lorsque devant les distorsions de
votre visage, devant vos lazzis, votre habileté, votre agilité, votre audace
et vos mimes pleins d’expressions, devant les excentricités les plus
inattendues de votre parole, devant vos exclamations les plus
incohérentes et les plus burlesques, devant les acrobaties d’une grande
adresse et les dislocations les plus bizarres, les tours d’équilibre les plus
fantastiques de votre corps, le pitre funambulesque, le clown de génie
que vous êtes, déploie tout son talent, brille de tout son éclat, et que
soudain, au fond de nous-mêmes, comme sur nos visages stupéfaits,
dans nos yeux et dans nos coeurs, comme l’écrivait Baudelaire, « le rire
est parti irrésistible et subit ».

En dépit de la solennité de cet événement, je me garderai de tomber
dans cet esprit de sérieux que vous savez pourfendre mieux que
personne. Si nous vous aimons, comme l’écrit l’un de nos grands clowns
français, qui vous connaît, vous admire et vous adore de longue date,
Pierre Etaix, dans le très bel ouvrage qu’il vous a consacré, Croquis de
Jerry Lewis, c’est que vous avez la « sensibilité, l’invention comique » et
que vous savez « tout faire : chanter, danser, mimer, diriger un
orchestre », que vous avez « appris et maîtrisé toutes les disciplines du
spectacle de scène », et du cinéma, bien sûr. Et, dès que l’on vous voit,
« on décolle.

On ne réfléchit pas, on n’analyse pas, on n’a même pas
conscience d’admirer : on reçoit », avec la candeur, avec le naturel
merveilleux que vous avez le don et le talent d’éveiller en nous, comme
votre grand prédécesseur qui vous a beaucoup inspiré, Stan Laurel, sans
oublier Oliver Hardy, car vous êtes un et double, un et multiple, et vous
avez élevé au plus haut, tout au long de votre oeuvre, tout au long de
votre vie, l’art des métamorphoses, qui puise sans doute au moins aussi
loin que ce temps où, à Newark, dans le New Jersey, votre père artiste –
comme votre mère – vous surnommait « Monsieur Néon », comme vous le
racontez dans Dean et moi, le poignant récit autobiographique que vous
avez écrit avec James Kaplan et qui vient d’être traduit par Yves Sarda, et
publié par Flammarion, un récit qui est avant tout un formidable
témoignage, celui d’une magnifique histoire d’amour.

Oui, d’un simple coup d’oeil, les spectateurs que nous sommes ont
toujours pu lire sur votre visage toutes les émotions qui vous assaillent.

« Je n’ai jamais pu faire autrement que de laisser voir à tout le monde ce
que je ressentais, écrivez-vous. Dans le cas contraire, je me jugeais
menteur. La sincérité était mon allié le plus précieux. »

C’est sans doute aussi de cette sincérité, de cette pureté absolues,
originelles, immédiates, qui ont fait naître des personnages si drôles, si
cocasses et si touchants, que nous vous sommes instantanément et
toujours reconnaissants.

« On n’est pas sérieux lorsqu’on a perpétuellement neuf ans », avez-vous
dit. Je crois que c’est cet éternel enfant en vous qui a touché
profondément et durablement l’enfant en chacun de nous.

Je ne vais pas retracer ici une à une les étapes de votre vie, de votre
carrière, de votre oeuvre immense, qui s’est constituée au fil des très
nombreux films que vous avez joués, réalisés, produits. Après la télévision
française hier, l’Institut Lumière de Lyon vous rendra samedi, un bel
hommage, autour d’une double projection de votre film T’es fou Jerry.

Je veux simplement souligner combien j’ai été ému par la lecture de votre
livre, qui nous fait revivre la figure de votre partenaire, Dean Martin,
inséparable pendant ces dix ans qui ont profondément marqué votre vie.

L’école n’était pas votre tasse de thé et très tôt vous êtes happé par la
scène. Mais dès que vous êtes montés sur scène ensemble, après vous
être croisés, un après-midi de printemps de 1945, au carrefour de
Broadway et la 54e rue, un véritable miracle se produisit, et en très peu de
temps, vous êtes devenus tous les deux aussi connus et reconnus
qu’Elvis ou les Beatles en leur temps, déclenchant l’hystérie sur votre
passage.

« En cette ère de prise de conscience freudienne, c’était l’explosion du ça
dans le show-business », écrivez-vous.

Pendant dix ans, votre ça enchante, enflamme l’Amérique, qui acclame
votre visage de caoutchouc et les expressions de tombeur de votre
meilleur complice.

Après 13 comédies pour la Paramount, et alors que le public, qui vous
adore, est à chaque fois au rendez-vous, votre duo s’arrête en 1956,
après Un vrai cinglé de cinéma. Votre amitié pour celui que vous avez
toujours appelé « Paul », de son second prénom, restera toujours aussi
profonde. Mais vous choisissez de jouer désormais en solo, dans des
films tels que Le Délinquant involontaire, Trois bébés sur les bras, ou Le
Kid en kimono.

C’est en 1960 que vous démarrez une carrière de réalisateur, pour
laquelle vous allez rencontrer un immense succès, et particulièrement ici,
en France, où les critiques, et surtout le public, vous acclament.

Réalisateur, mais aussi acteur, scénariste, metteur en scène, parfois
même monteur : « Le risque, dites-vous, si on fait tout, c’est d’exploser de
plaisir ! »

Dès votre première réalisation, Le Dingue du palace, vous nous faites
partager avec les plus grands, de Charlie Chaplin à Jacques Tati, en
passant par Stan Laurel, cette sincérité sans pareille de l’idiot qui perce à
jour, presque sans le vouloir, les univers artificiels et vains, la bêtise et
l’arrogance humaines.

Fasciné par le cinéma et les techniques qu’il mobilise, vous mettez au
point, dès ce premier film, le système pionnier de « circuit fermé de
télévision appliqué aux films », comme vous l’appelez alors, pour le brevet
que vous déposez. Aujourd’hui, cette technique s’appelle l’assistance
vidéo, et aucun réalisateur ne pourrait s’en passer !

Toujours, à la fois, inventeur, virtuose et visionnaire, vous faites
construire, pour surplomber le décor du Tombeur de ces dames, en 1961,
une grue de quatorze mètres, que vos collaborateurs appelleront « le
jouet de Jerry » et engagez 30 comédiennes toutes traitées comme des
stars. On raconte que Francis Ford Coppola, qui n’avait pas encore tourné
son premier film, vous observait chaque jour sur le plateau. La même
année, vous faites une déclaration d’amour au cinéma dans le Zinzin de
Hollywood.

A travers votre génie comique, le public perçoit aussi un tableau glacial de
l’Amérique désenchantée des années soixante, un portrait au vitriol de la
haute société, une critique féroce du travail déshumanisé, une caricature
de la vanité des engouements hollywoodiens, portée à son paroxysme
dans Jerry souffre-douleur, en 1964, où vous faites transformer, par des
professionnels du cinéma, un garçon d’étage simplet en véritable vedette.

Je ne peux pas citer ici la liste des chefs d’oeuvre que vous avez réalisés
ou joués. Mais comment ne pas parler, car c’est un coup de coeur
personnel que je sais très partagé, de Docteur Jerry et Mister Love, votre
adaptation du grand mythe de Robert Louis Stevenson que vous avez,
m’a-t-on dit, le magnifique projet de porter à la scène à Broadway ?

Dans
cette oeuvre intemporelle, vous laissez libre court à votre génie de la métamorphose, en mettant à nu et en subvertissant les codes du cinéma
fantastique. La séquence qui suit la transformation mémorable du
professeur Julius Kelp dans son laboratoire, envahi des couleurs vives du
liquide qu’il vient d’absorber, est l’une des nombreuses scènes
d’anthologie de ce film hors norme, où vous nous donnez à voir, avec une
grande finesse, en caméra subjective, et après une alternance incroyable
de champs et de contrechamps, de plongées et de travellings, ne cessant
de faire palpiter le suspense, combien l’on peut devenir tout autre à
travers le regard des autres, tout en restant soi-même.

L’amour que la France vous porte est réciproque, puisque, après La Valse
des pantins, en 1983, de Martin Scorsese, qui vous plonge dans l’univers
dramatique d’une critique acerbe du show-business et vous vaut un
immense succès critique aux Etats-Unis, vous n’hésitez pas à vous
installer en France, où vous continuez à nous surprendre, comme acteur
mythique, comme improvisateur hors pair – et vous le prouverez encore,
par exemple, dans le fabuleux Arizona Dream, d’Emir Kusturica.

Vous n’oubliez pas que c’est d’abord en Europe et singulièrement en
France que, non seulement, vos talents polyvalents dans le show
business, la radio, la télévision, le music-hall, le cinéma, la chanson, le
disque, mais surtout votre travail de créateur et d’auteur ont été reconnus.

Au-delà des brillantes transformations que vous incarnez dans des films
comme Les tontons farceurs ou Trois sur un sofa, vos métamorphoses
dessinent une satire corrosive non seulement des moeurs américaines,
mais aussi des maux de notre temps. Ainsi, Ya, ya mon général est t-il à
la fois un hommage à Chaplin et un défi lancé à tous les racismes du
monde. Un défi dont je n’ai pas besoin de rappeler l’actualité. Comme
celle de votre générosité, de votre engagement humaniste. Ainsi, je
rappelle qu’après avoir mené un combat courageux pour tenter de sauver
votre fille de sa maladie, vous vous êtes lancé éperdument dans la
recherche de fonds, et animez, chaque premier lundi de septembre : « le
Téléthon annuel de Jerry Lewis contre la dystrophie musculaire ».

Vous
fédérez de nombreuses stars sur votre plateau et ce concept a fait le tour
du monde. Ici, en France, le Téléthon marque tous les ans un élan de
solidarité exceptionnelle, et vous y contribuez régulièrement, depuis que
vous avez accepté, pour le lancer dans notre pays, de devenir, en 1987,
le Président d’honneur de l’Association Française contre les Myopathies.
Vous avez reçu de nombreuses récompenses pour votre engagement
dans la lutte contre les maladies neuromusculaires.

Homme de tous les combats, contre l’injustice et pour la dignité humaine,
vous avez aussi dénoncé le racisme dans votre fable si forte, produite par
l’UNICEF, où le mutisme est l’expression de la souffrance, et dont le titre
dit l’un de vos grands combats d’aujourd’hui et de toujours : Les enfants
ne doivent pas être victimes de la violence. Vous avez été « nominé »
pour le prix Nobel de la paix. Vous êtes Commandeur des Arts et des
Lettres. Mais certains de vos amis membres du Gongrès vous ont dit que
vous devriez vous présenter comme Président des Etats-Unis. Vous leur
avez répondu que vous faisiez déjà de la comédie et que vous ne voulez
pas perdre votre passion.

Cher Jerry Lewis, je tiens à vous dire que nous avons besoin de votre
passion.

Parce que vous êtes le clown préféré des Français, parce que vous êtes,
en maître de la comédie et du rire, de la mise en scène et du spectacle,
une source inépuisable d’inspiration pour les nouvelles générations, parce
que vous êtes un humaniste au grand coeur, qui a fait du rire une arme
universelle, je suis particulièrement heureux de vous honorer aujourd’hui.

Comme nous arrivons à cette heure sacrée du déjeuner et que nous
connaissons aussi votre passion non dissimulée pour nos fameux jambon-beurre,
je vous propose de célébrer ce midi cette date historique du 16
mars 2006, celle de vos quatre fois vingt ans, avec un traditionnel gâteau
d’anniversaire.

Aussi, avant de prononcer la formule rituelle et solennelle par laquelle je
vais, dans un instant, vous remettre vos insignes, je tiens, en mon nom
personnel comme en notre nom à tous, à vous souhaiter de tout coeur, un
très heureux anniversaire : happy birthday Jerry !

Cher Jerry Lewis, au nom du Président de la République, et en vertu des
pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous remettons les insignes de
Commandeur de la Légion d’honneur.

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