DISCOURS de la Rue de Valois
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Documents de campagne


Renaud Donnedieu de Vabres

Ancien Ministre, Conseiller municipal de Tours

 

Laïcité

2 mars 2003
Enregistré dans : Laïcité — RDDV @ 12:34 pm --- Imprimer ce Post

Il est certainement tout à fait « incorrect » d’oser constater l’irruption du fait religieux dans l’actualité politique nationale et internationale.

Mais c’est la réalité, qu’il faut d’ailleurs distinguer de la pratique religieuse.

On ne peut en effet dire qu’il y a une recrudescence de fréquentation dans les églises, les temples, les mosquées, les synagogues. Et pourtant, le langage politique qui n’est jamais neutre égrène, tel un chapelet, les références religieuses : « la rue musulmane », « le périmètre chrétien », « les milieux juifs », « l’esprit protestant » etc… Est-ce la mondialisation de l’information, l’universalisation des problèmes, l’abolition de toutes les frontières pour la vie économique et culturelle, qui, provoquant une perte de repères, une crainte de destruction de ses propres valeurs familières, conduit le citoyen du monde à se fabriquer ou tout au moins à rechercher son identité dans la religion ? La recherche des causes est délicate. Le fait en tout cas s’impose.

Face à cette situation, le rétablissement de la laïcité est une urgence politique. Aussi bien sur le plan national qu’international.

Sont à l’œuvre aujourd’hui en effet de nombreuses violences intellectuelles ou physiques à caractère religieux. Il faut tirer la sonnette d’alarme. Les clignotants sont fixes, rouges, définitivement inquiétants et lourds de conséquences. Le racisme religieux est à l’œuvre dans notre pays. Le nier est une erreur politique grave. De même sur le plan international, il est illusoire de nier le choc et l’affrontement en de nombreuses régions du globe des religions, des cultures.

Le reconnaître n’est surtout pas faire un constat de l’inéluctable, baisser les bras devant la fatalité, le destin décidément tragique de l’humanité. C’est se préparer à agir, pour contrecarrer ce fléau des temps modernes, qui est malheureusement une spirale vers la guerre, un alibi pour le meurtre, un refuge trop commode pour les fanatismes, les intégrismes qui hélas se multiplient. A Tours. A Evry. A Paris. A Tel Aviv. A Jérusalem. A Beyrouth. Partout.

Regravons sur nos crânes comme le nouvel étendard des temps modernes les maximes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, du Préambule et de la Constitution elle-même.

Article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »

Préambule de la Constitution de 1946 :
« Le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances. »

Article 2 de la Constitution de 58 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »

* * *

C’est un enjeu politique majeur de rétablir sur le plan national ces règles républicaines strictes. Avant de les étendre au plan international, faute de quoi les solidarités religieuses transnationales emporteront les frontières et les règles de droit de chaque Etat, détruiront les constructions politiques nationales, créeront des situations propices à tous les affrontements les plus sanglants puisqu’ayant un « alibi » sacré.

La réaffirmation sans concession de l’intangibilité des frontières et de la souveraineté de tout Etat est la seule garantie d’un maintien minimal de sécurité internationale. Sans cela tenter d’organiser un ordre politique mondial sera un vain mot, une chimère absolue. L’avertissement ces jours derniers des Kurdes d’Iran menaçant d’envahir l’Irak si les Kurdes de Turquie intervenaient en Irak s’inscrit dans cette spirale de la déflagration, sorte de stéréo des guerres en cascade.

Logique des territoires. Logique des religions. Sont à l’œuvre aujourd’hui une confusion des genres et des enjeux, un amalgame pour déguiser derrière l’expansion religieuse les intérêts économiques, financiers, politiques. L’inverse peut être également vrai.

Rappelons qu’au dessus des religions, il y a le droit international, la loi nationale, les principes de respect des droits de l’homme et du citoyen qui eux sont universels. La pratique religieuse est une liberté individuelle, une liberté de conscience essentielle qui ne peut d’aucune manière s’ériger en loi humaine normative, absolue. Les enceintes religieuses mondiales ne peuvent devenir des lieux d’élaboration des décisions internationales.

Longue vie à l’Organisation des Nations Unies qui repose sur le respect de chaque Etat !

* * *

Ce rappel de l’impératif de la laïcité pourrait paraître décalé. L’actualité quotidienne est malheureusement une gifle permanente qui doit réveiller nos aveuglements lâches et douillets. En soi, parce que les atteintes aux droits de la personne humaine sont bafoués tous les jours dans les écoles, les quartiers de nos villes. Mais avec une acuité particulière en ces jours de veille d’une guerre qui pourrait apparaître à beaucoup comme « missionnaire ». Comme une croisade du monde occidental chrétien contre le monde musulman. Que ce soit faux n’empêche pas la gravité du constat, de la perception, car cela légitime de nouvelles solidarités de rue à caractère religieux. Irrationnelles. Emotives. Dangereuses.

Les dépêches des agences de presse révèlent à chacun la gravité de la situation. Prenons la semaine écoulée :

•    Le conflit du Franprix d’Evry est de ce point de vue édifiant : le maire indique que « la question de principe, c’est qu’il n’est pas possible que le seul magasin généraliste de ce quartier populaire ne s’adresse plus qu’à une catégorie de la population alors qu’une boucherie hallal existe déjà » ; face à quoi le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, déclare « qu’il y a en France une liberté de commerce, d’entreprise qui fait que chacun est maître chez lui (…) il y a bien des magasins indiens, chinois, pakistanais ». Cela n’exclut naturellement nullement le pluralisme nécessaire des lieux commerciaux et culturels reflétant toutes les couleurs du monde.

« Chacun est maître chez lui », sur des bases religieuses, ethniques, nationales en France ? Non, non, non ! Faute de quoi, le communautarisme sévira et notre pays deviendra une juxtaposition de mini-républiques autoproclamées et autogouvernées.

La loi est au dessus de tous et de chacun. Arrêtons les dérapages qui font dire à l’ancien gérant qu’il est insoupçonnable puisqu’il a même licencié des musulmans… : « on en a marre, on a eu droit à tout : les services de l’hygiène de la mairie qui nous ont harcelés, les services vétérinaires, on nous a même accusés de racisme parce qu’on n’avait pas repris les anciens employés ! Mais parmi eux, il y avait des musulmans, et on les a pas pris pour autant. »

Cette France de l’origine religieuse, de la discrimination positive ou négative pour des considérations ethniques ou confessionnelles, récusons-la avec la fermeté que fonde l’urgence de la situation. La religion n’est pas une nationalité, un critère de sélection recevable. Etre contraint de le proclamer avec un mégaphone est une dure réalité. Celle d’aujourd’hui, de ce Moyen-Age contemporain.

•    « Un élève juif obligé de changer de collège », tel est le titre d’un article de presse. Quelle honte ! Quelle horreur que ce retour de temps qu’on espérait révolus ! C’est ainsi qu’on apprend qu’un élève de 12 ans, scolarisé en sixième dans un collège du 20ème arrondissement à Paris, a dû changer d’établissement début janvier après avoir subi des insultes de nature antisémite de la part d’un de ses camarades. Le rectorat explique que « sur les conseils d’un médecin, il a été jugé préférable de changer d’établissement l’élève victime de ce harcèlement. »

La mère est contrainte d’expliquer : « mon enfant ne porte pas de kippa, pas d’étoile de David. Simplement, il y a 2 ans, il a participé à l’inauguration d’une plaque à la mémoire des enfants déportés, apposée sur la façade de son école primaire. »

* * *

Il ne suffit pas de s’insurger, de dénoncer, de qualifier de monstruosité ce genre de scénario maléfique. Il faut agir. Traiter le mal à la racine. Interdire. Eduquer. Brutaliser les esprits pour rétablir la raison républicaine. Luc Ferry sur RTL jeudi matin rappelait que « sale juif » « sale bougnoule » étaient devenus des insultes fréquentes dans les cours de « récréation ». Quelle récréation…

Avec Xavier Darcos, il a eu totalement raison de lancer un plan d’urgence dans les écoles de France. Pour aider les enseignants à domestiquer la horde sémantique honteuse. Pour contraindre les jeunes au respect de l’autre, quelle que soit sa religion, son origine. Pour leur rappeler qu’il s’agit d’une valeur essentielle, que c’est une obligation morale sans aucune dérogation possible que de la pratiquer et de s’y conformer.

J’ai appelé au téléphone notre Ministre de l’Education nationale en me permettant de lui donner l’idée dans ce genre de circonstance particulièrement horrible d’aller immédiatement sur place : tous les élèves au garde à vous dans la cour de l’école. Pour entendre les propos du Ministre en charge de la transmission du savoir certes, mais également des valeurs de la République.

Aucune absence tolérée. L’électrochoc positif. La ligne jaune brutalement rétablie.

Cette lepénisation des esprits permettant l’insulte raciste rampante explose littéralement à la face de l’actualité. Avec une violence inouïe. Halte au feu ! Que l’enseignement de l’Histoire soit un rappel salutaire à l’ordre des valeurs essentielles. Que le traitement équitable des conflits de par le monde évite de nouvelles contagions racistes, antisémites. Prive de tout alibi le terrorisme.

* * *

L’accord obtenu par Nicolas Sarkozy permettant la création d’un Conseil Français du Culte Musulman est dans cette conjoncture particulièrement lourde et inquiétante une nouvelle très importante.

Jean-Pierre Raffarin a lui-même à juste titre rappelé en venant saluer les négociateurs musulmans « qu’aucune religion ne devait apparaître comme clandestine en France et que l’accord était un préalable afin que l’on puisse parler des musulmans sans peur ni haine. » Le Ministre de l’Intérieur exprimant quant à lui « le droit des musulmans de ne pas se sentir victimes d’amalgames entre Islam et terrorisme » et montrant ainsi sa préoccupation de la dégradation de l’image de l’Islam depuis les attentats du 11 septembre 2001.

La seule femme de la Consultation des Musulmans de France ou plutôt des Français musulmans, pour respecter les priorités républicaines…, présidente de « Terres d’Europe », Inspectrice honoraire de l’Education nationale, Mme Betoule Fekker-Lambiotte, a cru devoir démissionner brutalement pour dénoncer la trop grande place faite aux fondamentalistes au sein du Conseil Français du Culte Musulman : « Je ne peux pas accepter pour la France ce que j’ai combattu de toutes mes forces en Algérie » indique-t-elle avec gravité et révolte. Du même ordre est la critique formulée par la « coordination des musulmans », association affirmant représenter les « républicains et démocrates français de confession musulmane » : « à travers la création du CFCM, le gouvernement continue à renforcer l’aile extrémiste de l’islam et les supplétifs des services spéciaux étrangers ». Diantre ! J’aurais pu dire diable ! Mais cela aurait été une référence religieuse dans un propos politique laïc… Comme quoi il ne peut y avoir de séparation totale ! La religion n’est-elle pas d’ailleurs un élément de notre patrimoine culturel, partie intégrante de notre civilisation. Vaste débat ! Pour une autre page d’actualité…

Donner toutes ses chances à un « Islam de France », tel est le défi, la juste mission que s’assigne le gouvernement. Pour contrecarrer les dérives parfois constatées de « l’Islam en France ». Faudra-t-il pour y parvenir faire évoluer quelques aspects de la loi sur le financement des cultes, c’est une proposition de l’Eglise protestante, qui mérite d’être examinée. Ce n’est pas, en effet, remettre en cause les principes « sacrés » de la laïcité à la française que de souhaiter éviter certaines ingérences étrangères sur notre territoire. Il est compréhensible que Nicolas Sarkozy ne veuille ouvrir tous les chantiers en même temps. Mais il est certainement parfaitement conscient de la nécessité d’aller jusqu’au bout dans la légitime recherche d’une banalisation de chaque religion en France. C’est le meilleur moyen d’avoir une intégration réussie de chacune d’entre elles.

* * *

D’inquiétantes dérives intégristes subsistent, qui remettent en cause le respect des droits de la personne humaine et forgent une dérive communautariste inacceptable, qui doit être combattue.

Dans cette perspective, le rappel des droits de la femme en France est particulièrement indispensable. La marche des femmes contre la violence des quartiers ghettos le rappelle utilement. Pour contrecarrer, osons le dire des pratiques non conformes avec la loi française. Un combat beaucoup plus rude que certains ne l’imaginent existe aujourd’hui en France, pour le maintien de la liberté de la femme. Pour l’application effective de la loi française portant égalité entre les sexes, respect des droits de l’homme.

Nous sommes bien au delà de la question du foulard islamique, de la kippa, du port des insignes religieux, des autorisations d’absence pour pratique du culte, de l’absence aux cours d’éducation physique.

C’est en 1992 que le Conseil d’Etat, à la suite d’incidents survenus au Collège Jean Jaurès de Montfermeil et d’un règlement intérieur qui y avait été édicté, s’est prononcé en rappelant les principes suivants :

« Dans les établissements scolaires le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses, mais que cette liberté ne saurait permettre aux élèves d’arborer des signes d’appartenance religieuse qui, par leur nature, par les conditions dans lesquelles ils seraient portés individuellement ou collectivement, ou par leur caractère ostentatoire ou revendicatif, constitueraient un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, porteraient atteinte à la dignité ou à la liberté de l’élève ou d’autres membres de la communauté éducative, compromettraient leur santé ou leur sécurité, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et le rôle éducatif des enseignants, enfin troubleraient l’ordre dans l’établissement ou le fonctionnement normal du service public. »

« Oui, mais » au port d’insignes religieuses dit le Conseil d’Etat en 1992 dans l’arrêt kherouaa. N’est-il pas opportun de déclarer « non, tant que » ? Ne faudrait-il pas aller plus loin aujourd’hui en interdisant à l’école le port de tout signe religieux ? Ne serait-ce pas une sage précaution pour rétablir par le droit, par la loi, le respect d’autrui, de sa liberté, de sa foi, de sa conscience ?

Ne serait-ce pas pédagogique pour rappeler qu’en France il ne saurait être dérogé aux droits fondamentaux de la personne humaine, que le législateur laïc a édictés ?

Le débat dépasse largement la liberté religieuse. Les nombreuses manifestations et associations qui voient le jour prouvent l’acuité du problème : quelles que soient leurs origines ou leur religion, les jeunes Français n’acceptent pas ce qui serait un retour en arrière, rétrograde et dégradant. Etre juste à ce stade c’est dénoncer non le principe religieux lui-même, mais les déviations intégristes et fanatiques, parfois constatées de certains extrémismes. Qui n’ont plus aucun lien intelligible d’ailleurs avec le « divin » ou le « spirituel ».

La liberté intellectuelle, sociale, sexuelle ne saurait être à géométrie variable au gré des traditions, des racines, des quartiers, des villes. Pas plus pour les filles que pour les garçons d’ailleurs.

L’unité de la nation, le respect pour chaque citoyen d’une loi universelle républicaine ne sauraient souffrir d’exception.

Il est minuit moins une pour éviter l’explosion. Le retour à la laïcité française est donc une urgence. Un impératif. Une feuille de route implacable. Le mot d’ordre qu’il faut rappeler à chacun. Le gouvernement a raison de s’y atteler avec « foi »… Non, avec courage !

 
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