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Cérémonie de remise des insignes de Chevalier dans l’ordre national la Légion d’honneur à Renée Fleming

Posted By admin2011 On 11 novembre 2005 @ 18:45 In Discours 2005 | No Comments

Madame,

Avec le sens de l’humour que l’on vous connaît, vous avez souvent dit, en
parlant du terrible trac que connaissent bien les grands artistes, que vous
apparteniez à la catégorie évanouissante…

Je peux dire à mon tour que, comme tous ici, et comme le public toujours plus
nombreux qui vous acclame à travers le monde, vous appartenez
définitivement et irrémédiablement à la catégorie éblouissante…

Ce sont donc des paroles de gratitude et d’admiration que je souhaite avant
tout vous adresser.

Ce soir encore, vous nous avez charmés par votre timbre éblouissant et votre
ardente musicalité. Merci, Madame, pour cette superbe soirée. Avec la belle
complicité de Hartmut Höll, qui vous a accompagnée de son talent de pianiste
et de chambriste hors pair, vous nous avez permis de découvrir, dans le cadre
intime et exigeant du récital, d’autres facettes de votre personnalité artistique.

Vous êtes aujourd’hui la soprano emblématique d’un répertoire. Les héroïnes
mozartiennes et straussiennes sont votre apanage. Vous les offrez à votre
public dans leur grâce et leur splendeur comme dans la totale maîtrise de votre
sensibilité et de votre art. Mais, parce que vous avez su parler de cet art et de
votre parcours, nous savons ce qu’il en coûte de rigueur, d’efforts et
d’abnégation pour arriver à cette lumineuse perfection.

Votre chemin vers la scène lyrique internationale semble pourtant commencer
comme un chemin buissonnier.

Née à Indiana, en Pennsylvanie, vous êtes élevée à Rochester, dans l’Etat de
New-York, au milieu des chevaux et de la musique, par des parents euxmêmes
professeurs de musique qui ne songent pourtant pas à vous orienter
vers cette carrière. Votre don s’épanouit alors librement. Petite fille, à l’école,
où l’on vous surnomme, déjà, « Miss Perfection », vous vous piquez de
composition et l’une de vos chansons est vite promue à la dignité de tube
familial. A l’université, vous continuez à composer et à écrire des poèmes.

Mais c’est le jazz qui vous attire. Vous chantez dans les clubs et les salles qui
lui sont dédiés. Vous-même dites n’avoir commencé à apprendre le chant que
vers l’âge de dix-huit ans. Commence alors le long parcours pour que votre
don et votre art se rejoignent dans la plénitude que nous connaissons
aujourd’hui.

Après des études à la Juilliard School, vous obtenez une bourse pour venir
étudier à Francfort auprès de guides illustres : Renata Scotto, Arleen Auger [
OGÉ ] et plus particulièrement Elisabeth Schwarzkopf, dont l’enseignement
préfigurera l’émouvante communion qui vous réunit dans le monde lyrique à
travers le personnage de la Maréchale.

Salzbourg est le théâtre de vos véritables débuts professionnels, avec l’un
des rôles les plus difficiles du répertoire, Constance, de L’Enlèvement au
Sérail. Vous l’incarnez comme vous le ferez ensuite avec la même lumineuse
sensibilité pour les délicates héroïnes mozartiennes : Pamina, Fiordiligi,
ainsi que pour les deux grandes figures féminines de Don Giovanni, Donna
Anna et Donna Elvire, et bien sûr pour la Comtesse des Noces, l’un de vos
rôles fétiches. Vous l’avez chanté dans le monde entier dans près de vingt
productions, parmi lesquelles vous me permettrez de privilégier, avec fierté,
l’interprétation que vous en avez donnée, en 1996, sous la direction de Sir
Georg Solti [cholti], pour la réouverture de l’Opéra-Garnier, même s’il fut, en
1991, le rôle de vos débuts au Metropolitan Opera de New-York, ainsi que le
premier grand succès international d’une carrière qui, dès lors, ne devait plus
quitter le firmament.

Pour autant, votre répertoire, à l’image de votre curiosité artistique et
intellectuelle, et de votre généreux souci de faire partager les trésors de l’art
lyrique, ne cesse de s’élargir, couvrant une période de trois siècles de
Haendel à nos jours.

Ainsi a-t-on pu, récemment, vous applaudir au Met dans Rodelinda de
Haendel, dans une production bien faite pour attirer le public américain à ce
compositeur que vous servez admirablement.

Et, de même, garde-t-on en mémoire la création d’oeuvres contemporaines
auxquelles vous avez imprimé une puissante marque personnelle : The
Ghosts of Versailles de John Corigliano en 1991 au Met, Les Liaisons
Dangereuses de Conrad Suza en 1994 à San Francisco, et en particulier, en
1998 et toujours à San Francisco, Un tramway nommé désir composé par
André Previn d’après Tennessee Williams où votre intensité dramatique s’est
trouvée glorieusement confrontée au double mythe du personnage de
Blanche Dubois et de l’image cinématographique de Vivien Leigh.

Dvorak [DVORJAK], avec Rusalka en particulier, qui vous permet de
retrouver vos lointaines racines tchèques et que vous avez si magnifiquement
chantée sur la scène de l’Opéra Bastille, est aussi l’un de vos terrains
d’expression privilégiés, ainsi que toutes ces héroïnes qui vous permettent de
déployer l’irrésistible palette de votre voix de velours et d’or, de miel et de
noisette, comme beaucoup se plaisent à la qualifier, avec ses nuances et
surtout ses aigus incomparables : Desdémone dans Otello, Tatiana dans
Eugène Onéguine, Mimi dans La Bohême …..

Vous pratiquez couramment quelque six ou sept langues, car vous dites ne
pouvoir interpréter un rôle que si vous en possédez la plus intime
compréhension musicale et dramatique.

Votre goût pour le répertoire français, que vous revisitez avec une fraîcheur,
une clarté et une authenticité incomparables et vos interprétations de Thaïs,
Manon, Hérodiade, Louise, ne peuvent, Madame, que nous émouvoir et nous
combler.

C’est là un magnifique témoignage de votre attachement à notre langue,
notre culture et notre pays dont je vous suis, du fond du coeur, reconnaissant.

Je connais votre prédilection pour les longues promenades dans le quartier
du Marais et les flâneries aux terrasses des cafés qui font de vous,
définitivement, une authentique parisienne, que nous sommes si fiers
d’accueillir parmi nous ! Mais, au-delà, de vos habitudes heureuses dans
notre capitale, vous chantez l’opéra français sur les scènes lyriques du
monde entier, le faisant aimer et connaître de nombreux publics, et, en nous faisant l’amitié de vous produire dans nos théâtres et nos maisons d’opéra,
vous contribuez à leur rayonnement.

Je rends grâce à Hugues Gall, l’homme des choix avisés et des succès
certains, d’avoir fait appel à vous pour la dernière nouvelle production de son
mandat à la tête de l’Opéra National de Paris, ce Capriccio de Richard
Strauss qui, avec la complicité aussi de Robert Carsen, s’est, d’emblée, situé
parmi les manifestations à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de
notre scène lyrique.

Vous avez su, Madame, déployer dans cette oeuvre subtile, qui parle de
l’opéra, de la musique et du texte, et de l’ambiguïté de toutes les sortes de
jeux et de faux-semblants, un éblouissant nuancier, et toutes ces qualités qui
appellent irrésistiblement sous la plume des critiques le vocabulaire de la
sensualité et de la gourmandise. Vous nous avez offert, comme jamais,
l’onctuosité de votre timbre, l’intensité de votre chant, la générosité de votre
jeu, vous affirmant comme la grande, troublante et incontestable straussienne
de votre génération.

Peut-être d’ailleurs avez-vous perçu dans cette oeuvre majeure, où il est
question de l’impossible et pourtant inévitable équilibre entre la parole et la
musique, quelque mystérieux écho du difficile équilibre qui préside à une vie
de diva ?

Dans un ouvrage remarquable paru en janvier, Une voix, vous faites mieux
que vous raconter.

Dépassant le ton de la simple autobiographie, sans rien cacher des difficultés
de votre parcours d’artiste et de femme, avec une franchise sans
concessions, vous entraînez le lecteur au coeur du plus difficile d’une vie
d’artiste et de ce qu’il faut bien appeler sa souffrance. L’étincelle de magie qui
se produit sur une scène résulte d’un parcours souvent laborieux et solitaire.

Grâce à votre livre, nous comprenons comme jamais la mystérieuse alchimie
de talent, d’effort et de lucidité qui fait un grand artiste.

Avec esprit, vous y décrivez la diva telle qu’elle n’existe pas, se désaltérant
d’eaux minérales précieuses dans du cristal de Baccarat au fond d’une
limousine, et l’artiste telle qu’elle se construit au jour le jour, dans le travail, la
vulnérabilité, la solitude et parfois même la dépression, attachée aussi à
préserver les valeurs de la vie et de la famille, comme vous savez si bien le
faire avec vos deux petites filles.

Merci, Madame, de ce témoignage, qui trace le portrait attachant et ô
combien séduisant d’une véritable diva, ce mythe sans cesse renouvelé, que,
à votre tour, vous incarnez aujourd’hui, ne lui apportant, par votre naturel,
votre simplicité, votre franchise, que plus de panache et d’élégance, et vous
affirmant comme une artiste moderne par excellence, attentive à tous les
moyens de faire connaître et aimer le répertoire lyrique, soucieuse du disque
comme de la scène. Vous êtes d’ailleurs actuellement la soprano au monde
qui a réalisé le plus d’enregistrements, ne négligeant pas non plus de graver
ces grands standards du jazz qui restent l’une de vos passions, en nous
faisant aussi ces cadeaux somptueux que sont vos enregistrements des
héroïnes de Strauss ou du répertoire haendelien.

De nombreuses distinctions prestigieuses vous ont été décernées de par le
monde. C’est un honneur pour la France de vous distinguer à son tour
aujourd’hui.

Renée Fleming, au nom du Président de la République et en vertu des
pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion
d’Honneur.


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