Célébrations nationales Jules Verne 2005 – Conférence de presse au Musée de la Marine
Monsieur le Ministre, Cher Gilles,
Monsieur le Député-Maire,
Amiral,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Depuis le cratère qui porte son nom sur la face cachée de la lune, jusqu’au premier sous-marin
atomique baptisé Nautilus, en passant par le trophée disputé par les grands
navigateurs, et le succès persistant de ses romans et des films qui s'en sont inspirés, tout
témoigne que la mémoire de Jules Verne demeure vivante et que son imagination nous
projette aujourd’hui avec une grande force dans l’univers de la création littéraire.
Pourtant, cent après sa disparition, ce « faiseur de monde » reste encore à découvrir. « La
méconnaissance de Jules Verne est à la mesure de la célébrité de son oeuvre », comme l’a
écrit Patrick Avrane, dans un ouvrage qui suit la trace de ce semeur de rêve. Comme un La
Fontaine réduit à la morale de ses fables, c’est essentiellement un Jules Verne visionnaire,
auteur de romans pour enfants et adolescents que nous avons gardé en mémoire. Or Jules
Verne est bien plus que cela.
Cette année nous offre l’occasion d’explorer plus en profondeur ses mondes fascinants. Je
me réjouis que Nantes et Amiens-métropole, la ville de sa jeunesse, qui l’a vu naître en 1828
et celle de la maturité et de la vieillesse, qui l’a vu s’éteindre en 1905, se soient associées
pour mettre en commun archives et talents, et donner à cette commémoration une ampleur
nationale, avec le soutien du ministère de la culture et de la communication. Je suis certain
que la réouverture de la maison Jules Verne d’Amiens et du musée Jules Verne de Nantes,
et que toutes les manifestations prévues cette année dans vos deux villes, mais aussi à la
Cité des sciences et de l’industrie susciteront un réel engouement de la part du public et
participeront directement à la promotion touristique, mais aussi culturelle, de vos villes et de
vos régions.
C’est, je le sais, l’aboutissement d’un travail en commun mené depuis quatre ans. Un travail
exemplaire de la force du rayonnement culturel de nos territoires. Un travail qui illustre aussi
que la décentralisation culturelle, ce n’est pas une compétition, une concurrence, encore
moins une querelle de clochers ou de beffrois. Non, la Loire et la Somme, l’Atlantique et la
Manche, Amiens et Nantes, loin de se disputer la mémoire de Jules Verne, la font vivre et lui
donnent tout son sens aujourd’hui, avec le soutien de l’Etat.
Arrivé à Paris pour étudier le droit, Jules écrit à son père qui espère le voir reprendre son
étude d'avoué : " la littérature est un art avec lequel je me suis identifié et que je
n'abandonnerai jamais". Ce serment, l'écrivain le tient même si, après son mariage avec une
Amiénoise, Honorine de Viane, il exerce, un temps, à côté de sa passion, le métier d'agent
de change. Il est aussi fidèle à ses devoirs de citoyen ; il fut conseiller général de la Somme.
Il assume aussi longuement des mandats de conseiller municipal à Amiens où il se fixe en
1872 à son départ du Crotoy. L'élu Jules Verne intervient dans les domaines de la culture et
de l'urbanisme avec une pertinence reconnue par ses contemporains et dans l'esprit qui lui
fait écrire : « Vivre, c'est être conscient de la dignité humaine ; c'est se donner aux autres ».
Si les pièces et opérettes de celui qui fut un temps secrétaire du Théâtre lyrique ne l'ont pas
propulsé parmi les auteurs populaires, son oeuvre de romancier rencontre un considérable
succès. Au merveilleux des fées et des contes, il ajoute celui de l’humanité pensante et
savante. La science devient point de départ des aventures et des rêveries qu’il propose au
lecteur. Celui-ci, à la suite de Phileas Fogg ou de Robur le Conquérant, s’aventure dans des
contrées nouvelles, dans un monde imaginaire. Un monde qui extrapole les découvertes de
son époque, plus qu’il n’anticipe les nôtres. L’obus lunaire – tiré depuis Cap Canaveral ! – la
maison à vapeur, l’île à hélices ou l’Albatros fascinent et inquiètent tout à la fois.
Ecrivain de prospective, Jules Verne imagine tout de même le développement des
dirigeables et des sous-marins, du disque et de la télévision, des vaisseaux spatiaux ! Ce
qu’il anticipe avant tout, ce sont les interrogations de notre époque, en grand frère de
George Orwell et de Ray Bradbury. La fascination pour le progrès potentiellement infini se
trouve toujours teintée chez lui de l’angoisse devant le pouvoir illimité de la machine.
De 1862 à 1886, Jules Verne est édité par Jules Hetzel, son « père sublime », fondateur
avec Jean Macé de la librairie laïque d'éducation et de récréation. Les Voyages
extraordinaires font partie des succès inoubliables des éditions Hetzel, dont nous avons tous
en mémoire les couvertures chamarrées, les tranches dorées, et les magnifiques illustrations
gravées. Jules l’éditeur partage avec Jules le romancier la certitude que « c'est à force de
répandre le bon grain qu'une semence finit par tomber dans un sillon fertile ». Les dizaines
de volumes de Jules Verne sont, pour des générations, le symbole écarlate des prix
d'excellence qui couronnent heureusement les fins d'années scolaires.
De celui qui a rêvé d'écrire le roman de la science, Hetzel attend contractuellement 40 livres,
au rythme de deux par an ! Jules Verne reste l'un des écrivains français les plus traduits : on
peut le lire dans plus de 25 langues. Dès 1902, le premier film français de science-fiction,
réalisé par Georges Méliès, prolonge le grand roman de la Terre à la Lune. Au-delà
d'efficaces mises en scène, on trouve dans les oeuvres de Verne, des mises en garde
prémonitoires, par exemple à propos de « bombes totales ». En 1864, Le Voyage au centre
de la terre permet de saisir le caractère terrifiant des séismes et la puissance cataclysmique
de l'eau ; 140 ans plus tard, le terrible tsunami qui vient de dévaster l'Asie témoigne que la
création artistique peut approcher la prophétie.
Avec des personnages aussi forts que les capitaines Strogoff ou Némo, Jules Verne a
inspiré bien des hommes d'action. En 1905, dans ses premières expéditions polaires, Jean
Charcot souligne que les réflexions du Capitaine Hatteras sont, pour lui, un vrai livre de bord.
Explorateurs ou saltimbanques, négociants ou dilettantes, les héros de Jules Verne
témoignent de la valeur de chaque être humain, de la diversité réelle des cultures mais aussi
de la profonde unité de la planète. Les valeurs humanistes dont ils restent porteurs, ce sont
nos valeurs, au seuil du XXIe siècle.
Bonne année Jules Verne à tous et à toutes !
