Imprimer cet article - Envoyer à un ami

Remise des insignes de Grand Officier de la Légion d’honneur à Gilberto Gil, Ministre de la culture du Brésil

Monsieur le Ministre, Cher Gilberto Gil,

Je suis très heureux et très fier de vous accueillir aujourd’hui rue de Valois, pour vous rendre
l’hommage solennel et amical de la France, en vous élevant, au nom du Président de la
République, à cette très rare et très haute dignité de Grand Officier dans notre premier ordre
national, qui fut jadis conférée à votre compatriote Gilberto de Mello Freyre.

Elle vient distinguer l’immense artiste dont chaque concert est un événement, l’enfant de
Salvador de Bahia, qui joue très tôt de l’accordéon, puis de la guitare et chante la bossanova,
avant de devenir le symbole vivant du rayonnement mondial de la musique
brésilienne, le chanteur populaire, le militant de l’égalité des droits qui connut la prison et
l’exil, parce que ses notes sont libres, absolument libres et donnent le goût de la liberté
partout où elle est bafouée, le créateur prolifique qui n’a cessé d’ouvrir de nouveaux horizons
aux racines multiples de la culture de son pays, le citoyen du monde soucieux de lutter
contre toutes les injustices, et bien sûr, l’ardent défenseur de la diversité culturelle, au
moment où la communauté internationale, lors de la conférence générale de l’UNESCO
réunie en ce moment même à Paris, s’apprête à inscrire la protection de la diversité des
contenus culturels et des expressions artistiques dans le droit international.

J’ajoute à titre personnel combien j’ai apprécié votre engagement en faveur de cette nouvelle
étape de la reconnaissance de la culture comme un moteur des relations internationales
aujourd’hui.

Le ministre que je suis, l’élu du suffrage universel, est particulièrement ému de distinguer un
artiste de votre envergure. J’apprécie la réelle proximité, j’allais dire la complicité, qui nous
rapprochent depuis que nous travaillons ensemble. Je vous suis reconnaissant de la
confiance, de l’amitié, de la fraternité qui nous lient. Je suis aussi conscient et j’assume nos
différences, fécondes et créatrices, dans le dialogue et l’amitié, qui sont aussi l’expression de
la diversité culturelle. Et de la diversité linguistique. Si je m’exprime en français aujourd’hui,
c’est à votre demande expresse. Je veillerai à ce que ce texte doit traduit et diffusé
largement, notamment dans l’aire lusophone.

Je suis particulièrement heureux de vous rendre cet hommage exceptionnel en présence de
celles et de ceux qui vous aiment et vous admirent et s’en réjouissent de tout leur coeur.

Parmi nous, je souligne la présence de Mme Lisa Frulla, ministre du patrimoine canadien et
de la condition féminine, accompagnée notamment de Mme Line Beauchamp, ministre du
patrimoine du Québec.

Nous sommes au coeur de cette année du Brésil, ou plutôt des Brésils, quelque cinq cents
ans après les premiers contacts avec la France. C’est en effet en 1504, que des navires
français mouillaient sur les côtes brésiliennes, quatre ans après le Portugais Pedro Alvares
Cabral, qui les avait abordées près de Salvador de Bahia, votre ville natale, dont Gabriel
Sores de Sousa disait déjà qu’elle « est la maîtresse de la baie de Tous les Saints, qui est la
plus grande et la plus belle du monde, non seulement par sa taille, mais aussi par sa fertilité
et la richesse des terres environnantes ». Ainsi, les témoignages parmi les plus anciens que
nous possédons sur le Brésil datent du tout début du XVIe siècle et sont français. Tout au
long de l’histoire de ces cinq siècles, une histoire si riche de séductions mutuelles, nos deux
peuples, nos deux pays, n’ont cessé de ressentir l’un envers l’autre des sentiments très forts,
que l’on peut dépeindre comme une véritable histoire d’amour.

Si j’évoque cette histoire, ce n’est pas seulement pour rappeler que le Brésil est le premier
partenaire de la France en Amérique latine pour la coopération culturelle, scientifique et
technique.

C’est aussi parce que la promotion et la sauvegarde de la diversité culturelle et humaine, qui
est notre combat commun, votre combat de toujours, cher Gilberto Gil, le combat de votre
double vie, culturelle et artistique, mais aussi politique, est aussi nécessaire pour les
générations présentes et futures, pour l’avenir de la planète, que celui que nous menons
pour la protection de l’environnement de l’espèce humaine et le développement durable.

L’hommage que je vous rends aujourd’hui va d’abord à votre action déterminée, à votre
engagement de longue date, pour construire à nos côtés et avec toutes les couleurs du
Brésil, des Brésils, une réponse non seulement sociale et humaine, mais aussi culturelle aux
défis du monde d’aujourd’hui.

Votre grande voix, cher Gilberto Gil, votre voix claire et chaude, votre voix douce et soyeuse,
est aujourd’hui celle d’une grande ambition, d’une forte espérance, d’une belle promesse,
d’une action de longue haleine, pour réenchanter le monde à partir de sa diversité. Le Brésil,
les Brésils, sont par essence, par l’histoire, par leurs cultures, l’expression même de cette
diversité, dans tous les domaines.

Vous incarnez à merveille la richesse, la variété, le dynamisme, la force et la popularité
largement partagés dans notre pays, mais aussi en Europe et dans le reste du monde, de la
culture brésilienne, au-delà de tous les clichés. Vous êtes, cher Gilberto Gil, l’incarnation
emblématique de cette grande nation métissée, formée par des peuples d’origines
européenne, africaine, indienne, asiatique. Par votre oeuvre immense, par votre action
politique et sociale, vous montrez l’excellence de cette tradition brésilienne, sans cesse
renouvelée et enrichie par les créations et les interprétations contemporaines, l’alliance du
Brésil cosmopolite des grandes villes côtières et du Brésil profond, celui du bois de braise
auquel il doit son nom, celui des beautés de la nature, celui des lignes pures d’Oscar
Niemeyer, celui des mouvements de la capoeira, celui des rythmes et des rencontres de la
musique, de la danse, et de tous les métissages, de toutes les énergies, de tous les
enthousiasmes, de toutes les ouvertures, dont vous êtes vous-même porteur.

Et que vous ne
cessez de faire partager à tous ceux qui ont la chance de vous voir et de vibrer avec vous
sur scène. Car depuis que vous vous êtes lancé dans la musique, vous n’avez jamais cessé
d’éprouver cette rencontre, cette expression nécessaire. Jusqu’à ce point d’orgue de votre
magnifique tournée de l’été dernier en France, jusqu’à cette « prise de la Bastille » par la
musique Brésilienne, jusqu’à cette extraordinaire soirée, où vous avez transmis votre
fulgurante énergie aux dizaines de milliers de Français et de Françaises présents devant la
scène et aux millions de téléspectateurs, de fans, venus de tous les pays, se rassembler
place de la Bastille la veille du 14 juillet, à l’occasion de notre fête nationale, dont le Brésil,
en la personne du président Lula, était l’hôte d’honneur. Lorsque le président Lula vous a
choisi pour faire de la culture un enjeu stratégique de son action en faveur de la cohésion
sociale et du mouvement qu’il a souhaité imprimer à la société brésilienne, il vous a dit : «
Bon, Gil, va au ministère et fais ton travail comme tu fais ton travail artistique ! »

Il est tout à fait exceptionnel de constater, que tout en continuant de dédier pour notre plaisir
et pour notre plus grand bonheur une partie de votre temps à votre talent artistique, qui est
au sommet, vous avez entièrement réussi ce pari unique, en prouvant combien la culture et
l’art sont réellement au coeur de la cité, et de l’action politique, non seulement au Brésil, mais
aussi dans bien d’autres pays, dont le nôtre. Cette action, vous l’avez menée tambour
battant, en conduisant une réforme administrative importante, pour faire de votre ministère
un très grand ministère de la culture et pour le placer au coeur de la construction de l’avenir
de votre pays, mais aussi des relations internationales. Ainsi, vous avez proposé une loterie,
dont les bénéfices seraient versés à la culture, mais aussi la création d’un système national
des musées et une loi sur le mécénat, qui est l’un des volets essentiels de votre action pour
ouvrir la société dans son ensemble sur la culture, dans votre pays, qui est sans doute le
plus multiculturel, le plus interculturel, le plus divers du monde, à l’image de la musique du
Nordeste, qui mêle l’accordéon, le tambour zabumba, le triangle, les éléments des musiques
traditionnelles comme des musiques les plus actuelles, et des instruments venus de partout.

Depuis quatre ou cinq ans, vous réfléchissez intensément, en n’hésitant pas à interroger le
tropicalisme que vous avez défendu et fait rayonner avec passion depuis une quarantaine
d’années, avec Caetano Veleso, en élaborant une synthèse entre la musique populaire
brésilienne, la samba, la bossa nova, le jazz, le rock, la pop music. Vous êtes un pionnier, un
précurseur, dans votre art comme en politique, car votre recherche, dans chacun de ces
domaines, vise d’abord celle d’à apporter une réponse à la mondialisation. Une réponse
fondée, non pas sur la puissance, mais sur le dialogue et la reconnaissance des multiples
identités du monde, sur la capacité de séduction et d’attractivité, que seule la culture
possède au plus haut point. C’est pourquoi vous n’êtes pas seulement l’un des musiciens les
plus importants du monde, mais aussi l’un des acteurs les plus engagés dans sa
transformation et son amélioration, en apportant la preuve qu’elles passent d’abord par la
culture.

Cher Gilberto Gil, en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés par le Président de la
République, nous vous remettons les insignes de Grand Officier de la Légion d’Honneur.

Laisser une réponse