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Remise des insignes de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres à Karin Viard

Posted By admin2011 On 17 mars 2006 @ 15:55 In Discours 2006 | No Comments

Chère Karin Viard,

Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui rue de Valois pour
honorer en vous une actrice au talent éclatant, une comédienne
originale, atypique, terriblement attachante, drôle et émouvante.

Enfant, déjà, vous aimiez jouer la comédie. Votre père était directeur
d’une plate-forme pétrolière à l’étranger, et votre mère, mannequin et
hôtesse, voyageait énormément. Ce sont donc vos grands-parents,
anciens tapissiers décorateurs, un brin excentriques, qui vous élèvent à
Rouen. Votre enfance est bercée de ces trois univers décalés, qui vous
poussent très tôt, pour « sauver votre peau », comme vous le dites
joliment, à développer une forte personnalité.

Vous voulez devenir actrice. Ce n’est pas un doux rêve, ni un fantasme.

Vous le voulez de façon « viscérale ».

Aussi, dès 15 ans, obtenez-vous une dérogation pour passer le
concours du Conservatoire de Rouen, que vous réussissez. Vous y
apprenez l’art de la scène pendant un peu plus de deux ans, avant de
tenter votre chance à Paris. Comme tant d’autres, vous enchaînez les
petits boulots pour gagner votre vie, mais vous décidez de ne pas céder
aux sirènes, pourtant lucratives, de la facilité, et vous ne cessez de
maintenir un haut niveau d’exigence envers vous-même et envers les
autres.

Vos sacrifices, votre engagement, portent très vite leurs fruits. Votre
carrière démarre avec deux grands noms du cinéma français : Etienne
Chatiliez, tout d’abord, qui vous offre le rôle d’Agathe, esthéticienne
spontanée, au franc-parler jubilatoire, dans sa comédie cruelle et
réjouissante, Tatie Danielle, en 1989. L’année suivante, vous décrochez
le rôle de Mademoiselle Plusse, maîtresse pulpeuse du boucher
sanguinaire dans la fresque postmoderne et apocalyptique Delicatessen
de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro. Nous vous remarquons ensuite
dans Riens du tout de Cédric Klapisch, en 1991.

Votre premier grand rôle sera celui de la séduisante et faussement
nonchalante Clara, désirée par deux hommes, deux amis, dans La Nage
indienne de Xavier Durringer en 1993.

Vous refusez de vous laisser enfermer dans les rôles de séductrice
pulpeuse et spontanée qui vous ont fait connaître, et vous n’hésitez pas
à explorer alors des genres très différents, avec des réalisateurs tels que
Nicole Garcia, Michel Spinosa, Christian Vincent, et Mathieu Kassovitz –
dans La Haine, en 1994. La même année, vous brillez dans une
comédie dramatique Adultère (mode d’emploi), de Christine Pascal, aux
côtés de Richard Berry et de Vincent Cassel. Dans Fourbi, d’Alain
Tanner, l’année suivante, vous incarnez Rosemonde, une jeune fille
désenchantée, butée et malicieuse, au passé mystérieux, puis vous
connaissez un immense succès public dans la comédie décapante Les
Randonneurs de Philippe Harel, en interprétant la rêveuse Cora, qui
souffle discrètement la vedette à la sensuelle Géraldine Pailhas.

Vous retrouvez un premier rôle dans La Nouvelle Eve, de Catherine
Corsini, en 1999, qui connaît un très grand succès. Vous incarnez, aux
yeux des Français, la trentenaire énergique, effrontée, moderne, la
célibataire pimpante, pétillante, déterminée à vivre une grande histoire
d’amour avec l’homme – marié – sur lequel elle a jeté son dévolu.

Ensuite, c’est le saut de l’ange : dans Haut les coeurs ! de Solveig
Anspach, vous jouez Emma, une jeune femme enceinte et atteinte d’un
cancer, à mi-chemin entre peur de la mort et le désir de donner la vie.

Un rôle « parfaitement injouable », comme vous le disiez à l’époque, un
rôle dans lequel personne ne vous attendait. Vous y êtes totalement
bouleversante, et bouleversée ! « Haut les coeurs m’a rendue
meilleure », avez-vous confié à une journaliste. Il vous a aussi rendue
encore plus célèbre, et reconnue, puisque vous obtenez, grâce à votre
performance, le César de la meilleure actrice, en l’an 2000.

Les années 2000 confirment votre talent pour la métamorphose. Vous
tenez le haut de l’affiche dans des comédies : épouse au bord de la
crise de nerfs, prête à s’offrir au premier venu même s’il ne vient pas –
dans Reines d’un jour, de Marion Vernoux en 2001 ; mais aussi, vedette
de télé-achat essoufflée dans son travail et dans son couple, aux côtés
de François Cluzet, dans France boutique de Tonie Marshall en 2002.

Vous excellez également dans des genres plus sombres, comme Un jeu
d’enfants de Laurent Tuel, avec Charles Berling, en 2000, où vous
incarnez une jeune mère, persuadée que ses enfants cherchent à lui
faire du mal, ou encore dans le drame glaçant L’Emploi du temps de
Laurent Cantet en 2001.

Le public qui vous a vue exploser dans La Nouvelle Eve, a acclamé
votre spontanéité, votre sincérité et votre franc-parler dans vos
comédies. Il vous redécouvre en 2003, dans Le Rôle de sa vie de
François Favrat, en pigiste mal dans sa peau, débordante de passion et
d’admiration pour une vedette de cinéma, rêveuse invétérée dont la
personnalité propre s’estompe au contact de cette autre personnalité
« solaire » dont le talent, la beauté, la confiance en soi irradient, et
attirent irrésistiblement, pour mieux les détruire, ceux qui l’entoure. Dans
le formidable duo que vous formez avec Agnès Jaoui, vous êtes
paradoxalement éblouissante en phalène paumée, intimidée,
bredouillante, exaspérante de soumission, que l’excès d’humilité conduit
à l’humiliation, et qui se brûle les ailes en approchant trop près une
lumière artificielle.

Vamp adultère et sulfureuse dans La Parenthèse enchantée de Michel
Spinosa en 2000 ; mère sans le sou, honteuse et frustrée dans
Embrassez qui vous voudrez de Michel Blanc en 2002 – qui vous
vaudra le César du meilleur second rôle féminin en 2003 ; ex-femme
envahissante, enceinte et sans domicile dans L’ex-femme de ma vie, en
2004, aux côtés de Thierry Lhermitte et de Josiane Balasko, vous
semblez vouloir – et pouvoir – tout jouer, de la séductrice pulpeuse à la
célibataire mal dans sa peau, de la grande bourgeoise à l’étudiante
attardée, vous semblez vouloir – et pouvoir – transmettre toutes les
émotions, du rire aux larmes, de la gêne à la frustration, en tournant pour des réalisateurs aux univers aussi différents que, récemment,
Costa-Gavras pour Le Couperet et Danis Tanovic pour L’Enfer . « Elle
est l’une des plus grands actrices françaises, a écrit Josiane Balasko,
votre partenaire de choc dans L’ex-femme de ma vie. Sa palette est très
large. Karin peut jouer les jeunes premières, les femmes du monde, les
filles populaires. Son grain de folie est irrésistible. »

Vous n’aimez pas les « clans » qui parfois contraignent et cloisonnent la
grande famille des talents du cinéma français et vous passez avec la
même jubilation, le même bonheur, de la comédie grand public au
cinéma d’auteur, des drames psychologiques au film d’angoisse. Pas de
mentor, ni de Pygmalion, même si vous avez joué plusieurs fois avec
des réalisateurs tels que Christian Vincent, Philippe Harel et Michel
Spinosa.

Imprévisible, inclassable, virtuose de la composition, vous êtes une
actrice exigeante et parfaitement libre, guidée par votre travail, votre
instinct et votre coeur. Ce sont des guides sûrs et fiables, qui vous
mènent loin et toujours plus haut. Avec le public qui vous aime et vous
suit dans chacun de vos choix.

Chère Karin Viard, au nom de la République, nous vous faisons
Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.


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