“Ce pays n’aime pas ses enfants” lance le père d’un jeune raveur amputé de sa main droite.
La photo publiée par le Journal du Dimanche en dit long sur le désespoir et l’incompréhension malgré la proximité familiale, l’affection paternelle : Un lit d’hôpital, un père, la cinquantaine, retraité de l’armée de terre, au chevet de son fils, un jeune de 19 ans, revenu gravement blessé d’une amorce de rave party qui a mal tourné puisqu’il a fallu l’amputer de la main droite. Son regard, vide et usé en dit long sur la détresse, l’engrenage de plus en plus subi, plus ou moins volontaire qui conduit de l’escapade nocturne, de l’ivresse de la musique techno à la violence, à l’affrontement brutal avec les forces de l’ordre. C’est en relançant une grenade qui venait d’atterrir à ses pieds que le garçon a déclenché l’explosion. Les propos du père traduisent un immense désarroi, une haine à fleur de peau tant est forte sa douleur, ayant cru, dans son rôle de père, bien faire, c’est à dire tracer la voie tout en respectant la liberté individuelle. “On parle beaucoup entre nous. L’alcool et la drogue ne sont pas des sujets tabous et nous avons des rapports de confiance. On leur dit toujours de dormir où ils sont, plutôt que d’essayer de rentrer à tout prix à la maison”. La colère, paternellement amnésique de certains faits, se fait entendre juste après : “on a envoyé des militaires lourdement équipés taper sur des jeunes qui demandaient à écouter de la musique cela pour satisfaire la volonté de pouvoir de certains. Je remonterai les responsabilités jusqu’au plus haut niveau de la décision. On n’utilise pas des armes contre des gamins (…). Aujourd’hui, les hommes politiques s’invitent aux 60 ans de Johnny ou de Mike Jagger et tapent sur les gosses de la techno. Décidément, ce pays n’aime pas ses enfants”. *** Le même week-end, dans l’édition des 26 et 27 juillet, “Libération” publie un courrier des lecteurs tectonique au titre délibérément pathétique : “J’avoue ma faute” avec comme sous-titre; “on a laissé trop de jeunes sombrer dans la haine et le repli”. L’auteur est le co-parolier d’Alex Métayer avec lequel, au milieu des années 70, il raconte avoir écrit le sketch intitulé “le fils réac”. Ecoutons ce professeur de sciences économiques et sociales, “pousser le cri d’alarme d’un vieux monsieur” qui s’adresse à ses co-religionnaires de mai 68… “Les replis intégristes que l’on constate dans les banlieues - et dont sont victimes les traditionnels boucs-émissaires, filles, juifs et homosexuels (il manque juste les handicapés et les Tsiganes, ça viendra !) – sont des symptômes de la crise de la raison et de celle de la modernité. Notre génération est prise entre 2 feux. Le feu de nos parents qui avaient tendance à réprimer toute manifestation de liberté sexuelle et celui de jeunes dont certains pourraient nous “rapper” “une fille qui a du plaisir, c’est une pute, faut la brûler”. Nous avons (oui, nous !) abandonné, nous abandonnerons encore, les jeunes au libéralisme dévastateur, à la télévision anthropophage, à la publicité dégradante, au monde des marchands tous azimuts, à la normalité impitoyable et ravageuse de l’idéologie du “maillon faible”. Et nous nous étonnons que les valeurs de démocratie et de respect de l’autre soient à ce point foulées aux pieds. Nous nous étonnons de voir monter la violence quand nous n’assumons plus le travail de la culture qui aurait dû nous en tenir éloignés. Nous sommes responsables de ces dérives. Enfant de Mai. Il est temps de réagir. Sous prétexte de lutter contre l’autoritarisme, nous n’avons pas su tenir ensemble les pôles d’interdicteurs identificatoires et d’écouteurs compréhensifs vis-à-vis de nos enfants. Nous avons abandonné maintes fois l’un ou l’autre de ces pôles pour finalement délaisser l’idée même d’autorité. Nous avons abandonné progressivement les rites initiatiques de passage qui structuraient en les intégrant tous les adolescents de toutes les sociétés humaines avant la nôtre. Nous avons abdiqué dans notre lutte contre la société de consommation, pour fabriquer ou pour laisser fabriquer le monde du conformisme frustré et laisser les enfants à la furie des offreurs de rêves artificiels , qui “griffent” les jeunes à coups de marques de fringues, par absence de marquage social, en surdéveloppant en eux les valeurs d’individualisme, de mépris de l’Autre et d’amour du fric. Il est urgent et nécessaire d’aller à la rencontre des jeunes avec les quelques outils culturels qui nous restent pour leur apporter la reconnaissance, oxygène de l’existence comme le dit Jean-Jacques Rousseau. Sinon, par absence de père et de repères, ils se comporteront de plus en plus en bandes de pairs, dans le renouvellement de leur violence, tribale, légitimée”. *** Cette stéréo dramatique entre 2 pères marqués par la violence des temps actuels est au cœur même du message politique urgent et nécessaire, que nous devons diffuser avec force et sans complexe : . Comment garantir la liberté de la personne, la libération des mœurs issue ou amorcée par mai 68 sans tomber dans l’enfer de la négation de la dignité humaine, dans le chaos social et l’impasse qui résultent du mépris de l’autre et de l’irrespect de toute norme érigé en maxime de comportement ? . Comment concilier la légitime aspiration à l’épanouissement sans borne du “moi” avec la non moins légitime obligation de fixer des règles, des principes, des valeurs par définition contraignants. Ces branches de l’alternative humaine et politique, traditionnelle et éternelle, trouvent aujourd’hui une portée beaucoup plus cruelle et grave. L’actualité de ce week-end l’a une nouvelle fois prouvé. Après tant d’autres, où viols collectifs, overdoses et agressions armées scandent un monstrueux refrain. Si on reste les bras croisés, les yeux fermés, face à la montée de la violence sous toutes ses formes, il ne faudra pas s’étonner des représailles “spontanées”, des balanciers peu démocratiques, totalement extrémistes, délibérément instinctifs au sens le plus vil et grossier du terme. Est donc en jeu – en cause – le principe même de l’éducation, de ce parcours vers la maturité, l’expérience, la plénitude, la maîtrise de soi. Si nous n’osons plus affirmer comme vitales certaines valeurs, nous n’arriverons plus à “transformer”, à faire changer de nature “l’animal” qui dort en nous, et qui est prêt à tout moment à prendre le dessus. D’où l’extraordinaire difficulté du “métier” de parents dans la France d’aujourd’hui. . Ce n’est pas être “réac” que de vouloir rendre compatibles les droits nouveaux que nous nous sommes justement arrogés avec les principes éternels forcément castrateurs que nous devons nous imposer. . Ce n’est pas être “facho” – pour reprendre les caricatures consacrées ! – que de réguler les besoins nouveaux issus de notre époque avec les maximes de vie que chacun doit appliquer pour éviter des dérives qui deviennent parfois aussi insupportables que dangereuses. . Ce n’est pas être “archéo” que de rappeler la nécessité de donner du sens, de la valeur, une certaine forme de beauté et d’élévation spirituelle à nos actes, à notre comportement, à notre vie. De ce point de vue, le langage politique ne doit plus avoir peur d’appeler au dépassement de soi, à l’effort, à l’engagement individuel, à la responsabilité de la personne. Ce n’est pas être l’apôtre d’une morale révolue que de le proclamer. Un pays n’aime pas ses enfants lorsqu’il ne leur offre ni liberté, ni règle ; ni rêve, ni effort ; ni idéal, ni vérité. . “L’arme” qui est parfois utilisée contre les gamins, pour reprendre l’expression du père meurtri, c’est la lâcheté, la démagogie, la faiblesse, le manque d’amour, la veulerie. C’est un réveil exigeant auquel nous devons songer, si nous voulons répondre au cri d’alarme de ces 2 pères. La mobilisation des esprits doit être absolument générale. Impliquer chacun. Sans quoi les repentances ne seront que des exercices sympathiques mais inutiles car sans portée concrète. Il ne s’agit pas d’enterrer “mai 68”, mais d’en sélectionner et de n’en garder que la part de progrès générée par toute révolution culturelle. Oui à l’hymne à la liberté ! Non à l’interdiction d’interdire, car elle débouche parfois sur la haine, la blessure, la mort. Halte au feu !

