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Remise des insignes de Commandeur des Arts et des Lettres à Marc Ladreit de Lacharrière

Posted By admin2011 On 19 octobre 2005 @ 17:48 In Discours 2005 | No Comments

Cher Marc Ladreit de Lacharrière,

C'est un grand honneur et un grand plaisir pour moi de vous rendre hommage à l'Institut,
devant l'Académie des Beaux-Arts, assurément l'une des plus belles et l'une des plus
prestigieuses institutions françaises. Vous y avez été élu, le 9 février dernier, dans la section
des membres libres, un qualificatif, une qualité qui vous va si bien, au fauteuil de Gérald Van
der Kemp. Je crois être fidèle à la mémoire de l'illustre conservateur en chef de Versailles,
du Trianon et du Jeu de Paume, qui a tant contribué à donner au mécénat ses lettres de
noblesse dans notre pays, en disant qu'il aurait sans doute été particulièrement heureux de
cette succession.

Et je suis particulièrement fier de distinguer aujourd'hui, non seulement un homme
d'entreprise au parcours tout à fait exceptionnel, mais aussi et surtout un grand homme de
goût, un grand homme de culture, et un grand mécène heureux.

En cela vous êtes fidèle à la devise de votre famille " tout droit quand même ". " Tout droit "
d'accord ! Mais " quand même " ! " Tout droit " : votre sens, votre passion et votre
engagement pour le patrimoine, trouve sans doute sa source dans vos racines familiales, qui
se trouvent, depuis plus de sept siècles, dans ce terroir Boutiérot de l'Ardèche, réputé être le
pays le plus vivarois de tout le Vivarais. Les Boutières forment ce que l'on appelle le plateau
ardéchois : massif quaternaire d'origine volcanique. Les gens des Boutières, sur un sol ingrat
et à peine pourvu de voies praticables, ont pendant des siècles été réputés pour leur
frugalité, leur âpreté à la tâche, mais aussi leur promptitude à se saisir de leur arquebuse ou
de leur bâton ferré … en attendant votre épée d'académicien ! Votre attachement à votre
terroir, à vos racines, à votre propriété de La Charrière, construite à la fin du XIVe siècle, et à
votre commune de Coux, dont vos aïeux ont longtemps été maires de père en fils, ne s'est
jamais démenti. Les premiers juristes de votre famille apparaissent au début du XVIe siècle,
et vos oncles, René, professeur de droit, directeur-adjoint du cabinet de Pierre Mendès
France, et Guy, représentant de la France à l'UNESCO, conseiller d'Etat, puis juge à la Cour
internationale de La Haye, ont brillamment perpétué cette tradition.

Dans le droit romain, le
patrimonium, c'est l'ensemble des biens familiaux, envisagés non pas selon leur valeur
pécuniaire, mais dans leur condition de biens à transmettre. Vous incarnez cette conception
du patrimoine qui engage à la fois une généalogie et une exigence. Un souci de préservation
et de transmission, de création et d'audace. Loin de toute nostalgie, c'est au contraire à la
fois une référence, un savoir et une expérience. Tel est ce patrimoine, ce bien " d'héritage "
qui, comme l'écrit par exemple Littré " descend suivant les lois des pères et des mères aux
enfants ". On trouve aussi, dans le patrimoine de vos valeurs familiales, des entrepreneurs,
dans la production et le négoce de la soie, de grands voyageurs, de grands serviteurs de
l'Etat, des scientifiques, comme votre père Pierre.

" Tout droit, quand même ! " : vous avez perdu votre père à quinze ans, et sans doute pris
conscience, dès cet âge de tous les rêves et de tous les projets, de l'identité, de la continuité
et de l'unité d'un héritage qui est d'abord fait de valeurs. Un héritage ne se transmet pas,
disait Malraux, il se conquiert. Vous l'avez conquis, d'abord par le travail, valeur permanente
et fondamentale. Le travail, source d'excellence et de création. Homme de patrimoine,
homme de culture, vous êtes assurément un créateur.

A votre sortie de l'Ecole nationale d'administration, promotion Robespierre, après un stage
mémorable à Tours, en 1968, vous êtes le premier à refuser d'entrer au sein de la sacrosainte
direction du Trésor. Il est vrai que vous aviez participé, au Brésil, il y a quarante ans,
au coup d'Etat de Carlos Lacerda contre le Président Joao Goulard ; et créé Mademoiselle
Magazine, en étant déjà précurseur, pionnier, de ce que l'on appelle aujourd'hui les "
tendances " de la mode, du style et du goût.

Alors, vous choisissez à nouveau l'aventure : la banque. Et vous choisissez de suivre un
homme hors du commun : Jack Francès. Je veux aujourd'hui associer sa mémoire à
l'hommage que je vous rends, car je sais combien il a compté pour vous.

A ses côtés, vous
entrez dans un monde inconnu, qui vous ouvre un autre monde, celui de l'entreprise, où
vous allez déployer votre audace, votre courage, votre imagination, votre sens de
l'anticipation, votre talent de gestionnaire, votre énergie de meneur d'hommes, auprès de
François Dalle, chez L'Oréal. Vous devenez numéro 2 de ce groupe, symbole du
rayonnement et de l'élégance françaises à travers le monde, en vous investissant avec
succès dans son prodigieux développement international.

" Tout droit, quand même ! ". Il est rare de s'entendre dire par Liliane Bettencourt, " Allez-y
Marc, la fortune sourit aux audacieux ". Le goût de l'aventure, de l'indépendance, de la
liberté, vous a conduit à créer votre propre groupe, Fimalac, à partir de quelques
participations minoritaires et de Masson, fleuron de l'édition universitaire et scientifique
française, que vous aviez repris et redressé, pour éviter notamment qu'il passe dans des
mains étrangères. Là encore, votre travail, votre talent, votre créativité, votre rigueur, votre
enthousiasme, votre sens du mouvement, votre ouverture au monde font merveille. Et font
de vous l'un des plus beaux exemples de la réussite française. Comment dit-on en français
success story ? Sans doute, Fimalac.

Et non content de créer et de développer la troisième agence mondiale de notation, Fitch, le
deuxième stockeur mondial de produits chimiques, LBC, le premier outilleur européen,
FACOM, et l'une des plus prestigieuses entreprises de mobilier et de design, Cassina, de
siéger dans de nombreux conseils d'administration, où vos initiatives, votre engagement et
votre expérience sont précieux, vous êtes convaincu que l'entreprise doit être active dans la
cité, dans le domaine économique et social, comme dans celui de la culture. Et c'est en ce
sens que vous êtes vraiment un mécène heureux.

Vous avez créé et vous remettez depuis 1995 le " Prix de l'audace créatrice ", mais aussi le "
Prix du livre politique " – vous êtes membre fondateur de l'association " Lire la politique "
créée par Luce Perrot – et le " Prix du livre d'économie ". Dans tous les domaines où vous
intervenez, qu'il s'agisse de la diffusion du savoir et des idées, de la promotion des arts, de
la préservation du patrimoine, ou de votre participation à des institutions culturelles, votre
souci constant est de décloisonner, d'ouvrir, de faire dialoguer des mondes qui parfois
s'ignorent ou pourraient être tentés de se replier sur eux-mêmes.

Avec ce souci de l'homme, de l'humanisme, et – comme le dirait Marc Fumaroli, des
humanités – plus fort que l'émiettement des savoirs, des disciplines, des intérêts, des prés
carrés, sur lesquels vous avez à coeur de faire prévaloir la langue commune, l'intelligence, la
conscience commune, le bien commun, vous êtes fidèle en cela à vos valeurs, comme aux
sources les plus profondes, antiques, du mécénat. Vous avez fait vôtre ce fameux mot de
Térence : " Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger ".

Oui, dans chacune de vos entreprises, dans chacune de vos actions, vous avez toujours été
un passeur de cultures, un passeur de mondes, entre " deux mondes ", l'ancien et le
nouveau, en sachant ce que l'un doit à l'autre, et en créant sans cesse de nouveaux liens
entre eux, comme l'écrivait Péguy, au moment où l'Europe sombrait dans la nuit, et où il
redécouvrait Homère, " qui est nouveau ce matin, et rien ne peut être aussi vieux que le
journal d'aujourd'hui ".

Et c'est la plus ancienne revue d'Europe, celle des signatures les plus prestigieuses, fondée
en 1829, que vous avez reprise dès 1991, et que vous présidez depuis, La Revue des Deux
Mondes, la revue internationale des débats de société, qui renaît grâce à vous, parce que
vous l'avez ouverte sur le monde d'aujourd'hui, en ressuscitant notamment les fameux
dîners.

Je tiens à mentionner également que, depuis 1997, vous êtes membre fondateur de la
Fondation Jacques Toja pour le théâtre. Jacques Toja vous a appris, quand vous étiez tout
jeune, à bien " déclamer ", comme on disait alors. Il vous a permis d'obtenir vos premiers prix
de récitation, mais surtout, il vous a enseigné l'art de convaincre les autres, une qualité aussi
assurément essentielle, pour un mécène heureux, que pour un entrepreneur avisé. Votre
engagement pour le théâtre fait de vous un soutien passionné, chaleureux et vigilant, du
Théâtre du Rond-Point, lieu de création contemporaine, dédié aux auteurs et au spectacle
vivants, et ouvert, lui aussi, sur la cité et sur tous les débats de société.

Vous incarnez, dans vos choix professionnels, comme dans vos actions de mécénat,
l'alliance féconde entre les deux mondes de la création et du patrimoine.

Je tiens à souligner
que vous avez été l'un des fondateurs de la Fondation du Patrimoine.
Mais c'est auprès du lieu le plus emblématique de l'histoire de l'art et du rayonnement de
notre culture, et dans le domaine qui illustre sans doute le mieux la permanence de notre
patrimoine, le Louvre, que vous menez une action durable de mécénat heureux, en faveur
du département des antiquités grecques, étrusques et romaines. C'est grâce à Fimalac en
effet qu'est menée à bien, de 1995 à 1997, puis de 1997 à 1999, l'étude de laboratoire et la
restauration de deux des antiques les plus célèbres du monde, le " Gladiateur Borghese " et
la " Venus Genitrix ". Fidèle à ce département, vous soutiendrez l'éblouissante exposition, au
tournant du millénaire, " 2000 ans de création…d'après l'Antique ", qui aura magnifiquement
contribué à faire mieux connaître les relations essentielles avec le monde classique qui est
l'un des fils continus de la création occidentale. Cette exposition a donné lieu, grâce à vous,
à la publication d'un très bel ouvrage sur les antiques du Louvre, une Histoire du goût d'Henri
IV à Napoléon Ier, sous la direction de Jean-Luc Martinez. Face à de telles splendeurs, on
peut paraphraser Péguy à nouveau, en disant que " les dieux ne seraient rien, et non
seulement les dieux mais les hommes, s'ils ne les avaient pas sculptés ".

Avec votre soutien
à l'exposition " Porphyre, la pierre pourpre des Ptolémées aux Bonaparte ", avec votre
contribution décisive à la rénovation exemplaire de la Salle du Manège, dont on peut
désormais redécouvrir la voûte spectaculaire et les chapiteaux animaliers, et où sont
présentés dignement les antiques, votre mécénat a été d'une grande constance, d'une
grande logique, d'une grande cohérence, à travers les années.

Le conservateur général chargé du département des antiquités grecques étrusques et
romaines, M. Alain Pasquier, avec qui vous avez noué des relations d'estime et de respect
mutuel, vous décrit comme un homme non seulement extrêmement sympathique, mais
curieux, ouvert et enthousiaste. En accompagnant le travail de ce département avec une
grande fidélité, vous témoignez votre volonté sincère de contribuer au développement du
Louvre et à son rayonnement.

Et vous êtes plus qu'un témoin, un acteur : vous avez accompli deux mandats de membre du
Conseil d'administration du musée du Louvre à partir de 1999. Vous y avez pleinement
exercé vos talents de fin négociateur. Vous avez à plusieurs reprises donné des conseils
déterminants, et vous avez montré à juste titre votre exigence à l'égard d'une institution
patrimoniale si essentielle. On me rapporte aussi que vous vous êtes toujours montré très
chaleureux et complice avec la représentante CGT, avec laquelle vous avez souvent
échangé, pour le bonheur de tous, des reparties pleine d'humour.

Depuis 1997, vous siégez très assidûment au Conseil artistique des musées nationaux. Aux
côtés du président David-Weill, et par vos conseils à la direction des musées de France,
vous avez accompagné la transformation, réussie, du régime juridique des acquisitions des
musées nationaux ; vous apportez à ce conseil la franchise de propos et, ici encore, la
capacité d'enthousiasme et d'audace qui sont les vôtres. Je sais quelle est la
reconnaissance de la direction des musées de France à votre égard.

Vous considérez, et je
vous en remercie, que dans la France d'aujourd'hui, il n'y a pas de contradiction entre la
production de la richesse économique par l'industrie et les services, d'une part, la
conservation, la mise en valeur, l'enrichissement du patrimoine national des biens culturels
d'autre part, car l'attractivité de notre pays repose largement sur les biens et les valeurs
culturelles dont il est dépositaire. Vous savez combien je partage votre conviction.

Si j'ajoute que vos dîners de mécénat au Louvre ont marqué les esprits par leur raffinement,
je pense que l'on peut dire que vous incarnez, non seulement le bonheur, mais aussi le
visage brillant du mécénat et de l'esprit français, la vitalité et la vivacité de notre culture, que
vous avez à coeur de propager à travers le monde, et notamment de part et d'autre de
l'Atlantique, pour faire partager votre enchantement sans cesse renouvelé devant la beauté,
l'universalité et la diversité de la création, sous toutes ses formes, qu'il s'agisse des chefs
d'oeuvre du Louvre, mais aussi, et nous retrouvons là vos racines, les modillons sculptés et
les pierres si claires et si purement romanes de l'église de Lubilhac en Ardèche, berceau de
votre famille.

Je vous le dis en mon nom personnel, en notre nom à tous et au nom de la France : soyez
fier de ce que vous êtes et de ce que vous faîtes ! Recevez cet hommage comme un
encouragement à continuer, et puisque vous aimez tant l'art statuaire, sans vous figer en
statue du commandeur, permettez-moi de citer enfin ces fameux vers de Théophile Gautier,
l'un des auteurs de votre Revue :
" Sculpte, lime, cisèle ;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant ! "

Cher Marc Ladreit de Lacharrière, au nom de la République, nous vous faisons Commandeur
dans l'ordre des Arts et des Lettres.


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