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Remise de la médaille d'or de Grand Mécène du ministère de la culture et de la communication à Pierre Berès – Fondation Pierre Bergé – Yves Saint-Laurent
Posted By admin2011 On 19 juin 2006 @ 19:42 In Discours 2006 | No Comments
Cher Pierre Berès,
Cher Pierre Bergé,
Mesdames, Messieurs,
" Monsieur, Il ne faut jamais retarder de faire plaisir à ceux qui nous ont donné du plaisir. La
Chartreuse est un grand et beau livre. Je vous le dis sans flatterie, sans envier, car je serais
incapable de le faire, et l'on peut louer franchement ce qui n'est pas de notre métier. Je fais
une fresque et vous avez fait des statues italiennes. Il y a progrès sur tout ce que nous vous
devons. "
Les Balzaciens, tout comme les Stendhaliens parmi nous, c'est-à-dire tous les amateurs de
littérature que nous sommes, car on ne peut sans doute l'aimer sans être soit l'un, soit
l'autre, soit les deux à la fois, auront reconnu la lettre d'éloges et d' " observations " écrite au
consul à Civita Vecchia, de seize ans son aîné, par l'auteur de la cinquantaine d'essais et de
nouvelles qui ne formaient encore que le prélude à La Comédie humaine, aussitôt après
avoir lu le texte imprimé dans les tout derniers jours de mars 1839, qui parut au début d'avril.
Soit plus d'un an avant le grand article publié dans la Revue de Paris, le 25 septembre 1840,
que Stendhal qualifia d' " étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre ", où Balzac
déclarait : " M. Beyle a écrit un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre ".
Cette pièce maîtresse de notre littérature, ces cinq volumes dits interfoliés, où les grandes
feuilles vert d'eau couvertes de la main même de Stendhal d'encres et de crayon noirs,
intercalées avec les feuillets imprimés de la première édition, biffées, raturées, parcourues
de multiples renvois, striées de grands traits qui dardent leurs rayons sur le texte comme
ceux d'un soleil, cette " copie qui doit servir à la deuxième édition de la Chartreuse arrangé
par déférence pour les avis de M. de Balzac ", la voici.
Ce document est un véritable monument de notre patrimoine littéraire. Il n'a pas de prix, si ce
n'est celui, cher Pierre Berès, de votre immense générosité.
Vous faites par ce don – et est-ce un hasard du calendrier, le lendemain même de votre
anniversaire – un cadeau inestimable à la France, en lui permettant de conserver ce chef
d'oeuvre dans ses collections publiques. Ce geste est à la mesure de l'amour sans borne que
vous avez voué, toute votre vie, à la littérature et à nos grands auteurs. Un amour qui vous a
conduit à construire, patiemment, avec dévotion, votre Cabinet des Livres, cette bibliothèque
extraordinaire, dont chaque pièce est unique, et qui sera, comme l'on dit, dispersée et
surtout transmise demain.
Je suis particulièrement heureux et fier que votre collection constituée en France, votre vie
durant, soit vendue aujourd'hui en France par une maison française, sur la place de Paris.
Une telle vente marque, bien sûr, un événement exceptionnel. Elle témoigne aussi du
rayonnement international de notre marché de l'art.
L'Etat a bien sûr un rôle important à jouer, pour veiller au développement de ce marché,
comme pour assumer ses responsabilités dans le domaine patrimonial.
Mais, au-delà des
fonctions et des responsabilités que nous assumons pleinement, au titre de l'Etat, comme au
titre du marché, il y a d'abord ce soir une conversation, une rencontre, une émotion, une
énergie et une décision profondément personnelles et sincèrement humaines.
Ce soir, c'est d'abord cette rencontre entre le ministre de la République et le libraire, l'éditeur
passionné et prestigieux que vous êtes, qui porte ses fruits. Tel est aussi le sens de
l'hommage que je vous rends aujourd'hui. Je tiens à y associer ceux qui, autour de nous, y
ont contribué avec autant de discrétion que d'efficacité, et je veux tout particulièrement
remercier Pierre Bergé et Benoît Yvert.
Cher Pierre Berès, vous avez accumulé aussi religieusement que savamment, le long de 80
ans de passion, les traces de nos poètes " maudits ", de nos romanciers célèbres, de nos
orfèvres des mots, de nos dramaturges libres, constituant, plus qu'une simple collection, un
ensemble unique et bouleversant, reflet de l'âme et de la mémoire de notre nation.
Vous êtes l'ami de Picasso et de Colette, l'éditeur entre autres noms illustres de Roland
Barthes, de Louis Aragon, de Paul Morand, que vous avez tous connus, et bien connus, de
leur vivant.
Votre talent précoce, bientôt transformé en immense expertise, et votre instinct très sûr ont
fait de vous sans doute le plus grand libraire du monde. Vos mains ont caressé les
manuscrits les plus rares, suivi les lignes de nos plus grands auteurs, et tourné les pages les
plus illustres de notre littérature, pour les partager, parce que la transmission est au coeur de
votre métier, de votre passion.
Ces mêmes mains confient aujourd'hui aux miennes, qui les reçoivent au nom de l'Etat, les
précieux volumes de l'un des plus grands observateurs du coeur humain. La découverte des
pages noircies par un auteur que l'on aime est toujours un extraordinaire moment d'émotion,
comme si l'on pénétrait dans l'intimité et le recueillement de son écriture, dans les plis et les
replis de son imagination, dans les rouages de son génie créateur.
En ouvrant ces volumes, et tout particulièrement le premier, avec ses sept premières pages,
si abondamment corrigées et précédées de deux autres pages, plus petites et plus claires,
dictées et calligraphiées, et anciennement collées par deux petits morceaux de cire rouge,
nul doute que l'on pénètre plus profondément dans l'esprit de ce grand analyste des
caractères, que l'on saisit mieux la virtuosité avec laquelle ce grand maître de l'ironie
démonte l'héroïsme et la noblesse des sentiments de ses personnages, pour disséquer les
impulsions, les énergies, les volontés, les forces, qui les poussent à agir.
Nul doute que l'on s'imprègne mieux de son verbe allègre, de cette distance fine qu'il
instaurait avec ses personnages, pour y instiller sa dérision toujours subtile ou son mépris
parfois écrasant. Nul doute que l'on saisit mieux le labeur démiurgique de la création, en
parcourant les multiples ratures, les innombrables biffures, et les renvois en lettres
majuscules, qui s'entrechoquent et se complètent au fil des pages de cette oeuvre en train de
se faire sous nos yeux. Comme penchés par-dessus l'épaule de leur auteur, nous fouillons
avec lui les secrets des âmes de ses créatures. Plus, c'est sans doute la vérité de l'homme
Stendhal lui-même que nous approchons, avec la sincérité de la question posée par Fabrice
à Waterloo et surtout celle de la réponse de son interlocuteur :
– " Monsieur, c'est la première fois que j'assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal des logis
; mais ceci est-il une véritable bataille ?
– Un peu. Mais vous, qui êtes-vous ? "
C'est le pur génie à l'oeuvre, que vous nous offrez, que vous offrez à la France, avec ce
trésor.
" Hélas, rien n'annonce le génie, peut-être l'opiniâtreté est-elle un signe ", écrivait Stendhal
dans la Vie de Henry Brulard. Ces grands feuillets verts pâles ne le démentent pas.
Cher Pierre Berès, la France vous est profondément reconnaissante du geste que vous
faites ce soir.
Par ce don magnifique, vous faites entrer dans les collections publiques la quintessence de
la production littéraire française du XIXe siècle. C'est l'apothéose d'une carrière tout entière
consacrée aux livres et aux textes. Non content d'avoir porté jusqu'à nous ce document
inestimable, vous en assurez aujourd'hui la permanence et l'inscription définitive dans le
patrimoine national. Sa transmission aux générations futures est désormais garantie.
Ce trésor, dédié par son auteur aux seuls happy few, aux esprits supérieurs, aux
cognoscenti capables de l'apprécier, est aujourd'hui offert par vous à toute la nation
française.
Du fond du coeur, je vous remercie.
Pour ce don, qui vient s'ajouter à d'autres gestes, déjà réalisés par le passé, pour vous
témoigner la reconnaissance de la nation envers votre vie de travail et de talent consacrée
au patrimoine et à la création littéraire, je suis heureux et fier de vous remettre ce soir, cher
Pierre Berès, la médaille d'or de Grand Mécène du ministère de la culture et de la
communication.
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