DISCOURS de la Rue de Valois
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Documents de campagne


Renaud Donnedieu de Vabres

Ancien Ministre, Conseiller municipal de Tours

 

Iran, Syrie, Jordanie, Egypte, Koweit et Turquie s’expriment avec gravité.

8 février 2003
Enregistré dans : International — RDDV @ 11:39 am --- Imprimer ce Post

A lire la presse anglo-saxonne, britannique ou américaine, la France est plus que la cible. Nous sommes devenus l’axe du mal. Le traître. Le lâche. Le mangeur de grenouilles. Béret basque, litron de rouge dans la poche extérieure de notre « vieille » veste rapiécée, clope au bec. Une sorte de clochard n’inspirant plus aucune compassion tant son comportement est abject.

Dans le Financial Times, un chroniqueur établi aux Etats-Unis écrit que « les Français sont des singes mangeurs de fromages »… tandis que dans le Times, le jour du sommet franco-britannique, un « expert » américain des relations internationales parle pour notre pays de « duplicité, amour des dictateurs, cupidité amorale et mégalomanie » en recommandant à Tony Blair de s’entourer des conseils d’un « psychiatre de calibre international » pour ses entretiens avec Jacques Chirac… Dans le New York Times, il est indiqué que les preuves présentées « ont montré que l’Irak détient sans aucun doute toujours des armes de destruction massive. Seul un imbécile, ou peut-être un Français, pourrait en conclure autrement. » Le Wall Street Journal lui « achève » le Président de la République en le qualifiant de « rat qui tente vainement de rugir ».

Le fait que 77 % des Français refusent en l’état le recours à la guerre contre l’Irak va certainement témoigner de notre esprit munichois… Daladier, ce héros tant aimé des Français… Quelques jours après, j’imagine que sera rappelé opportunément le rôle de notre industrie d’armement dans la pensée stratégique française. Et stigmatisées nos démarches pour signer de grands contrats commerciaux avec les Etats liés d’une manière ou d’une autre au terrorisme mondial.

Bref, avis de tempête dans les relations transatlantiques. Mer démontée. Invectives à babord. Menaces à tribord…

Et pourtant, nous persistons à penser que nous sommes pour les Américains un allié beaucoup plus sûr que certains Etats dont les gouvernants se sont comme d’habitude ou pour la première fois « précipités » à Washington, pensant que c’était un port tranquille à l’abri des fracas du monde.

* * *

Dans la poudrière que constitue aujourd’hui la planète, il suffit d’une étincelle pour que s’allume une crise mondiale majeure, pour que les affrontements économiques, politiques, culturels, religieux prennent le relais de la déflagration localisée en Irak. Pour que les peuples, par delà leurs frontières et leurs patries, soufflent sur les nouvelles braises.

En témoigne le titre d’une dépêche de l’Agence France Presse du 7 février à 14H59 : « Le Hamas appelle les musulmans à devenir des combattants pour l’Irak. » Le chef spirituel du mouvement islamiste palestinien Hamas, Cheick Ahmed Yassine « appelle le peuple irakien à mener le jihad (guerre sainte) et stopper l’agression. L’occident venimeux et les Etats-Unis à sa tête ont déclaré la croisade contre la nation arabe et musulmane. »

Il n’y a pas besoin d’être titulaire d’une agrégation de géopolitique voire d’une simple maîtrise de relations internationales pour comprendre que le caractère non prioritaire et insuffisamment légitime de l’intervention armée contre le régime irakien et contre le peuple de cet Etat risque de multiplier les actes terroristes en de nombreux points du globe. Tout serait différent – y compris la position de la France – si la cible était un foyer du terrorisme islamique, voire un Etat directement impliqué dans les attentats du 11 septembre.

La rue musulmane ne pourrait en aucune manière – ou plus difficilement… - se montrer solidaire et dénoncer le « satan occidental ».

Cet engrenage de l’incompréhension, cette spirale de la haine, ce toboggan vers les représailles terroristes que nous craignons et que nous ressentons expliquent le bien-fondé de la politique de la France.

Encore une fois, nous n’avons pas d’idéologie pacifiste, contrairement à d’autres, qu’il s’agisse de la gauche française ou allemande. Nous exprimons avec force, gravité et lucidité la nécessité de convaincre de la légitimité de notre action les peuples, les citoyens du monde, quelles que soient leurs religions, leurs nationalités, avant d’ouvrir le feu. Il ne s’agit pas d’une manœuvre dilatoire. Est en cause, ni plus ni moins, d’éviter les risques d’une forme nouvelle, diffuse, perpétuelle et invisible de guerre mondiale. Une guerre injuste ou inutile légitime les actes terroristes, les représailles qui trouvent ainsi une sorte d’alibi, les intégrismes qui peuvent faire de nombreuses recrues.

Rappelons d’autre part qu’il ne saurait exister de guerre missionnaire, sorte de dernier avertissement pour le pays voisin en fait directement visé.

* * *

La France, les Français n’ont jamais – eux – été les adeptes du « zéro mort », cette doctrine folle qui oublie que l’arme essentielle restera toujours le courage humain, le sacrifice suprême du soldat. Pensons ici par exemple aux jeunes Français appelés volontaires qui ont été tués dans les montagnes de l’ex-Yougoslavie pour pacifier ces pays de la vieille Europe.

C’est dire que nous sommes prêts à l’appel des armes lorsque la Communauté internationale le réclame et dès lors que nos institutions politiques démocratiques l’ont décidé. C’est donc clairement répondre à nos détracteurs que nous n’avons pas peur, le cas échéant, d’être un partenaire exposé et loyal dans une intervention armée. Nous exigeons qu’il s’agisse d’un ultime recours et qu’aient été au préalable réellement mesurées les conséquences et concrètement étudié le scénario du lendemain.

Lorsque l’on dit « game is over », pensons peut-être davantage au « day after ». Remémorons nous, en hommage posthume, cette grave interpellation de Françoise Giroud, quelques jours avant sa mort brutale : « la troisième guerre mondiale a commencé le 11 septembre 2001 de façon à la fois concrète et symbolique, mais le décor habituel n’est pas planté, de sorte que même si une peur vague flotte dans l’air, nos compatriotes ne se sentent pas en guerre. Or tout peut se produire en 10 minutes. »

* * *

Cette fureur du monde était brutalement et physiquement perceptible lors de l’audition par le Président de la Commission des Affaires Etrangères Edouard Balladur, par l’ancien Président François Loncle et par moi-même des ambassadeurs de pays directement concernés par l’intervention militaire en Irak : étaient présents à l’Assemblée Nationale jeudi matin, par la voix de leurs représentants diplomatiques, l’Iran, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, le Koweit, la Turquie. Seule manquait l’Arabie Saoudite. Il ne s’agit pas d’une réflexion hémiplégique, puisque la veille était intervenue la rencontre avec l’ambassadeur des Etats-Unis et que d’autres rencontres vont suivre…

La gravité extrême, la brutalité assumée, le réalisme revendiqué, l’alarmisme non dissimulé, tels sont les qualificatifs qui dépeignent le mieux les échanges.

L’histoire, la géographie, les racines, la politique de chaque Etat étaient naturellement présents et justifiaient la spécificité de chaque intervention. Mais ces six ambassadeurs étaient à l’unisson pour présager des jours sombres si la guerre était déclenchée en l’état du dossier, c’est à dire en l’absence de conclusion opérationnelle claire et définitive des inspecteurs de l’ONU. Des jours sombres, voire noirs pour l’occident, pour le Moyen-Orient, donc pour Israël, pour la paix internationale.

Pour ne citer personne nommément, écoutons des paroles prononcées qui resteront donc « anonymes »… Jeudi matin, dans le calme d’une salle, cadre habituel des commissions d’enquête parlementaire, c’était vraiment le « verbatim » de l’apocalypse :

« La guerre ouvre un chaos imprévisible » ; « nous sommes au seuil d’une guerre dont personne ne sortira gagnant » ; « le sentiment qu’il y a 2 poids 2 mesures nourrira le terrorisme » ; « après les attentats du 11 septembre, la question de l’Irak est devenue une question de politique intérieure pour les Etats-Unis » ; « la guerre conduira à l’explosion de l’Irak et multipliera les risques d’affrontements ethniques et confessionnels » ; « les Arabes dans leur majorité ne considèrent pas les Etats-Unis comme des libérateurs mais comme des agresseurs » ; « on va assister à la propagation de la violence, à la multiplication des attaques suicidaires » ; « les Arabes et les musulmans pensent que les Etats-Unis recherchent leur propre suprématie et l’érection d’Israël en puissance régionale hégémonique » ; « malgré la guerre, il n’est pas certain que le régime de Saddam Hussein tombe » ; « la guerre va faire de Saddam Hussein un héros » ; « la guerre va creuser le fossé entre le monde occidental et le monde musulman » ; « si les Etats-Unis planifient de rester longtemps en Irak, je vous garantis l’enlisement » ; « si les Etats-Unis réussissent en Irak, à qui le tour ? » ; « la rue arabe ne comprend pas la dissymétrie entre les lieux de conflits » ; « le terrorisme n’est pas génétique, mais le fruit d’une humiliation » ; « pourquoi créer des candidats nouveaux au terrorisme ? » ; « la guerre en Irak aboutira à l’effondrement total et immédiat du processus de paix entre Israël et la Palestine ».

* * *

Ce n’est pas être un allié défaillant des Etats-Unis, un nouvel ennemi de l’Etat d’Israël que de ressentir avec une très grande inquiétude les jours qui viennent : un tournant majeur de l’histoire du monde, qu’il faut aborder avec une grande maîtrise.

En prenant à témoin les peuples que toutes les voies ont été explorées avant le recours à la force armée. N’est-il pas en effet possible de désarmer totalement l’Irak sans une guerre au sens classique et fort du terme ? C’est le sens de l’avertissement du secrétaire général de l’ONU, Koffi Annan : « l’usage de la puissance militaire pour faire respecter les résolutions du Conseil de Sécurité est une question qui doit être considérée, non par un Etat seul, mais par la Communauté internationale dans son ensemble. »

En s’adressant directement au peuple irakien pour le convaincre que sa « libération » est en jeu. L’image de femmes irakiennes en armes, solidaires de Saddam Hussein alors que de nombreuses exactions ont été perpétrées à leur encontre, crée l’effroi. Voire plus.

Comme le rappelle en le citant ce week-end dans le Figaro Magazine Patrice de Méritens, Marc Ferro, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales lance en guise d’avertissement : « si, contrairement à ce que pensent les opinions publiques européennes, l’éviction de Saddam et de son régime est ressentie par les Irakiens comme une libération – Arabes chiites et kurdes représentant 75 % de la population sont opprimés depuis 35 ans – la majeure partie de la rue musulmane considérera les Américains comme des agresseurs. Seulement la rue musulmane ?

* * *

Jamais depuis longtemps, n’a été aussi grand l’écart entre certains dirigeants occidentaux et leurs concitoyens, entre les Etats-Unis et la France, entre le monde musulman et le monde occidental . Jamais n’a été aussi improbable le règlement du conflit entre Israéliens et Palestiniens.

Jamais n’a été aussi présente la menace terroriste. Tous ceux qui ont ressenti dans leur chair comme un choc monstrueux les attentats contre le peuple américain le 11 septembre 2001 doivent exprimer avec beaucoup de force et sans aucun complexe que l’engrenage de la gestion américaine de la crise irakienne menace gravement la sécurité internationale.

Pas moins. Sans tomber pour autant dans l’excès aveugle et tout aussi suicidaire du pacifisme ou de l’anti-américanisme primaire.

La priorité paradoxale de la semaine qui s’ouvre est de trouver une porte de sortie honorable pour la puissance américaine qui s’est engagée en fait déjà totalement dans l’action militaire. Si la contrepartie de cette montée en puissance s’arrêtant à temps est le désarmement total, constaté, vérifié de l’Irak, sachons par avance reconnaître que c’est la détermination américaine qui l’aura autorisé et rendu possible. Puisse cette justice qui serait alors rendue convaincre les Etats-Unis d’éviter le pire.

Pour eux. Pour nous. Pour tous ceux qui, appartenant au monde libre, mettent certaines valeurs en bandoulière pour qu’elles deviennent universelles.

 
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