«Voilà comment nous agissons»
Intermittents, mécénat, spectacles vivants, politique européenne : depuis 45 ans, les dossiers de la Rue de Valois ont bien évolué… Les réponses du ministre de la Culture et de la Communication…
Nous allons vivre lété des festivals. Dans toute la France, tous les talents, dans la plus grande diversité des formes artistiques, expriment la richesse de notre culture. Une culture commune, que je souhaite partagée par le plus grand nombre de nos compatriotes et de tous ceux qui viennent dans notre pays chercher cette diversité de la création et des talents.
Je crois profondément actuelle la mission quAndré Malraux, dès sa création, avait assignée à ce ministère : «Rendre accessibles les oeuvres capitales de lhumanité, et dabord de la France, au plus grand nombre possible de Français ; assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et favoriser la création des oeuvres de lart et de lesprit qui lenrichissent.»
Tel est aujourdhui encore, plus que jamais, le sens du défi que nous devons relever collectivement, nous tous qui aimons la vie culturelle et exerçons des responsabilités en son sein. Jai pris les miennes.
Il me fallait dabord, dès mon arrivée Rue de Valois, renouer les fils du dialogue pour sortir dune crise qui trouvait sa source à la fois dans lextension considérable et souhaitable des activités culturelles, mais également des dérapages et des abus. Sans doute aussi dune perception insuffisante, par la société française, de la place des artistes, des techniciens, de tous les créateurs. Cest pourquoi je souhaite que le public participe en nombre aux débats organisés cet été, parallèlement aux festivals, pour préparer les Assises qui auront lieu à lautomne et déboucheront sur un débat dorientation au Parlement et pour les rencontrer, tout simplement. Il sagit de réconcilier les Français avec les artistes et techniciens du spectacle vivant, du cinéma et de laudiovisuel.
Avec toutes les organisations demployeurs et de salariés, avec les coordinations, avec le comité de suivi, avec les parlementaires et les élus, avec Jean-Pierre Raffarin et Jean-Louis Borloo – sans oublier Bercy ! – nous avons pris les mesures durgence indispensables. Le fonds durgence que jai mis en place fonctionne depuis le 1er juillet. LUnedic prend en compte la situation des femmes en congé de maternité. Cest un véritable plan de sortie de crise que jai mis en oeuvre.
Il fallait aussi engager sans délai le traitement des problèmes de fond, pour renforcer la lutte contre les abus, mieux délimiter le périmètre des métiers, des secteurs dactivité, voire des productions, dont les spécificités justifient réellement le recours à lintermittence. Jai lancé ce travail. Il sera réalisé au cours de lété.
Il fallait enfin définir lorganisation dun système pérenne avec les partenaires sociaux bien sûr, mais aussi lEtat et les collectivités territoriales. Cest lobjectif de la mission que jai confiée à un expert indépendant, Jean-Paul Guillot, qui me rendra ses propositions à lautomne, afin délaborer, avec toutes les parties prenantes et à la lumière du débat dorientation, les fondements dun nouveau système pour le début 2005.
Je suis très conscient de lhéritage prestigieux que jai la charge de faire vivre, de transmettre et de faire partager à nos concitoyens. Je souhaite, dans un même élan, susciter la création contemporaine et faire éclore et connaître de nouveaux talents.
Je suis très sensible à lévocation par Marc Fumaroli de lhumanisme et des humanités qui sont au fondement de notre civilisation et de notre culture. Jai été très attentif à sa dénonciation de certaines des impasses de notre Etat culturel, qui, loin de rappeler le Léviathan fait plutôt penser à cet animal légendaire qui sautodévore, le catoblépas… Mais, pas plus que je ne crois au mythe de lâge dor, qui a toujours hanté les hommes depuis que Platon nous a raconté le temps de Cronos précédant celui de Zeus, je ne crois aux prophètes du déclin. Je ne cultive pas non plus la nostalgie. Et plus que la «chute annoncée», jentends lappel de Michel del Castillo à limagination, à la création, à linvention – quil passe, au gré de chacun, par un retour aux sources de lart ou par le comblement du fossé entre lart et la culture…
Jentends aussi et je convie chacune et chacun à entendre avec nous son hymne à la liberté, à la liberté créatrice, à la liberté de lartiste. Non, lartiste nest pas et ne veut pas être un fonctionnaire ! Mais lun et lautre, avec le public, partagent cette passion de la culture qui nous rassemble.
Et je suis déterminé à faire partager cette passion le plus largement possible au sein de lEurope et dans le monde entier. Cest le sens du Pacte pour lEurope de la culture que jai proposé, le 13 juillet à Rotterdam, à mes homologues européens. Car je me reconnais dans la devise du projet de Constitution européenne : «Unis dans la diversité». Et je suis convaincu que la citoyenneté européenne passe par la culture.
Comme mes collègues allemands, qui mont accompagné en Avignon, je mengage pour que, dans une Europe de 450 millions dhabitants qui sest construite depuis cinquante ans dans le domaine économique, la culture donne un sens concret, dans lordre de la raison comme des sentiments, au projet politique le plus extraordinaire de notre temps, qui consiste à unir tout un continent dans la paix, par la volonté libre de ses peuples.
Cest aussi un retour aux sources de cet humanisme sur lequel sest bâtie lEurope de François Ier, de Léonard et dErasme, aux sources de ce regard de la Joconde que des millions de visiteurs viennent croiser au Louvre, chaque année.
Cest pourquoi je défends lEurope de la culture contre une double menace : de lextérieur, les méfaits dune mondialisation mal maîtrisée – qui conduit à traiter les biens et les services culturels comme des marchandises ordinaires – risquent, tôt ou tard, de réduire loffre culturelle à ce que produira lindustrie la plus puissante ; de lintérieur, lavance prise par lintégration économique dans la construction européenne et lapplication sans discrimination à la culture de la politique de la concurrence et de lharmonisation du marché intérieur risquent dassécher la création.
Oui, il est temps de bâtir une Europe de la culture en inventant linstrument juridique collectif – le Pacte – qui assurera un traitement spécifique des questions culturelles dans toutes les négociations européennes et appuiera le rayonnement culturel européen dans le monde.
La promotion de la diversité culturelle sera prolongée au niveau mondial par ladoption par lUnesco dune convention internationale sur la diversité culturelle, voulue par Jacques Chirac, en novembre 2005.
«Lexception» culturelle nest pas lexpression dune arrogance, ni un mot vide de sens. Elle est au contraire le levier qui permettra à lEtat et à tous les acteurs de la culture de retrouver une marge de manoeuvre, cest-à-dire daction. Cest pourquoi le ministère de la Culture, loin dêtre ce «ministère de limpossible» que lon a parfois décrit, est au contraire un ministère des possibles, le ministère de lintelligence créatrice, au service de notre fantastique patrimoine culturel, mais aussi de tous les projets artistiques et des projets de tous les Français. Cest en vertu de cette ambition que jai, entre autres décisions concrètes, augmenté de 10% les crédits du patrimoine consacrés aux monuments historiques.
Cest aussi pourquoi la culture doit toucher le plus grand nombre. Une culture de notre temps, cest une culture pour tous. Car elle est un facteur que je crois déterminant de cohésion sociale. Elle forme le ciment de lidentité nationale et de lintégration. Elle apporte une réponse décisive à toutes les haines, à toutes les violences, en en appelant tout simplement à lhumanité de lhomme, en la hissant vers le haut.
Cest la raison pour laquelle le public jeune, voire très jeune, sans exclusive, constitue pour moi une priorité. Car beaucoup se joue dès lécole, dès lenfance. Cest pourquoi je suis résolu avec François Fillon à faire de léducation artistique et culturelle un temps fort de la politique culturelle.
Bien sûr, lEtat ne peut pas tout, ne doit pas tout faire. Il nen a pas la prétention. Mais il est là pour tenir un cap, celui de lEtat stratège. Lune des dimensions essentielles de cette action consiste à jeter des ponts, à créer des liens, non seulement entre toutes les disciplines culturelles et tous les publics, mais aussi entre la culture et la communication. Et je compte my employer, en particulier pour marquer la spécificité culturelle et encourager les initiatives culturelles dans laudiovisuel public.
Ainsi, Molière sera bien vivant sur les scènes comme, je le souhaite, sur les écrans qui font désormais partie, quon sen félicite ou quon le déplore, de notre quotidien.
Ainsi, la culture se rapprochera de la définition quen donnait Aimé Césaire : «Tout ce que les hommes ont imaginé pour façonner le monde, pour saccommoder du monde et pour le rendre digne de lhomme.»
Car la culture, ne loublions pas, est aussi une fête. Une fête de lintelligence, de la création, de lémotion, de la vie. Elle nest pas une marchandise, elle est notre richesse
Par Renaud Donnedieu de Vabres
[17 juillet 2004]
