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Festival des Rendez-vous de l’histoire

Comme voisin, comme élu de Tours, en aval de la Loire. Les Blésois permettront à un Tourangeau de rappeler ce mot de Descartes : « la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées»

Monsieur le Professeur,
Monsieur le Vice-Président du Conseil général,
Monsieur le Président directeur général,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

Je tiens tout d’abord à vous remercier de m’avoir invité à cette cérémonie de remise du prix du roman historique et à vous dire combien je suis heureux de participer à ces 8e Rendez-vous de l’Histoire 2005 à Blois. Et ce, à plusieurs titres.

D’abord, à titre personnel, comme vous tous, comme passionné d’histoire et de littérature. Ces Rendez-vous illustrent par une variété presque infinie d’interventions, qu’il s’agisse de cafés littéraires, d’ateliers, de conférences, de débats, de projections cinématographiques, la richesse de cette passion française.

Et j’allais dire comme voisin, comme élu de Tours, en aval de la Loire. Les Blésois permettront à un Tourangeau de rappeler ce mot de Descartes : « la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées». Je suis très heureux de rencontrer des auteurs et des lecteurs vivants qui prolongent cette conversation, en montrant que si l’histoire s’apprend, bien sûr, elle se pratique, elle se cultive aussi, parce que nous l’aimons, parce qu’elle est tout à la fois exercice, goût, plaisir.

Comme ministre de la culture et de la communication, en charge du patrimoine, de l’archéologie et des musées, mais aussi du livre et de la lecture, des Archives, et des célébrations nationales, comme responsable politique, je suis particulièrement attentif aux rapports de nos concitoyens à leur histoire, à leur mémoire, aux repères du passé, qui forment la trame de nos identités, de nos racines, de nos origines. Marguerite Yourcenar exprimait la force de cette quête, qui nous rassemble tous aujourd’hui, lorsqu’elle écrivait, dans Les Yeux ouverts : « quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine ».

C’est bien cette mémoire, dans toutes ses dimensions, que les travaux des historiens, mais aussi les œuvres des romanciers, réunis à Blois, mettent à jour, dans un dialogue constant et fécond avec l’actualité. C’est particulièrement vrai pour le thème que vous avez choisi d’explorer, « religion et politique », en cette année du centenaire de la loi du 9 décembre 1905, qui prononçait la séparation de l’Etat d’avec les Eglises – René Rémond souligne à juste titre que le pluriel, souvent oublié, est d’importance. Ce grand texte de la IIIe République est de ceux qui ont modelé la société contemporaine, tant par sa portée symbolique que par ses propres dispositions. La laïcité est en effet l’une des grandes conquêtes de notre République. Elle garantit la liberté de conscience et permet la coexistence harmonieuse des différentes religions, grâce à la neutralité de l’espace public. Elle nous incite aussi à rappeler la nécessité de l’enracinement du respect, de la tolérance, de l’esprit de dialogue, de la compréhension et de la connaissance de l’autre, dans notre société. Sans doute avons-nous à cet égard des leçons à tirer de l’histoire, pour le présent et pour l’avenir.

C’est pourquoi les correspondances dans l’histoire entre « religion et politique » sont une source inépuisable d’intérêt et d’étude pour nos concitoyens, pour nous tous. J’en veux pour exemple le succès public qu’avait remporté la présentation, l’an dernier, dans les salons du ministère de la culture et de la communication, à l’occasion des journées du patrimoine, de l’Edit de Nantes. Premier acte de tolérance dans une Europe divisée par la fracture de la Réforme, ce texte fondateur de lEtat moderne porte un message universel de lidéal de tolérance religieuse et civile, qui demeure plus que jamais actuel dans le monde daujourdhui.

Oui, les « affinités électives », mais aussi les conflits, entre religion et politique sont, aujourd’hui comme hier, une clef indispensable pour décrypter les mouvements de l’actualité et les évolutions de nos sociétés. Les « maîtres du soupçon » en ont fait une question fondatrice de notre modernité.

Mais religion et politique nous permettent aussi d’embrasser le temps long de l’histoire, de façon extensive, en en faisant la science humaine par excellence, en élargissant son spectre, par les découvertes de la sociologie, de l’anthropologie, de l’ethnologie, de l’archéologie.

A cette exigence savante, vous mêlez la richesse et la diversité d’une manifestation authentiquement populaire, d’un véritable festival, qui est, en peu de temps, devenu une référence, un carrefour, comme Avignon pour le théâtre. Blois a même son In et son Off. Le festival s’honore cette année de prestigieux ambassadeurs, illustration vivante de la diversité de votre manifestation ; il s’agit du président René Remond, de Madame le secrétaire perpétuel de l’Académie Française, Madame Hélène Carrère d’Encausse, de Monsieur Régis Debray et de Monsieur Manoel de Oliveira. Je tiens également à saluer l’action du président du conseil scientifique, Jean-Noël Jeanneney, et du directeur des Rendez-vous, Francis Chevrier.

Sachez combien je regrette de ne pouvoir assister à quelques unes de vos séances comme, par exemple aujourd’hui « Enseigner le monde après le 11 septembre », ou « Religion et politique dans les temps anciens » par Paul Veyne. Il m’aurait plu de pouvoir me rendre au débat d’actualité au château de Blois intitulé « La démocratie est-elle contagieuse ? » ; comme je désespère de ne pouvoir assister demain à la conférence de Rudolf von Thadden sur « Le protestantisme et l’Europe », ou au débat d’actualité « La France malade de son passé colonial » ainsi qu’au café littéraire « L’histoire au secours du roman » que vous animez, Monsieur le Professeur Christian Goudineau.

Car les Rendez-vous de l’histoire sont aussi une formidable vitrine de la recherche historique contemporaine. La vitalité de l’édition en sciences humaines s’observe avec joie et admiration dans les travées du salon du livre d’histoire, que j’ai eu l’honneur d’inaugurer et l’avantage de visiter il y a quelques instants. Vous connaissez tous le Centre National du Livre (CNL). Son « tout neuf » Président est ici, à mes côtés ; il s’agit de Benoît Yvert. Il est aussi historien. Mémorisez son visage, c’est mon ambassadeur auprès de vous. Car le CNL est désormais un outil essentiel de ma politique en faveur du livre. Je souhaite en effet, dans la ligne de la réforme qui entrera en vigueur dès le 1er janvier 2006, qu’il puisse intervenir de façon encore plus décisive dans ce secteur éditorial ; en quelque sorte, désormais, le roman vient au secours de l’histoire.

Et j’en viens naturellement à vous, Monsieur le Professeur Christian Goudineau. Si vous êtes distingué aujourd’hui par le prestigieux prix du roman historique, qui couronne votre souci de faire partager au plus grand nombre votre passion de l’Antiquité, votre carrière remarquable, illustre à merveille le rayonnement et l’excellence de la recherche historique et archéologique française. Elle vous a mené jusqu’au Conseil Supérieur de la Recherche archéologique et à la prestigieuse chaire d’Antiquités nationales au Collège de France, où vous avez été élu en 1984, et où vous ne cessez de faire progresser nos connaissances sur ceux que nos manuels scolaires et ceux de nos pères appelaient « nos ancêtres les Gaulois », et que les Grecs appelaient les Celtes. Vous faîtes aussi avancer l’analyse et la réflexion sur tous les sujets qui mettent en relation « la Gaule » et notre monde actuel. Comment est-elle née ? Qu’était-elle ? Quel fut le rôle du conquérant (César) ? Comment se sont créés les mythes, les images, les héros qui sont restés profondément gravés dans notre imaginaire national ? Telles sont les passionnantes questions auxquelles vous nous apportez des réponses, non seulement dans votre enseignement et vos conférences, ou dans les travaux de recherches que vous menez et que vous dirigez, mais aussi dans les livres que vous avez à cœur de destiner au plus grand nombre de lecteurs, quitte à nous dessiller les yeux sur certaines caricatures. Celles-là mêmes qui opposaient, en une transposition de la Guerre des Gaules un peu hâtive, mais tenace, en gros des années 1870 à Astérix, des Gaulois très Français à des Romains très Germains, Jules César-Bismarck à Vercingétorix-Gambetta.

Et il me plaît de rappeler que la chaire où vous avez été élu fut créée…en 1905, par Camille Jullian, auquel succéda Albert Grenier (de 1935 à 1948) puis Paul-Marie Duval (de 1964 à 1982). « Difficile de nous imprégner de la conviction – écrivez-vous dans l’un de vos livres magnifiques, intitulé Par Toutatis ! Que reste-t-il de la Gaule ? et paru il y a trois ans au Seuil – que ce Gaulois et ce Romain sont pure invention (…) Mais la Gaule – ajoutez-vous aussitôt – ce n’est pas seulement une idée – voire la base d’une certaine idéologie. Ce sont aussi des monuments et des vestiges. Les idées, elles vont, elles viennent, elles passent. Les vestiges, eux subsistent. (…) Ils démontrent la relativité des idéologies. A la dualité Gaulois-Romain, ils substituent un autre message, celui de la continuité, de l’interpénétration. Peut-être, ils nous invitent à la tolérance. » Oui, nous revenons avec vous, grâce à vous, au thème de ces Rendez-vous et à cette belle leçon de sagesse antique et de science du monde latin que constitue, pour notre plus grand plaisir, L’enquête de Lucius Valerius Priscus. Ce texte haletant, parsemé de citations de Catulle, l’un des poètes les plus fascinants du Iersiècle avant notre ère, présenté comme un manuscrit retrouvé de nos jours dans un coffret, à la faveur de la découverte d’une nécropole à Alexandrie, vous a été inspiré par un passage des Annales.

Car avant vous, seul Tacite narre cette mystérieuse révolte des cités gauloises, en 21 de notre ère, sous l’empereur Tibère, et relate le destin tragique d’un chef énigmatique, qui combat aux côtés des Romains, nommé Sacrovir. Vous nous invitez à chercher les clés de cette énigme, au cœur même de la vie des Eduens, entre la Saône et l’Allier, sur la route d’Augustodunum (Autun) et de Bibracte, qui fut l’une des cités les plus splendides des Gaules, mise à jour au Mont-Beuvray, centre européen d’archéologie dont vous avez longtemps présidé le comité scientifique. Vous dressez un tableau vivant et haut en couleur, de chair et de sang, de ce moment décisif, où le monde celte en pleine mutation, se romanise, et bascule, en nous invitant à le découvrir et à porter sur lui un regard neuf, celui de ce chevalier de Rome qui nous entraîne dans un passionnant voyage dans le temps. Je tiens à vous féliciter pour le prix qui vous est si justement décerné aujourd’hui. Et à vous témoigner en notre nom à tous ma reconnaissance, car vous nous montrez avec éclat combien le roman historique nous fait aimer et l’histoire et la littérature.

Je vous remercie.

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