DISCOURS de la Rue de Valois
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Documents de campagne


Renaud Donnedieu de Vabres

Ancien Ministre, Conseiller municipal de Tours

 

Entre la loi et la jungle, la conscience du médecin reste l’alternative éthique

29 octobre 2003
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La mort de Vincent Humbert, le 26 septembre, place sous les feux de l’actualité la fin de la vie : son accompagnement, le “choix” de ses modalités. La sagesse chrétienne enseigne d’être toujours prêt, ce qui est une morale exigeante, indiquant qu’on ne sait “ni le jour ni l’heure”. Elle ne résout pas l’attente lorsque la souffrance est extrême. Jean-Pierre Raffarin a rappelé avec une sagesse humaniste, qui dépasse ses convictions religieuses personnelles, que “la vie n’appartient pas aux politiques“.

Le drame de cette tragédie liant une mère et son fils où se côtoient l’amour et la mort nous confronte à des questions redoutables. Qui se posent en fait quotidiennement de manière moins spectaculaire mais tout aussi délicate et sensible, tant il est vrai que la mort est de moins en moins totalement “naturelle”. Le progrès scientifique que nous connaissons fait que la mort résulte souvent maintenant d’une “décision”, soit pour épargner les souffrances, soit même pour refuser l’acharnement thérapeutique.

Tous les médecins hospitaliers ont à faire face à cette responsabilité redoutable, qui est l’honneur même de leur vocation et que seules leur conscience et leur éthique peuvent assumer. Une loi ne codifiera jamais l’ensemble des situations humaines auxquelles le corps médical doit répondre. Dans ce contexte, comprendre et partager la douleur d’une famille, souhaiter même une retenue avant toute expression publique, refuser les réactions à chaud ne sauraient nous exonérer d’une réflexion et d’une décision claires.

***

Les propos fusent. Ils sont parfois choquants, d’une cruauté à l’image de la détresse qu’ils expriment. Souvent magnifiques, dès lors qu’apparaît le souci humaniste de ne pas se voiler la face sur les questions que vivent douloureusement de nombreuses familles françaises.

Les “cris” de douleur de Vincent Humbert ont été nombreux et clairs :

” Si vous étiez à ma place, vous voudriez quoi : vivre ou mourir ?”

” Je ne veux pas que l’on s’apitoie sur mon sort, je veux simplement qu’on me comprenne”

” Demander la mort n’est pas une défaite ou une lâcheté mais un soulagement pour le malade et son entourage”.

Sa mère les a entendus et a commis l’irréparable par un geste qualifié avec beaucoup d’humanité par le Procureur de la République de Boulogne sur Mer, qui a sur le champ déclaré : il s’agit à la fois d’un geste réprimé par la loi et d’un profond drame humain, il faut pouvoir concilier les deux” .

Marie Humbert s’est sentie investie d’une mission contre-nature, celle d’une mère décidant par amour d’aider son fils à mourir : ” quand, tous les jours, votre gamin vous dit : « maman, je n’en peux plus de souffrir, je t’en prie, soulage-moi », que feriez-vous à ma place ? Je me dis que je vais le remettre au monde, mais dans un autre monde où il sera heureux. “

Je ne veux pas tuer mon fils, je vais l’aider à se suicider“. “Cette différence, dans mon cœur, est très importante, on en a tellement discuté avec Titi (Vincent)”. ” Il est tellement désespéré… Il est persuadé qu’après il sera heureux, c’est le principal”.

Le frère, Laurent , provoque par des propos crus, qui traduisent sans doute l’abomination de l’état de son frère : “quand j’ai appris sa mort, j’ai crié de joie dans la rue. J’ai annoncé la nouvelle à maman qui était aux anges, enfin libérée, tout comme Vincent, après ce si long calvaire. Puis je suis allé lui dire au revoir. Il était beau, reposé, serein. On lui avait enlevé tous ses tubes. Je crois qu’il est parti avec le sourire. C’était triste mais magnifique “.

En entendant ces phrases d’une effrayante brutalité, un sentiment contradictoire envahit immédiatement. Le sens d’une vie, lorsque la déchéance physique ou mentale est quasi absolue se pose. Mais qui peut décider que la mort est forcément une libération ? Bruno Frappat, dans son éditorial de “La Croix” le rappelle avec intelligence et cœur : ” la vie fardeau, la mort valeur ? Où nous mènerait une telle rupture anthropologique ? Au glissement progressif vers plus d’inhumanité”.

Patrick Verspieren, jésuite, directeur du département d’éthique biomédicale à la faculté de théologie de l’institut d’enseignement supérieur des jésuites, exprime une position mêlée de foi et de sentiment humain, qui en l’occurrence sont forcément sinon antagonistes, du moins difficilement compatibles. Il le fait avec l’intelligence critique dont sont capables les jésuites !

” La vie est un don de Dieu. Personne ne peut décider que la vie d’autrui n’a plus de valeur. C’est pourquoi l’Eglise condamne l’euthanasie , définie comme tout acte dont l’objectif est de provoquer la mort pour mettre fin à la souffrance d’autrui“.

“Si l’Eglise considère comme un soin le fait de soulager la douleur, même avec des antalgiques puissants, elle condamne aussi les traitements déraisonnables, à savoir l’acharnement thérapeutique pour maintenir la vie à tout prix. On peut d’ailleurs se demander si les réanimateurs n’ont pas été imprudents en cherchant à sauver la vie de Vincent en septembre 2000″.

Il ajoute, montrant les limites de ses certitudes de croyant : ” je ne souhaiterais pas faire partie du jury d’assises si un tel procès devait avoir lieu un jour”.

L’éthique médicale, dans la France d’aujourd’hui, à législation constante, permet une réponse appropriée. Elle repose sur la conscience du médecin, sur le dialogue avec le patient et son entourage personnel. Mais il est vrai que beaucoup de questions se posent :

Jusqu’où faut-il se battre pour maintenir en vie ? A partir de quel moment une existence n’est-elle plus humaine mais “mécanique” ? Existe-t-il une sorte de “droit ” au suicide ? La science permet-elle des pronostics vitaux certains ? Comment éviter le moindre trouble dans l’image auprès des malades d’un médecin qui ne saurait jamais devenir un administrateur de fin de vie ? Qui doit contrôler les décisions des médecins lorsqu’ils sont confrontés au dilemme final vis-à-vis de leur patient ? Peut-on garantir que le principe de l’opportunité des poursuites met le corps médical à l’abri d’une judiciarisation excessive de leurs actes ? Une codification des situations est-elle réaliste, utile ? Peut-on définir le concept de médecine “raisonnable” ?

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C’est la mission et l’honneur du Président de la République, du Gouvernement et du Parlement devant, sur ce sujet, faire abstraction de tout clivage politicien de répondre à ces interrogations. Avec humanité et humilité. Avec le seul souci du respect de la dignité de toute vie humaine. Sans chercher la rationalité politique absolue, qui cherche à tout prévoir, organiser, décider sans souci de la spécificité de chaque détresse humaine.

En sachant non par lâcheté mais par humanisme concret confier la responsabilité au médecin, comme le recommande la fédération protestante de France qui laisse juge l’individu, malade, soignant ou proche : ” aucune loi ni aucune instance morale ne peut prétendre supprimer la responsabilité éthique du patient, des médecins, de l’entourage “.

La mission d’information de l’Assemblée Nationale doit faire oublier que les députés votent la loi ou en proposent de nouvelles ! En l’occurrence, leur rôle est justement de définir ce qui est du domaine de la loi et ce qui doit être régi par une éthique universelle, par nature proche des réalités humaines et non codifiées à l’avance par le législateur.

Le professeur Didier Sicard, Président du Comité consultatif national d’éthique, trace la route en indiquant :

” Il existe des situations rarissimes – du type de celle de l’affaire Humbert – face auxquelles le droit et la loi restent en toute hypothèse muets. Comment en finir avec l’hypocrisie ? Comment confronter les principes éthiques à la vie vécue au quotidien ?”

Rappelons que la loi française ne s’oppose absolument pas à un arrêt des thérapeutiques inadaptées.

Tu ne tueras pasne signifie pas que le devoir de vie s’apparente à un mépris de sens, de dignité auxquels chaque être humain a droit. Chacun doit bénéficier d’accompagnement approprié pour apaiser ses souffrances, ce qui, ne soyons pas aveugles, conduit parfois à un compte à rebours vers la mort.

Notre responsabilité politique est de garantir le respect de principes de déontologie et d’éthique, dans le parcours final de chaque homme. Sans jamais oublier le mystère de la vie.

Réaffirmer ces principes humanistes ne porte pas atteinte au respect d’une morale républicaine laïque !

Le député de Paris, Jean-Marie Le Guen, a eu grandement et honteusement tort d’accuser le Premier Ministre de “se ranger à une vision théologique de la société“.

La gravité du sujet devrait inspirer à chaque responsable politique une plus exemplaire dignité. Celle requise par la complexité, la grandeur et l’extrême difficulté du geste médical lorsqu’il accompagne la fin de vie.

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Selon une étude menée par des réanimateurs français et publiée en 2001, 53% des décès survenus dans les services de réanimations sont liés à une décision médicale de limiter ou d’arrêter les soins. Près de 9 fois sur 10, la décision a été prise collectivement par des soignants, et dans 44% des cas la famille y a été associée.

En juin 2002, la société de réanimation a élaboré un protocole de décision sur les “limitations et arrêts de thérapeutiques actives en réanimation adulte” en estimant qu’ils “constituent la seule alternative éthique à un acharnement thérapeutique ; Le principe en est : ” il n’y a pas d’obligation à instituer ou à maintenir une thérapeutique active quand il n’y a pas ou plus de bénéfice à en attendre pour le patient”.

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Chaque famille française a tristement affronté vis-à-vis d’un proche la question du sens de la vie dès lors qu’il n’y a plus d’espoir de sauver et que la souffrance est intolérable.

Les unités de soins palliatifs, auxquelles des moyens supplémentaires doivent être donnés, aident quotidiennement concrètement les malades et leur famille.

Médecins, infirmières et infirmiers, aides soignants et l’ensemble du personnel hospitalier, donnent tous les jours le meilleur d’eux-mêmes pour traiter, diagnostiquer, surveiller, écouter, réconforter, apaiser. Avec la volonté de “gagner la partie”, c’est à dire de mettre en échec la mort. Et d’aider à vivre le mieux possible.

Cette magnifique vocation, qui est beaucoup plus qu’un métier car tout de la personne est engagé, mérite que nous sachions leur faire confiance. Entièrement confiance, ce qui suppose que nous leur accordions les moyens nécessaires. Et la liberté d’agir.

Ce n’est pas une loi qui manque pour les aider à faire face à leurs responsabilités
. C’est peut-être davantage notre soutien moral qui peut leur permettre de fabriquer l’énergie considérable qu’il leur faut pour savoir toujours rayonner d’une lumière de vie, même et surtout lorsqu’ils donnent la main à un mourrant.

Puissions-nous réussir à éviter toute fausse note idéologique, théorique et dogmatique en réouvrant le dossier épineux de l’accompagnement de la fin de vie.

Le déclenchement des projecteurs médiatiques lié au drame de Vincent Humbert ne sera utile qu’à cette condition.

C’est peut-être l’hommage posthume que nous lui dédions.

C’est en tout cas la marque de la reconnaissance que nous devons à tous ceux qui sans attendre notre analyse, jour après jour, se dévouent pour leur prochain, en choisissant, en leur âme et conscience, le geste qui sauve ou qui aide.

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PS : voir également la page d’actualité du 23 décembre 2002 sur www.rddv.com ” La bouleversante supplique du jeune pompier au Président est un électrochoc redoutable”

Santé
 
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Un vrai plan pour régler les problèmes de la dépendance suppose du courage !


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Rester les bras croisés, les yeux fermés et les oreilles bouchées face au drame social et humain de la dépendance des personnes très âgées et des personnes handicapées n’est tout simplement pas acceptable dans un pays développé et riche au début du XXIe siècle.

La France est confrontée à un véritable défi tant sont nombreuses les questions différées et mal réglées . Remercions au passage les socialistes « glorieux » de leur rénovation sociale… Bonjour les résultats de 2 septennats de la gauche lorsque l’on constate l’état de certains hospices !

Garantir aux Français un système de retraite par répartition pérenne et financé, une protection sociale de qualité contre la maladie, une prise en charge effective des problèmes de la dépendance, telle est la feuille de route !

Pour faire face aux problèmes posés, une vraie méthode est nécessaire afin que nos concitoyens partagent le diagnostic et le remède forcément douloureux.

Le constat initial suppose d’être partagé par le plus grand nombre pour éviter les remises en cause brutales dès lors qu’est évoquée la stratégie de réponse…

Un vrai plan d’action très diversifié est ensuite nécessaire à mettre en oeuvre, car les ressources ne sont pas inépuisables. Une augmentation de la C. S. G., si elle est utilisée pour la politique en faveur des « très vieux » et des personnes handicapées, ne peut plus l’être pour le financement du déficit chronique de l’assurance maladie.

Être responsable, c’est donc tout mettre en perspective. Programmer avec le souci du calendrier et des priorités. Avec une exigence nouvelle, dès lors qu’il faut augmenter un tarif, une taxe ou un impôt : Affecter clairement et totalement le produit récolté à la cause pour laquelle il est décidé. Plus aucune augmentation des prélèvements obligatoires n’est, en effet, acceptable dans la France d’aujourd’hui sauf à « flêcher » l’argent récolté, pour qu’il ne comble pas un déficit global, mais pour qu’il serve à une politique précise, définie, délimitée. La règle du droit budgétaire classique de la non affectation des dépenses aux recettes est politiquement périmée, principalement dès lors qu’il s’agit d’une recette nouvelle. Les contribuables sont excédés des ponctions qui ont toujours une bonne raison…

Afficher l’objet exact de la dépense nouvelle est un préalable absolu. Sinon un vent de révolte souffle ! Et la nécessité d’une augmentation de la fiscalité ou du prix est brutalement contestée et refusée.

L’expérience récente concernant le gazole est de ce point de vue claire. Il eût fallu mieux annoncer le plan de modernisation du réseau TGV, avant de décider une telle hausse. Sans oublier de rappeler l’héritage ou plutôt le passif que nous avions trouvé !

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Le drame de l’été et son cortège de morts et d’oubliés malgré le dévouement de beaucoup ainsi que la situation choquante dans laquelle se trouvent nombre de personnes handicapées appellent une action énergique et vigoureuse. Le Président de la République est le Premier Ministre ont raison d’en faire le point d’honneur de leur projet. Et de notre agenda.

Nous devons donc trouver les moyens d’une vraie politique. Pluriannuelle certes, mais concrète et financée.

Une fois de plus, il faut innover pour éviter que le pays ne sombre et ne croule sous d’excessifs prélèvements.

En ayant le courage de mobiliser chaque Française et chaque Français. Tout le monde, actifs et retraités. Tous les revenus, ceux du travail comme ceux du capital.

En faisant appel à l’effort concret des Français, à leur capacité de créer de la richesse par le travail.

Au lieu d’envisager une fois de plus la taxation financière des salariés, l’idée de demander de travailler un jour de plus pour cette impératif social est novatrice, audacieuse.

Cela suppose du courage, car les protestations ne manquent pas. Venant de ceux qui avaient exigé les démissions de ministres au lendemain de la canicule, pour mieux s’exonérer de toute responsabilité personnelle.

Nous sommes tous concernés par la misère sociale, par la détresse de la fin de vie des plus âgés, par l’insuffisante compensation dont bénéficient les Français handicapés quel que soit leur âge.

La vignette automobile était autrefois censée financer la politique en faveur des personnes âgées. En 1984, les socialistes ont attribué son produit aux départements, tirant un trait sur son objet initial.

Il faut aujourd’hui une mesure spécifique, totalement affectée à la grande cause nationale, qui est de faire face à toutes les situations de dépendance.

Un jour consacré à la solidarité active et concrète, au lieu des loisirs et de la détente.

Un jour où l’on se soucie de son prochain en travaillant gratuitement. Un jour de congé ou un jour de RTT même si cette dernière idée pose de surcroît le problème de l’universalité de l’effort consenti.

Un jour où, dans son immeuble, on ouvre les yeux sur son voisin, on parle à autrui, on accueille celui qui est différent de soi. Où l’on constitue ou reconstitue une vraie communauté de vie. Celle du «toit », du voisinage et du quartier.

Nos détracteurs tirent déjà à vue. « Tout pour le Medef », « la charité n’est pas la solidarité », « c’est le rétablissement de la corvée », « même les pires staliniens n’avaient pas osé » etc…

Qu’importe!

N’hésitons pas!

Mais soyons équitables et ne « visons » pas uniquement ceux qui travaillent. Les retraités doivent s’associer à l’effort. Les revenus du capital ne peuvent être totalement exonérés.

Le service national est mort des exemptions et du trop grand nombre de jeunes qui ne l’accomplissaient pas.

Veillons à ce que dans ce cas les mesures entraînent dans un même élan de générosité active l’ensemble de la nation, pour une fois rassemblée. Le caractère incontestable de l’enjeu devrait faire taire les oppositions.

La lumière du regard de celles et ceux qui bénéficieront de ces améliorations sociales indispensables pour compenser le handicap ou pour mieux entourer le grand âge sera la récompense. Une vraie oeuvre de justice.

Pour les nostalgiques du tout-prélèvement, qu’il se rassurent ! Le règlement du dossier de l’assurance-maladie comportera immanquablement un volet financier…

Lorsqu’on parle. réforme, les Français concluent immédiatement : « qu’est-ce qu’ils vont encore nous piquer ? » Ils n’ont malheureusement pas tort…

Comme le dit le proverbe « on ne fait rien sans rien ! »

Alors, retroussons nos manches ! Et agissons ! Collectivement et individuellement.

Santé
 
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L’uniforme pour tous au collège et au lycée ! Où ? En Turquie…

10 octobre 2003
Enregistré dans : International — RDDV @ 11:46 am --- Imprimer ce Post

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne fera, n’en doutons pas, l’actualité des prochains mois. Elle sera même au centre des débats, au cœur des arrières-pensées et des stratégies en vue des prochaines présidentielles.

Elle dominera tout, y compris l’élargissement aux 10 nouveaux membres et l’adoption d’une Constitution pour l’Europe.

Il est d’ailleurs, impensable de lancer sur ces sujets un référendum sans avoir au préalable clarifié la “question turque”, tant elle est chargée d’émotion, de fantasmes et d’une insuffisante rationalité.
C’est la raison pour laquelle la visite de la Commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée Nationale que je viens de conduire n’était pas une mission protocolaire, une sorte de routine bilatérale, mais une véritable démarche politique.

Avec la volonté d’éclairer avant de choisir. Librement et objectivement.

***

Que faut-il retenir de ce grand pays ?

Le spectacle de ses enfants en uniforme strict à l’école qui pourrait – on devrait ! – faire réfléchir la “vieille” Europe ? Ou la citation par l’actuel Premier Ministre, Recep Tayyip Erdogan, alors maire d’Istanbul des vers de Ziya Gökalp, poète du nationalisme turc, sonnant le coup d’envoi d’une guerre religieuse :
“Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats” ?

La culture française exceptionnelle de Mehmet Dülger, Président de la Commission des Affaires Etrangères du Parlement turc, qui, en signe de magnifique complicité, m’explique que son livre de chevet est “Vent d’Espoir sur la Démocratie”, l’ouvrage de mon père que j’ai fait publier après sa mort. Ou la lecture du premier verset du Coran en ouverture de son premier conseil municipal lorsque M.Erdogan était très islamiste et pas encore modéré, lançant : “louange à Dieu, Seigneur des deux mondes”?

L’interdiction absolue du port du voile au collège ou au lycée ? Ou la réaction immédiate d’un Ministre important m’expliquant que la problématique du foulard est plus une question de libertés publiques que de laïcité, semblant par là même excuser par avance les renoncements et les lâchetés qui pourraient s’annoncer ?

L’omniprésence des portraits d’Atatürk, créateur d’un grand Etat moderne et laïc inspiré des principes français ? Ou la référence permanente au “monde musulman” par un député-poète et islamiste, oubliant avec passion de parler de la Turquie en tant que nation ?

La mise aux normes économiques et financières de l’Europe fièrement rappelée, dans un français parfait, par le responsable des affaires internationales du patronat turc, La Tusiad ? Ou le choix du chiffre de “550” pour l’annonce des grands chantiers de la municipalité d’Istanbul, en “hommage” à l’année 1453 ( 2003-1453 = 550 !) date de la chute de l’empire byzantin et de la prise de Constantinople ?

Les paysages fascinants du Bosphore et le grouillement de la grande ville “européenne” (sic !) qu’est Istanbul ? Ou les frontières avec l’Iran et l’Irak qui font de la Turquie l’Etat-charnière entre les 2 mondes, éloigné de notre mare-nostrum ?

L’appartenance à l’OTAN jugée vitale aux “alliés” occidentaux lorsqu’il fallait contenir le communisme ? Ou la tentation de reconstituer l’empire sous-jacent pour certains dans la décision du Parlement d’envoyer des soldats en Irak afin de reprendre “position” et influence ?

Les réformes obstinées et résolues pour parvenir au statut de grande démocratie politique ? Ou l’omniprésence d’une armée qui n’a pas encore totalement accepté la soumission au pouvoir politique, qu’elle préfère régulièrement mettre en garde contre toute remise en cause du caractère laïc de l’Etat ( en turc : “Laïklik”) ?

La force exceptionnelle d’un marché de plus de 70 millions d’habitants et de consommateurs dont le dynamisme et l’ardeur au travail sont des facteurs de croissance puissants ? Ou le caractère parallèle et souterrain d’une économie qui n’est pas prête avant longtemps à se plier aux normes juridiques et sociales du droit européen et de notre mode de vie ?

Les rues occidentales où se retrouvent toutes les grandes marques du luxe ? Ou l’extrême pauvreté des passages de bus hors d’âge venant de l’Anatolie “profonde”, qui contemplent avec incompréhension et mépris la jeunesse turque en jeans et en baskets comme à Tours ou à New York ?

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Pour certains des amis du Premier ministre, proches des préceptes du vieux chef islamiste turc Necmettin Erbakan, l’Europe est un “club des croisés”, dans lequel se confondre revient à faire disparaître l’âme musulmane. C’est la réplique parfaitement symétrique de ceux qui, en Europe, souhaitent que l’élargissement ne dépasse pas le périmètre chrétien…

Un profond changement de cap et de perspective a été donné en 1997 lors du “coup d’Etat post-moderne” opéré par l’armée toute puissante au Conseil national de sécurité, contraignant Erbakan à la démission et la ligne dure de l’islamisme turc à la disparition. Ou au renoncement momentané…

Aujourd’hui, officiellement, les dirigeants de l’AKP, le parti majoritaire, refusent l’étiquette d’islamistes. Ils se proclament “musulmans-démocrates” comme on peut être en Occident “chrétiens démocrates”.

Au sortir de prison en 1999, après avoir été condamné pour “incitation à la haine religieuse”, la conversion laïque du futur Premier Ministre Erdogan et de son principal lieutenant, l’actuel ministre des Affaires Etrangères Abdullah Gül a été réelle. Sans procès d’intention possible.

Le peuple, lui, est forcément écartelé entre la fierté de l’appartenance à une grande nation, incarnée par un Etat fort soucieux de “coller” aux préceptes de Mustapha Kemal, et par son identité religieuse musulmane qu’il souhaite préserver, voire faire rayonner. Là est la clé des difficultés du parcours européen de la politique en Turquie.

Jusqu’où ira la marche forcée vers l’Europe ? Si les élites turques affichent de manière unanime un élan et une foi qui pourraient utilement faire réfléchir certains eurosceptiques frileux de chez nous, le peuple suivra-t-il dans la réforme nécessaire ses dirigeants ?

C’est une problématique européenne au fond assez universelle, devons-nous convenir modestement, tant il est vrai que l’ouverture du capital d’EDF, par exemple, dans un pays glorieusement européen comme le nôtre va supposer beaucoup d’efforts et de persuasion !!!

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Le volontarisme européen de la Turquie est impressionnant. Il est politique. Il recouvre un cheminement vers des valeurs. Il prouve notre rayonnement et notre capacité à proposer un modèle, un système, des principes actifs. Il renvoie de l’Europe une image extrêmement forte et positive celle d’un phare ! Ouessant atteignant les Balkans !

Il nous place dans une posture redoutable, où nous devons faire face à nos délicates responsabilités: à la Turquie de continuer le long chemin vers l’adhésion sans la décourager ni freiner les nombreux efforts qui restent nécessaires pour parvenir aux standards européens, tout en évitant que la peur d’une “invasion musulmane” ne soude dans un même refus les citoyens de la “vieille” et de la “nouvelle” Europe pour une fois liguées ?

Nous sommes, reconnaissons-le, au pied d’un mur particulièrement haut et sévère. Un vrai mur d’escalade…

“L’accord d’Ankara”, conclu comme un accord d’association en 1963 entre la Communauté économique européenne et la Turquie, comporte un préambule explicite, une sorte de feuille de route, qui se rappelle à notre “bon souvenir” à chaque Conseil européen :

“l’appui apporté par la CEE aux efforts du peuple turc pour améliorer son niveau de vie facilitera ultérieurement l’adhésion de la Turquie à la Communauté”.

L’article 28 est encore plus clair :

“Lorsque le fonctionnement de l’accord aura permis d’envisager l’acceptation intégrale de la part de la Turquie des obligations découlant du traité instituant la Communauté, les parties contractantes examineront la possibilité d’une adhésion de la Turquie à la Communauté”.

La Communauté est-ce l’Union Européenne actuelle ? Là réside l’essentiel du problème.

L’Union Européenne se limite-t-elle à être une zone de libre échange, du progrès économique et social où l’économie de marché est sociale ?

L’union Européenne n’est-elle pas devenu un projet politique autonome, original, ne reposant sur aucun déterminisme exclusif, qu’il soit géographique, culturel, religieux, sociétal ? Le fruit d’une volonté, d’un choix, d’une décision souveraine des citoyens ?

***

Nous avons “rendez-vous” avec la question turque en décembre 2004 !

En décembre 2002, à Copenhague, lors de la clôture des négociations d’adhésion des 10 pays candidats, l’Union Européenne a annoncé la couleur :

“si, en décembre 2004, le Conseil Européen décide, sur la base d’un rapport et d’une recommandation de la Commission, que la Turquie satisfait aux critères politiques de Copenhague, l’Union Européenne ouvrira sans délai des négociations d’adhésion avec ce pays”

Cette déclaration a été reçue 5 sur 5 à Ankara et par chaque Turc qui y voit le moment venu la possibilité de circuler librement en Europe sans visa…

Le Président Chirac a parfaitement résumé l’enjeu, en des termes prudents et très précis pour qui les lit attentivement, puisque le préalable absolu est pour la Turquie de satisfaire à ces critères :

“C’est une très vieille civilisation, et nous n’avons naturellement ni la possibilité, compte tenu du passé et de l’histoire que je viens de rappeler, ni vocation à empêcher une Turquie totalement démocratique et libérale, libérale au sens de l’ économie de marché, de nous rejoindre”.

La plupart de mes interlocuteurs m’ont fait comprendre que le signal de 2004 était essentiel mais sans risque !

“Nous avons besoin du label de cette reconnaissance européenne, mais nous ne serons pas prêts à adhérer définitivement avant de très nombreuses années. Vous ne courrez aucun risque à court terme vis-à-vis de vos concitoyens inquiets des différentiels de niveau de vie et des décalages politiques qui restent vastes”, ont ainsi indiqué de très nombreux responsables politiques à la délégation de notre Commission.

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La perspective de l’adhésion de la Turquie renvoie au contenu même du concept européen.

Si nous étions dans la version à 6, la réponse serait évidente, ce serait non ! Mais à 25, s’agit-il de l’Europe des fondateurs ? Ne sommes-nous pas obligés de définir une structure entièrement nouvelle ?

La définition des limites n’est évidemment pas aisée. L’avis rendu par le Parlement européen en juin dernier est complexe pour ne pas dire alambiqué. Il n’est pas vraiment opératoire.

“ le Parlement européen reconnaît que les valeurs politiques de l’Union européenne sont essentiellement fondées sur la culture judéo-chrétienne et humaniste de l’Europe, mais que personne ne détient de monopole sur les valeurs universelles de la démocratie, de l’Etat de droit, des droits de l’homme et des minorités et de la liberté de conscience et de religion, valeurs qui peuvent très bien être acceptées et défendues par un pays dont la majorité de la population est musulmane ; estime dès lors qu’il n’existe aucune objection de principe à son adhésion à l’Union européenne”.

Certains récusent dans le débat légitime qui s’ouvre toute considération géographique, culturelle ou religieuse. Ils ont autant tort que les chantres de cette forme de déterminisme absolu… Peut-on en effet repousser indéfiniment la limite, la frontière, le périmètre ultime de l’Europe ?

Certes il n’y a pas de barrière entre les hommes. La “famille humaine” et universelle. Le genre humain est composé d’hommes et de femmes d’égale dignité.

Mais l’Europe est une construction. Une mise en commun, autour d’un projet, de volontés citoyennes. Un attelage qui, pour ne pas tirer à hue et à dia, doit être relié par des liens forts et solides, par une vraie proximité politique, où les valeurs sont partagées, même si elles sont plurielles, ce qui est d’ailleurs notre richesse et l’esprit même de notre “modèle” .

L’Europe doit rassembler ceux qui veulent authentiquement agir ensemble. Exister ensemble. Elle résulte d’un processus politique, d’un acte d’organisation souverainement décidé.

La difficulté de l’élargissement tient au fait que, pour nos concitoyens, vis-à-vis de l’Europe de l’Est, il s’agit d’une réunification, et vis-à-vis de la Turquie d’une décision.

Les fraternités qui en découlent peuvent apparaître de ce fait à géométrie variable, même si l’état d’esprit parmi les peuples des 10 nouveaux membres est parfois vif et électriquement amical…

Estoniens, Lettons et Lithuaniens sont-ils plus proches que les Turcs qui vivent nombreux actuellement en Europe et qui de ce fait ont une belle mais particulière responsabilité dans l’image que leur pays donne de sa candidature à l’Union européenne ? Ce n’est pas certain, d’où le nécessaire de la pédagogie politique européenne multi-directionnelle !

Nous devons tout à la fois :

Expliquer, partout et à tous dans notre pays, quels sont les peuples qui nous rejoindront bientôt ! Au nom du passé, et de l’avenir que nous souhaitons ! Cela concerne les 10, qui a eux seuls ne représentent qu’un peu plus de la population de la Turquie…

Jalonner clairement le parcours de ceux qui frappent à la porte, qui font des efforts intérieurs considérables pour “mériter” leur adhésion, sans être sûr du résultat… Nos concitoyens doivent devenir les témoins de ce véritable parcours du combattant qui s’orchestre autour de nous – presque sans que nous le sachions – afin de franchir les obstacles que nous avons légitimement posés pour que l’adhésion corresponde à un vrai choix, qui engage et qui n’est pas naturel, au sens des droits acquis ! C’est la démarche entreprise par la Turquie et demain par d’autres Etats des Balkans.

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Pouvons-nous encore différer le rendez-vous de 2004 et surtout la réponse que nous devons donner ? Est-il encore temps pour faire naître la solution du “partenariat renforcé” qui peut combler le fossé existant entre l’ardeur et l’impatience du prétendant – la Turquie – et la précaution du “concept” tant aimé – l’Europe- ? Y-a-t-il une spécificité de la candidature turque ou une possible communauté politique entre les Etats riverains du sud de la méditerranée à faire émerger ?

Chacun peut voir dans ces questions un embarras “diplomatiquement” déguisé…qu’importe !

Nous avons à formuler des réponses aux questions qui nous sont posées, et surtout à celles que le peuple ne formule dans un premier temps que dans son inconscient. Avant de passer à l’étape parfois brutale de la rupture, du refus, du rejet.

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Parce que c’est un grand peuple, qui incarne une version très pluraliste de l’avenir européen, nos amis turcs ne doivent pas être pris en traîtres. Ils ont le droit à la loyauté de notre part.

Mais chacun, à Ankara et dans chaque capitale de l’Union européenne, doit mesurer la hauteur de la barre et dire franchement quand elle devra effectivement être sautée. En toute hypothèse, ce n’est pas pour demain, tant restent nombreux les écarts et les différences.

Alors, ne décourageons pas la dynamique engendrée par la perspective de l’adhésion à l’Union européenne. Ce serait géopolitiquement et humainement fâcheux d’interrompre la spirale vertueuse en cours. Peut-être même une folie dans ce monde qui craint les méfaits du fondamentalisme musulman intégriste.

Donnons le signal de l’espoir. Affirmons la nécessité de l’effort. Expliquons que la vérification de l’état des lieux sera aussi rigoureuse et implacable qu’aura été claire notre acceptation initiale et “baptismale” !

Il sera toujours temps de faire naître une solution intérimaire et transitoire entre l’accueil de principe et l’adhésion définitive, comme le recommande Alain Juppé.

Donnons enfin à nos concitoyens l’assurance qu’ils prendront spécifiquement sur la Turquie eux-mêmes la décision, cette fameuse “décision” qui est un choix et qui n’est pas “naturelle”…

Cela évitera que certains vautours ne caricaturent et ne dénaturent la question turque à des fins personnelles très éloignées du vrai débat européen.

Cela rendra peut-être possible le référendum sur la future Constitution européenne sans prendre le risque qu’il ne soit “piraté” !

Europe
 
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