Installation du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle – Ecole du Louvre
Monsieur le Ministre de l’Education Nationale, de l’Enseignement
Supérieur et de la Recherche, Cher Gilles,
Monsieur le Vice-Président du Haut Conseil, Cher Didier Lockwood,
Mesdames et Messieurs les Membres du Haut Conseil,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,
Nous sommes dans un lieu doublement emblématique. Le plus grand
musée du monde, le plus visité, le lieu par excellence du rayonnement
de notre culture, qui s’est toujours enrichi des créations de toutes les
époques. Un lieu qui a accueilli tant d’élèves, tant d’étudiants, tant
d’enseignants, qui sont venus y chercher, qui leur première émotion
esthétique, qui le souffle de l’histoire, qui tout simplement le premier
contact avec notre patrimoine culturel. Nous sommes aussi dans une
très grande école, l’un des prestigieux établissements d’enseignement
supérieur relevant du Ministère de la Culture et de la Communication.
Je suis très heureux de t’y accueillir, cher Gilles, car j’y vois un symbole
de l’action que nous menons ensemble, au sein du Gouvernement,
pour renforcer le rayonnement, l’influence, l’attractivité, l’activité de la
France dans la mondialisation. Cette action vient d’obtenir un soutien
de poids : le soutien quasi unanime de la communauté internationale,
réunie à Paris, à l’UNESCO, à l’occasion de la conférence générale, où
tu présides la délégation française et où j’ai plaidé pour la convention
sur la protection et la promotion de la diversité culturelle, qui vient d’être
adoptée par la commission culture avant d’être soumise, demain matin,
au vote en séance plénière.
C’est dans cette perspective que je tiens d’emblée à situer notre
réunion de ce matin et la tâche qui incombe désormais à votre Haut
Conseil. En effet, c’est la légitimité des interventions publiques pour le
soutien des industries culturelles nationales, mais aussi la légitimité des
politiques publiques en matière de culture et d’éducation qui se trouve
confortée par cette décision. Comme l’annonçait de façon prophétique
Claude Lévi-Strauss « la civilisation mondiale ne saurait être autre
chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant
chacune son originalité ».
Dans cet esprit, notre engagement en faveur de l’éducation artistique
et culturelle est d’abord celui de l’ardente obligation de l’éducation,
dans son sens le plus large, c’est-à-dire de l’éducation à la
citoyenneté, à la liberté et à l’intelligence. Nous sommes encore
aujourd’hui dans la droite ligne tracée par Condorcet dès 1788 dans
son Essai sur la fonction et la constitution des assemblées provinciales
: « faire en sorte qu’aucun talent préparé par la nature ne reste inutile
et méconnu faute d’instruction ». Et d’ajouter que ce que l’on appelait
alors l’instruction « est pour la puissance publique un devoir imposé
par l’intérêt commun de la société, par celui de l’humanité entière ».
Oui, cher Gilles, l’éducation artistique et culturelle s’affirme plus que
jamais comme la première clef de l’égalité des chances qui doit être
donnée à chaque enfant. En effet, dans la période où nous sommes,
marquée par des confrontations, des haines, des violences, politiques,
intellectuelles, sociales, au sein du monde scolaire comme de la cité
dans son ensemble, les valeurs diffusées par l’action, comme par
l’éducation, culturelles et artistiques, au-delà même du champ des
enseignements artistiques proprement dits, sont absolument
essentielles. L’éducation artistique et culturelle est indispensable à la
formation des enfants, elle leur apporte la connaissance de l’histoire
de l’art, comme des disciplines artistiques. Elle leur ouvre un niveau de
connaissance et de sensibilité qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
Je voudrais te remercier, mon cher Gilles, de ton engagement
personnel dans ce combat.
Permettez-moi de rappeler certains des points forts de notre plan
d’action commun. Pour la première fois, la circulaire du 3 janvier 2005
a demandé à toutes les structures subventionnées par le Ministère de
la Culture et de la Communication, de mener une action éducative.
Parallèlement, au Ministère de l’Education Nationale, tous les projets
d’établissement devront désormais comporter un volet d’action
artistique et culturelle. L'idée centrale est de demander à l'ensemble
des établissements scolaires de s’associer avec une équipe artistique,
une structure ou un lieu culturel, pour assurer une ouverture des
élèves au monde des arts et de la culture, par la présence conjointe,
dans un projet commun, d’une parole pédagogique et d’une parole
artistique et culturelle.
Il s’agit de franchir un pas décisif, en demandant aux établissements
scolaires de s’associer, sous la forme d’un « jumelage » ou d’un
« parrainage réciproque », avec un artiste, une structure ou un lieu
culturel.
En second lieu, le dispositif gouvernemental des contrats aidés du
Plan d’urgence pour l’emploi, appliqué aux secteurs de la Culture et de
l’Éducation Nationale, vient compléter la mise en oeuvre de ces actions
de coopération. Les Directeurs régionaux des affaires culturelles et les
Recteurs veilleront à examiner avec les structures concernées et les
collectivités partenaires, toutes les possibilités d’utilisation des emplois
aidés pour l’éducation artistique et culturelle.
Un budget ambitieux d’aides à l’emploi, dans le cadre de notre Plan de
cohésion sociale , permettra à nos deux ministères de développer, en
synergie :
l’emploi culturel, qu’il s’agisse d’artistes ou de médiateurs culturels
dans les services éducatifs des structures culturelles ; l’emploi de
jeunes en contrats vie scolaire qui, au sein des établissements,
pourront contribuer à une meilleure découverte de l’environnement
culturel de proximité.
Tu as rappelé, mon cher Gilles, ton engagement à Amiens.
Cette politique doit en effet être copilotée avec les collectivités locales,
qui ont consenti un réel effort en faveur de la culture, pour toucher des
publics de plus en plus larges et sensibiliser les plus jeunes, dans le
cadre scolaire et péri-scolaire. On n’a pas encore tiré totalement parti
de l’effort de maillage culturel du territoire qui a été réalisé, depuis
trente ou quarante ans ! Je pense aux réseaux de bibliothèques, de
centres d’art, de musées, de lieux patrimoniaux et de mémoire,
d’écoles de musique, de lieux consacrés au spectacle vivant, qui
contribuent, de façon décisive, à cette éducation aux arts et à la
culture dans la proximité des équipements mis en place. Nous avons
une vraie marge de manoeuvre pour mieux reconnaître tout ce qui a
été fait, consolider et pérenniser de vraies politiques éducatives, dans
une démarche contractuelle avec l’ensemble des collectivités
territoriales.
Enfin, sur le plus long terme, une vraie réflexion est à mener entre nos
deux ministères sur la place de l’éducation à la culture dans les cursus
éducatifs, au-delà des seuls enseignements artistiques traditionnels, et
leur intégration au sein du socle fondamental des connaissances.
Le Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle est le lieu que
nous avons voulu instituer aujourd’hui pour effectuer ce travail de
longue haleine qui n’a que trop attendu.
Nous attendons beaucoup du Haut Conseil : la culture, ce n’est pas un
supplément d’âme, ni dans la formation des élèves, ni dans la vie de la
cité, ni dans le rayonnement et l’attractivité de notre pays. La rue de
Valois prolonge la rue de Grenelle : s’agissant de l’éducation, la
sensibilité artistique, dans toutes ses dimensions, fait partie du bagage
que tous les jeunes Français doivent avoir acquis au moment où ils
quittent le système scolaire.
Ainsi que l’a souligné le Premier ministre lundi dernier, à la FIAC, à
propos des artistes, « dans un temps qui gomme les aspérités des
choses et laisse grandir l’uniformité, leur présence est plus que jamais
nécessaire. Donnons-leur la place et le rôle qu’ils réclament.
Apprenons à nos enfants à regarder, à écouter, à être ouverts à la
création artistique dans son ensemble ». La volonté politique est là. Et
Gilles de Robien vient, à son tour, de l’exprimer fortement. Nous
pouvons nous en réjouir. Je suis lucide. Mais je suis optimiste, car je
sais que toutes les conditions sont aujourd’hui réunies pour que l’appel
à la mobilisation que vient de lancer Gilles de Robien, et auquel je
m’associe pleinement, soit entendu. En matière d’éducation artistique
et culturelle, l’ère de l’incantation est close. Parce que jamais les
attentes n’ont été aussi fortes, jamais les énergies aussi grandes,
jamais, sans doute, la volonté aussi partagée, par les enseignants, par les élus, par tous les partenaires de la communauté éducative, mais
aussi par les artistes et les responsables d’institutions culturelles.
Nous entrons de plain pied dans le domaine de l’action et votre Haut
Conseil a, à cet égard, un rôle déterminant à jouer.
Or, nous savons tous, qu’en dépit des efforts réels de l’Etat, de nos
collectivités territoriales, de nos enseignants et de nos artistes, si
aucune famille ne peut plus aujourd’hui concevoir une éducation sans
sport, trop peu d’entre elles ont encore accès au bénéfice de
l’éducation artistique et culturelle.
L’errance sur les divers écrans, des jeux vidéo ou de « Google »,
comme disent désormais, pour désigner la Toile, les enfants, de plus
en plus isolés dans une « culture de la chambre », est une forme de
guerre à l’intelligence. La maîtrise du contenu des technologies de
l’information et de la communication doit conduire à une nouvelle
structuration intellectuelle et culturelle de l’esprit, elle ne peut
constituer une simple fuite en avant technologique.
Les études conduites par le ministère sur les publics montrent que
c’est d’abord par la consommation des produits des industries
culturelles, souvent chez soi, que s’effectue l’accès à la culture, et de
moins en moins, par les formes plus traditionnelles, que sont les
sorties dans les musées, les expositions, les lieux de spectacle vivant,
ou encore les visites du patrimoine architectural et monumental. Cela
concerne surtout la musique, le livre et le cinéma. Poussées par la
convergence des supports numériques et leur souci de devenir des
généralistes de la distribution, les grandes surfaces ne s’y trompent
pas : elles regroupent les rayons photo, vidéo, son, informatique
domestique, avec les produits correspondants, CD et DVD, auxquels
s’ajoutent d’ailleurs, en proportion variable, la presse, les livres et
jusqu’au téléphone portable, appelé lui aussi à devenir support de
diffusion culturelle en commençant par le téléchargement de musique !
Face à cette évolution, le Haut Conseil est une instance d’analyse et
de proposition, que nous souhaitons vivante et efficace.
Nous avons tenu à ce que votre formation, resserrée mais diverse
dans sa composition, associe aux côtés des représentants de l’Etat,
des personnalités qualifiées et des représentants des industries
culturelles, des élus des collectivités territoriales.
Je suis très sensible à l’importance que Gilles de Robien a accordée
dans son propos aux expériences, aux initiatives, aux projets et aux
réussites qu’il a menés à bien dans l’exercice de son mandat local, à
Amiens. Je l’ai entendu comme un signal, adressé non seulement aux
Recteurs, aux Préfets et aux DRAC, à tous les acteurs de l’éducation
artistique et culturelle, et en particulier aux membres de votre Haut
Conseil, mais aussi au Ministre de la Culture et de la Communication.
Je ne suis pas, contrairement à ce que l’on entend parfois, le ministre
du désengagement de l’Etat. Le Ministère de la Culture et de la
Communication consacrera à l’éducation artistique et culturelle près de
40 millions d’euros en 2006. Je mène, avec mes services, avec les
élus, avec les artistes et les techniciens, les responsables des
institutions culturelles, les acteurs du patrimoine, les associations, une politique culturelle qui est le fruit de l’addition de toutes les énergies,
dans le dialogue et la concertation.
J’y suis particulièrement sensible, en tant qu’élu de Tours, ville de
culture, de patrimoine et ville universitaire, qui compte aussi 45 écoles
maternelles, 44 écoles élémentaires, 22 Collèges, 11 lycées et 8
lycées professionnels, ainsi qu’une école régionale des Beaux-Arts, un
Conservatoire municipal régional, une école de musique municipale, et
une école spécialisée dans la formation de graphistes.
Je crois que votre rôle essentiel est vraiment de faire remonter,
d’analyser, de faire connaître, d’échanger et de mutualiser les
« bonnes pratiques », les expériences, les initiatives locales, les cas
concrets de réussite, qui sont nombreux – n’en déplaise aux critiques
et aux grincheux – et qui permettront de démultiplier notre action sur
l’ensemble du territoire, en décloisonnant les institutions, les
disciplines, les innovations.
Pour ma part, je sais que les exemples ne manquent pas. Je peux
vous en donner quelques-uns, et ce ne sont, j’y insiste, que des
exemples, de sensibilisation du jeune public, y compris hors du temps
et du cadre scolaires. Je pense au travail remarquable que font les 94
animateurs du patrimoines et les quelque 1400 guides et conférenciers
des villes et pays d’art et d’histoire, dont nous avons fêté la semaine
dernière le 20e anniversaire. Amiens et Tours font partie de ce réseau
exemplaire.
Dans le domaine de la danse, j’ai cité la semaine dernière, en
présentant mon action dans ce domaine, l’exemple de « Danse au
coeur », à Chartres. Pour le théâtre, le travail mené depuis plus de
vingt ans par l’association nationale de recherche et d’action
théâtrales, présidée par Jacques Lassalle, membre de votre Haut
Conseil, est une référence dans ce domaine si important de la
rencontre avec le spectacle vivant.
Dans le domaine de la photographie, je pense à l’opération « Une
rentrée en images », à Arles, et à l’exposition « Des clics et des
classes » dans le cadre des Rencontres internationales de la
photographie. Dans le domaine de l’architecture, le Conseil
d’architecture, de l’urbanisme et de l’environnement d’Angers, que je
viens d’inaugurer, s’ouvre de façon remarquable aux jeunes enfants.
Les programmes « Ecole au cinéma », « Collège au cinéma » et
« Lycée au cinéma », menés au nom de l’Etat par le Centre national
de la cinématographie, mobilisent deux millions d’euros en 2005 sur
mon budget, avec le soutien respectif des communes, des
départements et des régions. Ces programmes concernent au total un
million d’élèves et trois millions d’entrées dans les salles de cinéma.
J’ai pu constater, en particulier en région Centre, combien ces
programmes permettent de former de nouveaux publics cinéphilies,
c’est-à-dire qui aiment le cinéma. Ils permettent aussi à des oeuvres de
rencontrer ces nouveaux publics. Je pense par exemple au film Le
Gone du Chaâba de Christophe Ruggia, d’après l’ouvrage de mon
collègue Azouz Begag, dont l’intérêt pédagogique évident motive le
choix répété des enseignants.
Cette expérience pourrait être étendue aux oeuvres audiovisuelles,
pour développer une véritable éducation à l’image, selon des
modalités à déterminer, et je compte aussi là-dessus sur vos
propositions.
Votre réflexion devra s’orienter en outre vers les points suivants.
Tout d’abord, il conviendra de vous appuyer sur les états des lieux
auxquels procèdent régulièrement nos deux administrations, pour
nous proposer des initiatives et des orientations nouvelles.
Nous avons ainsi demandé un symposium européen et international,
qui se déroulera au Centre Georges Pompidou en janvier 2007, sur les
recherches européennes en matière d'évaluation des actions
d'éducation artistique et culturelle sur les enfants et les jeunes. Ce
colloque permettra pour la première fois de donner une évaluation
scientifique de l’impact de la formation artistique sur la réussite des
enfants.
Dans un deuxième temps, nous souhaitons que vous puissiez
examiner les conditions de mise en oeuvre d’une véritable politique
éducative territoriale pour les arts et la culture, impliquant tous les
acteurs concernés, en construisant à partir des « bonnes pratiques »
que vous aurez constatées, un cadre de référence pour une meilleure
coopération avec l’ensemble des collectivités territoriales.
La réflexion que nous vous demandons de mener pour l’enseignement
scolaire devra également s’intéresser à la vie culturelle des étudiants
des Grandes écoles, des Universités et des établissements
d’enseignement supérieur dépendant du Ministère de la Culture et de
la Communication.
Vous pourrez vous interroger sur la place de l'éducation artistique et
culturelle dans la formation initiale et continue des enseignants du
premier et du second degré, ainsi que des cadres de l'éducation
nationale. De même, vous pourrez nous faire des propositions visant à
mieux former les artistes et professionnels de la culture à la
transmission.
Les pistes de réflexion que j’ai évoquées sur l’éducation aux images
diffusées par l’ensemble des écrans, aussi bien ceux de la télévision
que ceux qui diffusent les DVD, les jeux vidéos et les contenus de
l’Internet, devront intégrer la prévention du piratage, qui constitue une
menace tangible pour la vitalité et la diversité de la création artistique.
Nous attendons donc, de votre part, pour les prochains mois, à la fois
des analyses ouvertes sur l’avenir et des propositions opérationnelles
très concrètes. L'action du Haut Conseil devra donner lieu à la
présentation d'un rapport d’activité annuel, comportant l’exposé de vos
propositions sur les quatre pistes de travail que je viens d’évoquer.
Vous l’avez compris, nous attendons beaucoup de vos propositions,
de votre liberté, de votre créativité, de votre rôle d’aiguillon, autant que
de conseil, des pouvoirs publics. Ne nous y trompons pas. Il s’agit d’éducation et de culture. C’est-à-dire de l’avenir. Et votre plus belle
mission sera de nous donner envie d’aller plus loin et de donner envie
à tous les enfants de France de découvrir « les clefs du trésor ».
Je vous remercie.
