Pour une Europe, de la Méditerranée à l’Oural…
“Tenez bon ! Sinon nous serons, nous les riverains du Sud de la Méditerranée, dans une position intenable. Pensez aux femmes du Maroc…”
Au terme d’une conférence que je faisais à Casablanca sur le Maroc et l’Europe, en ce jour où le Conseil des ministres a adopté le projet de loi sur les signes religieux à l’école, en présence de nombreuses personnalités politiques, économiques et universitaires, rassemblées par M. Khalid Oudghiri, Président de la Banque Commerciale du Maroc et par M. Mehdi Qotbi, Président du Cercle d’amitié franco-marocain, ce fut une heureuse surprise que d’être ainsi interpellé ! Finalement, ce que nous croyions être une sorte d’exception française, l’idéal d’une République laïque atypique, est en passe de devenir un repère humaniste universel. Le principe d’égalité entre l’homme et la femme se décline de manière différenciée selon les latitudes, mais il est une exigence moderne, un objectif planétaire, « altermondialiste »… En tout cas, dans ce Royaume qui vient d’adopter un nouveau code de la famille particulièrement novateur, il m’a été facile d’annoncer et de garantir que le cap serait vaillamment tenu, malgré les appels épars à la désertion, au renoncement, à la lâcheté voire à l’aveuglement qui parcourent le monde politique français. Même si nous devons faire la pédagogie nécessaire et appropriée, sans faute note et en garantissant à chacun sa liberté de conscience.
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Quelques jours après avoir été à Bombay, dans cette mégapole indienne impressionnante par sa démesure, Casablanca offre le visage d’une magnifique ville accueillante, chaleureuse, proche. Dire qu’elle est « européenne » n’est pas un pronostic, un vœu, c’est le constat de l’unité du monde méditerranéen. C’est tout simplement affirmer l’évidence des liens de culture qui nous réunissent et qui dépassent le précieux trésor de la langue française partagée.
Le défi de la pauvreté dû notamment à l’exode rural et à l’attractivité de ce grand port phare est évidemment grave puisque le nouveau maire de Casablanca reconnaît l’urgence de la situation en chiffrant à près de 70 000 les sans-abri, ou les habitants des bidonvilles. Mais il est possible de répondre, de faire face, d’agir, ce qui évitera de surcroît, au-delà des impératifs humanitaires, la constitution de foyers intégristes, fondamentalistes, proies faciles des officines terroristes.
Les problèmes sont à taille européenne ! À dimension humaine, pour peu que l’action engagée pour mener des réformes concrètes soit suffisamment soutenue. Notamment par nous, les riverains du Nord de la Méditerranée et de l’Europe… Dont les marocains craignent l’égoïsme, ou une forme d’hémiplégie, nous faisant oublier une partie de nos racines et privilégier nos seuls “devoirs” à l’Est.
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La fin du communisme, la réunification du continent européen qui en découle, fait craindre ici une sorte de désertion politique, d’abandon financier, de repli vers le Nord.
« Et pourtant, quand vous voulez, vous pouvez ! » m’a lancé avec gravité et sincérité le Premier Ministre marocain, M. Driss Jettou, lors de l’entretien que j’ai eu le privilège d’avoir avec lui à Rabat, à quelques dizaines de mètres du bureau du roi Mohammed VI.
Chiffres à l’appui, il est évident que le montant des investissements réalisés en Espagne et au Portugal, puis maintenant vers les 10 nouveaux membres de l’Union européenne, traduit une volonté politique claire et forte. Qui a permis l’adhésion, qui a rendu possibles les réformes, et les réalisations concrètes les rendant acceptables et positives pour la population.
« Nous avons choisi l’Europe. Soyez en conscients » ! Ajouta cette personnalité exceptionnelle, remarquable par son calme et sa détermination. Avec un ton suffisamment pressant et direct pour que je me sente mobilisé par cette interpellation franche et sans détours inutiles.
C’est ainsi qu’il m’indiqua pour achever de me convaincre que, chaque année, le programme européen MEDA injecte 140 millions d’euros au Maroc, pendant que l’abolition progressive des barrières douanières et des droits perçus supprime 200 millions d’euros par an…
Puis il détailla l’ensemble du dispositif mis en place pour se rapprocher de nous, pour « mériter » l’Europe. L’exemplarité de ce genre de démarche devrait bousculer les certitudes décalées de tous les grincheux de l’Europe, qui ne se rendent vraiment pas compte que nous sommes - ou restons - nous européens, un modèle politique prometteur et rayonnant.
Sa lucidité et sa franchise laissaient transparaître comme une vraie inquiétude sur sa propre capacité à produire des résultats suffisamment tangibles pour que son peuple soit convaincu et satisfait, acceptant donc les remises en cause et les sacrifices de cette marche « forcée ».
En France comme au Maroc, l’Europe impose une sorte de parcours du combattant nécessitant de franchir réformes et après réformes les obstacles de la modernité. Dans cet exercice, nous ne devons jamais laisser sur le côté de la route nos concitoyens, parfois manquant « d’entraînement» et d’entrain !
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La « feuille de route » concernant le Maroc et l’Europe est tracée depuis longtemps. Elle est un objectif naturel. Mais il faut pour l’atteindre une vraie solidarité, une réelle détermination.
Celle qu’ appelait de ses vœux le futur roi, en 1996, lorsqu’il n’était « que » le prince héritier Sidi Mohammed.
À Paris, lors de la clôture d’un colloque déjà organisé par le flamboyant et passionné trait d’union entre le Maroc et la France, Medhi Qotbi, il déclarait :
« Sa Majesté le roi Hassan II, mon Auguste Père, n’a jamais fait mystère de son engagement quant à la nécessité stratégique, économique et socio-culturelle d’un ancrage du Maroc dans la mouvance de l’Union Européenne, dans le respect de l’identité africaine, maghrébine, arabe et musulmane de notre pays. C’est dans cette vision que s’inscrit ma démarche. J’estime que c’est un choix que dictent la raison, l’histoire et la géographie. C’est aussi l’expression d’une ambition et d’une exigence pour le devenir de mon pays (…) ”
“Nos interlocuteurs et nos partenaires doivent faire l’effort de comprendre et d’accepter que ce choix de l’Europe qui est le nôtre n’est pas l’expression de la contrainte ou d’un rapport de force obligé. Il est la manifestation d’un choix politique, souverain, résolu et lucide. Nous connaissons la limite de nos moyens, nous connaissons le poids de nos besoins, mais cette réalité ne nous imposera jamais la quête d’un partenariat au rabais ou d’une relation exclusivement marchande qui risquerait, dans sa finalité, de se transformer en une simple reconduction du pacte colonial façon moderne “.
7 ans plus tard, devant le Parlement à Rabat, le 11 octobre 2003, le Président Chirac resitue la démarche européenne du Maroc dans le nouveau contexte marqué par les nouvelles violences du monde. Le Maroc est un modèle politique original ayant de ce fait une vocation particulière, aussi exaltante que difficile à assumer.
” En ce début de siècle, quand tant de nations se déchirent, le Maroc offre l’exemple d’un pays aux traditions bien ancrées, façonnées à la fois par l’Islam et l’esprit d’ouverture. D’un pays capable d’affronter, avec la confiance que donne un destin indépendant, les épreuves du renouveau. C’est ainsi, en puisant dans leur histoire et leur génie national, que les peuples peuvent le mieux relever le défi de l’adaptation et de la transition ”
“Terre de tolérance, monarchie aux racines populaires profondes, nation ancienne éprise de progrès, le Maroc apporte un démenti éclatant à ceux qui considèrent qu’il est des cultures, des peuples, des régions réfractaires à la démocratie (…)”
“Le Maroc le fait sans complexe et se singularise en manifestant deux volontés permanentes : dialoguer avec l’Occident, rechercher la modernité dans la fidélité à ses traditions (…)”
“Vous savez concilier votre héritage et les nécessités du monde moderne(…) ”
“Cette quête difficile d’équilibre, qui s’étonnera que vous en soyez les pionniers ? Deux de vos dynasties les plus glorieuses, les Almoravides et les Almohades, sont nées du creuser brûlant du désert et de la prédication. Votre monarchie, symbole de l’unité et de l’intégrité du Royaume, est héritière du Prophète. Il est dans l’ordre des choses que vous apportiez une contribution historique à cette oeuvre de modernité essentielle pour l’harmonie et la paix de monde. Soyez audacieux, vous qui êtes un peuple sage. Ne permettez pas au fanatisme et à l’enfermement de brider les consciences et les comportements. Avancer résolument dans la voie de votre liberté. »
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Nombreuses sont les difficultés qui entravent un parcours harmonieux vers l’Union Européenne, permettant d’aboutir, selon la célèbre maxime royale, à « moins que l’adhésion, plus que l’association ».
Car les problèmes à régler sont immenses pour qu’on ne parle plus du Nord et du Sud, avec ce que cela représente en termes de décalage de puissance économique, mais de la partie méditerranéenne de l’Europe avec ce contenu légitime d’égalité et de fierté retrouvées. Les 20 milliards d’euros investis de 1996 à 2006 par le MEDA et par la Banque Européenne d’Investissement ne suffisent pas à combler les retards et à satisfaire l’ampleur des besoins.
Et, de plus, la mondialisation frappe le Maroc avec une symétrie française remarquable… Ce qui fait peur aujourd’hui aux dirigeants marocains, proches des réalités du monde de l’entreprise, c’est, par exemple, la concurrence chinoise en matière textile.
Les délocalisations en raison des coûts de main-d’oeuvre touchent de plein fouet le Maroc. Chacun a son Sud… Dès que le Sud se rapproche du Nord, le “ nouveau Nord ” mesure la signification de l’émergence d’un “ nouveau Sud ”…
C’est ainsi qu’il y a une vraie transposition des problèmes français et des craintes marocaines, même si les différences restent importantes, tant le système social français apparaît protecteur et sophistiqué…
Chacun doit donc veiller à rester en avance, à s’adapter, à former ses hommes aux changements. D’où la nécessité pour la France de maintenir et même d’approfondir notre politique de coopération dans le domaine de l’éducation et de l’accueil en France des étudiants marocains, qui seront demain les relais de nos ambassadeurs et de nos chefs d’entreprise.
Sans une lucidité forte et une solidarité fraternelle renouvelée et peut-être redimensionnée, continuera à se poser de manière crue et insoluble la question de la libre circulation des travailleurs, et de l’immigration clandestine.
Seule une intervention massive de l’Union Européenne, à l’initiative de la France, permettant un véritable développement, mettra un terme à ces conflits d’intérêts de plus en plus difficiles à régler.
Sans attendre ce rattrapage sur le plan économique et social, l’expression conjointe de notre vision internationale situe chacun des 2 pays et des 2 peuples sur un pied d’égalité féconde.
La voix du Maroc et la voix de la France doivent se faire entendre avec clarté tant nos analyses de la menace extérieure qui pèse sur nos épaules sont proches. Voisines. À l’unisson.
Il ne s’agit pas d’être arrogant, systématiquement conflictuel et décalé… par rapport au monde américain. Mais de faire prévaloir l’esprit méditerranéen et européen, habitué et apte à la gestion équilibrée et pluraliste, doué de mesure, ce qui ne signifie pas la lâcheté ou le pacifisme.
Soyons donc sans complexe pour, dans un même élan, savoir dénoncer les fanatismes, éradiquer les terrorismes et bien sûr reconnaître dans l’Islam modéré une religion de paix ayant droit de cité en Europe !
Dire la même chose, regarder le même horizon, agir de concert, façonnent, le « nouveau voisinage », le « partenariat stratégique », la « coopération renforcée » et donnent à ces concepts la chair qu’appelle l’ union franco-marocaine.
Ministre, stratège et poète, Dominique de Villepin aura le mot de la fin par la citation d’un extrait de son discours en octobre 2002 devant les étudiants de l’ université Mohammed V de Rabat :
« Il est urgent de retrouver le rêve des deux rives. »
« Le monde ne peut vivre d’un seul rivage. Il ne peut trouver son souffle dans l’éternelle constance du même. Un monde sans diversité s’apparente à la mort. Il faut retrouver le sens de l’ouverture, le risque de l’ouvert, l’appétit du dialogue avec ce qui n’est pas immédiatement compréhensible et réductible au même. »
« Votre pays est une terre de rencontre et de tolérance, produit d’un faisceau d’héritages et d’une capacité renouvelée à emprunter et adopter les apports les plus divers. »
« Pays arabe, pays berbère, pays d’islam attaché à sa part de judéité, pays de la diversité ethnique, linguistique et culturelle, le Maroc respire de toutes parts : de la Méditerranée, de l’Atlantique, du Sahara et de l’Afrique. Il s’alimente de relations incessantes, intellectuelles et artistiques, touristiques et commerciales, d’un flux permanent de migrants et de passeurs d’une rive à l’autre. »
« Ces influences, cet enrichissement réciproque, le Général de Gaulle a été l’un des premiers à en comprendre le caractère vital. Il s’agit autant de notre avenir que du vôtre. ” Il y a de l’autre côté de la Méditerranée “, affirmait le Général au journaliste Paul Balta en 1969, ” une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées et qu’un jour nous serons probablement très contents de retrouver chez eux “.
Démocratie, développement et Europe sont les maîtres-mots du Maroc. À la France d’entraîner ses partenaires européens vers le réalisme et l’activisme nécessaire qui permettront à ce grand pays et à ce peuple ami de constituer un modèle original réconciliant les valeurs européennes et occidentales et ses propres racines arabo-musulmanes, berbères et méditerranéennes.
Il se fait tard pour y parvenir. Mais les efforts remarquables entrepris sur cette partie de « la rive sud » ne seraient être découragés. Alors, agissons !
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