Hommage national à George Sand à l’occasion du bicentenaire de sa naissance à Nohant
Madame la Ministre,
Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs les présidentes et présidents,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis de George Sand et de Nohant,
Oui, comme vient de nous y inviter le Président de la République, nous sommes ici pour
célébrer une naissance et une renaissance.
Celle qui n'était pas encore George Sand naquit il y a deux cents ans, l'année du
couronnement de Napoléon, l'an XII de la République, Amantine, Lucile, Aurore Dupin. Elle
fut autant et peut-être davantage, comme nous le dira tout à l'heure Marcel Bozonnet en
lisant quelques très belles pages de la monumentale Histoire de ma vie, enfant de sa mère,
"une pauvre enfant du vieux pavé de Paris", que de son père, officier des armées de
Napoléon et arrière-petit-fils du roi de Pologne.
"Le 5 juillet 1804, je vins au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie
robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant." Voilà pour la naissance, à la date précise près, sans
doute une erreur de transcription du calendrier révolutionnaire, car c'était plutôt un 1er juillet.
Nous sommes le 3, soit entre le 1er et le 5, une date qui réconcilie l'histoire de l'état civil et la
mémoire de l'écrivain.
"Nous faisons notre propre vie à certains égards ; à d'autres égards nous subissons celle
que nous font les autres". Faire et subir, agir, écrire pour ne pas subir : telle est sans doute la
première leçon de George Sand, issue des circonstances et des héritages de sa naissance.
Une leçon pour toute la vie. Une leçon qui demeure aujourd'hui, pour éclairer la renaissance
de l'écrivain que nous redécouvrons grâce à l'année George Sand, grâce au bicentenaire.
Entendons ici la voix de George Sand : "La Vallée Noire c'était moi-même, c'était le cadre, le
vêtement de ma propre existence".
Aujourd'hui, Nohant, comme Combourg pour Chateaubriand, est devenu un symbole, un
défi, un univers qui reflète de façon intemporelle à la fois l'âme et la vie du Berry et de
George Sand.
Car Nohant est un creuset, de l'héritage, de la vie et de l'oeuvre de celle que nous célébrons
aujourd'hui.
Le fief de Nohant apparaît dans les archives dès le XIIIe siècle. C'est en 1793 que Mme
Dupin de Francueil acquiert cette terre de deux cents hectares, divisée en quatre domaines,
cette maison de maître datant du XVIIIe siècle et une ferme attenante au parc. La jeune
Aurore hérite dès 1821 de cette maison où bien que née à Paris, elle a passé le plus clair de
son enfance. Nohant, c'est cette terre, cette maison, mais aussi tout le village, qui occupe
une place privilégiée dans sa vie. Elle s'y réfugie dans les moments décisifs et s'y installe
après l'échec de la révolution de 1848.
La maison dès lors accueille une grande partie du XIXe siècle des arts, des lettres et de la
politique. Cette même maison que nous connaissons aujourd'hui et qui a subi peu de
modifications extérieures, exception faite des grands baies vitrées ouvertes lors de
l'aménagement de l'atelier de Maurice sous les combles. Maurice, le fils chéri de George
Sand, qui lui ressemblait étrangement et fut tout à tour illustrateur, caricaturiste, peintre,
marionnettiste, historien du théâtre, folkloriste, mais aussi archéologue, entomologiste,
géologue, botaniste, et lui-même romancier et auteur dramatique, toutes activités marquées
de l'empreinte de sa mère qui l'aimait tant.
C'est Aurore, l'une des filles de Maurice, qui légua, à sa mort en 1861, la maison et son parc
à la Caisse nationale des monuments historiques et des sites.
Niché dans cette partie du Boischaut que l'écrivain a poétiquement baptisé "Vallée noire"
dans Valentine, le village de Nohant est présent dans plusieurs romans, en particulier ceux
que l'on dit "champêtres", auxquels on a longtemps réduit l'oeuvre de George Sand. Réduit
non pas en raison de l'importance mineure de ces oeuvres, mais parce que l'oeuvre immense
de George Sand, pour inspirée qu'elle ait été par la terre, les hommes et les femmes de son
cher Berry, dépasse de beaucoup l'horizon de ce lieu où elle a habité au sens plein de ce
terme, et où elle s'est constamment ressourcée.
Car Nohant c'est avant tout ce havre de paix où elle fuit les tracas et les salons de la capitale
et où ses amis, qui sont nombreux, je vais y revenir, car George Sand avait le culte de
l'amitié, n'hésitaient pas à la rejoindre dans l'après-midi, après avoir pris la Poste à Paris la
veille à huit heures du matin et couché le soir à Orléans dans une auberge.
Aux très riches heures de ses plus brillants succès, elle passe ici des saisons entières, en ne
se rendant à Paris qu'une ou deux fois par an, et toujours le moins possible, pour assister
aux répétitions de ses pièces ou rencontrer ses éditeurs.
Nohant est un lieu de création. Chopin ne compose qu'à Nohant. A Paris, il n'en a pas le
loisir. Les étés qu' il passe ici sont féconds.
Delacroix trouve ici aussi un climat propice à l'inspiration, comme beaucoup d'autres
peintres. Ainsi Lambert, ami de Maurice, arrivé en 1844, pour un mois de vacances à la
campagne est toujours là, dix ans plus tard. Et crée, avec Maurice, et pour la plus grande
joie de George, des villageois et des hôtes de Nohant, le fameux théâtre de marionnettes,
dont la scène, les personnages et les costumes sont conservés ici.
A Nohant, la maîtresse de maison passe ses nuits à travailler ses romans. C'est ici qu'est
née la plus grande part de son oeuvre immense. Ici qu'elle déploie sa fantastique énergie et
sa puissance de travail inégalée sans doute en son siècle, sauf peut-être par Balzac, le
siècle du romantisme, le siècle de la littérature.
Une puissance de travail qui effraie presque. Ainsi Colette : "Comment diable s'arrangeait
George Sand ? Cette robuste ouvrière des lettres trouvait moyen de finir un roman, d'en
commencer un autre dans la même heure. Elle n'en perdait ni un amant, ni une bouffée de
narghilé, sans préjudice d'une Histoire de ma vie en vingt volumes, et j'en tombe
d'étonnement".
Et quelle oeuvre ! Une oeuvre qui fait d'elle incontestablement l'un des plus grands écrivains
de son siècle, injustement méconnue par le siècle suivant et que l'année George Sand nous
invite à redécouvrir et à reconnaître.
Une oeuvre qui fit s' exclamer Victor Hugo : "C'est un bien plus vrai mais plus puissant
philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d'heure que nous
traversons".
Car George Sand écrit, bien sûr, une oeuvre multiforme : plus de quatre-vingts romans et
nouvelles, et des dizaines de pièces de théâtre, et cette magnifique autobiographie,
L'Histoire de ma vie, et vingt-sept volumes de correspondances publiées. Au total, avec les
contes et les nouvelles, et les plus significatifs parmi ses très nombreux articles critiques et
politiques, on a recensé près de deux cent cinquante titres.
Je tiens à saluer la vitalité de l'édition sandienne, vitalité de longue date, soutenue et
dynamisée par les initiatives et l'intérêt suscités par l'année George Sand.
"J'ai un but, une tâche, disons le mot, une passion. Le métier d'écrire en est une violente et
presque indestructible". C'est ce qu'elle écrit en 1831 à l'un de ses correspondants.
"Le véritable artiste – fait-elle dire à l'acteur Teverino dans le roman éponyme – est celui qui a
le sentiment de la vie, qui jouit de toutes choses, qui obéit à l'inspiration sans la raisonner, et
qui aime tout ce qui est beau sans faire de catégories". Les multiples facettes de son talent
sont telles qu'elles s'affranchissent des frontières entre les genres et les styles. C'est, sans
doute, l'un des aspects les plus puissants de la modernité de George Sand.
Il est vrai que si George Sand écrit, c'est aussi qu'elle vit de sa plume. Il faut comprendre ce
qu’étaient les Journaux et leurs « feuilletons ». Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, George
Sand sont, avec Eugène Sue, les quatre grands feuilletonistes du XIXe siècle. Cela signifie
qu’ils doivent impérativement donner chaque semaine au Journal – qui en a besoin pour
survivre – de la copie.
Nous connaissons les « plumes » d’Honoré de Balzac (je cite au passage le premier amant
avoué de George Sand, Jules Sandeau, puisqu’ils s’aimèrent suffisamment pour qu’elle
partage son nom), d’Alexandre Dumas, d’Eugène Sue. Il n’est pas certain que son public,
chez Buloz, sût réellement qu’elle était une femme. Faubourg Saint-Germain, en revanche,
cela était connu. Mais cela n’était pas le Paris de Sand, ni celui de ses lecteurs. Elle vit bien
sur la rive gauche, mais c’est en 1832, donc à l’apogée du romantisme qu’elle reprend
l’appartement du 19, quai Malaquais que son « patron » Latouche lui abandonne. Ce sera le
célèbre salon bleu… passage obligé de tous les romantiques.
Nous savons tous aujourd’hui, grâce à Georges Lubin, son très fidèle biographe, dont nous
fêtons également le centième anniversaire de la naissance à Ardentes, quel auteur prolifique
elle fut.
Beaucoup de ses romans, il faut le reconnaître, sont sans doute assez difficiles à lire de nos
jours. Pourtant, elle y a mis toujours une grande part d’elle-même. Valentine, Lélia et
Consuelo, c’est elle. Mais aussi Edmée de Mauprat ou Thérèse Jacques. Elle trouva en elle
une grande part de son inspiration, comme tous les romantiques et c’est pourquoi,
paradoxalement elle s’entendit si bien avec Gustave Flaubert, son frère en littérature, l'un de
ses épistoliers favoris, lui qui s'écria : "Madame Bovary, c'est moi !"
Sans doute put-elle exprimer dans ses romans ce qu’elle ne pouvait pas avouer au public
des journaux qui lui allouaient sa subsistance.
D'Indiana à Nanon, en passant par Consuelo, c'est moins en termes de revendication que
d'affirmation que George Sand met en scène la liberté des femmes à disposer d'elles-mêmes
et à s'imposer, à l'égal des hommes, sur la scène publique comme dans la sphère privée.
Que ce soit dans le domaine des arts, des sciences ou de la politique, les héroïnes
sandiennes prennent leur place dans l'Histoire.
Car c'est oeuvre d'historienne que fait aussi George Sand. Arrivée dans un monde
bouleversé par la Révolution française, c'est à partir de cet événement charnière qu'elle
étudie et met en scène, dans ses plus grands romans, l'histoire des peuples, l'histoire des
religions, l'histoire de la pensée : une histoire en mouvement qu'elle s'attache à décrire pour
la comprendre et pour agir ainsi sur l'histoire en devenir.
Historienne, elle est aussi paysagiste, géographe, ethnologue, anthropologue, et surtout,
dans toute son oeuvre, poète, au sens où elle l'entend elle-même dans l'une de ses oeuvres
qui me paraît parmi les plus actuelles, les plus en résonance avec notre temps, les très
belles Lettres d'un voyageur : "Le poète aime le bien ; il a un sens particulier, c'est le sens du
beau. Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et d'admirer ne
s'applique qu'aux objets extérieurs, on n'est qu'un artiste ; quand l'intelligence va au-delà du
sens pittoresque, quand l'âme a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs
du monde idéal, la réunion des deux facultés fait le poète ; pour être vraiment poète, il faut
donc être à la fois artiste et philosophe.
C'est là une magnifique combinaison organique pour atteindre à un bonheur contemplatif et
solitaire."
Le Président de la République a rappelé dans son message l'actualité des valeurs qui
traversent l'oeuvre et la vie de George Sand, des valeurs qui rayonnent et nous éclairent
encore aujourd'hui.
Parmi celles-ci, il en est une qui me tient particulièrement à coeur, c'est l'éducation,
l'éducation des filles et des garçons, des femmes et des hommes, quelles que soient leurs
conditions. Ainsi écrit-elle dans Mauprat, roman de cape et d'épée qui se situe dans le Berry
des châteaux-forts, mais aussi roman d'éducation qui voit triompher l'amour persévérant :
"L'éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c'est de
trouver l'éducation qui convient à chaque être particulier."
Quant aux romans "champêtres", il faut les relire pour se rendre compte qu'ils contiennent
bien plus que d'aimables historiettes pour la littérature enfantine. Ils sont eux aussi, porteurs
de valeurs. Ainsi, La Mare au diable s'ouvre sur la description d'un tableau de Holbein en
proposant un véritable manifeste pour l'art, qui situe d'une façon que je crois également très
actuelle le projet de George Sand :
"Nous croyons que la mission de l'art est une mission de sentiments et d'amour, que le
roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apologue des temps naïfs, et que
l'artiste a une tâche plus large et plus poétique (…). Son but devrait être de faire aimer les
objets de sa sollicitude, et, au besoin, je ne lui ferais pas reproche de les embellir un peu.
L'art n'est pas une étude de la réalité positive ; c'est une recherche de la vérité idéale."
Cette vérité, George Sand l'a cherchée tout au long de sa vie et de son oeuvre. Elle prend
tout son sens aujourd'hui, même si cet idéalisme fut critiqué, ô combien, par certains des
plus illustres de ses contemporains : les jugements de Zola, Baudelaire, Barbey d'Aurevilly,
entre autres, furent parfois très cruels, il est vrai compensés, en quelque sorte, par tous ceux
qui prirent sa défense, avec Dumas fils, Taine, Renan, mais aussi Flaubert.
Parmi les pans de son oeuvre les plus oubliés sur lesquels ce bicentenaire permet, depuis
Nohant, lieu de leur conception, de jeter une lumière nouvelle, il y a ces pièces de théâtre,
drames ou comédies, qui furent jouées sur les scènes parisiennes entre 1840 et 1870. Et
dont certaines connurent un véritable triomphe.
Le théâtre a tenu dans la vie de George Sand une très grande place. Son premier essai,
porté à la scène, fut un échec (Cosima) mais François Le Champi, tiré du roman du même
nom un succès éclatant. A l’époque de François Le Champi (1849) le public était saturé des
outrances du théâtre romantique et des scènes du « boulevard du crime ». Le grand succès
de George Sand fut Le marquis de Villemer (1864) qu’Alexandre Dumas fils l’aida à boucler.
Les « ficelles » du théâtre, il les connaissait encore mieux qu’elle… et il l’aimait d’amour filial.
L’intérêt constant de George Sand pour le théâtre s’exprime aussi bien dans les expériences
de Comedia dell’arte faites sous son impulsion et celle de Frédéric Chopin que dans son
abondante correspondance avec les metteurs en scène de l’époque (Bocage, Montigny) et
surtout dans les nombreux romans où elle met en scène des acteurs, dont Consuelo. Je
tiens à dire ici que les conceptions qu’elle expose sur l’art dramatique sont très en avance
sur les idées de son temps.
Ainsi, en 1851, dans Claudie, pièce très largement censurée comme on peut le voir
aujourd’hui sur le procès verbal de censure conservé aux Archives nationales, il était très
courageux de porter à la scène la réhabilitation de ce que l'on appelait à l'époque, et encore
longtemps après, une "fille-mère".
Vous connaissez les combats de George Sand, pour faire vivre les valeurs républicaines de
liberté, d'égalité et de fraternité. Des valeurs universelles pour des oeuvres universelles.
Son influence marqua les écrivains du monde entier. De la Russie (pour Dostoievski, qui
s'inspira de Spiridion pour Les Frères Karamazov) aux Amériques (avec par exemple Henry
James).
Son rayonnement s'étend aujourd'hui, comme en témoignent les nombreuses manifestations
accueillies tout au long de cette année au Japon, au Brésil, au Congo (RDC), dont je suis
heureux de saluer la Ministre de la culture, mais aussi en Suède et en Chine (où de
nombreux ouvrages de Sand sont traduits, l'un de ses textes figurant au programme des
collèges chinois). J'ouvrirai lundi l'année de la France en Chine et je suis très heureux que
dans ce cadre un important colloque sandien se tienne à Canton au mois d'août.
Ce qui me paraît expliquer avant tout la résonance universelle de l'oeuvre de George Sand,
c'est qu'elle y a mis tout son talent, toute la force de sa plume, toute son énergie, au service
d’une grande cause qui recoupe toutes les autres et qui demeure, ici et maintenant et dans
le monde entier, un moteur de l'action : la lutte contre les injustices.
C’est sans doute, au fond pour cela que nous l’aimons tant aujourd’hui, que nous lisons avec
tant de plaisir ses meilleures pages, et surtout, je tiens à le dire, pour conclure, ses lettres,
ses magnifiques lettres. Oui, c’est cette grande cause qui, au fond, nous rassemble ici à
Nohant.
George Sand est un écrivain majeur jusque, et je serais tenté de dire surtout, dans ses
Lettres d'une vie, adressées à plus de deux mille correspondants où défilent tous les
sentiments, toute la complexité de l'âme humaine, et toute l'histoire du XIXe siècle. Une
correspondance d'une exceptionnelle qualité littéraire, qui demeurent un hymne à la création,
à la richesse et à la diversité de la création. Un hymne qui est une source d'inspiration
permanente pour nous tous.
Et c'est sur un seul bref passage de l'une de ses lettres que je veux conclure cet hommage
et vous inviter à mon tour, à la fête, à la musique qu'elle aimait tant, dans ce lieu où elle
écrivit ces mots magnifiques :
"Vous savez si je respecte et si je défends le passé ; mais je crois être dans la vérité en
constatant que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien recommencer,
rien copier, mais tout inventer et tout créer." (Lettre à Armand Barbès, 14 mars 1849).
Je vous remercie.
