Remise des insignes de Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres à Yva Barthélémy
Chère Yva Barthélémy,
Je suis très heureux d’accueillir ce soir une très grande artiste, une
personnalité unique, une enseignante hors pair, qui consacre sa vie à
la musique, au chant et à la voix. Lorsque vous avez dû interrompre
votre carrière lyrique, vous avez mis tout votre coeur, avec l’aide
d’éminents spécialistes, dans vos recherches sur le fonctionnement de
la voix humaine, en trouvant des applications immédiates, auprès des
artistes lyriques évidemment, mais aussi auprès d’un public très
divers, soucieux de travailler, de placer, de rééduquer sa voix. Cette
quête que vous n’avez jamais abandonnée, au cours des trente
dernières années, suscite, je ne vous le cache pas, toute notre
admiration et vous vaut tout notre respect.
La musique, langue universelle, a été pour vous une passion précoce
et inconditionnelle.
Née à Lunéville, en Lorraine, vous étudiez au Conservatoire de Nancy,
où vous obtenez votre premier prix, puis à Paris, au Conservatoire
National Supérieur de Musique, où vous entrez première nommée.
Louis Musy vous y enseigne la mise en scène lyrique, et Charles
Panzera, celui que vous appelez encore aujourd’hui votre Maître, vous
initie à l’art du chant. En 1956, vous obtenez vos premiers prix de
chant, d’opéra et d’opéra-comique.
Gabriel Dussurget, qui avait créé huit ans plus tôt le Festival d’Aix en
Provence, vous engage pour interpréter le rôle du Feu et du Rossignol
dans L’Enfant et les Sortilèges, à la Scala de Milan. Vous chantez
ensuite à l’opéra de Monte-Carlo, à l’opéra de Genève, à Boston,
Palerme, Bruxelles, et participez en même temps aux grands concerts
de l’ORTF. Vous êtes dirigée par les plus grands : André Cluytens,
Pierre Dervaux, Georges Prêtre, Hans Rosbaud, Manuel Rosenthal.
Vous intégrez la Troupe des chanteurs lyriques de l’Opéra de Paris.
Durant votre très prometteuse carrière, vous aurez donné corps et voix
aux plus grands rôles du répertoire : Manon, de Massenet, Micaela
dans Carmen, Musette, dans La Bohème, mais vous aurez également
participé à des créations et des reprises comme Vol de nuit, de Luigi
Dallapiccola, à la salle Favart, Le Plumet du colonel de Sauguet à
l’ORTF, ou Le Roi David d’Honegger, sur une grande scène en Sicile.
Vous avez obtenu le grand prix du disque pour les Mélodies de Louis
Vierne.
Hélas, des fatigues vocales inexpliquées vous obligent à interrompre
cette prestigieuse carrière.
En exergue de votre livre, La Voix libérée, le lecteur peut lire ces mots
d’Albert Einstein : « Saisir que, derrière chaque expérience de la vie, il y
a quelque chose qui échappe à notre entendement, dont la beauté et le
sublime ne nous atteignent qu’indirectement, c’est la religiosité. Dans ce
sens, je suis religieux.
Pour moi, il suffit de s’émerveiller devant ces secrets et de tenter
humblement de saisir par l’esprit ne serait-ce qu’une image de la
structure grandiose de tout ce qui est. »
Votre quête, ce sera désormais celle de la voix humaine, du mystère
insondable de son pouvoir enchanteur, de la complexité de l’origine
anatomique du moindre son, du moindre souffle. Vous vous lancez
passionnément, et humblement, comme le veut Einstein, dans cette
recherche. Vos découvertes se font petit à petit, au fil de la lecture de
l’Anatomie humaine de Rouvière, et de vos propres observations,
comme le montre le chapitre très émouvant de votre livre, dans lequel
vous racontez comment vous êtes sortie de ce silence de plus d’un an.
Vous découvrez que non moins de 300 muscles sont sollicités pendant
« l’acte de chanter », 300 muscles dont vous observez les mouvements,
la puissance et les faiblesses, aidée en cela par les meilleurs
spécialistes de la physiologie phonatoire.
Vous concevez des suites d’exercices visant à restructurer la
musculature de soutien de l’appareil vocal. Une véritable gymnastique
laryngée tout à fait originale et révolutionnaire à l’époque, que vous
décidez d’enseigner à des chanteurs, bien évidemment, mais aussi au
plus grand nombre. Nul ne saurait décrire mieux que vous votre passion
de transmettre et d’accompagner vos élèves dans cette recherche de
leur voix. « J’aime dans un être semer la petite graine du beau chant, la
laisser germer, la voir grandir, surveiller sa croissance, sa
transformation, sa métamorphose. C’est la vie qui chante. Oui, qu’il est
grand ce mystère de la voix. Je suis chaque fois plus émue d’approcher
cette source d’amour divin. Le chant fait de nous des messagers de
paix. »
Vous avez ainsi délivré vos précieux cours à des acteurs, à la demande
de Peter Brook, afin de les aider à trouver leur véritable tessiture ; à des
danseurs, également, aux côtés de Carolyn Carlson, pour qu’ils
apprennent à utiliser leur voix dans la recherche de l’équilibre ; mais
aussi au jeune public, pour qu’il donne, par le chant, le meilleur de luimême
; aux communautés religieuses, pour que leur voix célèbre mieux
le divin.
Parce que vous savez que le chant épanouit, rassemble, transforme,
vous êtes convaincue qu’il peut aussi guérir les âmes. Une de vos
élèves vous présente un jour sa mère, dont les graves souffrances
passées semblaient avoir définitivement réduit le visage à un masque de
tristesse. Vous lui proposez des exercices, qu’elle refuse, mais elle
accepte d’assister au cours que vous donnez à sa fille. Aucune réaction.
Le soir, votre amie vous téléphone : dans le taxi qu’elles avaient pris
pour rentrer, sa mère avait éclaté de rire.
Je salue ce soir votre talent, votre courage, votre dévouement. « C’est la
vie qui chante », dites-vous. Oui, c’est la vie qui chante, et votre
générosité contribue à la faire chanter chez des hommes et des femmes
chaque jour plus nombreux.
Chère Yva Barthélemy, au nom de la République, nous vous faisons
Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.
