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Remise des insignes de Commandeur dans l’Ordre national du Mérite à Henry Chapier

Cher Henry Chapier,

Je suis très heureux de vous accueillir ce soir rue de Valois. Je vous
reçois comme l’on reçoit une vedette de cinéma, car vous avez atteint
une telle notoriété auprès des Français au cours de votre carrière – une
carrière très riche, aux multiples facettes – que vous faites l’objet d’un
véritable culte. Votre site Internet en donne la couleur : j’invite tous vos
fans à retrouver dans ces pages toute la modernité de votre esprit. Un
esprit brillant et sincère. Si votre popularité est aujourd’hui si grande,
c’est peut-être justement parce que vous avez toujours eu à coeur de
préserver votre liberté de pensée et de parole.

Vous naissez à Bucarest, où votre père est avocat international. En
1947, le régime communiste expulse les Français et votre famille
s’installe alors à Paris. Vous suivez des études de lettres et
d’interprétariat à la Sorbonne et parlez couramment l’anglais, l’italien et
le roumain. Mais le cinéma vous attire irrésistiblement et si l’on devait
vous allonger sur votre fameux divan jaune, vous nous raconteriez peut-être
comment votre mère, actrice, avait renoncé à ses rêves
hollywoodiens à son mariage et que, sans vous allonger sur le fameux
divan, c’est sans doute là la genèse de votre attirance très forte et très
précoce pour le septième art. A la Sorbonne, vous créez, avec Serge
Richard et Guy Herzlich, un mensuel, Paris Lettres.

En 1958, vous collaborez à l’hebdomadaire Arts, où vous rencontrez
notamment le critique François Truffaut et Jean d’Ormesson, qui était
alors éditorialiste. Pigiste pour l’Express et Les Lettres nouvelles, votre
plume alerte et vos réflexions sans compromis vous valent de remporter
le prix du meilleur journaliste débutant.

Vous rejoignez la rédaction de Combat en 1959, à une époque
charnière pour la culture et pour le cinéma français, époque de la
création de ce ministère, de la création aussi de l’avance sur recettes,
époque, surtout, de la naissance, sous l’impulsion notamment de
Jacques Rivette, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol,
Jacques Demy, de cette Nouvelle vague qui bouleversa les codes du
genre, et que vous soutenez ardemment. Vous commencez, fait
rarissime, comme rédacteur en chef du journal et vous imposez, dans ce
quotidien au ton très libre, une virulence inhabituelle dans la critique
cinématographique, vous faisant au passage quelques ennemis bien
sûr, mais gagnant surtout l’estime de nombreux amoureux du cinéma.

« On m’avait mis là pour ça, dites-vous, pour que je sabre un peu et que
j’aie un peu de courage ».

Ce courage, vous le mettez aussi au service des artistes que vous
admirez par-dessus tout, en vous battant pour imposer les cinéastes de
la Nouvelle Vague, et pour faire découvrir Pasolini au public français, en
allant chercher vous-mêmes, à Rome, les bobines d’Accatone.

Mai 68 verra votre journal devenir, au prix de quelques nez et lunettes
cassés – les vôtres et celles de Chabrol, notamment – le grand
quotidien de la contestation. C’est le même esprit frondeur qui anime
vos réalisations cinématographiques : en 1969, vous plongez les
spectateurs dans l’univers des Black Panthers, avec Un été américain.

L’année suivante, Sex Power, votre premier long métrage au parfum
sulfureux, obtient la Coquille d’argent au festival de San Sebastian.

En 1974, alors que sort en salles votre second long métrage, le très
poétique Amore, et dans les librairies votre essai provocateur, Crée ou
crève, vous devenez rédacteur en chef du Quotidien de Paris. Vous
lancez un supplément quotidien « Arts, lettres, spectacles », dans lequel
vous faites une place à la photographie, à la bande dessinée, au rock,
au graphisme et à toutes ces expressions artistiques portées aux nues
aujourd’hui mais considérées à l’époque comme secondaires. Votre
intuition très sûre qui vous pousse à reconnaître avant tout le monde les
mouvements émergents ne vous a jamais quitté. En témoigne
aujourd’hui encore votre action formidable à la tête du Festival « Art
Outsiders ».

L’année 1978 marque le début de votre grande aventure télévisuelle.

Vous rejoignez la rédaction de FR3, et Jean-Marie Cavada vous confie
un poste d’éditorialiste culturel et cinématographique. Vous devenez
ensuite, à nouveau, rédacteur en chef, du journal télévisé Soir 3, où
vous recevez de nombreuses personnalités. Frustré de ne leur accorder
que deux minutes et demie, vous concevez une émission d’un style
radicalement nouveau, d’un ton totalement libre, et, surfant sur la mode
de la psychanalyse, vous lancez en 1987 l’émission devenue culte, Le
Divan.

« C’était l’essentiel de ma vie », dites-vous. En effet, pendant sept ans
et demi, vous avez interrogé, sondé, examiné, scruté, des personnalités
éminentes de la vie publique française, au fil de plus de 320 Divans, qui
constituent aujourd’hui un patrimoine télévisuel extrêmement précieux.
Vous avez reçu des hommes et des femmes politiques, des artistes, des
écrivains, des cinéastes. Toutes les personnalités marquantes des
années 1980-1990 se devaient de s’allonger sur votre mythique divan
jaune.

Au lendemain de cette magnifique épopée télévisuelle, vous êtes élu
président de la Maison européenne de la photographie, en 1996, et cela
fait maintenant 10 ans que vous êtes à la tête de ce haut lieu de culture,
niché dans l’hôtel Hénault de Cantobre. Votre élection consacre le
travail tout à fait original que vous avez mené, depuis 1978, avec Jean-
Luc Monterosso (aujourd’hui président de la MEP), et l’association
« Paris audiovisuel ». Vous avez créé la biennale internationale du
« Mois de la photo » à Paris, qui attire, depuis plus de vingt ans, un
large public, et a fait de Paris la capitale de la photographie.

Chroniqueur infatigable et toujours aussi populaire, pour la télévision
comme pour la radio, auteur de nombreux essais, votre curiosité et votre
intuition vous poussent à explorer toutes les possibilités du nouveau
média qui a amorcé la révolution culturelle que nous vivons aujourd’hui.

Sur votre site Internet, qui est, à votre image, savoureux, atypique,
explosif, drôle et curieux, le public peut découvrir vos « Hot interviews »,
de personnalités aussi diverses que DJ Jack de Marseille ou Abel Ferra.

Vous avez mis, et vous mettez toujours, une énergie hors du commun,
une sincérité à toute épreuve, un coeur et un courage exemplaires, dans
vos combats pour le rayonnement de la culture, sous toutes ses formes.

Vous êtes un critique inégalé, un fantastique ambassadeur de l’art, une
personnalité terriblement attachante et un visionnaire passionné.

Cher Henry Chapier, au nom du Président de la République et en vertu
des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Commandeur
dans l’Ordre national du Mérite.

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