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Inauguration de la Maison des comédiens "Maria Casarès" à Alloue – Charente
Posted By admin2011 On 24 juin 2006 @ 12:23 In Discours 2006 | No Comments
Madame la Ministre, Chère Catherine Tasca,
Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le Maire d'Alloue,
Monsieur le Président de la Communauté de communes,
Monsieur le Représentant de la Présidente du Conseil régional,
Mesdames, Messieurs les élus,
Monsieur le Président du Conseil général,
Monsieur le Président de l'association Maria Casarès, Cher François Marthouret,
Monsieur le Préfet,
Madame la Sous-préfète,
Mesdames, Messieurs,
Il y a près de soixante-dix ans, une jeune fille d'à peine 14 ans, originaire de la Galice
verdoyante et granitique, fuit son pays, l'Espagne, dont son père, Santiago Casarès Quiroga,
juriste et homme politique républicain, a été plusieurs fois ministre, pour le suivre dans son
exil et se réfugier dans notre pays, sur cette terre d'accueil où elle allait devenir, à force de
travail, de talent et de rencontres, selon le titre qu'elle a donné au roman de sa vie, écrit ici
même et paru en 1980, une Résidente privilégiée.
Car c'est ici, à La Vergne, " loin de la ville. Hors du bûcher théâtral. A la fraîcheur de la
Charente " que Maria Casarès avait trouvé un nouveau refuge, un nouvel asile, une vraie
sérénité. Et c'est ici, il y a bientôt dix ans, après le départ de son époux André Schlesser,
auprès duquel elle repose désormais, dans le petit cimetière que l'on aperçoit de la maison,
au-delà des prés, sur la colline qui précède le village, oui, c'est ici qu'elle se prépare à son
ultime voyage et qu'elle décide de léguer le domaine qu'elle possède depuis 1961 à votre
commune, Monsieur le Maire, pour " remercier la France d'avoir été une terre d'asile ".
Votre prédécesseur, Lucien Simonneau, a la grande sagesse de percevoir toute la portée de
ce geste, pour perpétuer en ce lieu, non seulement la mémoire, mais aussi l'esprit de Maria
Casarès, dont les amis continuent à porter le témoignage qu'elle avait incarné pendant plus
de cinquante ans, celui de la force du théâtre français sur toutes les scènes de France et du
monde.
Comédienne, Maria Casarès était avant tout une tragédienne. En nous présentant ce soir
l'une des plus denses et des plus rares tragédies de Shakespeare, Troïlus et Cressida, comise
en scène par une autre grande comédienne, Anne Alvaro, et par l'auteur, metteur en
scène et musicien David Lescot, les comédiens de l'Ecole nationale d'acteurs de Cannes, lui
rendent un très bel hommage ! Il fera écho à ses plus grands rôles, Lady Macbeth, Phèdre,
Médée, Mère Courage, et tant d'autres encore, qu'elle incarnait avec tant de force, avec son
inimitable diction rocailleuse et le magnétisme de ses yeux verts. Carlos Fuentes ne l'a-t-il
pas qualifiée de " femme tellurique " ? Elle a tout joué sur les planches du monde entier.
Après sa " complicité innée " avec Camus, après ses débuts aux Mathurins et un bref
passage à la Comédie-Française, elle fut membre de la première aventure du Théâtre
National Populaire de Jean Vilar, et c'est là qu'elle entre dans la légende, celle de toutes les
grandes heures d'Avignon, interprète privilégiée de Shakespeare, Marivaux, Strindberg,
Claudel, Genet et tant d'autres, car elle tenait à servir aussi les textes contemporains et les
jeunes auteurs. Et certains d'entre nous se souviennent de son inoubliable interprétation du
Roi Lear à Gennevilliers mis en scène par Bernard Sobel.
A l'écran, et bien qu'elle affirmait " le cinéma n'est pas mon aventure ", nous avons tous en
mémoire ses compositions dans Les Enfants du paradis, Les Dames du Bois de Boulogne
de Bresson, La Chartreuse de Parme de Christian-Jaque, avec Gérard Philipe et, bien sûr
Orphée de Cocteau, où elle est si sublime dans le rôle de la Mort vaincue par l'Amour. Plus
récemment, elle avait tourné pour Godard Histoires du cinéma et pour Deville La Lectrice.
Devant vous qui l'avez accompagnée et connue, dans sa vie et dans sa voie artistique, et qui
pourriez parler d'elle avec beaucoup plus de justesse et de vérité, je veux simplement
rappeler cette citation extraite de l'un de ses nombreux entretiens, qui me paraît exprimer
tout à la fois son expérience, son exigence et notre attente qui demeurent plus que jamais
actuels.
" Le théâtre est une sorte de bain de mer, de bain d'océan quand il est démonté, un
brassage. On sort de là battu, lavé, lessivé, mais aussi libéré. Il y a un risque permanent. On
ne peut pas revenir en arrière… J'aime par dessus tout l'éphémère. Le Théâtre… ce sont
des instants de grâce où le public et les acteurs ne font qu'un. On le sent, on le sait. On sent
que ça ne se reproduira plus. Et c'est cela qui donne à ces instants un charme tragique.
Enfin, il faut se souvenir que le public est le dernier acteur, le dernier personnage agissant
au Théâtre."
Comme l'a aussi écrit Maria Casarès, " si j'ai toujours cherché autour de moi la sagesse et la
justesse, ce sont celles qui ne vont pas sans folie " et sans doute y avait-il au départ un peu
de folie dans cette aventure qui commençait alors, il y a dix ans, et qui donne aujourd'hui
naissance ou plutôt renaissance, à cette maison, grâce à l'engagement, à l'énergie et au
travail de tous, et je tiens à vous en rendre hommage, Mesdames et Messieurs les élus,
Monsieur le Président de l'association Maria Casarès, cher François Marthouret et à vous,
chère Véronique Charrier, qui êtes un peu l'âme de cette aventure.
Quelle aventure en effet que de réveiller ce grand domaine endormi, au creux des collines
bocagères de cette boucle de la Charente limousine, vouées depuis toujours à l'agriculture,
sur lequel veillait attentivement le maire d'Alloue, mais que n'habitaient plus qu'Idole,
l'ânesse de Maria, des nuées d'oiseaux voletant entre les prés et les îles, les frênes et les
saules, sans oublier l'orchestre des grenouilles de l'étang…
Et, bien sûr, le souvenir de Maria qui battait dans le coeur de toutes celles et de tous ceux
qui n'avaient de cesse que d'inventer et de faire vivre un projet à la mesure de cette maison
et de son rayonnement possible pour toutes les générations du théâtre.
Vous nous avez dit, avec une grande émotion, comment, progressivement, année après
année, été après été, vous avez vécu et changé cette belle aventure en une grande
ouverture, en lui donnant corps, dans la grande salle de la maison, sous les auvents de la
grange ou des communs, sur la scène en plein air adossée au grand mur qui borde la
Charente, sous les grands arbres de La Vergne, en transformant l'idée en projet, puis en
action et en mobilisation, le rêve en réalité, la parole en acte. Et c'est ainsi qu'est née, dans
le mouvement que vous prouviez en marchant, par les rencontres que vous avez
provoquées chaque été entre les comédiens, les compagnies et tous ceux qui sont venus
conjuguer leurs talents et leurs enthousiasmes, ce projet qui nous rassemble aujourd'hui.
Ces six étés, de 2000 à 2005, ont apporté la preuve que ce lieu exceptionnel pouvait, dans
la fidélité à l'esprit de Maria Casarès, être porteur d'un grand avenir, non seulement chaque
saison, mais aussi, sans doute, tout au long de l'année, pour répondre aux envies, aux
désirs, aux besoins, aux projets de théâtre qui peuvent se rencontrer et se construire ici.
Certains de ces étés, je le sais, ont été assombris par les inquiétudes relatives aux
conditions de travail et d'emploi des artistes et des techniciens. Je tiens à vous dire,
particulièrement à vous, acteurs confirmés comme jeunes comédiens qui entrez dans le
métier, qu'en tant que ministre de la culture et au nom du gouvernement, je suis le garant de
la situation et de la protection sociale et professionnelle des artistes et des techniciens. Nous
avons fait avec Gérard Larcher des propositions à cet effet et vous pouvez être assurés que
le gouvernement ne restera pas inerte sur ce sujet, qui me mobilise et sur lequel je prendrai
toutes mes responsabilités.
Ce lieu de mémoire est avant tout un lieu de vie, un lieu de travail, un lieu de création et de
formation, un lieu de sources et de ressources, aussi, grâce aux archives de Maria Casarès ;
un lieu ouvert au public toute l'année, un lieu de résidence pour des artistes, des auteurs,
des metteurs en scène, des interprètes, des compagnies ; un lieu d'accueil ouvert sur tous
les publics et je pense en particulier au public jeune, un lieu de rayonnement, dédié à l'art du
comédien, grand ouvert sur l'Europe, conformément à l'histoire et aux convictions de Maria
Casarès. Si vos rencontres ont accueilli des participants venus d'Espagne bien sûr, mais
aussi du Portugal, de Sicile et d'Argentine, la Maison du comédien, sera bien sûr ouverte à
toutes les créations du monde.
Tel est aussi le sens que j'ai personnellement souhaité donner à l'engagement fort de l'Etat à
vos côtés, pour faire vivre ce projet exemplaire. Il se traduit par la convention qui l'associe au
Conseil général de la Charente, au Conseil régional Poitou-Charentes, à la Communauté de
communes du Confolentais, à la commune et à l'association Maria Casarès. Cette
convention d'objectifs, qui a été conclue l'an dernier, après celle qui avait permis de lancer le
projet en 2001, vous permet de multiplier dès cette année des rencontres littéraires,
théâtrales mais aussi audiovisuelles offertes au public, afin de favoriser une meilleure
visibilité et une fréquentation accrue, tout en participant à l'aménagement culturel mais aussi
économique et social de votre territoire.
Car ce projet est résolument ancré dans cette région remarquable par la qualité de ces
paysages, de son patrimoine, de ses traditions.
Le projet de La Maison du Comédien Maria Casarès présente l'intérêt de pouvoir s'évaluer
simultanément en termes de politique culturelle, de politique d'aménagement et de
développement du territoire et de se décliner selon des objectifs nationaux, régionaux et
locaux qui loin de se concurrencer, se conjuguent en une nécessaire synergie. Fruit de
l'addition des énergies, pépinière de comédiens, La Maison du Comédien Maria Casarès leur
offre, à l'occasion de stages, de résidences, d'ateliers, de mises en scène, des moments de
réflexion, d'expérimentation, de rencontres où se renouvellent les vocations, se consolident
les talents, émergent des idées nouvelles.
Je sais que La Maison du Comédien Maria Casarès souhaite intégrer le réseau des centres
de rencontres. J'y suis très favorable. En effet, la qualité des équipements qui ont été
réalisés ici, comme l'exemplarité du projet artistique que vous portez, peuvent sans conteste
justifier l'attribution de ce label. Il apporterait par ailleurs un élargissement certain aux
thématiques des centres culturels de rencontres dans lesquels la création théâtrale n'est
actuellement pas représentée.
Pour conclure, je souhaiterai vous citer cet extrait d'un poème d'Hugues Quester dont vous
savez la part qu'il a prise dans la réalisation de ce projet et à l'animation de cette maison, de
votre maison, un magnifique poème qu'il a dédié à Maria Casarès et que je le remercie de
m'avoir adressé le mois dernier. Plutôt que de m'en inspirer, je préfère le citer :
" Elle est là, et sa présence envoûtante ressuscite mon souvenir.
C'est une vibration, un partage secret, un rituel.
Maria, sa dimension extraordinaire qui ouvrait des domaines infinis illuminant la vie,
Valorisant de sa gorge les mots appris,
C'était sacré, exaltant. Ici, il y a la rivière, les animaux, les arbres, les prés.
Ici, on laisse de côté les cortèges des accablements, les affronts, les indélicatesses
dérisoires.
A l'abri de la Maison du Comédien,
On pourra (on peut) s'exercer à la recherche des origines des gestes et des mots,
Des représentations humaines, rythmées par la nature,
Dans le halo rayonnant de Maria Casarès
Toujours et sans cesse dans nos coeurs. "
Je vous remercie.
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